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Full text of "Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville.Volume 7 : Ma correspondance avec Mme la comtesse de Cayla"

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PARIS. — IMP. SIMON ll.VCON KT COUP.. P.UE 1) FIIFI'HTII I 



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DE LA ROCHEFOUCAULD 



DUC DE DOUDEAUV1LLE 



SEPTIEME VOLUME 

MA CORRESPONDANCE AVEC MADAME LA COMTESSE 
DU CAYLA 



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PARIS Sp 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRE^-TClTEUli 

S BIS, ItUE VIV1ENNE, ET BOUI.EYAnD DES ITALIENS, ir. 

A I. \ LIBRAIRIE NOUVELLE 
1862 

Ions droits rôservéa 



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MÉMOIRES 



DE M. 



DE LA ROCHEFOUCAULD 



niiC DE DOUDEAUVILLE 



MADAME LA COMTESSE DU CAYLA 1 

RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF) 






Eaux-Bonites (Basses-Pyrénées j . 

« Je n'avais pas quitté Paris un seul instant, depuis 
six ans, et, fatigué par une longue suite de travaux et 
de tourments de tout genre, on me conseilla un voyage 
dans les Pyrénées. 

a Je partis de Paris dans une bonne voiture, avec mon 

1 Ce Mémoire est l'histoire complète des relations politiques de M. de 
la Rochefoucauld avec madame la comtesse du Cayla. Il revient sur tous 
les détails, pour les résumer et les développer. C'est la meilleure et la 
plus intéressante introduction possible à la correspondance qui va suivre. 

[Note de l'Éditeur.) 



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2 MES MÉMOIRES. 

secrétaire inlime et mon valet de chambre : j'avais 
pour me suivre un Arabe qui avait amené des chevaux 
que nous avions fait venir d Egypte, et que plus tard 
je fus forcé de renvoyer : aussi me prit-on plus d'une 
fois pour l'ambassadeur turc ! Je mis vingt-trois heures 
pour aller de Paris à Poitiers, où je couchai, et vingt 
et une de Poitiers à Bordeaux. J'y restai quelques 
heures à faire raccommoder ma voiture, nous poursui- 
vîmes ensuite notre route; nous couchâmes encore 
une fois à Roquefort. 

« Il était sept heures du soir quand je quittai la ville 
de Pau, si intéressante par ses souvenirs, et située de 
la manière la plus ravissante. Le maître de poste avait 
voulu m'empêcher de poursuivre, à cause des chemins, 
mais la crainte de ne pas trouver une seule place à 
Bonnes me fit continuer. Parlerai-je de ces délicieuses 
vallées que bientôt le clair de lune le plus beau me 
laissait seulement apercevoir? Plus lard, la nuit la 
plus sombre permit à peine à nos postillons d'avancer; 
et le bruit des torrents qui roulaient avec fracas, 
venait tout à propos les détourner des précipices qui 
bordent la route. Enfin nous arrivâmes à Bonnes à une 
heure du matin. 

« Le jour à peine naissant me fit bientôt apercevoir 
le lieu le plus sauvage; je voulus prendre des livres 
pour me distraire, mes gens les avaient, tous oubliés; 
et je profitai de ce mécompte pour écrire le récit des 
six années qui venaient de s'écouler. C'est à vous, 
madame, qu'il était naturel que je le dédiasse; je sup- 
pléerai plus tard à ce que j'aurai oublié, en ajoutant 
plusieurs détails que je dois encore laisser inconnus, 
et ceux qui auraient pu m'échapper : on verra à com- 



SB3 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. $ 

bien d'inquiéluJes nous fûmes livrés, que de démar- 
ches il fallut faire, combien de difficultés sans cesse 
renaissantes il fallut vaincre! Il faudrait pouvoir 
écrire l'histoire de chaque journée, souvent de chaque 
heure du jour; une foule de notes, plusieurs lettres, 
et des fails importants dont le temps me permettra de 
me servir, jetteront une nouvelle clarté sur ce récit : 
les lettres de Louis XVIII seront une boussole qui ne 
peut permettre de s'égarer. C'est à vous, madame, qu'il 
appartient de faire connaître ces quinze cents lettres 
conservées avec soin, et qui forment à elles seules l'his- 
toire la plus intéressante qui sera jamais. Voire mé- 
moire à qui rien n'échappe, pourra suppléer à bien 
des omissions; au reste, ces mémoires ne verrou I 
probablement pas de longtemps la lumière; deux cir- 
constances pourraient me décider à leur donner 
quelque publicité : ce serait celle où je quitterais les 
affaires par quelque cause imprévue; ou bien encore, 
celle où l'injustice serait poussée à mon égard à un 
tel degré, que je ne pourrais plus la supporter : chassons 
pour le moment l'idée d'une possibilité aussi pénible 
que peu probable. 

« Depuis sept ans, madame, j'ai gardé le silence, 
craignant pendant longtemps de compromettre le 
succès de nos efforts; mais maintenant il est de mon 
devoir de faire connaître des détails qui sont restés en 
partie inconnus. Je le dois, pour vous, madame, et 
pour moi; je le dois à mon pays et à Louis XVJ1I lui- 
même, qui ne vivait que pour ses peuples, dont les 
intentions furent toujours pures, mais qui avait une 
méfiance fatale de lui-même, et qui, longtemps abusé, 
fut plus à plaindre qu'à blâmer. Il vous est réservé, 






• VI 



t MES MÉMOIRES. 

madame, de faire connaître ce génie sublime, ce juge- 
ment profond, ce coup d'œil aussi fin que pénétrant, 
et cet amour de ses sujets, principales qualités d'un roi 
qui, au milieu des circonstances les plus difficiles, sut 
relever la majesté du trône par sa fierté comme par son 
caractère. Un pareil récit pourra étonner; mais le 
langage de la vérité est facile à reconnaître, et per- 
sonne, ne m'accusera de l'avoir altérée : d'ailleurs nous 
parlons preuves en main, et un sentiment de respect 
pour le roi qui n'est plus, comme pour le roi qui nous 
Gouverne, peut seul nous empêcher d'en faire usage. 
« Une marche qu'il était impossible d'expliquer 
alors, a été l'objet de bien des conversations; c'était na- 
turel : l'existence de la société tient à celle de ces prin- 
cipes immuables qui la soutiennent, et la défendent 
contre les empiétements de l'erreur. 11 était impossible 
de se dissimuler les dangers d'une entreprise qui seule 
pouvait sauver la monarchie; aussi, tout en recon- 
naissant l'importance de ses résultats, jamais pareille 
pensée ne me fût entrée dans l'esprit, sans les événe- 
ments imprévus de votre vie privée; et quelle peine 
encore rt'eut-on pas à vous y faire consentir! Il fallut 
que les circonstances, en vous engageant insensible- 
ment, ne permissent pas de douter de la mission qui 
vous était réservée; une fois convaincue du bien que 
vous pouviez faire, et de celui que vous aviez déjà fait, 
vous n'hésitâtes plus... Vous vous montrâtes supé- 
rieure à tout autre calcul, qu'à celui du roi et de 
l'Étal; méritant ainsi la reconnaissance de vos con- 
temporains, et l'admiration de la postérité. 11 en coû- 
tait beaucoup à l'amitié la plus dévouée d'oser vous 
pousser dans une barque aussi fragile, mais le salut 






RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. j 

de tous dépendait de votre dévouement : il fallait 
combattre une faction que le crime n'a jamais arrêtée ; 
aussi plus d'une fois j'ai tremblé pour vos jours! J'a- 
vais besoin, pour me rassurer, de me reposer sur cette 
Providence que nous invoquions du fond de l'âme, 
comme noire soutien et notre guide. J'ai vu vos souf- 
frances, madame, et admiré votre énergie; j'ai connu 
ce courage héroïque qui bravait le danger, en en me- 
surant l'étendue; celte persévérance que rien n'a pu 
vaincre, et cette sagesse qui parait à tout; cette tête 
forte que rien n'a pu rebuter, et cet esprit inépuisable 
en ressources. Si quelques personnes ont qualifié d'a- 
bord d'intrigue l'effet du dévouement le plus absolu 
comme le plus désintéressé; qu'elles jettent les yeux 
sur le récit lîdèle de ces six années, et qu'elles jugent 
après! Puissent un jour mes enfants, en le lisant, sen- 
tir jusqu'où peut aller le dévouement et l'amour que 
l'on doit à son roi, comme le désintéressement qu'on 
se doit à soi-même. 

« Louis XVIII a été calomnié : on va savoir de com- 
bien de perfidies et d'intrigues il fut entouré ; alors on 
regrettera de n'avoir pas assez apprécié ses vertus. Le 
détail de ces six années, madame, quant à ce qui con- 
cerne vos rapports particuliers avec le roi, vous regarde 
principalement, et vous ne devez plus les laisser 
ignorer : personne ne pourra mettre en doute ce qui 
est écrit de la main du roi.... Je suis trop loin de la 
perfection pour oser à peine en parler; mais je me 
suis senti toute ma vie une foi qui m'a toujours sou- 
tenu au milieu des plus grandes difficultés; je dois 
dire aussi, que mon caractère ne reconnaît aucun obs- 
tacle, et qu'il est plutôt encouragé que découragé par 



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C MES MÉMOIRES. 

ceux qui se présentent. Que de jours cependant et de 
nuits je passai dans les plus cruelles angoisses! il 
faudrait se reporter au moment même pour en bien 
juger. Seul, sans appui, sans conseil, sans aide, il 
fallait tenter presque l'impossible; et , si l'on eût échoue, 
vous restiez sacrifiée, madame, à ce qu'on eût appelé 
le rêve généreux d'une imagination en délire. Que de 
temps Monsieur ne douta-t-il pas de la possibilité du 
succès, après avoir été mis plus tard dans notre confi- 
dence! 

o Pourquoi dans ce récit faudra-t-il parler de quel- 
ques individus autrement que nous ne l'eussions voulu? 
L'histoire doit être impartiale : je dirai des faits, et la 
postérité jugera. On s'étonnera peut-être de m'avoir 
vu presque le séide d'un homme pour lequel j'avais 
tout fait, et dont j'ai eu depuis tant à me plaindre; 
mais il s'agissait de ma patrie, de la monarchie, de 
mon roi, de l'héritier du trône; et ces sentiments 
réunis animaient toutes mes pensées. J'eus d'abord 
pour M. deVillèle une affection sincère, et ce ne fut 
qu'après m'être vu forcé de le juger, que mon cœur 
s'éloigna insensiblement de lui, sans que ma conduite 
s'en ressentît, il me témoigna longtemps une grande 
confiance, que plus tard les bontés de Louis XVIII 
commencèrent à altérer : son intérieur, jaloux de l'as- 
cendant visible que j'avais sur son esprit, faisait aussi 
tout au monde pour diminuer mon influence. 

« Je dois commencer par faire le tableau de la posi- 
tion de la France à l'intérieur, et de sa situation vis- 
à-vis de l'étranger; je parlerai aussi avec franchise et 
simplicité de tout ce qui se passa dans mon âme; je 
raconterai le plan dont quelques circonstances me 






RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 7 

donnèrent la pensée; puis je dirai les moyens d'exé- 
cution. Un coup d'oeil jeté sur mes notes précédentes 
aidera aussi à connaître toute l'horreur de notre situa- 
tion, le danger d'y persévérer avec l'impossibilité d'en 
sortir par des voies ordinaires. Gouvion-Saint-Cyr avait 
fait une nouvelle armée rien moins que rassurante 
pour la monarchie : c'étaient tous les jours de nouvelles 
conspirations: Béfort, Saumur, la Rochelle, l'Épingle 
noire, les frères Foucher; avant, la fausse lamine et 
les mouvements de Paris. Toutes les bases indispen- 
sables au soutien des empires semblaient ébranlées, 
et chacun s'en effrayait, en désespérant de la patrie : 
on ne voyait aucun remède au mal; un sujet ne pou- 
vant jamais manquer à l'obéissance qu'il doit à son 
roi, ni se mettre en rébellion contre ceux qui tiennent 
de lui l'autorité. 

« Le roi était abusé sur les choses et sur les hommes 
à un degré qu'on ne pourra jamais croire; et il eût 
consommé malgré lui la ruine de la patrie, tout en 
gémissant des dangers auxquels il la voyait exposée; 
et en faisant de généreux efforts pour relarder nos 
malheurs. Ceux qui s'étaient emparés de sa confiance 
avaient pris soin de tout dénaturer à ses yeux : aucune 
vérité n'était restée intacte; le dévouement était mé- 
connu, la fidélité repoussée; et l'on s'était emparé de 
toutes les avenues du trône avec un soin perfide. 
Jamais peut-être intrigue aussi criminelle ne fut 
ourdie avec plus d'habileté; tous les moyens avaient 
été mis en usage pour aigrir le cœur du roi : on se 
servait de ses souffrances même pour lui inspirer de 
l'éloignement contre ses plus fidèles sujets; pas un 
seul ne fut épargné; on mettait sous ses yeux des 



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8 MES MÉMOIRES. 

lettres atroces avec des signatures que je veux croire 
supposées. M. Decazes, car il faut le nommer, trop 
léger pour être aussi perfide, était le jouet d'une 
faction qui veille toujours pour détruire, et sou- 
riait à l'aspect de ses victimes, en se croyant certain 
de triompher. Il était conduit et entraîné sans s'en 
douter. 

« M. Decazes avait tout mis en œuvre pour gagner 
le cœur de son maître, dans un intérêt personnel, 
et il avait employé la séduction la plus insidieuse 
pour s'emparer de son esprit. Les royalistes les plus 
dévoués, chassés de toutes les places, se contentèrent 
de lever les mains au ciel en gémissant; d'autres 
murmuraient hautement contre le roi, avec une ir- 
révérence que l'excès même du mal ne pouvait excu- 
ser; le peuple, inhabile politique, ne reconnaissant 
plus le langage de ces serviteurs égarés par le dés- 
espoir, oubliait ses propres devoirs; et il allait plus 
loin que ceux qui retrouvaient, malgré tout, au fond 
de leur âme le sentiment de leur fidélité. Les agents 
de M. Decazes, ou plutôt ceux de la faction, répandus 
sur toute la France, étaient parvenus à tout dénaturer : 
ils avaient donné au bien le nom de crime, et au mal 
celui de vertu; partout on récompensait la félonie et 
on repoussait la fidélité. 

« La famille royale elle-même, divisée, suivait 
l'exemple de la France; on pouvait presque dire qu'il 
y avait dans le royaume deux monarques, ou plutôt 
deux gouvernements. 

« Monsieur, entouré des serviteurs les plus dévoués, 
ne l'était peut-être pas des amis les plus utiles : ils 
sentaient la position, sans prendre les moyens d'en 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 3 

sortir : on se servait à tout propos du nom de Monsieur; 
on le faisait parler, agir, blâmer, ordonner; et comme, 
au fond, le roi jouissait dans la masse des Français, 
d'une popularité que la faction elle-même cherchait à 
conserver aux dépens de l'héritier du trône, il en ré- 
sultait que Monsieur, indignement outragé, calomnié, 
perdait de plus en plus l'amour de la masse des Français, 
et que la nation semblait se séparer de lui : le prince 
était offert aux yeux des Français, et à ceux des étran- 
gers comme le chef d'une conspiration contre le roi 
et contre l'État. L'exagération de plusieurs personnes 
qui l'entouraient était relevée avec perfidie, dans tous 
les discours et dans tous les écrits, pour faire redouter 
l'époque à laquelle il serait appelé à monter sur le 
trône. Enfin, tous les germes de division étaient semés 
avec une inconcevable activité : « Tâchons, disaient 
ceux qui avaient le pouvoir, de faire achever sa vie et 
son règne le plus tranquillement possible à celui qui 
nous traite aussi bien, et à qui nous devons tout; quant 
à Monsieur, jamais il ne régnera, notre pouvoir en 
dépend : occupons-nous du successeur de Louis XMI1.» 
Je tiens ces propos d'un témoin oculaire, initié dans 
tous les secrets de la faction, sans en faire partie l . 
Cette dernière se croyait certaine d'avoir disposé les 
choses de manière à ne jamais laisser Monsieur monter 
sur le trône; et elle ne s'occupait plus que du choix du 



gouvernement. 



s Le roi, irrité au dernier degré des sentiments et de 
la conduite qu'on prêtait à Monsieur, s'exprimait sur 
son compte de la manière la plus affligeante, secondant 



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1 M. le comte Reugnot. 



10 M liS MÉMOIRES. 

par là, sans le vouloir, les vœux des conspirateurs. 
Monsieur n'était pas le seul membre de la famille 
contre lequel on fût parvenu à aigrir son cœur royal. 
Madame elle-même, qu'il avait si longtemps chérie, 
était alors méconnue par lui; et la douleur qu'en 
éprouvait ce malheureux prince, inspire de l'horreur 
contre ceux qui étaient parvenus à tout dénaturer 
à ses yeux : sous quelles atroces couleurs Madame 
n'était-elle pas offerte à l'imagination des peuples! 
Leur enlever tout respect pour cette tige sacrée sem- 
blait à la faction une des conditions les plus néces- 
saires à sa propre existence. M. le duc de Berry était 
représenté au roi comme un prince turbulent et irres- 
pectueux, qui bouleversait le royaume. Un seul mem- 
bre de la famille royale 1 , indignement jugé par ceux 
qui le louaient avec perfidie, fut épargné; la révolu- 
tion espérait s'en servir pour le déshériter lui-même, 
plus tard, de l'héritage de ses pères : c'était à l'ombre 
de Louis XVIII que les ennemis de la monarchie vou- 
laient essayer de relever l'édifice révolutionnaire; 
c'était précédés d'un prince qu'ils voulaient marcher 
«Ma victoire, afin d'ensevelir plus lard ce prirçce lui- 
même sous les débris du trône de ses aïeux. 

« Tandis qu'on ne parlait de Monsieur que comme 
d'un prince incapable de régner, toutes les qualités 
et toutes les vertus étaient données à son fils par ceux 
qui le méconnaissaient assez pour supposer qu'un 

. jour l'ambition pourrait l'emporter sur le sentiment 
de ses devoirs. M. le duc d'Angoulême, effrayé avec 
raison d'une exagération dangereuse, ne calcula pas 



1 M. le duc d'Angoulême. 



liËSU»! RKTUOSPECTIF. 



11 



assez peut-êlre que, si celte exagération a ses dan- 
o-ers, la Révolution porte avec elle ses excès; et que 
les dates de son histoire sont aussi celles de ses cri- 
mes : il ne lui fallut que le temps de s'éclairer... Des 
émissaires parcouraient la France en tous sens au nom 
d'une révolution qui délie de tous les devoirs, et qui 
flatte les passions qu'elle égare. Les journaux, enchaî- 
nés par des agents coupables, achevaient de corrom- 
pre l'esprit public; de l'argent et des places, dis- 
tribués avec profusion à ceux qui étaient les plus 
indignes de les recevoir, et ôtées aux plus fidèles ser- 
viteurs, offraient à l'ambition un dangereux mobile, 
et à la fidélité une épreuve. La France présentait à 
l'étranger un nouveau sujet de terreur et de pitié : 
calomniée par ceux qui eussent dû la défendre, elle 
était entraînée par eux vers sa ruine; l'étranger, ja- 
loux de notre gloire, souriait à l'étal dans lequel il 
voyait cet empire, dont il redoutait encore la prospé- 
rité, au lieu de la regarder comme la plus sûre garan- 
tie de la paix européenne : leurs agents, séduits ou 
trompés, ajoutaient à notre division pour mieux en 
profiter. L'Europe, attentive à cette nouvelle révolu- 
lion qui s'opérait en France, regardait ce malheureux 
pays comme incapable de se gouverner lui-même; et 
il le croyait destiné à servir d'exemple aux généra- 
tions futures : après avoir été livré à tous les excès de 
l'ambition, et avoir porté le fer et la flamme au sein 
des nations voisines, il fallait, à leurs yeux, enchaî- 
ner un peuple dont rien ne pouvait plus arrêter les 
entraînements : « il fallait pourvoir à l'existence d'un 
trône qu'une famille indignement calomniée ne pou- 
vait plus occuper. » Les royalistes augmentaient le mal 






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12 MES MÉMOIRES. 

par leurs plaintes, et leurs noms, portés sans cesse à 

l'étranger, appelaient à leur secours ces mêmes étran- 



gers 



« A peu près à cette époque une aventure fort extraor- 
dinaire, dont je parlerai un jour plus en détail, oc- 
cupa tous les esprits. 

« Un homme simple 1 , sans éducation, d'une vie par- 
faitement régulière, estimé, honoré pour sa conduite 
et pour ses sentiments par son curé comme par tous 
ceux qui le connaissaient; cet homme, dis-je, étant 
tranquillement à cultiver son cliamp, fut frappé tout à 
coup par une vision et par l'apparition d'un ange; il 
entendit très-distinctement une voix qui lui donnait 
pour le roi une mission, et lui offrait en même temps 
un moyen secret de forcer le roi de croire à sa vé- 
racité. 

«Il hésita d'abord, mais, ne pouvant plus douter, il 
se mit en route. M. Decazes sut qu'un homme qui 
disait avoir une mission céleste, demandait à voir le 
roi, et fit tout ce qu'il put pour l'empêcher d'appro- 
cher. Tout à coup l'homme disparut, sans que l'on 
sût où il était. La duchesse de Luynes, ma grand'mère, 
habite Esclimont, qui est à une lieue de Gallardon, 
patrie du saint pèlerin, et à quatre lieues de Ram- 
bouillet. Instruit de tout ce qui se passait, je me mis 
en recherche, et je parvins enfin à découvrir que ce 
pauvre homme avait été enfermé comme fou à Cha- 
renton 2 . Je l'y trouvai parfaitement tranquille sur sa 
situation personnelle : « Il m'a été assuré, me dit-il, 

' Martin. 

a Madame m'attendait chez la vicomtesse d'Agoust, afin de connaître 
le résultat de mes démarches. 



■ 






RÉSUME RETROSPECTIF. Il 

<< que je n'avais qu'à obéir, et qu'il ne m'arriverait 
« rien; aussi j'attends en repos le moment de voir le 
« roi, j'ai à lui dire une chose que je ne puis dire qu'à 
« lui. » 

« Je crois aux miracles de l'Évangile, mais en géné- 
ral j'ai on ne saurait moins de crédulité pour les 
choses de tous les jours que l'on ne comprend pas, 
souvent même qu'on ne sait pas, et que l'on croit avoir 
expliquées en disant : a C'est un miracle. » J'avoue 
cependant qu'après avoir examiné cet homme, el 
l'avoir retourné de tous les côtés, frappé de tout ce 
que je vis et de tout ce qu'il me dit; étonné surtout 
de sa simplicité, de sa foi, de sa tranquillité, je revins 
à Paris décidé à demander au roi une audience, qui 
me fut accordée aussitôt. Martin fut introduit peu de 
jours après, et ce que je puis attester (vous Je savez 
comme moi, madame), c'est que le roi fut extrême- 
ment frappé d'une chose que lui dit cet homme; et 
qu'il avoua que personne au monde ne pouvait la con- 
naître, que le ciel et lui. 

« Bientôt, pour diminuer l'impression qu'avait cau- 
sée un fait aussi extraordinaire, on fit passer Martin 
pour fou, et même pour un envoyé de M. Decazes; 
c'était peu probable. 

« Martin, entre autres choses, dit au roi qu'il était 
trahi, el qu'il devait prendre garde à lui. C'était trop 
vrai. 11 ajouta : «Sire, vous occupez une place qui ne 
« vous appartient pas. — A qui donc appartient-elle? 
« répondit Sa Majesté. — Je l'ignore. L'ange ne me l'a 
« pas dit; mais comme il a pensé que vous douteriez 
« de ma parole : Dites au roi que c'est aussi vrai, qu'un 
« jour, en telle année, au coin de tel bois, vous avez 






U MES MÉMOIRES. 

« pensé qu'une balle qui atteindrait votre frère, vous 
« ferait roi. » Martin parla aussi de la charte. 

« Louis XVIII, fort ému, envoya chercher le cardi- 
nal de Périgord, pour lui tout raconter; et ce dernier 
vint aussitôt trouver mon père, croyant devoir confier 
au phis honnête homme du royaume, un secret auquel 
il attachait une grande importance. 

« Martin refusa l'argent que le roi voulait lui don- 
ner ; et il accepta quinze francs seulement pour faire sa 
route en s'en allant. Depuis ce temps il a repris sa vie 
ordinaire, a éprouvé quelques persécutions dans son 
endroit, et a été constamment surveillé. 

« Je laisse à ceux qui me lisent, à faire des réflexions 
et à tirer des conséquences : ce que je puis dire, c'est 
que des gens fort graves demeurèrent convaincus que 
Martin n'était pas un imposteur l „ 

« Plus les circonstances s' aggravaient,- plus aussi la 
confiance du roi dans son favori semblait s'accroître. 
Je déplorais, avec toute l'amertume de mon âme, 
l'état de la France, et les dangers que courait la 
royauté. Il fallait changer le cœur du roi, où l'on 
n'avait rien fait pour la monarchie; et pour parvenir 
à ce but, il fallait inspirer au roi, toujours guidé par 
ses affections, assez d'amitié envers une personne qui 
en fût digne, pour détruire peu à peu cette confiance 
sans borne qu'il avait dans son favori. Le ciel sembla 
se charger lui-même de réaliser ce qui d'abord parais- 
sait une chimère; et ce fut après votre première ou 
voire seconde visite au roi, madame, que, voyant la 
confiance que le monarque prenait en vous, j'arrêtai 

« Si j'ai cru à la première vision de Martin, je n'ajoutai pas la même 
confiance à celles. qu'il crut avoir plus lard. 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 15 

mon plan. On verra quel incident de votre vie privée 
vous conduisit dans le cabinet de Sa Majesté. 

« On avait été jusqu'à conseiller à Monsieur de quit- 
ter Paris. Le roi en fut instruit; et son esprit était tel- 
lement irrilé, en même temps qu'abusé, qu'il désira 
presque un instant ce dernier parti. Monsieur s'effraya 
des conséquences d'un départ qui eût entraîné avec 
lui tous les malheurs d'une guerre civile; mais l'on 
tournait dans un cercle vicieux, qui paraissait n'offrir 
aucune issue. Si Son Altesse Royale faisait quelques 
remontrances au roi, elles étaient sans effet, ou elles 
ne produisaient de part et d'autre qu'une légère bou- 
derie. Monsieur craignait beaucoup le roi. Le talent 
oratoire de cerlains hommes, leurs sentiments, leur 
persévérance invincible autant que courageuse, indi- 
quaient assez à la France monarchique quels hommes 
il lui fallait pour ministres ! Il n'y avait point alors deux 
avis; mais l'impossibilité de les faire parvenir au mi- 
nistère ne faisait qu'accroître les regrets. Vous veniez 
de perdre, madame, celle 1 qui fut constamment pour 
vous la mère la plus tendre, l'amie la plus chère; et 
qui, en jouissant, avec le sentiment le plus exalté, 
des qualités de votre cœur, avait si bien su apprécier 
toutes les ressources de votre esprit. Vous me pardon- 
nerez de réveiller ici un souvenir si pénible. Madame 
votre belle-mère, sentant tout ce que vous perdiez 
en elle, et à quel point votre position devenait diffi- 
cile, avait écrit, peu de temps avant sa mort, au roi 
avec toute l'effusion de son cœur. Vous le saviez, ma- 
dame, mais il ne vous vint pas dans la pensée d'en 



E 



» 



1 Madame la comtesse du Cayla, sa belle-mère. 



1 






I 



10 MES MÉMOIRES. 

faire usage ; et, sans entrer ici dans le détail de vos 
malheurs intérieurs, je dirai seulement ce qui me 
paraîtra indispensable. Madame votre belle-mère em- 
portait en mourant la douloureuse pensée de vous 
laisser exposée seule aux chagrins que lui fil éprouver 
son fils. M. votre grand-père avait cru devoir faire 
passer à ses arrière-petits-enfanls la fortune qui eût 
dû appartenir directement à son petit- fils. De ce mo- 
ment, M. Achille 1 se sentit profondément blessé: et 
vous comprites, madame, quelle tâche vous était im- 
posée! M. votre beau-père, furieux contre son fils, 
s'établissait votre propre défenseur, et celui de vos 
enfants. Militaire distingué, M. le prince de Condé 
en avait fait son premier gentilhomme. Ce vieillard 
vénérable vous avait logée dans son palais avec ma- 
dame votre belle-mère, et vos soins vous avaient ga- 
gné son affection. Il voulait que vous regardassiez 
son palais comme un asile, et il se faisait un plaisir 
de vous posséder avec vos enfants à Chantilly. Aussi, 
assise plus tard près de son lit de mort, avec madame 
la comtesse de Rully 2 , vous lui rendites avec courage 
les devoirs que la reconnaissance vous inspirait. 

« Entourée des conseils les plus éclairés, vous atten- 
diez avec résignation, mais avec une anxiété cruelle, 
le cours des événements. Vous sentiez, dans le cas de 
non-succès, l'impossibilité d'exister (puisque votre 
fortune vous eût été enlevée); et celle aussi de donner 
à vos enfants une éducation chrétienne. Aussi vos me- 
sures étaient déjà prises pour quitter votre patrie, et 

1 Le comte du Cuvla. 

- Fille du duc de Bourbon, dont la conduite fut toujours aussi noble 
que courageuse. 



lïi-.SIJMÉ RÊT-R-OSl'EU'l*'. 17 

pour former quelque part un grand établissement 
qui, en vous assurant les moyens de vivre indépen- 
dante, vous permît d'élever vos enfants, que vous étiez 
décidée à enlever. Vos amis, en «'effrayant d'une ré- 
solution aussi courageuse, osaient à jeine la com- 
battre. Ce fut alors que M. Achille s'adressa directe- 
ment au roi. Mystérieuse combinaison du ciel qui 
préparait ainsi insensiblement elle-même le salut de 
la monarchie! Je connaissais votre dévouement, votre 
caractère, votre esprit, votre instruction, jointe à une 
mémoire qui n'a rien oublié; je savais que vous aviez 
appris par madame votre belle-mère (dame de la 
femme du roi, alors Monsieur), mille détails propres à 
intéresser Louis XVIII ; je savais à quel point tout ce 
qui est bon, grand, noble et généreux, était digne de 
vous; et je connaissais, de plus, des circonstances de 
\ntre existence qui devaient inspirer au roi un sen- 
timent de reconnaissance. En voyant la manière 
dont le roi .vous accueillit, il ne fut plus permis de 
douler que vous ne fussiez l'être privilégié destiné à 
sauver votre pays. Pendant plus de six années qu'a 
duré cette position extraordinaire, je ne me suis pas 
écarté une seule fois, une seule minute, une seule 
seconde, de la ligne que je m'étais tracée d'avance J'y 
travaillai avec une persévérance que les plus grands 
obstacles ne purent rebuler. 

« Je n'ai point oublié la manière dont vous me re- 
çûtes lorsque je vous parlai pour la première fois de 
mes projets; j'apercevais à peine la possibilité du suc- 
cès, mais elle suflisait pour tout oser. Effrayée des 
conséquences d'une première démarche, et irritée que 
j'eusse pu vous proposer de devenir un être politique. 



I 



i*3 



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■1 



1 S MES MÉMOIRES. 

tous consentîtes à peine à m'écouler. « Avez-vous bien, 
« pu me faire une semblable proposition, et croire 
« que je consentirai à me donner l'air d'une intri- 
« gante! Séparée de mon mari, dans une position 
« fausse, peut-être forcée de quitter bientôt mon pays, 
«je dois me consacrer à mes enfants, partager leur 
* destinée, et me vouer à leur éducation. » Triste, 
mais non abattu, je gardai le silence, bien loin d'aban- 
donner un projet dont dépendait le salut de l'Etat, 
convaincu d'ailleurs que vous vous engageriez peu à 
peu, par les services que vous paraissiez appelée à 
rendre. Je ne vous parlai plus que de vos enfants; et 
ce fut en leur nom que, me joignant à vos amis, qui 
tous avaient été ceux de madame votre belle-mère, je 
vous conjurai desolliciter une nouvelle audience du roi. 
La lettre de M. Achille à Sa Majesté vous avait forcée à 
demander la première de toutes. Avec quelle anxiété 
j'attendais le résultat de ces visites; chaque détail était 
fwécieux, pas un mot qu'il ne fût important de connaî- 
tre. Beaucoup de tact et un esprit qui, en se possédant 
toujours, est plein de ressources, rassuraient sur le 
swccèsd'une entreprise aussi hasardeuse; et la manière 
toute paternelle avec laquelle Sa Majesté vous reçut, 
avait affermi ma confiance. « J'avais, madame, vous 
« avait dit le roi, une alfeclion tendre pour madame 
« votre belle-mère; j'avais su l'apprécier, et je vous 
a ai connue par elle; ses recommandations me seront 
« sacrées; elle m'a peint, peu de temps avant sa mort, 
« votre situation et vos malheurs; et elle m'a inspiré 
« pour vous et pour vos enfants un intérêt si vrai, que 
« vous pouvez sans crainte venir en réclamer des mar- 
« ques toutes les fois qu'elles pourront vous être utiles.» 



RESUME RÉTROSPECTIF. 



l'J 






« Le premier pas avait été de bon augure. Profondé- 
ment affecté de votre position personnelle, il était per- 
mis d'espérer que celte protection royale deviendrait 
aussi plus tard une ancre de salut. Je ne calculai 
aucun sacrifice, quelque grand qu'il fût, pour être 
instruit des moindres circonstances touchant les af- 
faires publiques. 

« C'est ici le lieu de parler d'un serviteur aussi fidèle 
que dévoué (M. Liautard 1 ), qui a rendu à la cause 
royale tie véritables services. A la tète d'une maison 
fort considérable, ses relations étaient immenses. Sa 
discrétion avait mérité ma confiance, et les services 
qu'il vous avait rendus pour vos enfants, madame, 
vous avaient inspiré pour lui une reconnaissance très- 
vive. Appréciant un dévouement dont il était le té- 
moin, et dont il fut quelquefois le confident, il rendit 
aussi de véritables services, avec un zèle qu'on ne peut 
assez louer. 

« Pour aigrir le cœur du roi contre tout ce qui pou 
vail le ramener à des idées vraies, on avait eu le soin 
perfide de mettre aussi sous ses yeux des correspon- 
dances vraies ou fausses d'ecclésiastiques de plusieurs 
séminaires; et elles étaient présentées de manière à 
irriter Sa Majesté. 

« Il fallait venir à bout d'ôter aux ennemis de la 
chose publique ce moyen puissant de faire du mal; 
et, grâce à M. Liautard, on y parvint en grande 
partie. 

«Le clergé, justement mécontent et inquiet, exha- 

1 II ne m'a pas été possible de retrouver dans mes manuscrits les 
lettres de M. l'abbé Liautard, qui auraient eu un grand inlénH en témoi- 
gnant de nos efforts et de notre position . 



I r 



'/ 



20 »ES MÉMOIRES. 

lait quelquefois ses plaintes trop librement, et on lui 

en faisait un crime auprès du roi. 

«M. Liaulard se livra tellement aux soins de la poli- 
tique, que plus tard sa maison, à laquelle le roi avait 
fini par donner le nom de collège Stanislas, s'en res- 
sentit. La ville consentit enfin avec peine à en faire 
l'acquisition, et M. Liautard, après avoir payé tout ce 
qu'il devait, se retira tranquillement à Fontainebleau, 
où il se fait aimer et respecter par le bien qu'il fait 
dans ses fonctions de curé \ 

« Dieu veuille que les services éminents qu'il a ren- 
dus à l'État et à la religion, en peuplant la France de 
sujets royalistes et en fondant plusieurs, petits sémi- 
naires à ses risques et périls, n'y restent pas trop long- 
temps dans l'oubli ! 

« La politique extérieure était étroitement liée avec 
les affaires de l'intérieur. Il était nécessaire de faire 
parvenir des notes aux puissances étrangères, et parti- 
culièrement à l'empereur Alexandre. Je me servis d'a- 
bord d'un tiers; mais il ne répondait pas à ma pensée, 
et je fus obligé de les écrire moi-même, en en gar- 
dant la copie; nouveau surcroît de fatigue! M. de Vil- 
lèle n'entendait rien alors à la politique étrangère; il 
le sentait, et il s'en occupait peu; aussi Louis XVIII la 
fit-il longtemps lui-même, dans son cabinet, avec ce 
coup d'oeil si fin et cet esprit si profond et si juste, 
qu'il apportait aux affaires toutes les fois qu'il voulait 
s'en occuper. Le secret le plus absolu était indispen- 

» M. l'abbé Liautard est mort en 1842. Ses Mémoires, qui confirment 
tous ces détails, ont paru en 1844. 2 vol. in-8. Le collège Stanislas, 
qu'il avait fondé, portait originairement le nom de collège de Notre- 
Dame des Champs, du nom de la rue où il est encore situé. 

(Note de l'Éditeur.) 



21 



RÉSUME RETROSPECTIF. 

sable, et, pour mieux dissimuler nos démarches, je 
prenais une altitude légère; souvent, accablé de fa- 
tigue, j'allais caracoler aux Champs-Elysées, ayant 
l'air dans le monde de ne songer qu'à mes plaisirs. 

« Ma légion me servait de prétexte pour ne point 
quitter Paris; et pendant longtemps personne ne de- 
vina le fond des choses. 

a J'entretenais avec soin vos craintes trop fondées sur 
la situation de la France; et, quelque absorbée que 
vous fussiez par les affaires de vos enfants, que vous 
aviez été obligée de cacher, votre âme était trop géné- 
reuse et votre dévouement trop grand, pour ne point 
partager de pareilles alarmes. Une circonstance que je 
ne me rappelle pas vint vous déterminer à demander 
une nouvelle audience au roi; et je vis, cette fois, que 
l'on pouvait concevoir plus que des espérances. « Si 
« parler de vos malheurs, madame, vous dit le roi, 
« pouvait être pour vous un adoucissement à vos cha- 
« grins, je vous engagerais à venir me les raconter 
« quelquefois. Votre position ne vous permet pas de 
« faire votre cour, mais je serai charmé de vous reee- 
« voir toutes les fois que vous voudrez. » Le roi insista 
fortement pour vous faire revenir. 

« Jamais vous n'eussiez formé le projet de gagner la 
confiance du roi ; et il fallait que la chose arrivât in- 
sensiblement, sans qu'à peine vous pussiez vous en 
douter vous-même, madame. Cette confiance était né- 
cessaire pour arriver à éclairer l'esprit du roi : il 
fallait changer ses sentiments, ses pensées, et le faire 
revenir de toutes les préventions qui lui avaient été 
données : des visites plus fréquentes devenaient plus 
indispensables; des conversations isolées ne pouvant 






■ 



22 MES MÉMOIRES. 

offrir que des résultats incertains. Je vous engageai 
fortement à les rapprocher, me servant tantôt de l'in- 
térêtde l'Etat, et le plus souvent de celui de vos enfants: 
le roi vous recevait chaque fois avec plus de bonté, 
vous engageant toujours à revenir promptement. Peu 
à peu vos visites se renouvelèrent, et elles furent 
fixées, avec le temps, au mercredi de chaque semaine. 
Quand plus tard vos affaires furent heureusement 
terminéts, le roi exigea que vous lui menassiez vos 
enfants tous les mois, et il les recevait avec une bonté 
toute paternelle. Ce prince, qui ne trouvait d'allé- 
gement au poids de sa couronne que dans les soins de 
l'amitié, voulut rendre vos visites plus fréquentes; 
mais il ne put jamais vous y faire consentir. Le pre- 
mier gentilhomme de la chambre, chez lequel vous 
vous rendiez d'abord , vous conduisait chez le roi 
par la salle des gardes; sans oser pénétrer votre se- 
crète pensée, quelques serviteurs fidèles espéraient, 
en vous connaissant, un heureux résultat de vos dé- 
marches; et, sans trop s'expliquer, ils entraient dans 
nos vues. C'est ainsi, par exemple, que la vicomtesse 
d'Agoult vous témoigna toujours beaucoup d'amitié,, 
le duc de la Châtre, le duc de Duras et plusieurs 
autres, un dévouement absolu: loin de courir après la 
faveur, vous ne cédiez qu'aux sollicitations les plus 
pressantes; et en cela vous ressembliez peu à Fa foule 
des courtisans. Le roi fut frappé de votre jugement 
comme de votre esprit; il fut élonné de l'étendue de vos 
connaissances aussi bien que gagné par l'affection et 
par la reconnaissance que ses bontés pour vos enfants 
vous inspiraient. Convaincu que vous puisiez l'énergie 
que vous lui montriez quelquefois, purement dans 






i 

■ 



M 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 



25 






le dévouement que vous portiez à sa personne, le roi 
sentit que M. Decazes n'était pas seul dans ce monde 
digne de sa confiance; mais il s'établit entre son juge- 
ment et son sentiment, une lutte qui dura longtemps : 
il y revenait sans cesse, et il fallait toujours combattre 
cette influence dangereuse. Ce n'eût pas été assez de 
voir le roi une fois tous les huit jours; le roi aimait à 
écrire, et déjà vous aviez répondu à plusieurs de ses 
lettres : il était bien essentiel de ne pas repousser une 
correspondance si nécessaire quoique fatigante: chaque 
jour je réunissais les matériaux que je pouvais me 
procurer; j'écoutais, je causais avec chacun; je recher- 
chais les gens les plus sages et les plus éclairés; je 
passais tous les malins une heure avec M. de Villèle, 
quand il était à Paris; et je vous écrivais ensuite le ré- 
sultat de mes réflexions et de mes recherches. Con- 
naissant seule, madame, le terrain difficile sur lequel 
vous marchiez, seule aussi vous pouviez entretenir 
cette correspondance; le roi vous lit jurer de ne jamais 
montrer ni les lettres que vous lui écriviez, ni celles 
que vous receviez : ces lettres, revenant chaque jour, 
finirent par prendre sur l'esprit du roi une influence 
que ne vous auraient jamais donnée des conversations 
trop peu fréquentes. C'est ainsi, madame, que vous par- 
vîntes à entraîner peu à peu le roi dans la route nou- 
velle vers laquelle nous désirions le conduire. Que de 
détails intéressants vous aurez à raconter; mais aussi 
combien de recherches, de travail et de fatigues il 
fallait pour parler, dans cette correspondance, reli- 
gion, morale, histoire, littérature et politique, avec 
l'homme le plus instruit et le plus spirituel de son 
royaume ! il fallait combattre les efforts d'une faction 




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2i MF.S MÉMOIRES. 

aussi active que perfide, et qui commençait à s'ef- 
frayer, en apercevant votre influence naissante et en 
devinant vos projets. Nous comprîmes qu'il était in- 
dispensable de metire Monsieui dans la confidence 
d'une pareille entreprise; mais comment la lui faire 
apprécier? Serait-il possible seulement de l'y faire 
croire! lui tout révéler eût été trop pénible pour son 
cœur. Jamais on n'aura une juste idée de toutes les 
difficultés qu'il fallait surmonter. Une circonstance 
simple, quelque extraordinaire qu'elle parut d'abord, 
pensa faire à Monsieur une impression contraire à son 
intérêt : effrayée, madame, de la responsabilité qui 
pesait sur vous, vous crûtes une seule fois pouvoir 
vous ouvrir, du moins en partie, et sous le plus grand 
secret, à un ami de M. votre père, M. de Bourzac, 
homme âgé et plein d'esprit, que vous aviez connu dès 
votre enfance : vous lui lûtes, non pas une lettre du 
roi, mais un écrit de sa main. Avec les intentions sans 
doute les plus pures, il eut l'indiscrétion coupable 
d'aller tout confier à M. de Vitrolles, en lui racontant 
mot à mot ce qu'on lui avait lu. M. de Vitrolles n'eut 
rien de plus pressé que d'aller tout raconter à Monsieur. 
Son Altesse royale y mit un sang-froid imperturbable : 
elle sentait trop l'importance de ces rapports pour les 
compromettre par une indiscrétion; mais on peut 
juger de l'impression que Monsieur ressentit au pre- 
mier moment! il soutint que M. de Vitrolles avait eu 
le papier entre les mains : je le niai positivement, et 
ce ne fut que quelques années après que M. de Vi- 
trolles me raconta lui-même les faits. M. de Bourzac 
n'osa plus remettre les pieds chez vous, et il mourut 
peu d'années après. 



I /. 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 25 

« Monsieur me traitait avec bonté, et même avec con- 
fiance : il ne pouvait oublier mon dévouement, mes 
persécutions, mes sacrifices et ma condamnation à 
mort; mais, pour en venir à parler de semblables af- 
faires, que d'obstacles il fallut vaincre ! mon âge même 
en était un de plus. Monsieur, doué d'un esprit juste, 
toutes les fois qu'il est livré à ses propres lumières, 
n'avait pas assez de confiance en lui-même; et il en 
résultait une influence assez grande exercée par ceux 
qui l'entouraient, influence justifiée par une inébran- 
lable fidélité. Son entourage, ne pouvant deviner ce 
qu'il fallait bien cacher, ne voyait pas sans quelque 
ombrage les relations fréquentes que j'étais obligé 
d'avoir avec Son Altesse Royale; et il ne rendit pas 
justice d'abord au sentiment le plus désintéressé qui 
fut jamais peut-être : aussi je succombais parfois, de 
tristesse et de fatigue, sous le poids des affaires sans 
nombre que celte position bizarre faisait naître à 
chaque pas. 

« Il fallait panser deux cœurs ulcérés; et il était de 
toute nécessité, dans l'intérêt de la monarchie, de 
persuader, à la France comme à l'étranger, que ces 
deux princes n'avaient qu'une même pensée, un seul 
sentiment. C'est à vous, madame, qu'il est réservé de 
faire connaître le point d'où nous sommes partis et 
tout ce que nous avons eu à faire. Le duc de Fitz-James 
avait reçu l'ordre de ne point paraître à la, cour; 
l'entrée du château lui était interdite : cette interdic- 
tion fut levée. Le roi n'adressait jamais un mot aux 
aides de camp de Monsieur ni à son entourage. Celte 
manière changea peu. à peu, grâce à vos soins, ma- 
dame. Pas un seul détail ne fut négligé par vous ; et 



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26 MES MÉMOIRES. 

constamment vous versiez un baume salutaire sur des 
plaies que l'on avait cherché à entretenir et à enve- 
nimer par les soins les plus assidus et les plus per- 
fides; il est de fait que, si ces choses eussent con- 
tinué comme elles allaient alors jusqu'à la mort de 
Louis XVIII, à celte époque les ennemis de la monar- 
chie, maîtres de toutts les positions, eussent au moins 
pu faire la lui à un prince que l'on était parvenu à 
faire redouter généralement ; et son avènement au 
trône, supposé qu'il eût pu avoir lieu sans contradic- 
tion, eût paru un véritable malheur, au lieu d'èlreun 
moment de joie unanime. Pourquoi ce bonheur, 
hélas! s'est-il si promptement changé en trisle-se ! . . . 
Je ne trouvais jamais dans le cœur de Monsieur lo 
moindre fiel; mais ses pensées étaient alors (il faut le 
dire) bien différentes de ce qu'elles devinrent plus 
tard : tout dépendait de la réunion franche et sincère 
des deux frères; il fallait, pour parvenir au cœur du 
roi, montrer Monsieur plus modéré qu'il n'était alors. 
Le même chemin eût éloigné Monsieur, déjà si effrayé 
avec raison de sa position, et n'accordant alors qu'une 
demi-confiance à ce qu'il croyait le rêve d'un cœur 
généreux et dévoué. Quelquefois je lui remontrais avec 
force que, sans le vouloir, il rendait nos efforts inu- 
tiles, et j'eus à supporter plus d'une crise. Une fois 
entre autres je trouvai Monsieur si loin de nos pensées, 
que je sortis bouleversé de chez lui : le duc de Filz- 
James, en me serrant la main, me demanda ce que 
j'avais; il me fut impossible de lui répondre, mais il 
lui fut facile de voir combien j'étais sensible à son 
amitié! 

« Rien ne pouvait me faire renoncer à mes projets; 



c »7 



RÉSUME RKTROSPECTIF. 

mais j'aurais craint d'ébranler votre courage, madame, 
en vous racontant toutes les difficultés que je rencon- 
trais de mon côté; et je me bornais à vous peindre 
Monsieur, pénétré de reconnaissance pour vos géné- 
reux efforts. Certaine d'être connue, approuvée par 
lui, vous preniez voire parti de tout, vous plaçant sans 
cesse sur la brèche pour attaquer ou pour défendre. 
Ce fut à peu près à cette époque que le hasard me fit 
passer quelques jours a Esclimont avec une femme 
qui eut pendant un temps un assez grand empire sur 
l'esprit du roi, alors Monsieur. Jamais Louis XVIII 
n'eut pour personne la confiance, l'estime et l'atta- 
chement qu'il eut pour vous, madame; je le tiens de 
sa bouche, et on en jugera par ses lettres. Je sus par 
madame de Balby mille détails aussi utiles que 
curieux; plus tard, en se rappelant celte circonstance, 
elle voulut en faire contre moi un motif d'accusation 
auprès du roi; et elle chercha lousles moyens de nous 
déjouer. Faussement persuadée que vous aviez été un 
obstacle au retour de la confiance de Louis XVIII, elle 
vous voua une haine implacable. Le roi m'en parla 
plus tard assez gaiement, en ajoutant : « Madame de 
« Balby a été la seule cause de ma rupture; et quant à 
« madame du Cayla, elle a rendu auprès de moi des 
« services à bien du monde, et elle ne m'a jamais dit 
« du mal de personne. » 

« M. P , espérant se faire de madame de Balby 

un moyen, t'avait flattée de l'espoir de retrouver son 
ancienne faveur : une espèce de libelle, plutôt qu'une 
lettre, fut écrit par elle au roi, qui, en vous le remet- 
tant avec indignation, vous demanda la vengeance que 
vous vouliez en tirer. Madame de Balby louchait une 



■ 



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28 MES MÉMOIRES, 

pension du roi, et elle en reçut plusieurs fois des 
secours. « L'oublier, Sire » fut votre seule réponse. 
« Dirai-je, madame, le bien que vous avez fait à 
mille individus, qui vous en conservent une profonde 
reconnaissance, et la proclament maintenant tant à 
Paris que dans les provinces? Les aumônes versées 
par vos mains, les dons énormes tirés de votre poche, 
et tant de malheureux soulagés ou sauvés à vos prières? 
Parlerai-je des services que vous avez rendus à la reli- 
gion et à l'Église? C'est à vos sollicitations répétées, et 
à votre persévérance qu'on a dû de voir l'église de 
Sainte-Geneviève rendue au culte. L'archevêque de Pa- 
ris et l'abbé Rauzan avaient échoué près de Sa Majesté; 
les ministres craignaient le mécontentement des grands 
hommes de la Révolution : « nettoyer les caveaux, leur 
paraissait une bataille à livrer. » Le roi se décida, 
il prit tout sur lui, et il s'applaudit souvent d'avoir 
rendu ce monument, élevé par la piété de son frère, 
à sa première et véritable destination. Des séminaires 
furent rendus à voire prière, des établissements sou- 
tenus, etc., etc. Dirai-je aussi avec quel courage vous 
vous êtes opposée à cette ordonnance fulminante qui 
allait de nouveau expulser du royaume les Pères de 
la foi? Une longue conversation que-j'eus alors avec 
leur supérieur de Paris, en me montrant à quel point 
leur situation était critique, me prouva aussi com- 
bien il leur était interdit de s'occuper de politique. 
Enfin que de choses il faudrait dire pour raconter tout 
le bien que vous avez fait, et tout le mal que vous avez 
empêché ! Quand des sociétés antimonarchiques s'en- 
tendent secrètement pour miner partout les bases de 
la société, il devient nécessaire d'encourager celles qui 



■ 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF 



29 






tendent à conserver et à propager une morale reli- 
gieuse, qui la protège et la défend... 

«J'avais eu anciennement une ou deux conversations 
avec M. Decazes, et le hasard m'avait fourni l'occasion 
de lui prouver comme il était trompe par ses agents! Mes 

opinions lui étaient connues; sa police l'instruisait de 
mes démarches, et il connaissait mon lendre dévoue- 
ment pour vous, madame; aussi, afin de me perdre 
plus sûrement auprès du roi, il prenait tous les moyens 
possibles pour me couvrir de ridicule; il inventait 
mille fables, et il avait le soin de les faire circu- 
ler; enfin, il n'y avait sorte de préventions qu'il ne 
s'efforçât de mettre dans l'esprit de Sa Majesté. Il est 
aisé de sentir à quel point il vous fut difficile de faire 
revenir le roi de ses préventions : il connaissait tout 
mon dévouement pour vous, madame; et sans doute 
vous eussiez pu me tirer de la position pénible dans 
laquelle je me trouvais, en faisant de votre côté quel- 
ques concessions à M. Decazes; mais vous deviez être 
inébranlable, et jamais l'intérêt personnel ne servit de 
mobile à une seule de nos actions. Je vous conjurai 
plus d'une fois du fond de mon âme de ne pas songer 
à moi ; bien sûr, d'ailleurs, que votre amitié ne me 
laisserait pas attaquer sans me défendre : les efforts du 
roi pour obtenir de vous la moindre concession en 
faveur de son favori se renouvelaient sans cesse: 
c'était tous les jours de nouvelles discussions, de nou- 
velles tentatives. « Pouvez-vous refuser, lui disait Sa Ma- 
« jeslé, à un roi si plein de tendresse et de bonté pour 
« vous, de recevoir celui qu'il honore de son affection : 
« cédez au moins sur un seul point, et rencontrez-vous 
« avec lui chez moi.» Rien ne put vous faire céder : le 



I . 



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30 MES MÉMOIRES. 

salut de l'Etat en dépendait; mais, quelque soin que 
nous missions à cacher nos démarches, M. Decazes s'ef- 
frayait de plus en plus de cette nouvelle relation, dont 
il sentait déjà l'influence; et il miUout en œuvre pour 
l'entraver. Je craignais pour vous la rage d'une 
faction dont vous combattiez les projets avec tant de 
courage; et, quant aux précautions qui m'étaient per- 
sonnelles, d'autres soins occupaient mon esprit. 

« Député en 18 1 5 avec M. de Villèle, sa sagesse, son 
sang-froid et son habileté pour les affaires m'ayanl 
fait impression, je continuai à le voir pendant les 
sessions : peu à peu nos relations étaient devenues plus 
intimes; et, rassuré par sa discrétion, je lui confiai 
plus tard une partie de nos projets. C'est, ainsi que 
nous crûmes qu'il était nécessaire, pour amener le roi 
à accorder sa confiance ;i M. de Villèle et à M. de Cor- 
bière (dont le premier se croyait inséparable tout en 
gémissant de ses défauts), qu'il fallait, dis-je, leur faire 
accepter d'abord d'être minisires sans portefeuille. 
Avec un talent remarquable, je m'effrayais de trouver 
ehezM. de Villèle beaucoup d'hésitation; et je remar- 
quais que son" coup d'oeil, si vif et si pénétrant vis-;i- 
visdes affaires, était moins sûr vis-à-vis des hommes. 
Il les connaissait peu, et il voulait toujours attendre 
l'événement sans rien faire pour le rendre favorable: 
mais j'anticipe, madame, et je dois, en revenant sur 
mes pas, parler du coup affreux qui coûta la vie à un 
prince digne d'être apprécié par les qualités de son 
cœur et par celles de son esprit. 

«Le 14 janvier 1820, à une heure du matin, le valet 
de chambre de M. votre frère m'apprit, en me ré- 
veillant, que M. le duc de Berry venait d être assassiné, 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 31 

sans me donner aucun détail. Je crus d'abord à quelque 
conspiration soudaine : on était sans cesse à la veille 
d'en voir éclater, et l'on n'avait pas une autre pensée 
que celle des dangers qui menaçaient la monarchie el 
la famille royale. Je fis seller mes chevaux en toute 
hâte, et je courus au château, puis à l'Opéra, où j'ap- 
pris que le crime avait été commis. Il est impossible 
de peindre un pareil spectacle, et ce que j'éprouvai en 
entendant d'un côté les gémissements que la douleur 
arrachait à ce malheureux prince, et en voyant sa ré- 
signation, son courage, le désespoir de la famille 
royale, les larmes de tous; d'un autre côté des con- 
trastes aussi affligeants. 

« Le roi avait voulu se rendre à l'Opéra, quelque 
douloureux et difficile que fût pour lui un pareil de- 
voir : la confusion régnait partout, et dans le premier 
moment à peine quelques gardes veillaient à la sûreté 
de la famille royale. Quand le duc de lJerry eût expiré, 
on n'entendit partout que des cris de douleur. On ne 
songea d'abord qu'au départ du roi, et chacun se re- 
gardait, sachant à peine ce que l'on devait faire. 
M. le duc de Berry, peu d'instants avant sa mort, avait 
annoncé à sa famille les espérances, à peine nais- 
santes, que lui donnait la grossesse de madame la 
duchesse de Berry; l'on venait d'arracher à cette in- 
fortunée princesse sa robe couverte de sang; un des 
officiers du prince la descendit dans ses bras, Madamk 
l'accompagnait; je traversai la haie des gardes du 
corps, et, franchissant l'escalier en toute hâte, je fis 
avancer une voilure; j'en ouvris la portière, et j'y pla- 
çai maJame la duchesse de Berry, que me remirent 
ceux qui la portaient; la duchesse de Reggio la sui- 



■ 






mtk 



52 MES MÉMOIRES. 

vit avec la vicomtesse d'Agoust; Madame monta en- 
suite, et, passant sous son bras, je sautai à bas de la 
voiture, qui prit le chemin de l'Elysée-Bourbon sans 
qu'un seul garde l'escortât. Craignant qu'un crime 
de plus ne fût préparé, je m'élançai sur mon cheval, 
et, après avoir rejoint la voiture, je l'accompagnai 
jusqu'à l'Elysée. Madame descendit la première, vinl 
ensuite madame de Gontaut, puis la duchesse de Reg- 
gio. Madame la duchesse de Berry ne pouvait se sou- 
tenir, je la reçus dans mes bras et la montai jusqu'au 
premier; sa pelisse, tombée sur ma tète, me laissant 
à peine apercevoir l'escalier. L'émotion que j'avais 
éprouvée était si vive, que, quand je l'eus déposée sur 
un fauteuil, je faillis moi-même perdre connaissance. 
Monsieur arrivant bientôt avec M. le duc d'Angou- 
lème, je me retirai. 

« La mort de M. le duc de Berry fut, pour ceux qui 
ignoraient le véritable état des choses, le seul motif 
du départ de M. Decazes. Elle fut, en effet, un moyen 
de plus dont la Providence se servit; mais jamais, 
sans ces efforts, sans cesse renouvelés, le roi n'eût 
consenti à se séparer d'un favori qui était parvenu à 
lui fasciner les yeux à un point que l'on aura peine 
à croire. 

« Le danger que courait la monarchie devait tout 
faire tenter pour la sauver; tous les esprits étaient en 
effervescence; les espérances criminelles étaient éveil- 
lées; et à chaque inslant on tremblait pour les jours 
les plus précieux. Sans doute M. Decazes n'enfonça 
pas le poignard; mais ce furent les doctrines qu'il 
laissait professer impunément à la faction dont il était 
l'espoir, qui armèrent le bras de l'assassin. Un boule- 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 55 

versement général paraissait alors si fondé, qu'il sem- 
blait suffire du sang d'un Bourbon pour l'assurer. 
M. le duc deBerry pouvait être le père d'une famille 
nombreuse; et ces furieux espéraient, en versant son 
sang, éteindre la race de nos rois. Mais plus d'une fois 
la France ne conserva qu'un seul rejeton de cette 
branche glorieuse, et il faut espérer que cet enfant, 
que chacun appela l'enfant du miracle, vivra pour son 
bonheur et pour sa gloire. 

«Je dois aussi parler d'un événement qui eût comblé 
de bonheur tous les Français. On crut pendant six 
mois que madame la Dauphine était grosse, et tous 
les cœurs se livrèrent à l'espérance. Une boîte rem- 
plie d'artifices fut placée dans un corridor qui donnait 
au-dessus d'un escalier par lequel Madame passait 
tous les jours à une certaine heure avec Monsieur. 
Toutes les mesures étaient prises; le ciel les fit 
échouer, et cette affaire fut soigneusement assoupie 
aussitôt que connue. M. Decazes, au moment de 
quitter les affaires et d'obéir aux ordres de son sou- 
verain, lui déclara, au milieu de mille protestations 
de tendresse, que le seul homme qu'il connût digne 
de sa confiance était M. deBlacas; et de l'air le plus 
patelin il le supplia de hâter son retour. 

« On crut qu'une démarche de Monsieur avait dé- 
cidé le départ du ministre favori. Longtemps avant 
celte époque, un mémoire avait aussi été remis au 
roi par Son Altesse Boyale; et vous savez, madame, 
l'effet tout contraire qu'il avait produit; vous en 
possédez les preuves écrites de la main même de 
Louis XVIII . Il était donc malheureusement trop facile 
de prévoiries suites d'une telle démarche de Monsieur. 



I 



■■ 



54 MES MÉMOIRES. 

Sans aucune influence sur l'esprit du roi, il le pous- 
sait plutôt dans le sens opposé à celui vers lequel il 
eût voulu le conduire. Enfin M. Decazes tomba; M. de 
Richelieu resta maître des affaires : pressé par la vo- 
lonté positive du roi, il consentit à voir M. de Villèlè 
entrer au conseil, sans portefeuille. Quant à M. de 
Corbière, il s'en défendit longtemps, ne trouvant pas 
ses idées en analogie avec la situation présente, et 
craignant son caractère : il avait raison; mais M. de 
Villèle s'en croyait inséparable, et il fallut lui céder 

sur ce point. 

« M. de Richelieu ayant placé sa confiance dans des 
hommes qui en abusaient, ne l'accordait que faible- 
ment à ceux qui, en l'aidant de leurs conseils, eussent 
pu lui faire jouer un rôle aussi glorieux que durable : 
la chute de M. Decazes avait étonné la faction sans la 
décourager; et ceux qui fascinaient les yeux de M. de 
Richelieu cherchaient à le rendre complice involon- 
taire de leurs menées coupables; mais il est impossibl 
de ne pas rendre justice à la pureté de ses intentions. 
« Je voyais sans cesse M. de Villèle ; et souvent aussi 
Monsieur, qui s'étonnait encore parfois de ce qu'il 
ne pouvait pas toujours comprendre; mais tout cédait 
au désir si vrai de voir Son Altesse Royale se frayer up 
chemin facile pour monter sur un trône dont tant de 
circonstances réunies avaient semblé quelque temps 
devoir l'exclure. Peu à peu le roi s'éclaira sur ses vé- 
ritables intérêts, et son cœur apprit à pardonner des 
torts qu'il supposait. Il se trouvait séparé des in- 
fluences qui avaient tout fait pour le tromper; mais il 
était encore accablé par des lettres, qu'il fallait com- 
battre chaque jour : il revenait peu à peu à des idées 



r.KSUMË RETROSPECTIF. 



35 



plus vraies et à des impressions plus douces. Touche, 
madame, de votre dévouement sans bornes, il com- 
mençait à vous confier ses plus secrètes pensées, et à 
vous consulter sur toutes ses actions; il prenait sou- 
vent vos idées, et il se les rendait personnelles. 

« Le bien se faisait, quoique lentement; mais nous 
sentions qu'il fallait parvenir, pour l'assurer, à faire 
avoir un portefeuille à M. de Villcle : grâce à vos ef- 
forts, on touchait au moment d'y parvenir; la session 
venait de finir, et le cœur du roi paraissait disposé à 
recevoir de votre main ses nouveaux ministres. Je 
pressais vivement M. de Villèle; j'essayais de faire 
passer dans son âme l'énergie que je sentais dans la 
mienne. Fatigué des entraves que M. de Richelieu lui 
opposait, il. était à tous moments prêt à tout aban- 
donner; et ses incertitudes redoublaient à mesure que 
de nouvelles difficultés semblaient se présenter. Je 
l'avais vu le même jour à 7 heures du matin ; je 
l'avais revu à midi, et j'avais obtenu de lui une nou- 
velle tentative; mais, rebuté par le peu de succès de 
oette dernière conférence, il quitta Paris le soir même, 
laissant peser sur ceux qui restaient, le fardeau des 
affaires et la responsabilité de tant de tentatives inu- 
tiles. Ce départ, qui renversait pour le moment nos 
espérances, vint ajouter à toutes les difficultés de la 
position; et nous nous effrayâmes de voir que M. de 
Villèle manquait ainsi de résolution au moment où 
le combat venait de s'engager. Nous restions seuls, 
livrés à nos propres efforts : suffire à tout, et ne se 
décourager de rien; redoubler de zèle, sauver la pa- 
trie; assurer le salut de la monarchie et prendre tous 
les moyens d'y parvenir, furent la conclusion d'une Ion- 



56 



MES MÉMOIUES. 



oue conversation dans laquelle nous passâmes en revue 
lous les nouveauxobstacles de celte position singulière, 
a Le temps qui allait s'écouler jusqu'à la prochaine 
session, en rendant aux ennemis de l'Etat toutes leurs 
espérances, laissait beaucoup à redouter de leurs nou- 
velles tentatives. On mit tout en œuvre pour altérer 
la confiance du roi; tout fut tenté pour empêcher votre 
nouvelle correspondance et pour s'en emparer; plus 
d'une fois même nous eûmes la certitude que vos 
lettres avaient été décachetées. M. Decazes, voyant 
rarement le roi, continuait à lui écrire : les événe- 
ments, les hommes et les choses étaient saris cesse re- 
présentés par lui sous de fausses couleurs; et sou- 
vent, après un travail qui durait un mois et plus, vous 
étiez forcée de recommencer avec un nouveau courage. 
Mes anciens amis, qui connaissaient mon dévouement, 
méconnaissaient parfois une conduite, ou plutôt, un 
langage que je ne pouvais leur expliquer; tout devait 
être calculé de ma part jusqu'à un propos; et il ne 
fallait pas que celui dont le roi connaissait l'attache- 
ment pour vous, pût être accusé d'une exagération 
qu'il était disposé à voir partout. 

« Il fallait persuader au roi que les sottises de ses 
ministres amèneraient infailliblement une crise re- 
doutable pour le trône et pour ses sujets, et qui trou- 
blerait son repos ; il fallait, en le rapprochant de 
Monsieur, lui démontrer que la différence d'opinion 
qu'il croyait remarquer entre lui et l'héritier du 
trône, existait hien plus par rapport aux hommes, 
que par rapport aux choses ; et il était nécessaire de le 
rapprocher des hommes, pour l'amener ensuite aux 
choses. 11 fallut, pour y parvenir, mettre en jeu cet 



■ 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 31 

amour vraiment héroïque que Louis XVIII eut con- 
stamment pour ses peuples, lui parler au nom de ses 
devoirs, et donner des craintes à sa conscience de frère, 
de chrétien, de Français et de roi. Vous lui racontiez 
un jour que vous veniez de rencontrer sur le pont 
Royal un superbe pain bénit, porté par la livrée du 
roi, et donné par Sa Majesté. « Comment! reprit vive- 
« ment le roi, qui semblait en douter; et il n'était pas 
« insulté par tous les passants ! » Vous vous hâtâtes de 
rassurer Sa Majesté; et vous eûtes avec elle à ce sujet 
une longue explication qui ne vous prouva que trop 
à quel point on cherchait à abuser le roi sur la situa- 
lion de la France, et sur celle de l'esprit public. 

«Je cite ce trait qui me revient à l'esprit; cent 
autres du même genre prouvaient dans quelle situa- 
tion on se trouvait, et à quel point on était parvenu à 
l'embrouiller. 

« Tonte la question était dans la Chambre cassée ou 
gardée; le ministère le sentait si bien, qu'il voulait la 
renvoyer à tout prix; j'en excepte M. de Richelieu. 

«La session de 1824 devait être un moment déci- 
sif: on annonça d'une manière positive que MM. de 
Villèle et de Corbière, fatigués de la position fausse 
dans laquelle ils s'étaient trouvés à Paris l'année d'a- 
vant, étaient décidés à retarder indéfiniment leur 
arrivée. Il fallait prendre un parti, et j'en pris un, 
madame, qui vous effraya ; mais il n'y avait pas à hési- 
ter. Convaincu qu'il était impossible d'obtenir du roi, 
pour le moment, l'entrée au conseil pour d'autres mi- 
nistres que MM. de Villèle et de Corbière, j'avais fait 
quelques tentatives auprès du duc de Richelieu; mais 
sa confiance aveugle dans l'ami le plus dévoué de 



£ 









38 MES, MÉMOIRES. 

M. Decazes les avait rendues inutiles : plus ou croyait 
M. de Richelieu disposé à se rapprocher de quelques 
royalisles, plus la révolution redoublait d'efforts pour 
aigrir son cœur, et pour fasciner ses yeux. J'allai trou- 
ver un homme dont le dévouement avait été trempé à 
l'armée de Condé ; d'un esprit peu commun et d'un 
talent remarquable à la tribune; mais dont la tête, 
quelquefois exaltée, égarait parfois aussi les senti- 
ments. Le sachant plein d'honneur, je me confiai à 
sa loyauté, et je cherchai à émouvoir son âme, sans 
me dissimuler tous les dangers d'un parti qui, pou- 
vant nous tirer d'embarras, pouvait aussi tout perdre. 
« Forcé de m'ouvrir avec lui sur plusieurs points, 
je ne lui confiai toutefois que la moitié de ma pensée; 
mais je dois dire que, effrayé de la position des choses, 
il sentit la nécessité de faire entrer au conseil M. de 
Villèle et l'inséparable de Corbière ; et il promit de tout 
faire auprès de M. de Richelieu pour l'y déterminer, 
et pour décider M. Roy à ne point quitter les finances. 
Ce point était important. Il me remit, à ma prière, un 
mot pour M. de Villèle, que je joignis à une lettre 
pressante que je lui écrivis, en prenant les précautions 
nécessaires afin de la faire arriver sûrement à Tou- 
louse sans être décachetée. 

« M. de Villèle me répondit « que nous pouvions 
« compter sur lui, et qu'il arriverait promptement. » Le 
combat devait être décisif : il fallait mettre toute la 
sagesse possible à s'y bien préparer; et vous parûtes, 
madame, dans ce moment difficile, supérieure à vous- 
même. M. de Villèle arriva, et nous retrouvâmes chez 
lui cette même incertitude qui offrait sans cesse de 
nouveaux obstacles à vaincre : des pourparlers eurent 






■I 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. » 

lieu entre M. de Villèle et M. de Richelieu, sans qu'il 
leur fût possible de s'entendre. Je pressai M. de Vil- 
lève de voir plus souvent Monsieur, rien ne devant être 
négligé pour arrivera un but si désirable : pi us tôt, il se 
fût compromis auprès du roi par de fréquentes visites. 
«J'avais prié mon père de voir M. Roy et de faire 
tout au monde pour le décider à garder les finances. 
Dans celte hypothèse, M. de Villèle, placé à l'intérieur, 
y eût déployé un talent administratif qu'il est impos- 
sible de ne pas reconnaître; je me rappelais avec sé- 
curité les promesses de M. de Serre. Mais en un 
instant tout changpa de face : M. Roy se montra iné- 
branlable; M. de Serre oublia ce qu'il avait promis; 
et tous les ministres déclarèrent qu'ils resteraient tous, 
ou qu'ils partiraient tous à la fois. Ils ne croyaient pas 
les royalistes assez forts pour se livrer à eux, et ils 
espéraient encore rester les maîtres du terrain; d'ail- 
leurs la faction sentait que donner un seul portefeuille 
à un royaliste, c'était compromettre ses intérêts les 
plus chers; et elle mit tout en œuvre pour persuader 
' au ministère de ne point se séparer. Chacun s'effrayait 
de la situation des choses, mais personne ne savait 
comment y remédier. M. de Richelieu, dévoué a la 
monarchie, pour laquelle il eût donné sa vie, semblait 
décidé à s'opposer à tout ce qui pouvait la sauver : 
l'armée de la faction paraissait formidable, tandis que 
eelle de la monarchie se réduisait à peu de combat- 
tants. M. de Villèle n'était pas désintéressé dans la 
partie; mais il manquait de force lorsqu'il fallait 
agir. Il attendait l'événement, et il ne se prêtait que 
difficilement aux démarches qu'on lui demandai 
cette hésitation nous désolait, et il fallait une volonté 



11 



■ 






40 MES MÉMOIRES. 

plus qu'humaine pour ne pas se décourager. Je con- 
jurais Monsieur de se joindre à nous, pour lui don- 
ner le courage qui lui manquait : il fallait èlre aux 
aguets de toute chose, et à peine restait-il dans les 
vingt-quatre heures un moment de repos! A sept 
heures du matin je courais chez M. de Villèle, j'y re- 
tournais à onze heures, je le voyais à cinq, et à sept 
j'allais savoir si une nouvelle irrésolution venait nous 
offrir un nouveau danger : il n'y avait plus un mo- 
ment à perdre, et jamais combat ne fut plus forte- 
ment engagé. Jamais je n'oublierai, madame, l'état 
où je vous vis vous-même à fa suite d'une lettre que 
vous veniez d'écrire à ce monarque, dont vous vouliez 
à tout prix éclairer la conscience et sauver la gloire. 
Vous me prévîntes que tout était disposé; mais qu'une 
démarche de M. de Villèle était indispensable pour 
achever ce que vous aviez si courageusement préparé : 
vous aviez fait comprendre au roi la nécessité d'un 
rapprochement intime avec Monsieur dans une cir- 
constance aussi importante, puisque, en prenant de 
nouveaux hommes, on semblait adopter un nouveau 
système : il fallait d'ailleurs s'assurer par là d'une 
majorité. 

«J'arrivai chez M. de Villèle, que je trouvai plus 
irrésolu que jamais ; et ce fut après une scène vio- 
lente que je le décidai à se rendre chez le roi. Nous 
prîmes avant chacun une plume avec des petits mor- 
ceaux de papier; et, assis au coin d'une table, 
nous formâmes le ministère qui devait changer la face 
de la France, comme la situation de l'Europe. Je con- 
naissais les idées de Monsieur, et nous en avions causé 
tropsouvent ensemble, pour ne pas être à peu près fixé 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 41 

sur ce point ; je mis seulement pour condition de n'être 
rien dans ce nouveau ministère. Je crus que mon 
honneur m'en faisait un devoir, et je m'exagérai pour 
le moment un désintéressement que je me reprochai 
plus tard, parce qu'il m'enlevait les moyens d'èlre 
plus utile; je vis d'ailleurs que j'avais trop compté 
sur la reconnaissance de certains hommes. J'exigeai 
de M. de Villèle de mettre mon père à une place (la 
direction générale des postes) que seul il pouvait oc- 
cuper, et dont dépendait le succès et surtout la durée 
de tout ce qui allait se faire. Mais ce poste important 
ne fut emporté que trois mois après, tant la faction le 
défendit avec acharnement comme son dernier refuge. 
Le roi convoqua son conseil; c'était là que devait se 
faire le dernier effort du parti, et la défense fut pro- 
portionnée au danger. Il crut un moment toucher à 
un triomphe complet. Le roi, ébranlé de nouveau, 
avait semblé céder aux nouvelles instances du conseil. 

M. P écrivit en sortant : « Nous sommes sauvés, 

« nous restons, et la Chambre des députés est cassée. » 
Tel était, en effet, l'objet de la question ; et Louis XVIII 
s'est longtemps reproché de s'être presque laissé for- 
cer la main dans cette occasion... Nous sentîmes le 
danger que courait la monarchie, et une lettre du roi 
vint redoubler nos alarmes. Que fût devenue cette 
malheureuse France, si, encore une fois, une Chambre 
royaliste eût succombé sous les efforts d'une faction 
antimonarchique? 

« Une deuxième lettre du roi vous apprit à quel point 
la situation était dangereuse; et ce fut seulement le 
lendemain, au cinquième billet de la matinée, que le 
roi, entraîné par votre éloquenc&^^ÇB^dit à vos rai- 




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H MES MÉMOIRES. 

sons, et vous promit d'envoyer chercher Monsieur, et de 
recevoir de lui le ministère que vous-même, madame, 
vous veniez d'obtenir pour la France. M. de Villèle, 
instruit par moi, n'hésita plus à se rendre chez Mon- 
sieur, et puis chez le roi. Nous espérâmes que là se 
terminerait pour nous un travail si pénible; et nous 
avions mis tant de soin à dissimuler nos démarches, 
que l'on fut quelque temps dans le public sans savoir 
positivement quels avaient été les vrais mobiles de 
cette heureuse révolution; ou du moins, on ne faisait 
que s'en douter. M. de Richelieu n'en fut pas la dupe: 
furieuxde quitter le ministère qu'il n'avait pas déliré, 
mais qu'il avait voulu conserver, il entra chez M. Ra- 
vez, président de la Chambre des députés, dans un étal 
d'exaspération difficile à rendre, et, prenant son cha- 
peau, il le jeta avec violence sur une chaise, et tomba 
lui-même dans un fauteuil. « Mais qu'avez-vous? Mon- 
« sieur le duc, lui dit M. Ravez; dénué de toute ambi- 
« tion, il est impossible de vous comprendre. — Non, 
«je ne regrette pas le pouvoir, lui dit M. de Richelieu, 
« mais je ne puis prendre mon parti de la manière dont 
« il m'estarraché ! Ce ne sont pas les affaires qui m'éloi- 
« gnent; ce n'est pas le roi, ce n'est pas Monsieur; ce ne 
« sont même pas les Chambres qui me chassent, en me 
« refusant leur majorité ; une intrigue, oui, une pure 
« intrigue dont j'ai été la dupe me meta la porte. »I1 
ne pouvait donner un autre nom à ce qui venait de se 
passer. Alors il raconta tout ce qu'il en savait. 

« Ce n'était pas tout d'avoir fait parvenir ces nou- 
veaux hommes au ministère, il fallait, les y maintenir, 
car il nous fut bientôt prouvé qu'ils ne s'y maintien- 
draient pas d'eux-mêmes. Il fallait les éclairer sur ce 



i 



a:> 



RÉSUME RETROSPECTIF. 

qu'ils devaient faire, et il devenait nécessaire de les 
diriger sur le terrain inconnu qu'ils allaient parcou- 
rir. Il fallait surtout parvenir à faire oublier au roi 
qu'il avait pris ses ministres contre sa pensée ; et effa- 
cer des regrets qui existèrent longtemps, et qui of- 
fraient toujours un nouveau danger. 

« Quelques personnes pensèrent que l'adresse de la 
Chambre des députés, dont M. Del... avait été le 
principal auteur, était la cause de la chule du minis- 
tère Ces personnes connaissaient peu le fonds des 

choses; cette adresse fut une difficulté de plus, bien 
loin d'être un moyen ; elle révolta Louis XVIII à un tel 
point, que la faction s'était servie avec succès de son 
mécontentement pour l'engager à casser la Chambre. 
Les royalistes m'en voulurent plus tard d'avoir com- 
battu l'élection de M. Del..., dans le déparlement de 
la Marne. On ignorait à quel point le souvenir de cette 
adresse irritait le cœur du roi, tout ce qu'il avait fallu 
pour l'adoucir, et à quel point il était important de 
ne pas l'aigrir de nouveau. Il ne pouvait d'ailleurs y 
avoir rien de personnel de ma part. 

« On me reproeba aussi par la suite des affaires de 
journaux qui firent un grand bruit, mais dont peut- 
être je n'aurais pas dû encore parler, pour ne point 
interrompre le cours des événements. Enfin, telle 
était mon opinion : je regardais les journaux comme 
une arme dangereuse , dont il était important de 
s'emparer. Livrés presque tous à des calculs person- 
nels et à des ambitions particulières, ils ne parlaient 
pas le langage d'une saine doctrine, ni celui de la 
vérité; ils excitaient les haines, ils fomentaient les 
passions, et, loin d'éclairer, ils achevaient d'égarer 



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U MES MÉMOIRES. 

les peuples; ils n'étaient point l'organe de telle ou 
telle opinion, mais bien de tel ou tel intérêt. La confu- 
sion était devenu telle parmi eux, qu'au milieu de 
cette foule innombrable de feuilles périodiques il ne 
s'en trouvait pas deux qui parlassent le même lan- 
gage : les uns donnaient dans une exagération crimi- 
nelle, en trempant leur plume dans une encre toute 
révolutionnaire; les autres dans une exagération dont 
le motif pouvait être louable, mais qui avait aussi ses 
dangers. Aussi fallut-il s'occuper de l'acquisition des 
feuilles royalistes, aussi bien que de celle de plusieurs 
feuilles libérales. 11 était absurde de laisser deux oppo- 
sitions; il n'était pas moins nécessaire de mettre de 
l'union dans ces différeras écrits toujours ouverts à 
la curiosité publique : c'est bien là véritablement s'é- 
tablir sur le terrain de la Charte; mais aussi, plus le 
roi avait abandonné de ses droits, plus il était néces- 
saire de lui rendre tous les moyens d'influence et 
d'autorité; tandis qu'on cherchait tous les moyens 
d'égarer l'opinion publique, ne devait-il pas paraître 
utile de chercher à l'éclairer? Des ministres d'ailleurs 
ne peuvent se soutenir sans organes, et s'ils expliquaient 
franchement leur système, et qu'ils missent un carac- 
tère invariable à le suivre, ils rallieraient bien du 
monde autour d'eux. 

« Mais le ministère semblait oublier le soin de sa pro- 
pre conservation, en négligeant mille détails impor- 
tants dont il fallait s'occuper pour lui. La correspon- 
dance de Louis XVIII le prouvera. Pour que cette 
opération des journaux pût réussir, il fallait qu'elle fût 
conduite avec le secret le plus absolu. Les procès-ver- 
baux de tout ce qui s'est fait sont précieusement conser- 



A 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. « 

vés. Monsieur, comprenant toute l'importance de celte 
opération, m'engagea fortement à l'entreprendre, et 
son suffrage me dédommagea de quelques incrédu- 
lités. Le Drapeau blanc rédigé par M. Martainville, 
déposa les armes à ses pieds. Douze à quinze journaux 
cédèrent à nos efforts, entre autres des feuilles libé- 
rales d'une grande importance par leur langage acerbe 
et souvent personnel. Je n'eus d'abord que mes fonds 
pour suffire à tout; Monsieur nous donna cinquante 
mille écuspour aider à l'entreprise; j'avais déboursé 
de ma poche quatre cent mille francs; je m'étais en- 
gagé pour autant, et j'effrayais ma propre famille par 
un dévouement qui ne connaissait aucune limite. Le 
ministère, loin de me prêter son appui, sembla jaloux 
de voir une aussi grande influence dans la main d'un 
seul homme, comme si l'usage qui devait en être fait 
eût pu rester douteux ! J'étais loin, en m'emparant de 
ces feuilles, de vouloir asservir l'opinion, et tenir par 
la tous les sentiments dans l'esclavage; mais peut-on 
regarder comme libres des feuilles livrées à des mains 
mercenaires! C'était, au contraire, leur assurer une 
noble indépendance et une sage liberté que de leur 
donner, pour les diriger dans chaque opinion, des es- 
prits aussi éclairés que vraiment indépendants. Ce 
n'était pas au ministère, ce n'était pas à des intérêts 
particuliers, que devaient appartenir ces feuilles ; c'était 
aux bonnes doctrines, c'était à la monarchie; le roi 
ne meurt jamais en France; c'était aussi à une opposi- 
tion mesurée, car il en faut une. 

« Rien n'est plus opposé à la liberté sage que la li- 
cence, et il était impossible de ne pas être effrayé des 
, dangers toujours croissants d'une licence qui allait 



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26 MES MÉMOIRES. 

distillant dans chaque famille un poison qui rend con- 
tagieuses toutes les maladies de l'esprit et du cœur. 
Je croyais aux difficultés d'établir la censure comme 
aux inconvénients d'ôter toute liberté; et, certes, le 
moyen le plus sûr d'atteindre un but utile eût été de 
s'emparer insensiblement, et sans secousse, de tous les 
organes de l'esprit public, quitte après à en faire le 
partage, en laissant une ou deux feuilles entre les mains 
d'une opposition consciencieuse ; opposition utile, et 
même nécessaire, avec notre forme de gouvernement. 
Si le ministère eût secondé mes efforts, au lieu de les 
contrecarrer, il peut être regardé comme certain qu'on 
eût obtenu un succès complet : nos registres en feront 
foi, et l'avenir nous justifiera. 

«J'ai su depuis de la manière la plus positive que, 
tandis que M. de Villèle déclarait solennellement à la 
« tribune qu'il n'était pour rien dans les affaires des 
« journaux, et qu'il en rejetait toute la faute sur des 
<c amis maladroits, » il avait été un des premiers à sentir 
la nécessité d'avoir à soi un journal, et qu'il avait en- 
voyé le nommé Lingay chez le maréchal de Lauriston, 
alors ministre de la maison du roi, pour le prier posi- 
tivement de sa part d'avoir à tout prix le Journal de 
Paris, qu'il voulut alors faire rédiger dans son cabinet. 
Peut-être M. de Villèle trouva-t-il plus commode de 
laisser peser sur un autre la responsabilité; peut-être 
fut-il piqué de voir que toutes ces feuilles étaient 
passées en d'autres mains que celles des ministres, et 
les siennes, et se trouvaient directement entre les 
mains du roi. « Votre zèle est admirable, me dit-il 
« un jour; vous avez rendu un service important en 
« vous rendant maître d'une partie de la presse; mais 






RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 47 

« maintenant il faudrait nous remettre les journaux. 
« — Je sers mon pays, lui répondis-je, et le roi; mais 
« je ne serai jamais l'agent de ministres qui peuvent 
« changer demain. » 

« Le mécontentement de M. de Villèle lut visible, 
et c'est bien à tort qu'il pensa que je voulais me faire 
delà presse une arme personnelle. Dans tous les cas, 
il ne s'en expliqua pas franchement; et l'on peut dire 
que véritablement, à l'exception des affaires pour les- 
quelles il avait une aptitude particulière, sa politique 
a été une suite de finesses et de bévues, surtout depuis 
que l'autorité est restée entièrement entre ses mains. 
« Cherchant autant que possible à m'enlourer de lu- 
mières, je m'étais associé quelques hommes éclairés, 
dont je n'oublierai jamais le zèle, l'affection et le dé- 
vouement. Un conseil réglait l'ordre de la comptabi- 
lité, comme la direction de l'esprit qui devait animer 
ces feuilles; chaque nouvelle affaire était sérieuse- 
ment examinée, avant d'être entreprise : vous par- 
vîntes, madame, à faire sentir au roi l'importance de 
ce service, et il ordonna enfin que mes frais me fussent 
remboursés. Mais quel temps s'écoula avant d'y parve- 
nir, et quel préjudice ce retard ne porla-t-il pas à 
ma fortune! elle se ressentira même toujours des 
pertes dont ce retard fut la cause et des sacrifices que 
j'ai faits : au moment où j'écris, une somme consi- 
dérable m'est encore due. A l'appui des motifs qui me 
déterminèrent à tenter une aussi grande entreprise, 
je dois ajouter que l'exagération de quelques feuilles 
royalistes inspirait au roi une telle aigreur et un tel 
mécontentement, qu'il y avait un danger réel à les 
laisser subsister. 



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48 MES MÉMOIRES. 

« C'est ici le moment de donner quelques détails sur 
le nouveau ministère, et surtout sur le caractère de 
l'homme à qui l'on venait de faire jouer un si grand 
rôle, presque malgré lui. 

« M. de Villèle a un long nez; il est petit, mince, 
assez laid, marqué de petite vérole; il vous regarde 
rarement en face, à moins que ce ne soit par un 
court intervalle, et avec de petits yeux perçants qui 
cherchent à lire jusqu'au fond de votre âme, et vous 
témoignent autant de méfiance que de curiosité. 11 
n'a aucune habitude du monde, plutôt même de la 
gaucherie. Habitant des bords de la Garonne, on lui 
a souvent reproché son origine; il a plus de niison 
que d'esprit; de la finesse, de la mesure; une grande 
sagesse, une patience inaltérable; une grande per- 
sévérance, avec assez de versatilité dans les idées : un 
coup d'oeil pour les affaires, qui les lui fait aperce- 
voir à l'instant sous leur véritable jour; les traitant 
toutes avec une égale profondeur, et une fraîcheur 
d'idées qu'il conserve au milieu du travail le plus 
fatigant : il est un des orateurs qui parlent à la tri- 
bune, non pas avec le plus d'éloquence, mais avec 
le plus de moyens persuasifs : il prend dans le tête- 
à-tête un ascendant dont on subit le joug malgré soi; 
sentant vivement tout ce qui le touche personnel- 
lement, il cherche à le dissimuler; visant à la bon- 
homie, il n'en a que le coloris imparfait; il prétend 
jouer cartes sur table; et chacun, en le quittant, croit 
avoir été abusé : aussi perd-il tous ses amis; faisant 
peu de cas des hommes, il ne leur accorde aucune con- 
fiance, mais il néglige de les abattre sans chercher à 
les gagner : trop occupé de l'affaire du moment, il no 



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RKSUSIÉ RÉTROSPECTIF. i'j 

pense pas au lendemain, et il néglige mille détails im- 
portants : il aime par-dessus tout à remettre. « Tout 
« vient à point pour qui sait attendre. » 11 cite sans 
cesse celte devise, qui, en effet, est la sienne; tandis 
que les affaires n'ont véritablement qu'un moment 
opportun. Hardi, presque téméraire lorsqu'on le force 
à prendre un parti, il est en général incertain, atten- 
dant toujours l'événement, sans vouloir jamais ni le pré- 
voir ni chercher d'avance à le diriger; il en lire ensuite 
avec habileté le parti le plus favorable. En un mot, 
M. de Villèle, homme de finances sans pareil et habile 
organisateur, a de grandes qualités avec de grands dé- 
fauts : ambitieux, l'ambition seule ne l'eût pas conduit 
aux affaires, le caractère lui manquaitpour y parvenir, 
et s'il les quittait à présent, ce serait un homme fini, 
n'ayant rien fondé; et le bien qu'on lui doit serait ef- 
facé par le mal qu'il a laissé faire. Il veut être maître 
absolu; ne confiant à personne sa pensée intime, à peine 
à lui-même : méfiant, jaloux, soupçonneux, sacrifiant 
sans remords et la reconnaissance et l'affection; crai- 
gnant la supériorité, toutenprélendanlqu'il la cherche; 
occupé avant tout de conserver son autorité : peu sen- 
sible à l'amitié, vivant dans son intérieur, il y trouve 
un délassement nécessaire; mal à son aise partout 
ailleurs; n'avouant jamais qu'il s'est trompé; inépui- 
sable en ressources pour prouver qu'il a raison, et se 
le persuadant à lui-même; timide quand on lui tient 
tête; peu de franchise dans le caractère; piqué au vif 
de la réputation de finesse qu'on lui a donnée; profi- 
tant souvent des conseils sans l'avouer jamais, et vous 
donnant comme de lui, quelques jours après, la chose 
que vous lui aviez dite quelques jours avant : sensible 



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vil. 






50 MES MÉMOIRES. 

à la critique, il voudrait paraître impassible; aimant 
la flatterie, il est plus disposé à écouter ceux qui le 
caressent, que ceux qui lui parlent avec franchise : 
ayant sous plus d'un point fait lui-même sa propre 
éducation : une ignorance de l'histoire qui est au delà 
de tout : « On n'est pas plus ignorant, » disait souvent 
Louis XVIII. Étonné quelquefois lui-même du rôle 
qu'il joue, il lui a fallu du temps pour s'y habituer : 
il profite des services et ne les reconnaît pas : soigneux 
tant que vous lui êtes utile, ou plutôt, tant qu'il vous 
craint : convaincu qu'il se suffit à lui-même, il compte 
beaucoup sur son étoile, et il se repose avec une con- 
fiance aveugle sur la nécessité où il croit tous les partis- 
de se servir de lui : se croyant impossible à remplacer; 
souple vis-à-vis l'autorité, il ne sait pas lui résister en 
face, et il cède quelquefois lorsqu'il faudrait résister : 
marchant rarement droit à son but, il prend des dé- 
tours pour y parvenir; religieux, en politique du 
moins, plutôt par calcul que par sentiment : aimant 
à parler de lui, charmé qu'on s'en occupe : n'ayant 
ni plan fixe, ni système assuré; montrant parfois 
une prévoyance qui étonne, à côté d'une impré- 
voyance qui afflige : pensant avec habileté, mais ne 
pouvant jamais se décider à agir : tel est l'homme que 
j'ai dû faire connaître, et que j'ai aimé sincèrement 
pendant longtemps. Je l'aimais parce qu'il était le 
drapeau des royalistes, et l'homme delà monarchie; 
et l'on m'a cru son séide, alors que j'avais à m'en 
plaindre. J'eus quelque peine à lui pardonner son 
oubli; mais mon dévouement pour mon pays et pour 
mon roi l'emportait sur tout autre sentiment. Je lui 
pardonnai plus difficilement son ingratitude pour celle 



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RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. M 

qui lui avait mis l'autorité entre les mains : le premier 
usage qu'il fit du pouvoir, fut de chercher à renverser 
un crédit dont vous faisiez, madame, un si digne 
emploi, sans songera quel point il lui était nécessaire 
pour se maintenir dans sa nouvelle position. Quand il 
vil à quel point la confiance du roi pour vous, madame, 
était grande; alors, au contraire, il devint d'une 
extrême souplesse, et il parla constamment de vous au 
roi avec admiration. Connaissant ses qualités comme 
ses défauts, il fallait profiter des uns et suppléer aux 
autres : je fus peut-être, après vous, madame, un de 
ceux qui lui imposèrent le plus par ma position; il 
eut même quelque amitié pour moi tant que je ne 
lui portai aucun ombrage. Aussi souffrait-il de moi 
la contradiction, et m'écoulait-il avec attention quand 
je lui parlais! 

« Malgré l'avantage d'avoir un président du con- 
seil, il parut diflicile dans le premier moment d'en 
nommer un. M*, de Villèle n'avait pas assez d'énergie 
pour prendre la présidence, et il ne marchait qu'en 
tremblant : il eût paru désirable qu'il fût à l'intérieur; 
mais, M. Roy ayant quitté les finances, ce poste deve- 
nait trop important pour le donner au premier venu; 
la place de M. de Corbière était aux sceaux, mais l'em- 
barras de savoir qui l'on mettrait à l'intérieur décida 
la question en sa faveur; d'ailleurs, à cette époque, 
MM. de Villèle et de Corbière paraissaient vraiment in- 
séparables. M. de Peyronnet s'était fait connaître avan- 
tageusement à la Chambre des pairs lors du fameux 
procès du maréchal Ney. Il avait montré du caractère 
et développé un talent facile. Ces considérations déter- 
minèrent en sa faveur. 11 fallait planter le drapeau 






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52 MES MÉMOIRES. 

blanc au milieu de l'armée française; et, à ce titre, 
l'homme qui parut le plus digne fut le maréchal 
Victor. Le choix qu'il fit d'excellents officiers justifia 
celui qu'on fit de lui. M. de Clermont-Tonnerre, quoi- 
que assez peu connu, avait fait plusieurs fois parler 
de lui d'une manière avantageuse dans les Chambres; 
ses opinions étaient sages, on le croyait protégé par 
M. le duc d'Àngoulême, et il fut mis à la marine. Il 
fallait aux affaires étrangères un grand nom aussi 
bien qu'une grande existence; un homme qui parta- 
geât les opinions de ses collègues et parlât facilement 
à la tribune; quelqu'un dont les relations politiques, 
soit à Paris, soit dans les provinces et à l'étranger, 
pussent ajouter à son existence ministérielle, et qui 
satisfit de plus l'opinion royaliste: ces considérations 
réunies firent pencher la balance en faveur de M. de 
Montmorency. Louis XVIII avait des préventions si 
fortes contre lui, qu'il fallut des soins de tous les jours 
pour rendre possible de lui en parler comme ministre. 
Vous y avez travaillé, madame, plus d'une année d'a- 
vance. 

ail était nécessaire de s'entendre avec plusieurs mi- 
nistres, sans s'ouvrir entièrement à nul autre qu'à 
M. de Villèle, qui en abusa plus tard. Aussi lesdifli- 
cultés*qui vinrent entraver notre marche semblaient- 
elles s'accroître de plus en plus ! 

c< Le ministère se trouva composé ainsi qu'il suit : 

Finances MM - de Villèle. 

Intérieur • de Corbière. 

Sceaux. de Peyronnet 

Marine de Clermont-Tonnerre. 

Guerre duc (,e Bellune - 

Affaires étrangères Mate» de Montmorency. 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 53 

« Après avoir fait le portrait de IL de Villèle, tel 

que je l'ai connu, je ne ferai qu'ébaucher celui de ses 

collègues. 

« M. de Corbière, à peu près de la taille de M. de 
Villèle, et fait plus en force, est cependant moins ner- 
veux : il a un grand front chauve, une petite mine 
chaffouine, des yeux spirituels, beaucoup de physio- 
nomie; bon homme au fond, bourru, sans égards, 
sans manières, sans procédés ; mais capable d'affection, 
et même de sensibilité. Connaissant peu ou point les 
usages du monde, il en rit et ne se laisse arrêter par 
aucune considération : fin, susceptible, méfiant, in- 
struit, original, peu religieux, dit-on, ayant tout 
l'entêtement d'un breton; n'aimant pas la charte, en 
parlant même d'une manière inconvenante, et ayant 
fait par son inconséquence comme par sa nonchalance 
un tort réel au roi comme à la chose publique; détes- 
tant les Cbambr'es qui le gênent et le fatiguent; ne 
faisant rien, et ne voulant pas que les autres fassent à 
sa place; soupçonneux et jaloux de son autorité; f\:hé 
de voir M. de Villèle élevé au-dessus de lui; ayant 
acquis d'abord assez de puissance sur l'esprit du roi 
par son instruction comme par le ton plaisant avec 
lequel il raconte : sa manière toute nouvelle d'en- 
tendre Homère intéressait Louis XVIII. Son crédit 
naissant inspirait à M. de Villèle une sorte de jalousie, 
et il fallut s'occuper de l'arrêter, ce qui fut facile. Je 
cite ces détails pour montrer à quel point l'amour- 
propre de M. de Villèle était ménagé avec soin! pen- 
dant plusieurs années rien ne pouvait se faire sans 
vous, et M. de Villèle était forcé d'y avoir recours sans 
cesse. 



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54 MEjS MÉMOIRES. 

« MM. de Villèle et de Corbière, jaloux l'un de 
l'autre, étaient quelquefois longtemps sans se voir par- 
ticulièrement; mais aussi, dès que le danger paraissait 
devoir les atteindre, ils se ralliaient aussitôt. M. de 
Villèle gémissait de l'inaction dans laquelle restait son 
collègue, comme aussi de ses sottises : la position entre 
ces deux hommes était délicate; j'étais quelquefois le 
confident des deux; et je jugeais par là combien les 
relations politiques, franches et intimes, sont diffi- 
ciles à établir. Jamais homme ne fut moins fait pour 
être ministre à portefeuille que M. deCorhière. M. de 
Villèle vante souvent sa supériorité au conseil, et je 
suis convaincu qu'il le craindrait surtout le lendemain 
du jour où il en serait sorti. Enfin, il est résulté de 
tout cela le danger de l'avoir pour ministre, el la vo- 
lonté constante de le conserver. Sensible aux compli- 
ments, M. de Corbière est méfiant, alors qu'on lui 
montre quelque supériorité; il se laisse guider, dit-on, 
par un secrétaire qui lui est personnellement attaché, 
le soigne, le flatte, mais dont, à tort ou à raisou, tout 
le monde ne dit pas également du bien. M. de Corbière 
est honnête homme, reconnaissant d'un service lors- 
qu'il ne l'oublie pas, et capable de dévouement; il a 
porté dans les affaires de l'État une économie sordide, 
qui eût pu convenir tout au plus à son petit ménage 
de Bretagne. Ses idées sont étroites; il fait aussi peu 
de cas des hommes que des choses, et néglige égale- 
ment les uns et les autres : indolent pour monter à la 
tribune, il y parle avec esprit; mais il est resté dans 
la discussion des Chambçes bien au-dessous de ce qu'il 
y parut, quand il était dans l'opposition. 

« M. de Peyronnet, homme d'esprit, de talent, de 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 55 

•caractère, capable de résolution-, actif, léger dans 'sa 
conduite (si l'on en croit de vieilles chroniques vraies 
ou fausses, qui nuisent à sa considération); entouré de 
personnes de sa famille qui lui donnent dans le monde 
des ridicules en ne l'appelant que Sa Grandeur par ci, 
Sa Grandeur par là, etc. Ayant appelé à lui des gens 
capables et fortement organisé son ministère, il n'est 
point aimé de ses subordonnés, qui lui reprochent trop 

de hauteur. 

« Le marquis de Clcrmont-Tonnerre, gros, petit, 
honnête, religieux et loyal, possédant comme homme 
privé toutes les qualités qu'on estime, mais convaincu 
qu'il est le premier homme du monde : peu de carac- 
tère, assez faiseur, brouillon, resté, en un mot, au 
ministère bien au-dessous de ce que l'on croyait : d'une 
grande ambition; occupé avant tout de sa propre con- 
servation ; et, avec les meilleures intentions, influencé 
constamment par des hommes que l'on croirait d'une 
opinion opposée à la sienne. 

« LeducdeFellune, franc, loyal, vrai militaire, d'une 
capacité peu étendue, mais aimant son pays et servant 
son roi avec une noble franchise; poussé par ceux qui 
. l'entourent vers des idées peut-être exagérées, ce qui 
pour l'armée avait moins d'inconvénient que partout 
ailleurs; c'était d'ailleurs le seul homme qui put alors 
satisfaire l'opinion royaliste et changer l'esprit de 
l'armée. 

a Le vicomte de Montmorency, homme franc, loyal, 
religieux, doué de toutes les qualités qui font aimer 
plutôt que de celles qui font un véritable homme 
d'Étal : très-instruit, distingué dans ses manières, d'un 
beau et noble caractère; d'une figure remarquable qui 



I 






58 MES MÉMOIRES. 

prévient en sa faveur; quelques cheveux d'un beau 
blond, se dessinant heureusement sur son grand front 
chauve. M. de Montmorency entraîné par dés idées 
généreuses, par la fougue de sa jeunesse et par les 
liaisons que la Révolution lui avait données, commit 
des fautes; mais son cœur était trop droit pour ne pas 
les sentir; son repentir fut aussi sincère que l'avaient 
été ses erreurs; il ne perdit pas une occasion de le 
rendre public. Chevalier d'honneur de. Madame, tout 
semblait se réunir pour le conduire à la place qu'il 
allait occuper. M. de Montmorency, ambitieux avec 
franchise, n'a pas toujours su se dépouiller de ce qui 
lui était personnel pour s'élever à des considérations 
générales; jaloux de son autorité, parlant avec une 
extrême facilité, mais écoutant peu ceux qui lui ré- 
pondent; sentant trop les avantages de' sa position vis- 
à-vis M. de Villèle, il les lui fit aussi trop sentir, et ce 
dernier ne put les lui pardonner. M. de Montmorency 
prit en arrivant au conseil un air de supériorité qui 
jeta les première germes de division en Ire lui et M. de 
Villèle. Revenons aux affaires générales. 

« Ce ministère, nommé en apparence sous l'influence 
de Monsieur, ou plutôt, pris parmi les hommes de son 
choix, était un point de contact aussi précieux que né- 
cessaire entre le roi et l'héritier du trône; mais aussi 
c'était un sujet de susceptibilité constante. L'adresse de 
la Chambre des députés donnait au roi, vis-à-vis de 
ceux qui ne savaient pas la vérité, l'air d'avoir cédé à 
une force étrangère à sa volonté; il le sentait, et il en 
souffrait. Jamais roi ne fut plus jaloux de son auto- 
rité, il voulait avant toute chose paraître roi. 

« C'était par des efforts inouis, madame, que vous 






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RÉSUMÉ RETROSPECTIF. 



57 



étiez parvenue à lui faire accepter ces nouveaux mi- 
nistres; mais ils étaient bien loin d'avoir sa confiance, 
ils n'étaient pas selon son goût, et leur existence était 
un problème que vous seule pouviez résoudre. M. De- 
cazes était encore l'homme de sa pensée, celui de son 
affection et de tous ses regrets. Aussi quel travail de 
votre part, quel calcul, quelle adresse, quel courage, 
quelle persévérance ne vous fallait-il pas tous les jours! 
une seule distraction eût compromis les intérêts les 
plus sacrés. C'était une lutte constante entre l'ange du 
bien et le génie du mal; et cette pauvre monarchie, 
poussée dans l'abîme par ceux qui avaient eu le pou- 
voir et qui voulaient le reprendre, se trouvait retenue 
par celle qui n'avait que son zèle pour la défendre; et 
une influence qui, grâce au ciel, allait toujours crois- 
sant. Une chose remarquable, c'est que, dans une posi- 
tion si extraordinaire, vous trouvâtes le moyen, ma- 
dame, de faire beaucoup de bien, et d'empêcher sans 
cesse Je mal sans avoir blessé personne. Les obligés 
vous bénirent, et les autres vous pardonnèrent les ser- 
vices que vous rendîtes à l'État. Le ressort qui condui- 
sait tout n'était plus un secret pour ceux qui avaient 
quitté le ministère; aussi n'était-il aucun moyen qu'ils 
ne missent en œuvre pour le briser. J'étais constam- 
ment le but de leurs attaques, ils piquaient l'amour- 
propre du roi de cent façons. Je ne comprendrai 
jamais, madame, comment votre amitié parvint à dé- 
truire plus lard de semblables impressions, tant elles 
étaient fortes et invétérées ! 

« Tout s'obtenait à la cour par intrigue et à force 
d'importunilé, le mérite y était compté pour bien peu. 
Les places obtenues se revendaient ensuite; et j'ai connu 



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S8 MES MÉMOIRES. 

telle personne en sous-ordre qui s'était fait une petite 
fortune, grâce à ce trafic dégoûtant. Elle servait d'in- 
termédiaire entre les personnes qui demandaient et 
celles qui obtenaient, On croyait que toutes les per- 
sonnes qui approchaient le roi avaient le même moyen 
de s'enrichir. Aussi, la course déconsidérait-elle tous 
les jours davantagelle respect que l'on porteà la royauté 
comme à tout ce qui l'entoure, est un des appuis du 
trône. Des millions de propositions du même genre • 
vous furent faites, madame, et l'horreur qu'elles vous 
inspirèrent, apprit à ceux qui ne vous connaissaient 
pas, à quel point vos sentiments étaient purs et désinté- 
ressés ! Peu à peu ces abus disparurent, les choix de- 
vinrent meilleurs ; une heureuse influence s'étendait 
sur tout. 

« On faisait des efforts inouis pour perdre dans l'es- 
prit de Louis XVUi ses nouveaux ministres, et pour lui 
inspirer une méfiance qu'il était si porté à avoir, mais 
qui eût été un obstacle invincible à tout ce qu'ils pro- 
posaient; aussi, tout en voyant leurs défauts, fallait-il 
les dissimuler avec soin; seule, vous étiez leur égide. 
Tous les matins, à sept heures, je voyais M. de Yillèle, 
et, après avoir parlé fort au long de toutes les affaires, 
je vous en rendais compte par écrit, ainsi que du résul- 
tat de mes conversations avec les personnes dont les lu- 
mières devaient inspirer le plus deconfiance. J'y joignais 
mes réflexions, en livrant tout, madame, à la sagesse 
de votre esprit. Honteux de vous devoir son élévation, 
M. de Villèle voulut tenter de ne pas vous devoir sa 
conservation; ses manœuvres auprès du roi eussent nui 
à ses intérêts comme à ceux du trône; et plusieurs 
épreuves lui ayant démontré l'inutilité comme le 



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RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 59 

danger de ses efforts, il dissimula le chagrin qu'il en 
éprouvait, et il vous entoura de soins et d'égards. Le 
roi vous disait tout, mais vous semblàtes ignorer tout 
ce qui vous était personnel. Une manière de plaire au 
roi était de venir souvent chez vous. La reconnaissance 
eût dû l'y attirer, mais un' sentiment de ce genre n'était 
pas dans son cœur. Enfin il sentit que c'était purement 
dans son intérêt que je lui en parlais; il y vint, et dès 
lors son crédit commença. 

« Combien de fois le roi ne vous répétait- il pas? 
« Vous êtes au-dessus, mon enfant, de tous les minis- 
« 1res : tous peuvent changer; mais vous resterez mon 
« amie jusqu'à la fin de ma vie. *> Ces mots aimables 
vous effrayaient, en vous prouvant que les ministres 
étaient moins solides que vous ne l'eussiez voulu; et 
vous redoubliez d'efforts pour les défendre et les for- 
tifier. Si. de Villèlc me témoignait alors une grande 
confiance et beaucoup d'amitié; il m'appelait même 
hautement de tous ses vœux aux affaires ; il avait alors 
besoin de moi, et il me ménageait; je crois même 
que je fus du bien petit nombre de ceux pour lesquels 
il eut de l'attachement; mais son caractère ombrageux 
et soupçonneux iinissait toujours par l'emporter. 
Plus tard, quand il me vit traité avec bonté par 
Louis XVIII, il n'eut plus qu'une pensée, celle de m'é- 
•loigner de tout. L'ingratitude fait mal, et il n'est pas 
toujours facile de mettre de côté tout sentiment per- 
sonnel. Quand c'était vers vous, que se dirigeaient les 
attaques de SI. de Villèle, madame, vous cherchiez à 
calmer mes ressentiments; et quand c'était sur moi, 
je vous demandais de le lui pardonner; mais ce peu 
de franchise rendait notre conduite plus difficile en* 







60 MES MÉMOIRES, 

core. Pourquoi dois-je à la vérité de m'exprimer ainsi 
sur celui auquel je suis resté fidèle malgré tout, et 
surtout malgré lui! C'était quelquefois contre son 
gré que les affaires se décidaient, ou du moins on lui 
ordonnait ce qu'il n'eût pas osé faire, souvent ce qu'il 
avait pensé.; parfois il fallait le sauver de ses propres 
fautes, et plus d'une fois on dut regretter d'avoir cédé 
à ses instances. Telle fut, par exemple, la création 
de ces vingt-cinq pairs, consacrés uniquement à sa • 
propre existence, et pris parmi ses amis, choisis parmi 
les cadets (faute impardonnable dans une monarchie). 
Vous eussiez pu l'empêcher. Je combattis cette idée de 
toute ma force auprès de M. de Villèle, et même au- 
près de Monsieur, qui ordonna de céder. La plupart 
de ces nouveaux pairs ont tourné contre le ministre 
qui avait cru les enchaîner à sa fortune ; il a brouillé 
par là des familles qui le sont encore, et il a com- 
promis les intérêts de l'État. Embarrassé alors de sa 
propre existence, incertain, irrésolu, il ne se décidait 
à rien. M. de Corbière demeurait dans une inaction 
complète, et il demandait aux autres de l'imiler. Il 
en résultait que M. Decazes n'était plus en place, mais 
que ses créatures s'y trouvaient encore partout, et 
qu'il conservait encore par elles une influence dange- 
reuse. Les royalistes en murmurèrent, et ils avaient 
raison; mais ils ignoraient les difficultés que l'on ren- 
contrait chaque jour. 

« Le ministère ne faisait rien pour la religion : nom- 
bre d'évêchés n'étaient pas encore reconnus, ni les 
évêques nommés ; le clergé se plaignait hautement ; 
impossible de rien obtenir à ce sujet; et M. de Cor- 
bière, que cette affaire regardait particulièrement, res- 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. (il 

tait inactif, selon son habitude. Vous obtîntes, ma- 
dame, des ordres formels du roi; et moi, je fis tant 
auprès de M. de Villèle et auprès de Monsieur, qu'en- 
fin M. de Villèle se décida à prendre cette affaire en 
main ; et en un mois elle fut terminée avec Rome. 

« M. de Villèle cherchait à diminuer la confiance que 
Monsieur pouvait avoir en moi : elle le gênait. 11 fai- 
sait de mon zèle un grand éloge, mais « il regrettait 
a une vivacité qui avait un grand danger, » disait-il. 
Cette tète venait de combiner avec vous, madame, des 
choses assez importantes pour laisser quelque sécu- 
rité. 

« L'union du roi et de Monsieur était la première 
pierre de l'édifice et le but de nos efforts constants. 
L'appui de Monsieur donnait une grande force, en 
assurant l'avenir; mais il eût nui auprès du roi, s'il 
ne vous eût cru, madame, uniquement dévouée à sa 
personne; et, certes, il avait raison d'ajouter foi à un 
dévouement absolu. 

« Combien de moyens il fallut mettre en usage avec 
persévérance! que de choses n'inventions-nous pas 
pour rapprocher le roi de Monsieur, et réciproque- 
ment! Aussi, jamais un mot aimable ne tombait par 
terre; et souvent il fallait l'inventer quand il n'avait 
pas été dit. On se demandera comment votre crédit et 
votre influence, madame, pouvaient se défendre contre 
toutes les attaques? Il faut, pour en juger, savoir 
quelle élait votre manière avec le roi : elle ne ressem- 
blait en rien à celle des personnes auxquelles le roi 
avait accordé précédemment sa confiance. Aussi ja- 
mais il ne s'était attaché au même degré : il avait été 
subjugué par ceux qu'il avait aimés; mais il portail 



a 



62 MES MÉMOIRES. 

un joug pesant (je le tiens de lui-même), et il se re- 
posait avec bonheur sur l'amitié si touchante que 
vous lui aviez inspirée. Ceux qui avaient approché sa 
personne avaient cru qu'il était dans leur intérêt de 
dominer entièrement sa volonté : vous prîtes une tout 
autre route. Vous méritâtes sa confiance par une 
noble franchise et par l'attachement sincère qu'il vous 
connut pour sa personne comme pour sa gloire : c'é- 
tait à force de raisonner avec lui que vous parveniez 
à le convaincre. Cet empire était sans doute plus pé- 
nible à exercer; mais il était plus durable : vous dis- 
cutiez chaque affaire à fond, et vous reveniez à la 
charge jusqu'à ce que le roi se fût rendu. Le courage 
avec lequel vous osiez lui dire la vérité, quelque sé- 
vère qu'elle fût, l'étonnait d'abord ; il finit par le tou- 
cher ; et quand il vit que votre affection était sincère, 
et que vous n'aviez d'autre intérêt que le sien, de 
sentiment que celui de sa propre gloire, de bonheur 
que son repos, alors, madame, vous obtîntes une con- 
fiance illimitée. Le roi n'eut rien fait sans vous con- 
sulter; rien dit sans prendre votre avis ; et il s'expri- 
mait hautement sur vous d'une manière aussi tou- 
chante pour lui qu'honorable pour vous. « Madame du 
« Cayla est mise au monde pour être l'amie d'un roi: 
« discrète, désintéressée, c'est sa devise. » Voilà ce 
qu'il disait à toutes les personnes de la cour: il aimait 
à parler de vous, et il en recherchait toutes les occa- 
sions. Connaissant mon inaltérable attachement pour 
vous, il épancha plus d'une fois son cœur avec moi. 
« Peu à peu le roi commençait à croire que Monsieur 
lui était attaché : son cœur sembla s'ouvrir à un es- 
poir tout nouveau. L'affection de Monsieur, et son 



I : 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 65 

approbation, était peut-être ce qui le flattait davan- 
tage : il était nécessaire de rapprocher le roi des 
hommes de Monsieur, et il ne l'était pas moins de 
rapprocher Monsieur des idées du roi. 11 le fallait pour 
le roi et pour l'héritier du trône; il le fallait pour la 
France. On avait longtemps prêté à Monsieur une 
façon de penser toute opposée ; et les factions avaient 
indignement abusé de cette croyance : il était indis- 
pensable d'unir tellement les deux frères, que les 
deux règnes n'en fissent réellement qu'un, et que l'on 
pût passer de l'un à l'autre sans la moindre se- 
cousse : c'était là ce qu'il y avait de plus difficile, et 
c'est ce qui est arrivé. 

« Personne ne pouvait être mis dans le secret de dé- 
marches aussi importantes ; aussi blàmait-on quelque- 
fois ce qui était le résultat de combinaisons dont les 
autres ne pouvaient pas juger la nécessité. Il fallait, 
pour réussir, se mettre au-dessus de tous les juge- 
ments; mais, pour ne pas être blâmé par la postérité, 
qui ne juge que par le résultat, il fallait réussir : le 
roi sembla se charger de notre justification. 

« Après avoir amené aux affairesM. de Montmorency, 
nous n'avions qu'un désir, celui de l'y conserver; et 
moi, dans mon particulier, je n'avais d'autre pensée 
que celle de maintenir une parfaite harmonie entre 
M. de Villèle et lui. M. de Montmorency ignorait une 
partie des détails de cette position difficile; et, s'il les 
eût connus, les affaires auraient mieux marché. Qu'on 
juge de mon élonnement, en voyant M. de Montmo- 
rency, à peine parvenu au ministère, oublier la main 
qui l'y avait conduit à travers tant de difficultés, i ar- 
rivais chez lui le matin pour causer d'affaires que je 



!■ I 

WL 



64 



MES MEMOIRES. 



connaissais avant lui; à peine s'il me répondait : je 
pris alors pour de la méfiance ce qui n'était, comme 
il me le dit plus tard, qu'une discrétion dont sa 
conscience lui faisait un devoir mais qu'il regretta. 
Je refusais généralement tous les diners de ministres, 
afin de donner quelques heures à mon intérieur, et 
de prendre un repos qui m'était indispensable. M. de 
Montmorency me supplia d'assister, contre mon ordi- 
naire, à l'inauguration de son ministère, afin de l'ai- 
der à en faire les honneurs; et quand on se mit à 
table, je m'aperçus que les places du bout étaient 
prises par ses cousins, et je fus réduit à prendre mon 
repas sur un petit guéridon qu'on plaça dans un coin 
de la salle. Profondément blessé, je sus m'oublier 
pour ne songer qu'au salut commun. 

« Un des premiers actes du ministère fut la nomi- 
nation d'un aide-major général de la garde nationale. 
Depuis plus de six ans que j'en faisais partie, je m'en 
étais beaucoup occupé, et j'avais gagné sa confiance ; 
pas un des ministres ne me donna sa voix : j'en souris 
de pitié pour l'humanité. Les affaires générales pri- 
rent peu à peu une autre face; et la monarchie com- 
mençait à respirer, bien qu'on laissât tous les jours 
nombre d'affaires en arrière. Sans cesse je demandais 
à M., de Villèle des institutions: «Si vous veniez à 
mourir, lui disais-je, que resterait-il de vous? Impri- 
mez donc à vos actes une stabilité que rien ne puisse 
leur ôter. » Un gouvernement ne peut montrer trop 
de sagesse et de modération; mais, pour qu'il soit 
fort, il faut qu'il sache se faire respecter ; et, pour 
éviter les grandes secousses, il faut qu'il marche tous 
les jours. Tandis qu'on m'accusait dans le monde de 



M 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. Go 

modérer la marche de M. de Villèle, je faisais tout au 
contraire pour la presser; et vous, madame, de votre 
côté, vous agissiez avec le même sentiment. 

«Un temps assez long s'écoula sans qu'il survînt 
rien de remarquable; mais aussi sans que les mêmes 
efforts pussent se ralentir un seul moment. 

« Ce fut à peu près à cette époque que vous devîntes, 
malgré vous, madame, propriétaire de la maison de 
Saint-Ouen. Plusieurs personnes, qui savaient tout ce 
que vous aviez refusé avec tant de courage, s'éton- 
nèrent de vous avoir vu accepter Saint-Ouen : on igno- 
rait le prix immense que Louis XVIII attachait à ce 
lieu, où il avait signé celte première et fameuse dé- 
claration. 

«Le roi ne pouvait pardonner aux royalistes l'oubli 
dans lequel ils l'avaient laissé; son âme s'indigna en 
apprenant que la bande noire allait le dévaster : il en 
fit faire l'acquisition sous le plus grand secret; et ce 
fut moi qu'il en chargea. Il fit ensuite tous les plans 
d'un pavillon, qu'il voulait peu à peu convertir en 
une grande et belle habitation; mais vous parvîntes 
encore, madame, à faire renoncer Sa Majesté à un 
plan aussi vaste. Le roi, ne croyant pas pouvoir l'offrir 
à sa propre famille, légua le soin de perpétuer ce 
souvenir à l'amie sur laquelle il comptait le plus; et 
au milieu de la première pierre il fil placer un écrit 
qui atteste ses volontés et ses motifs. Il y fut aussi 
déposé une note écrite sur du parchemin, dans une 
petite boîte de plomb et faite à votre insu, madame; 
vous signâtes seulement le certificat qui s'y trouve 
joint. 

« Vous refusâtes d'abord opiniâtrement ; mais le roi 



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66 MES MÉMOIRES. 

s'irritait de tant de refus, et il fallait sans cesse le 
contrarier sur des points bien plus importants, dont 
le salut de l'État dépendait. Trois ans avant sa mort, 
le roi vous dit un jour : « Mon enfant, il faut que je 
« vous donne un portefeuille pour y serrer les lettres 
« que vous voudrez conserver parmi celles que je vous 
« écris.» Ce portefeuille était entouré de diamants d'un 
Irès-grand prix; et c'était un nouveau moyen que tentait 
le roi pour vous laisser une fortune : il lui fut impos- 
sible de vous décider à l'accepter malgré ses plus vives 
instances. Une autre fois, il voulut absolument vous- 
donner pour vos étrennes une parure magnifique qu'il 
avait fait monter exprès. « Sire, lui dites-vous, en le 
« remerciant, je suis la seule personne de votre 
« royaume, qui ne puisse rien accepter de Votre Ma- 
« jesté. » Enfin c'était une lutte continuelle, et parfois 
fort pénible. Le roi, fier de son affection pour vous, 
madame, et heureux de votre dévouement absolu à sa 
personne, avait résolu de vous faire tenir une maison 
considérable, où viendraient tous les étrangers; et 
dont il ferait, lui seul, tous les frais. Il le croyait utile 
à sa politique; et il y tint fortement pendant plus d'un 
an, mais sans vous convaincre. «Si vous pouviez vous 
« laisser fléchir, vous disais-je, jamais je ne remettrais 
« les piedscbez vous. » Cette menace était inutile. Vous 
restiez chez vous tous les soirs, et il y venait beaucoup 
de monde que la faveur seule n'y attirait pas (les 
mêmes personnes y viennent encore aujourd'hui, à 
bien peu d'exceptions près). On vous aimait, on vous 
respectait et l'on vous savait gré des services sans 
nombre que vous rendiez tant à l'État qu'aux parti- 
culiers. Le roi vous disait à chaque nouveau refus : 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 07 

h Au reste, mon enfant, c'est égal : toutes mes précau- 
« tions sont prises; mes volontés sont écrites, et vous 
« retrouverez après moi, tout ce que vous me refusez 
« de mon vivant. » Sa Majesté revenait même avec af- 
fectation sur ce chapitre. Cependant, après sa mort, on 
ne trouva aucune disposition ; ou plutôt, elles ne furent 
pas connues; car bien certainement elles ont existé. 

«Il était de toute nécessité de trouver un sujet étran- 
ger à la politique, qui pût l'occuper; et il me parut 
impossible, je l'avoue, de persister dans votre refus 
de Saint-Ouen : je vous engageai à accepter un don, 
qui devînt plutôt une charge qu'un bienfait : d'ail- 
leurs, le roi regardait celte affaire comme lui étant 
tout à fait personnelle, et il y attachait un prix infini. 
En vous le donnant, il vous dit : « Mon enfant, pensez 
« que Saint-Denis n'est pas éloigné de Saint-Ouen: vous 
«y prierez pour moi. » C'était tous les jours de nou- 
velles persécutions, que son cœur généreux lui suggé- 
rait pour vous foire accepter cent choses que vous 
refusiez tous les jours. Jamais on ne comprendra à 
quel point une pareille position était difficile ! un coup 
de dés aussi heureux qu'imprévu vint fournir aux dé- 
penses énormes que nous étions forcés de faire tous 
les jours dans l'intérêt du roi comme dans celui de 
l'Etat. A l'arrivée du dernier ministre et au moment 
de la guerre d'Espagne, nous avions acheté des fonds 
sur l'État; et cette opération, peut-être hasardeuse 
mais nécessaire, avait réussi au delà de notre espoir. 

« M. de Lapanouze s'était obligeamment chargé de 
nos intérêts : « Venez vile, m'écrivait-il un jour, il faut 
« que nous causions. — Ni pour vous, lui dis-je, ni 
« pour notre ami commun, et encore moins pour moi, 



G8 MES MÉMOIRES. 

« je ne puis aller chez vous : si vous supposez que j'en 
« sais davantage, c'est un motif de plus pour vous en 
a dire moins : faites ce que vous voudrez et que le ciel 
« vous inspire.— Des chevaliers français, me répondit- 
« il aussitôt, tel esl le caractère, je vous reconnais et 
« vous approuve; je ferai pour le mieux. » 

« J'ai rapporté ce fait, pour bien vous prouver à quel 
point, nous nous fussions reproché de faire usage des 
choses que nous pouvions savoir; et depuis, par l'infi- 
délité d'un agent de change, autant que par son im- 
prudence, nous avons perdu tout ce que nous avions 
gagné, ou à peu près. 

« Louis XYIU voulut, madame, que vous donnassiez 
une fêle à Sainl-Ouen, pour célébrer un anniversaire 
de son séjour dans celle maison, où il avait signé la 
déclaration. Elle vous coula 20,000 francs; et, mal- 
gré ses ordres réitérés, vous en fîtes seule tous les 
frais : il voulut que tous les ambassadeurs et toutes 
les autorités fussent convoqués : vous obéîtes; mais le 
lendemain, vous reprîtes votre même genre de vie, 
sans qu'il pût parvenir à vous en faire changer. On 
lira les preuves irrécusables d'un désintéressement 
bien rare, dans le recueil des lettres de Louis XVU1 
(recueil si précieux pour l'histoire); et l'on verra ce 
que vous avez été pour lui, pour sa famille et pour la 
postérité : on y verra aussi tout ce que Louis XVIII a 

été pour vous. 

« La position vis-à-vis de l'étranger était loin d être 
ce qu'on devait désirer qu'elle fût, elles nouveaux mi- 
nistres ne donnaient pas à la France l'attitude qui lui 
convenait. M. de Villèle, sur qui, de fait, portail toute 
la responsabilité, ne voulait s'occuper que de sa pro- 



■ 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 69 

pre affaire. M. de Richelieu avait calomnié la France 
qu'il ne connaissait pas, et les hommes qu'il connais- 
sait encore moins. On lui doit une justice cependant, 
c'est que la confiance que son caractère inspira, put 
seule nous faire obtenir des conditions qui n'eussent 
point été accordées sans lui ; aussi sur ce point essen- 
tiel, lui eut-on une véritable obligation! 

« M. de Villèle aurait dû adopter une marche franche 
et positive; on le lui répétait sans cesse, et l'incerti- 
tude dans laquelle il laissait les esprits, en indisposa 
bientôt une partie; on ne connaissait pas la marche 
qu'il voulait tenir; rien n'indiquait un système. Son 
caractère, comme ses antécédents, inspiraient une 
grande confiance à la masse des Français; mais les 
royalistes, plusardenls, commencèrcntà concevoir des 
craintes. L'ambition, le désir du pouvoir s'en mêlè- 
rent; mais il faut convenir qu'on y prêta. Ces der- 
niers se rallièrent plus spécialement à M. de Montmo- 
rency qui en fut flatté, et qui, loin de rien faire pour 
calmer les craintes de M. de Villèle, semblait se plaire 
dans cette nouvelle position. 

« On annonçait un congrès qui devait se tenir d'abord 
à Vérone. Le choix de la personne qui devait y être en- 
voyée était d'une grande importance, et M. de Mont- 
morency attachait le plus grand prix à y aller. La per- 
sonne qui partait pour le congrès (quelle que fût sa 
• position) devait suivie les instructions qui lui seraient 
données. M. de Montmorency, sans être opposé à 
M. de Villèle, différait sur quelques points dans ses 
idées, et surtout il s'en donnait l'air. Faisant plus de 
frais que lui pour les étrangers, les étrangers aussi 
l'entouraient avec toutes sortes d'assiduités; et, par 












P 









70 MES MÉMOIRES. 

leurs compliments comme par leurs éloges, ils lui 
inspiraient plus de sécurité. Depuis quelque temps la 
Péninsule se trouvait embrasée; la révolution la dis- 
putait à la légitimité, et desFrançais rebelles étaient 
allés soutenir la révolte. M. de Villèle était peut-être 
convaincu que celte guerre finirait par avoir lieu, et 
il aurait bien voulu qu'on s'y préparât, tout en ne 
la voulant pas; mais il hésitait, comme de coutume, 
et ce fut vous, madame, qui, vous servant habilement 
de l'influence de la Russie, décidâtes une guerre qui 
devait donner une armée à la monarchie que les étran- 
gers croyaient entièrement désarmée. 

« M. de Villèle oubliait que le poids des affaires re- 
posait entièrement sur lui, etil ne donnait aucun ordre. 
Peut-être crut-il qu'un moyen de rendre cette guerre 
plus populaire était de s'y opposer longtemps. Ce fut 
au milieu de ce mécontentement réciproque, que 
M. de Montmorency partit pour le congrès. Il y arriva 
convaincu que les instructions qu'il avait reçues n'é- 
taient pas bonnes; mais il voulut les suivre par con- 
science, et il le tenta d'abord de bonne foi. On com- 
prendra facilement les frais que firent pour lui les 
étrangers. Sa loyauté, son caractère charmèrent les 
souverains; et enivré par les frais extraordinaires qu'on 
faisait pour lui, il reconnut plus facilement, je pense, 
l'impossibilité de suivre les instructions qui lui avaient 
été données, et il ne suivit plus que ses impulsions per- 
sonnelles. M. de Villèle s'en aperçut avec un mécon- 
tentement qu'il dissimula selon son habitude. M. de 
Montmorency se montra, de son côté, mécontent de ses 
relations; et il fut facile de prévoir les suites funestes 
de cette disposition réciproque. Un moyen d'inspirer 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 71 

â Ml de Villèle plus de décision, et de l'obliger à se 
mêler davantage des affaires générales, était de le nom- 
mer président du conseil. On ne savait jamais lequel 
des ministres viendrait rendre compte au roi de cha- 
que affaire, à chaque jour différent; chaque ministre, 
en sortant de chez le roi, espérait devenir ministre in- 
fluent; et chacun pensait à soi, dans ces conférences. 
Il en résultait une confusion vraiment dangereuse et 
qui ne permettait plus d'hésiter. M. de Villèle en sen- 
tait la nécessité; mais il remettait de jour en jour, à 
en parler au roi, comme on l'en conjurait; et ce fut 
sans lui, mais non malgré lui, que vous décidâtes Sa 
Majesté; mais, à force de traîner, le départ rie M. de 
Montmorency pour Vérone était au moment d'avoir 
lieu. M. de Villèle ne voulut pas lui en parler avant, 
ce qui augmenta beaucoup le mécontentement qu'é- 
prouva M. de Montmorency en l'apprenant. On se de- 
mandera peut-être. pourquoi, madame, avec votre 
influence sur l'esprit du roi, vous jugiez nécessaire 
■que M. de Villèle vînt appuyer lui-même votre opinion 
par une démarche personnelle. Il n'en fit pas cepen- 
dant de directes dans celte occasion. Seulement, il dit 
d'un ton doucereux à Sa Majesté, « qu'il n'osait pas 
« venir souvent dans le cabinet du roi, etc., qu'il avait 
« l'air d'empiéter sur ses collègues, etc. » L'explication 
va prouver jusqu'à quel point nous avions agi pure- 
ment clans l'intérêt de la monarchie et sans le moindre 
calcul personnel. Avant de bien connaître M. de Vil- 
lèle, nous espérâmes qu'il suffisait de le faire arriver 
au conseil, libres après de ne plus nous mêler de rien. 
C'était alors le seul vœu que vous formiez, Madame, 
..et vous étiez parvenue à placer M. de Villèle dans une 









m 



72 MES MÉMOIRES. 

situation telle vis-à-vis du roi, que nulle affaire ne 
devait plus se décider qu'avec lui; comme aussi par 
suite de la confiance illimitée que le roi vous accor- 
dait, il n'eût pu rien obtenir contre votre sentiment, 
le roi vous consultant sur toute chose. Plus tard, son 
caractère plus connu, obligea de suppléera tout ce qui 
lui manquait; et nous marchâmes toujours parfaite- 
ment d'accord. 

« Je reviens aux affaires générales : 

« Voulant à tout prix éviter une brouille entre M. de 
Montmorency et M. de Villèle, je proposai à ce der- 
nier de quitter Paris, malgré tous les motifs qui de- 
vaient m'y retenir, pour me rendre à Vérone auprès de 
M. de Montmorency. .l'insislai; mais M. de Villèle s'y 
opposa formellement, et ce fut avec autant de peine 
que d'étonnement, que nous reconnûmes, dans celte 
opposition, un sentiment de jalousie vraiment inex- 
plicable. Les travaux du congrès s'achevaient; M. de 
Montmorency, qui avait agi plutôt en président du 
conseil qu'en ambassadeur, revint à Paris, décidé à 
prouver qu'il avait eu raison; tandis que M. de Villèle 
l'attendait, résolu à lui démontrer qu'il avait eu tort. 
M. de Montmorency s'était entièrement éloigné de ses 
instructions; il ne devait point parler de l'Espagne, 
il devait voir venir, et se placer, en attendant, sur le 
terrain des Amériques, vis-à vis de l'Angleterre. Arrivé 
à Paris, il parvint à attirer de son côté tous les mem- 
bres du conseil, qui conservaient au fond un senti- 
ment d'animosité contre M. de Villèle. Les feuilles 
publiques se déclarèrent pour M. de Montmorency. Un 
journal qu'il avait contribué à créer, indisposa avec 
justice M. de Villèle, en parlant sans cesse contre lui. 



m 



Y 



RÉSUMÉ RKTROSl'KCTIF. Î5 

« Les choses en étaient venues au point, entre M. de 
Montmorency et M. de Villèlo, qu'il était impossible 
de les rapprocher; et la guerre était trop ouvertement 
déclarée pour qu'elle ne dût pas amener la chute de 
l'un ou de l'autre. Un incident vint aggraver encore 
le mécontentement de M. de Villèle. M. de Montmo- 
rency, sans le consulter, avait fait passer secrètement 
depuis son retour, des armes aux royalistes espagnols, et 
Franchet, chef de la police générale, compromis dans 
celte affaire, avait pensé en perdre sa place, sans qu'il 
m'eût été possible de persuader M. de Yillèle de s'en 
ouvrir franchement avec M. de Montmorency. On voit 
le tiraillement qui existait dans le conseil parla fai- 
blesse de celui qui eût dû en resserrer tous les liens, 
en lui imprimant une seule et forte impulsion. La 
question se réduisait à un fait : Était-il dans l'intérêt 
de la France de faire tomber M. de Villèle, qui, à lui 
seul, offrait l'idée du moins de tout un système, et 
dont la chute devait alors entraîner de graves con- 
séquences en rompant bien des digues? Devait-on 
chercher à renverser un homme qui, sans doute, avait 
des torts, de grands défauts même, et de graves in- 
convénients; mais en même temps un homme d'affai- 
res éminemment habile qu'il paraissait, pour le mo- 
ment, impossible de remplacer; qui, d'ailleurs pouvait 
s'éclairer, et que Louis XVIII commençait à connaître 
assez pour le laisser ministre avec avantage? Le carac- 
tère de M. de Villèle était trop à découvert, et votre 
attachement, madame, pour M. de Montmorency était 
trop sincère, pour pouvoir être suspect dans une pa- 
reille question, si l'affection seule eût pu être consul- 
tée. Aussi, chercher à perdre M. de Villèle, dans Fin- 












i 



fi MES MÉMOIRES. 

térêt d'un sentiment personnel, eût été véritablement 
ce qu'on eût dû appeler une intrigue. Le titre de duc 
que vous fîtes accordera M. de Montmorency à son re- 
tour de Vérone, avait dû lui prouver le désir qu'on 
avait de lui être agréable. On devait agiter devant le 
roi, au premier conseil, une question qui paraissait 
peu importante en apparence, mais qui l'était beau- 
coup par ses conséquences. Il s'agissait d'une espèce 
de manifeste que M. de Montmorency voulait lancer 
sur l'Espagne, et dont il était convenu avec les puis- 
sances. L'Angleterre seule restait en dehors de cette 
guerre. M. de Villèle poussa trop loin l'isolement de 
la France avec le reste de l'Europe; mais on doit lui 
savoir gré de n'avoir pas voulu lui laisser jouer, dans 
cette occasion, un rôle secondaire. 

« Au retour du congrès, l'empereur de Russie ayant 
envoyé à M. de Montmorency le cordon de Saint-André, 
il n'eût pas été de la dignité du roi de France de sup- 
porter cette espèce d'insulte faite à son premier mi- 
nistre; et, dans les vingt-quatre heures, le roi, qui 
entendait si bien tout ce qui tient à sa dignité, ap- 
prouva votre pensée et envoya le cordon bleu au pré- 
sident du conseil. 

« M. de Villèle connaissait le prix que le roi attachait 
à la majorité, soit dans les Chambres, soit dans le 
conseil, et, sachant que ses collègues se déclareraient 
contre lui, il avait sa démission dans son portefeuille. 
Il pressentait d'ailleurs les angoisses du roi, qui étaient 
réelles : avant ce conseil, Sa Majesté croyait qu'elle 
serait forcée de renvoyer M. de Villèle, et voulait lui 
donner une marque particulière d'intérêt : elle avait 
acheté pour sa femme un collier qu'elle donna plus 



RÉSUME RÉTROSPECTIF. 75 

lard à votre fille. Le roi ne croyait pas M. de Mont- 
morency capable de tenir les rênes de l'État; mais 
l'affaire de la majorité l'effrayait : vous le conjurâtes 
de prêter toute son attention à ce qui se dirait à ce 
conseil, et de ne s'en rapporter ensuite qu'à lui-même 
pour prendre un parti décisif; et ce qui paraîtra bizarre 
c'est que M. de Villèle resta, et que vous parvîntes à 
décider le roi à la guerre : c'était un vrai tour de 
force. M. de Montmorency prit la parole à l'ouverture 
du conseil et développa tout un nouveau système, ce 
qui rendit la division plus positive qu'elle ne l'avait 
paru jusque-là : tous les ministres, les uns après les 
autres, conclurent en sa faveur. M. de Villèle prit 
alors la parole et, répondant avec esprit à tout ce qui 
venait d'être dit, il se prononça seul pour un système 
opposé; il ne montra pas à ce qu'il paraît assez de 
caractère, car le roi vous répéta depuis plusieurs fois : 
«Je crains d'avoir fait une sottise, Villèle n'a pas le 
« nerf que je lui aurais supposé. » Le roi avait gardé 
jusque-là un profond silence; prenant la parole, il 
parla pendant une demi-heure avec un esprit, une 
profondeur et une sagesse qui étonnèrent les ministres 
eux-mêmes; il résuma toute la discussion, et se tour- 
nant à la fin vers M. de Villèle, il ajouta : « Je me 
« range du côté de mon président du conseil, » et il 
donna aussitôt ordre d'emmener son fauteuil. On juge 
de l'état de stupeur dans lequel resta le conseil; M. de 
Montmorency donna le lendemain sa démission; il le 
fit en homme d'honneur, avec la loyauté, la noblesse 
et la dignité de son caractère. M. de Villèle commit 
une grande faute en ne sentant pas que ses collègues ne 
lui pardonneraient jamais le soufflet qu'ils venaiont de 



Il fe 









76 MES MÉMOIRES 

recevoir, et qu'il se trouverait vis-à-vis d'eux dans une 
position tellement fausse que tôt ou tard il serait forcé, 
après avoir subi toutes les conséquences de l'hésitation, 
de proposer le changement de plusieurs d'entre eux. 

« Jamais circonstance plus favorable ne pouvait s'of- 
frir à M. de Villèle pour faire dans le conseil ce qu'il 
aurait voulu; il ne le fit pas, et une mésintelligence 
presque constante s'ensuivit pendant plusieurs an- 
nées; tout s'en ressentit. Le pouvoir manquait d'en- 
semble, il était sans force, et la division des esprits 
allait toujours croissant; M. de Villèle le sentait : 
« C'est une république, disait-il, je suis gêné, entravé 
« dans tous les sens. » Le départ de M. de Montmo- 
rency fut un malheur réel dont la faiblesse et le peu 
de franchise de M. de Villèle furent la principale cause. 
Ce départ aggrava la situation et il fut aux yeux de 
beaucoup de royalistes un motif de crainte; l'exagé- 
ration royaliste vociféra, et les provinces témoignèrent 
leurs regrets; Monsieur jugea les événements et il s'en 
affligea. 

« Le mécontentement de la famille de M. de Mont- 
morency fut grand, et elle voulut me rendre res- 
ponsable d'un événement que les circonstances seules 
avaient amené; on comprendra combien je dus en 
souffrir! Je dois rendre à madame de la Rochefou- 
cauld une justice qu'il m'est bien doux de constater 
ici : mise dans le secret de tout ce qui s'était passé 
dans cette affaire, elle s'affligea seulement d'une 
situation si pénible pour son cœur; M. de Montmo- 
rency me pardonna en chrétien; mais il m'en voulut 
en homme qui croit avoir à se plaindre du mari de sa 
fille. Je me reprochai de ne lui avoir pas parlé dès le 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 77 

premier abord avec plus de confiance; mais on a vu 
les motifs qui nous avaient déterminés à garder le 
silence; ils sont trop sacrés pour pouvoir être blâmés. 
« Il s'agissait de savoir qui succéderait à M. de Mont- 
morency; plusieurs personnes étaient sur les rangs. 
Le séjour de M. de Chateaubriand à Vérone l'y plaçait 
naturellement, soit que ce fût par l'effet du hasard 
qu'il y fût allé, soit qu'il eût calculé d'avance les con- 
séquences de ce voyage; mais dans ce dernier cas il y 
aurait eu un manque de procédé vis-à-vis d'un ami, 
et un manque de délicatesse que je me refuse à 
croire. C'était trop qu'on pût le supposer pour qu'on 
ne pensât pas généralement que M. de Chateaubriand 
ne devait pas succéder à M. de Montmorency. De plus, 
cet homme si remarquable par son esprit et par son 
talent comme écrivain, n'a pas les qualités propres à 
faire un ministre; mais on doit reprocher au minis- 
tère, comme une grande faute, de l'avoir laissé dans 
la situation où il se trouvait. 

« M. de Chateaubriand, premier écrivain du siècle, 
défenseur de la monarchie et persécuté pour elle dans 
des temps si difficiles, aurait dû être mis dans une 
position qui ne lui laissât rien à désirer; mais M. de 
Corbière sembla, dès son arrivée au pouvoir, traiter 
les gens de lettres et les artistes avec une insouciance 
et presque avec un mépris qui, en les éloignant de sa 
personne, les jetèrent tous dans l'opposition. De fortes 
menées entouraient M. de Villèle pour décider son 
choix en faveur de M. de Chateaubriand. Convaincu 
que ces deux hommes ne marcheraient jamais en- 
semble,, et craignant toutes les conséquences d'une 
nouvelle rupture, je fis tout au monde pour l'empê- 










78 



MES MEMOIRES. 



cher (et plus tard j'en parlai franchement à M. de 
Chateaubriand lui-même). Accoutumé à tenir le pre- 
mier rang en littérature, il ne pouvait se contenter 
d'un second, même en politique. Monsieur fut du 
même avis, mais il demanda que vous ne fissiez au- 
cune démarche contraire auprès du roi, craignant 
que cette opposition n'eût de plus graves inconvé- 
nients; je lui promis de céder après avoir fait une 
dernière tentative pour ébranler M. de Villèle. A 
neuf heures du soir je me rendis chez lui, et nous 
eûmes une discussion fort vive. Madame de Villèle, qui 
arriva sur ces entrefaites, se rangea de mon côté, et 
enfin à onze heures M. de Villèle se rendit. 

« M. de Chateaubriand avait fait quelques difficultés 
pour accepter le ministère quand M. de Villèle le lui 
proposa, et il fut convenu qu'on profiterait de cette 
indécision dans l'intérêt de tous. J'avais quitté M. de 
Villèle à onze heures du soir et je retournai chez lui 
le lendemain à sept heures et demie, craignant quel- 
que nouvelle hésitation; M. de Chateaubriand m'avait 
devancé, et, à sept heures, M. de Villèle reçut un mot 
qui lui apprenait qu'il acceptait : il n'y avait plus 
moyen de s'y refuser, et nous fîmes dès lors tous nos 
efforts pour maintenir entre eux une harmonie si 
nécessaire. Il fallut aussi décider le roi à consentir 
au choix d'un homme contre lequel il avait de très- 
fortes préventions, peut-êlre même quelque jalousie 
de métier (s'il est permis de s'exprimer ainsi). 

« Le roi, madame, dont la conliance en vous était 
sans bornes, comprit ce que vous lui écrivîtes, et la 
chose fut décidée. Sans doute il était bien pénible de 
soutenir M. de Chateaubriand à la place que venait 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 79 

d'occuper M. de Montmorency; mais l'intérêt du trône 
l'exigeait. M. de Villèle prétendit qu'il n'avait pris ce 
parti qu'en désespéré, afin de n'être point jeté, comme 
M. Decazes, dans l'opposition, et pour donner un 
appât au parti royaliste, déjà fort exaspéré : tel fut du 
moins le motif plus ou moins fondé qu'il vous donna, 
madame, dans votre salon. 

« Je dois maintenant parler d'une femme aussi 
distinguée par ses connaissances que par son esprit, 
et surtout par l'élévation de ses sentiments. Jetée à 
quatorze ans dans un monde qu'elle ignorait, entourée 
de tous les succès, de toutes les illusions, douée d'une 
figure charmante et d'une taille plus ravissante en- 
core; flattée, adulée, adorée, entourée* de tous les 
hommages et causant partout une sorte d'égarement, on 
a peine à comprendre qu'elle ait pu conserver sa raison 
au milieu de tant de prestige. Naturellement honne, 
point offensive, indulgente pour toutes les opinions 
comme pour tous les partis, elle avait partout des 
amis, hors parmi ceux dont les excès l'eussent ré- 
voltée; elle eut une immense fortune sans se laisser 
éblouir par un éclat aussi séduisant; et elle la 
perdit sans lui prodiguer de vains regrets ; son âme 
était trop forte pour se laisser atteindre par des cir- 
constances qui ne touchaient pas son existence mo- 
rale; elle eut à ses pieds les princes et les rois de 
l'époque, et aucun ne lui conserva un ressentiment 
de rancune qu'elle eût pu quelquefois mériter. Un 
prince étranger 1 lui voua un sentiment profond et lui 

1 Le prince Auguste de Prusse, neveu du grand Brédéric, l'ait pri- 
sonnier, le 6 octobre 18011, au combat de Saàlfeld, où son frère aîné, le 
prince Louis, avait été tué. 



T 




NO MES MÉMOIRES, 

offrit sa main en lui proposant défaire casser son-ma- 
riage (ce qu'il croyait possible); mais, associée à 
M. Récamier au moment de sa fortune, elle se fût re- 
prochée de l'abandonner dans l'adversité; elle eut 
beaucoup d'amis et n'en perdit jamais aucun; con- 
servant à peine ce qui lui est nécessaire pour exister, 
personne ne peut deviner des regrets qu'elle dédaigne; 
retirée à l'Abbaye-au-Bois, dans un modeste réduit, 
elle y reçoit ses amis, et elle y paraît mille fois plus 
intéressante qu'au sein de toutes ses grandeurs passées. 
Je connaissais madame Récamier depuis longtemps 
et j'avais pour elle une affection sincère. M. de Cha- 
teaubriand, frappé de ses qualités, allait aussi souvent 
chez elle. Sans s'occuper habituellement de politique, 
madame Récamier a un espritjusle, droit, ennemi de 
toute exagération et désirant tout ce qui peut contri- 
buer au bonheur comme au repos de son pays : je 
parvins à lui faire apprécier le service qu'elle pouvait 
rendre, et elle y mil toute la chaleur de son cœur; ce 
fut par madame Récamier qu'un accord, du moins 
apparent, se conserva près d'un an entre M. de Villèle 
et M. de Chateaubriand. Cependant M. de Villèle se 
repentit bientôt de son choix : M. de Chateaubriand 
était malheureusement trop accessible aux cajoleries 
de ses taux amis, véritables courtisans de fortune et 
flatteurs à gage. On lui persuada que M. de Villèle le. 
tenait dans une dépendance faite pour le révolter; il. 
le crut trop facilement et il en fut choqué sans exa- 
men. M. de Villèle, mécontent, le laissait sentir. 
M. de Chateaubriand eût consenti volontiers à une 
explication; le caractère de M. de Villèle s'y opposait; 
et les choses étaient à chaque instant sur le point de se 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 81 

brouiller. Sans jamais nous décourager, nous concer- 
tions tout ensemble, tâchant de parer à chaque nouvel 
incident. Je faisais donner par madame Récamier à 
M. de Chateaubriand des avis] dont il lui était facile 
de reconnaître l'utilité, même pour lui; mais l'État se 
ressentait de toutes ces agitations. Des obstacles sails 
cesse renaissants portaient parfois le découragement 
dans nos âmes; les difficultés étaient d'autant plus 
réelles qu'il était impossible d'obtenir de M. de Villèle 
de parler au roi de M. Decazes, qui profitait de tout, 
ainsi que son parti, et qui cherchait à faire sa cour à 
Sa Majesté à tout prix; craignant de lui déplaire en 
lui disant une vérité que le cœur de Louis XVIII re- 
poussait, M. de Villèle sacrifiait par là l'intérêt même 
du roi et celui de la France; ou plutôt il se reposait 
sur vous seule, madame, de ces soins importants. Cç 
fut à peu près à celte époque qu'une lettre deMoNsÎKi :•. 
nous rendit le courage. 

LETTRE DE MONSIEUR, A .M. LE VICOMTE LE LA KOCIIEFOUCAIL!) 

« Vendredi 27> octobre 18'2."i. 

« Je suis fâché de vous savoir souffrant, mon cher 
Sosthènes; ménagez-vous et paressez pendant quelques 
jours. J'ai deux commissions à vous donner pour ma- 
dame du Cayla : la première de me féliciter du fond du 
cœur comme elle, de la facilité avec laquelle le roi s'est 
débarrassé de son incommodité, et du très-bon étal de 
santé où il est aujourd'hui; la seconde est de lui dire 
que c'est à nous à nous mettre en colère des injuslices 
et des insolences de gens qui ne seraient que mé- 
chants s'ils n'étaient encore plus sots et plus inconsé- 
vii. o 



i 1 



82 MES MÉMOIRES. 

quents; ajoutez-lui qu'elle doit se mettre au-dessus de 
tout cela, et jouir sans crainte du noble emploi qu'elle 
a fait des bontés et de la confiance de mon excellent 
frère. 

« Bonjour, mon cher Sosthènes. 

« Signé : Charles-Philippe. » 



/ m 

I 



« Revenons sur les événements : 
« Le roi, en déclarant la guerre à l'Espagne, avait 
donné à M. le duc d'Àngoulême le commandement de 
son armée; mais, par suite de cet asservissement 
bureaucratique auquel le ministère avait refusé de se 
soustraire, et dont il subissait toutes les conséquences, 
des lenteurs interminables avaient été mises aux pré- 
paratifs de guerre. A l'arrivée des ministres j'avais 
remis à chacun un travail complet sur son administra- 
tion. M. le Dauphin était arrivé sur le bord de la Bi- 
dassoa avec des troupes, sans doute, mais avec une 
armée qui semblait manquer de tout ce qui lui était 
nécessaire pour combattre, et même pour exister. « Si 
« cette guerre devient nécessaire, avait dit le président 
« du conseil, la France s'en chargera seule, et elle n'a 
« pas besoin de l'assistance de l'Europe. » Sans doute, 
cette protestation pouvait être noble, mais il fallait 
l'accompagner de prévoyance. 

« L'Europe, jalouse de la gloire que nous pouvions 
acquérir, restait attentive sur les destinées de cette 
guerre. De froids calculs eussent décidé Monseigneur à 
s'arrêter sur la frontière; mais il eût compromis par 
là l'honneur français; et, sans regarder en arrière, 
M. le duc d'Angoulême traversa la Bidassoa au cri de 
Vive le roi! les puissances avaient été convaincues 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. S. - » 

jusque là que nous n'avions pas d'armée ou que, s'il 
en existait une en France, elle était composée de sol- 
dats infidèles ou tout au moins douteux, et il était im- 
portant de les détromper. Le drapeau tricolore, planté 
sur la rive opposée du fleuve, et foudroyé aussitôt 
qu'aperçu par nos troupes, apprit que les Français 
étaient encore redoutables, et que les lis n'avaient rien 
ôté à leur force. Les armées françaises, pendant 
longues années, n'avaient laissé sur leur passage que 
des larmes et du sang; nulle discipline parmi les 
troupes; le cri de la victoire avait été longtemps syno- 
nyme de celui de ravage et de mort; il en fut tout au- 
trement sous un Bourbon : le chef que Louis XVIII 
venait de donner à ses armées voulut vaincre; mais il 
voulut aussi se faire adorer des ennemis même que 
la victoire mettait à ses pieds; jamais discipline pa- 
reille ne fut maintenue; tout fut strictement payé, 
et des régiments campaient au milieu des fermes 
sans qu'un fruit ou une poule fussent dérobés aux 
habitants. Il fallait empêcher que celte guerre ne de- 
vînt nationale. Ferdinand, enferméà Madrid, emmené 
ensuite à Séville, puis à Cadix, attendait avec anxiété 
le sort des armées françaises; des protestations arra- 
chées à sa situation malheureuse semblaient condam- 
ner nos opérations; mais il était facile de deviner le 
fonds de sa pensée. Il faut avouer cependant que le 
caractère du roi d'Espagne et sa faiblesse aggravaient 
beaucoup les difficultés. Rien ne put arrêter notre 
marche; la victoire couronnait de tous côtés nos ef- 
forts, et partout nos armées victorieuses assuraient le 
triomphe de la légitimité. M. le Dauphin fit enfin son 
entrée à Madrid, et il sembla un moment que cette 



m/m 

R à i 










M 







84 



MES MÉMOIRES. 



expédition si importante se bornerait à s'emparer de 
Ia*capitale. Les difficultés de la position se firent alors 
sentir dans toutes leurs rigueurs : le général qui 
commandait devant Cadix, manquant des ressources 
nécessaires pour faire le siège, avait espéré en finir 
seul à son honneur; mais, trompé, dit-on, par quel- 
ques négociations feintes, le prince généralissime, 
l'armée, la capitale et toute l'Espagne restaient dans 
une position excessivement dangereuse, et qui méritait 
la plus sérieuse attention. 

« Après en avoir causé fort au long, madame, j'allai 
un jour, de très-bonne heure, chez M. de Villèle, qui 
hésitait sur le parti qu'il devait prendre; et qui parut 
frappé de celui que je lui proposai : Il s'agissait de 
quitter Madrid et de marcher sur Cadix, à quelque 
prix que ce fût : je me rendis chez Monsieur vers une 
heure; et avec la chaleur dont je suis susceptible, je 
cherchai à lui prouver qu'il étnit indispensable que 
Monseigneur quittât Madrid pour se rendre devant 
Cadix, malgré tous les obstacles. « Il y allait, dis-je, 
« de la gloire de son fils et de celle de la France : le 
« succès de l'expédition en dépendait : il fallait parlir 
« et vaincre; un Bourbon se chargeait en héros d'une 
« pareille mission. » Monsieur fut frappé de celte vé- 
rité, et il en avait déjà médité la nécessité; mais il en 
calculait le danger pour son fils. « Qu'en pense M. de 
« Villèle? » me dit Son Altesse Royale! « Ce matin, ré- 
c< pondis-je, j'en ai parlé fortement à M. de Villèle; et 
« j'ose assurer Monsieur, qu'avant deux jours il vien- 
« dra en faire la proposition comme venant de lui. » 
Monsieur sourit; je ne me trompai pas: vous en parlâtes 
de voire côté au roi, qui jugeant combien ce parti de- 



. ■ 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 85 

venait nécessaire, donna l'ordre à M. le Dauphin de 
quitter Madrid, et de se porter sur Cadix. Son Altesse 
Royale n'avait rien de ce qui lui était nécessaire pour 
en faire le siège, et il fallait à tout prix s'emparer de 
cette place presque imprenable : avec un tel chef 
l'intrépidité française pouvait suppléer à tout; aussi 
un passage inattendu, tant il était difficile, tenté au 
milieu de la nuit, plaça le drapeau blanc sur les 
murs de Cadix : ce fut malgré ceux qui l'entouraient, 
que monseigneur donna l'ordre du combat : Son Al- 
tesse Royale y mit un caractère d'autant plus remar- 
quable, qu'il régnait, dit-on, parmi ses conseillers une . 
grande confusion; et il montra dans cette circonstance, 
autant de sang-froid que de courage : nos généraux les 
plus habitués à aller au feu, le regardèrent presque 
avec envie. Je ne dirai qu'un mot d'une des choses 
les plus inconcevables qui aient existé : le marché Ou- 
vrard. 11 n'y a pas de contes et de suppositions aux- 
quels cette triste affaire n'ait donné lieu : je ne suis 
pas appelé, Dieu merci, à la juger; et je plains sin- 
cèrement ceux que l'opinion a mis en avant. Il paraî- 
trait prouvé que les approvisionnements n'avaienl pas 
manqué, comme on l'avait assuré; et qu'Ouvrard était 
parvenu à s'emparer de tout, et à faire croire qu'il 
n'existait rien au monde; il faisait le métier d'un 
fournisseur qui veut à tout prix s'enrichir : c'était 
aux chefs de l'armée à connaître la vérité, et à faire à 
monseigneur un rapport exact de la position : aussi, 
cette affaire vraiment incompréhensible, ne sera-t-elle 
jamais bien éclaircie. Le danger de la position fut, 
dit-on, fort exagéré avec intention, et la nécessité d'a- 
voir des vivres fil acheter à un prix énorme, ce qu'Où- 





m MES MÉMOIRES. 

vrard avait acquis à un taux fort inférieur. M. le duc 
d'Angoulême agit en Bourbon, en prince, et en Fran- 
çais, en n'hésitant pas un seul instant, entre l'honneur 
et des sacrifices purement pécuniaires : il ne pouvait 
descendre dans de semblables détails, et il dut s'en 
rapporter à ceux qui étaient sous ses ordres. La mo- 
narchie lui dut une armée; et la France, un des faits 
des plus remarquables de notre histoire. C'est vrai- 
ment alors que nous reprîmes, à l'étonnement de l'Eu- 
rope, l'altitude qui nous convient. Je quille l'Espagne 
pour rentrer dans Paris : l'agitation y élait grande; 
on accusait M. de Villèle avec un acharnement sans 
borne, de s'èlre opposé à la guerre, taudis que M. de 
Montmorency qui l'avait conseillée, élait porté aux 
nues; et, à tort ou à raison, on fit un reproche san- 
glant au ministre delà guerre, d'avoir laissé l'armée 
manquer de tout. 

«Le maréchal soutenait que tout avait été disposé, 
et il partit de Paris pour le prouver : il était arrivé 
inopinément à l'armée : M. le duc d'Angoulême, qui 
croyait avoir sujet de s'en plaindre, refusa de le voir; 
mais ce qui est plus bizarre que tout, c'est qu'on par- 
vint à persuader au maréchal qu'il avait été trompé 
lui-même, et que les provisions n'avaient pas existé : il 
s'en expliqua, dit-on, publiquement à l'armée. Au 
départ du maréchal, le lieutenant général, vicomte 
Digeon, aide de camp de Monsieur, avait été chargé du 
portefeuille de la guerre. 

«J'étais absent au moment où il accepta une position 
aussi fausse : il fallait qu'il fût minisire de la guerre, 
ou qu'il refusât cel intérim. L'indécision que montra 
le ministère était désolante : une marche franche et 



T^ 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 87 

assurée peut seule inspirer le respect et la confiance; 
et la Moire que la France venait d'acquérir à l'étran- 
ger, grâce au caractère, à la sagesse et au talent mili- 
taire que monseigneur avait déployés dans cette 
guerre ; cette gloire, dis-je, se flétrissait de jour en 
jour, par le décousu qui régnait à l'intérieur. Que 
fera-t-on? que deviendra-t-on ? qui a tort? qui a rai- 
son?... Celui-ci sera-t-il ministre?... Celui-là gardera- 
t-il le portefeuille?... voilà ce que chacun se deman- 
dait; et il eût fallu se brouiller avec M. de Villèle, pour 
qu'il en fût autrement : ce n'était que peu à peu qu'il 
était possible de parvenir à donner une marche plus 
fixe aux affaires. L'homme d'État ne doit jamais*rétro- 
^rader; et il faut qu'il impose par l'aplomb de ses 
démarches. M. de Bellune quitta l'Espagne, et vint 
reprendre le portefeuille de la guerre, fortement ir- 
rité contre le président du conseil, qui avait voulu le 
lui enlever, et ne l'avait pas osé. 11 était facile de 
juger l'union qui régnait dans le conseil, et à quel 
point les affaires devaient s'en ressentir! 

« Le roi se montrait mécontent, et il était essentiel de 
ealmer ses craintes, tout en cherchant à donner plus 
de force et plus d'ensemble à la marche générale des 
affaires. Sa Majesté avait pris confiance en moi, et je 
savais aussi beaucoup de choses par elle. 

« Il était impossible que le duc de Bellune restât 
longtemps ministre : Monseigneur était trop irrité 
contre lui; et l'on devait ce changement au prince vic- 
torieux, ou bien il fallait donner au duc de Bellune 
tous les moyens de se justifier. Ce maréchal avait dit 
au vieux d'Autichamp, le jour de la fête du "2 mai, à 
Saint-Ouen, pour l'inauguration du portrait du roi, la 


















///i 



1' 



88 



MES MÉMOIRES. 



guerre d'Espagne n'étant pas encore décidée : « Tout 
« est prêt pour la guerre. » Peut-être était-il lui-même 
abusé; mais ce qui est certain, c'est que le choix des 
officiers fut généralement excellent : M. de Villèle, 
frappé de ces vérités, hésitait; et il en résultait une 
irritation dans le conseil, dont le roi fut frappé vive- 
ment. 

a Après l'arrivée de Monseigneur, il fut décidé que 
Monsieur ferait lui-même sentir au maréchal, la né- 
cessité de donner sa démission : le duc de Bellune 
était trop homme d'honneur pour hésiter un seul in- 
stant : on eut l'idée de l'envoyer à Vienne; mais ce fut 
impossible à cause de son titre. Le maréchal était diffi- 
cile à remplacer pour l'armée, et l'on crut que le 
baron de Damas, aide de camp de Monseigneur, serait 
un choix qui ne pourrait lui déplaire : on pensa un 
instant à mettre Monseigneur à la tête de l'armée et, 
sous ses ordres, une espèce d'intendant; mais le roi 
craignait qu'il ne se montrât trop exclusif, pour celle 
qu'il venait de commander, et qu'il ne lui sacrifiât les 
autres troupes du royaume. Le baron de Damas avait 
quitté l'Espagne, mécontent; et il apprit sa nomina- 
tion dans une de ses terres. 

« Il a un caractère plus distingué que son esprit, 
mais c'est un homme d'honneur, plein de noblesse, 
d'une loyauté à toute épreuve, franchement religieux, 
et incapable d'aucune intrigue. 

« Les affaires du ministère de l'intérieur donnaient 
à chacun de justes sujets de mécontentement : M. de 
Corbière pouvait être précieux au conseil, je l'ignore 
et j'en doute ; mais, dans tous les cas, il restait telle- 
ment au-dessous de ses fonctions, que tout le monde 



m 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 89 

en gémissait. Les provinces faisaient un trisle écho 
aux plaintes de Paris, el les autorités locales déplo- 
raient partout l'absence de l'autorité supérieure et 
l'incertitude dans laquelle on les laissait : on inter- 
disait aux conseils généraux les choses les plus utiles 
à leurs départements, et rien de bon n'était encouragé 
par le ministère. C'est à regret que je parle ainsi 
d'un homme loyal; mais, il faut en convenir, il n'a 
jamais existé un plus détestable ministre. 

« Tel était l'étal des affaires tant à l'intérieur qu'à 
l'extérieur. 

« Un homme, qui s'étonna lui-même de toutes ses 
grandeurs, parvint aux affaires : M. Frayssinous, si 
connu par ses Conférences, avait pour vous, madame, 
l'estime et la vénération que votre caractère était fait 
pour lui inspirer : me confiant dans sa sagesse et 
dans ses lumières, je causais souvent avec lui des 
affaires politiques. L'éducation publique était dans 
une position effrayante, el l'état de la jeunesse inspi- 
rait de vives alarmes pour l'avenir de la France. La 
génération présente était corrompue, et elle qui aurait 
dû faire l'espoir de la patrie, en devenait la terreur. 
On doit à M. de Corbière la justice de dire qu'il fit de 
bonnes choses pendant qu'il fut à la tête de l'Univer- 
sité : il fallait réformer les maîtres, plutôt encore que 
les élèves : la jeunesse n'a jamais torl; ce sont ceux 
qui la dirigent, qui sont vraiment répréhensibles. 

« Mettre un ecclésiastique à la tête de l'instruction 
publique, était un acte d'une grande importance, et 
nul n'était plus fait pour remplir ces nobles fonctions 
que M. Frayssinous : son caractère d'ailleurs plaisait 
au roi. M. de Villèle y consentit, et c'est ainsi que 






I 



v 










'il 



90 



MES MEMOIRES. 



M. Frayssinous fut choisi dans le temps sans obstacle 
pour succéder à M. de Corbière, passé au ministère de 
l'intérieur. Les affaires de la religion étaient aussi 
dans l'état le plus affligeant : le clergé se plaignait 
avec raison et, malgré tous les efforts, il était impos- 
sible de rien arracher à l'intérieur. Je répétais sans 
cesse à M. de Yillèle qu'il était bien maladroit de 
mettre ainsi tout contre lui, de jeter le clergé dans 
l'opposition, et de s'en faire un ennemi particu- 
lier. On lui parlait de l'influence de la religion sur 
les peuples et tous les moyens étaient mis en œuvre 
pour le décider. On comprendra quelles mesures il 
fallait mettre vis-à-vis de Louis XVIII pour ne pas 
perdre M. de Villèle dans son esprit. Pressé enfin de 
tout côté, poussé par le roi lui-même, sentant peut- 
être aussi la nécessité de prendre un parti, il en 
chercha les moyens. Je lui parlai d'un conseil ecclé- 
siastique comme propre à éclairer sur les grandes 
questions qui se présentent tous les jours. On ne 
doit pas donner une influence politique au clergé, mais 
on ne peut trop ajouter à son influence morale et re- 
ligieuse; et,' plus on lui refuse ce à quoi il a des 
droits, plus il devient exigeant : c'est dans l'esprit 
humain d'en agir ainsi. Le roi eut la pensée de faire 
un ministre des affaires ecclésiastiques auquel toutes 
les affaires de la religion et de l'éducation seraient 
remises; M. l'évêque d'Hermopolis était le seul homme 
qu'on pût appeler à de semblables fonctions, et il faut 
dire ici, à l'éloge de M. de Corbière, que, loin de se 
refuser à un arrangement qui lui enlevait une partie 
de ses attributions, il s'y prêta de la meilleure grâce 
du monde; on trouva dans l'évêque d'Hermopolis, de- 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. «Il 

venu minisire et siégeant au conseil, le même amour 
du bien qui avait animé chaque instant de sa vie; mais 
on n'y trouva pas toute la force qu'on aurait désiré 
dans des affaires aussi importantes. 
« Revenons à l'affaire d'Espagne : 
« Monseigneur, après la prise de Cadix, revint à Pa- 
ris, où son entrée fut un triomphe. Le général Guille- 
minot, major-général de l'armée, resta pour com- 
mander. C'est un homme qui a été jugé avec sévérité, 
et il eût fallu être sur les lieux pour décider jusqu'à 
quel point le jugement qu'on a porté sur lui est ou 
n'est pas fondé. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est 
qu'il se montra dans cette campagne inférieur à ce 
qu'on l'avait cru, et que c'est à Monseigneur seul que 
fut dû tout le succès de l'entreprise. Le roi comman- 
dait, et Monseigneur ne savait qu'obéir. Il s'endor- 
mait à Madrid, quand un ordre formel de Louis XVII) 
le fit partir pour Cadix, et alors il n'y eut plus d'hé- 
sitation dans son esprit; au reste, le général Guille- 
minot n'avait pas été de son choix. 

« L'affaire du duc de Bell une n'était pas la seule di- 
vision qui existât dans le ministère, et il est nécessaire 
de rappeler l'aigreur qui existait entre M. de Villèle et 
M. de Chateaubriand, et qui allait toujours croissant; 
ce dernier devint dans le conseil un chef, auquel se 
réunirent toutes les oppositions qui cherchaient à cul- 
buter le président du conseil; et, la veille du jour où 
M. de Chateaubriand quitta le ministère, presque tout 
le monde était d'avis qu'il ne pouvait y rester; le len- 
ilemain, chacun lui revint, révolté avec raison des 
procédés inexplicables dont on usa pour l'en faire 
sortir. On lui savait généralement mauvais gré de se 









92 MES MÉMOIRES. 

prononcer si hautement contre l'homme qui l'avait 
appelé aux affaires, et il était impossible qu'il restât 
plus longtemps avec M. de Villèle. Le roi, qui avait 
eu tant de peine à l'y admettre, fut enchanté de le 
perdre; il lui reprochait de confier ce qui se passait 
dans le conseil. 

« M. de Villèle mettait dans sa conduite une incerti- 
tude qui se remarquait toutes les fois que le roi ne tran- 
chait pas lui-môme la question. M. de Corbière, en vrai 
Breton, déclara le soir, que si M. de Chateaubriand 
entrait le lendemain au conseil par une porte, il en 
sortirait par l'autre; il y eut encore le matin quelque 
hésitation de la part de M. de Villèle, quelques pour- 
parlers entre lui et M. de Corbière; et ce ne fut que 
vers onze heures, qu'une lettre, portée à M. de Cha- 
teaubriand au moment où il arrivait au château, lui 
apprit que le roi lui redemandait son portefeuille... 
Un procédé aussi révoltant choqua ceux même qui 
étaient d'avis de son départ. Ce n'était pas ainsi qu'on 
devait éloigner un homme qui pouvait avoir des torts, 
mais dont l'esprit, le dévouement, les qualités et l'exis- 
tence parlaient si hautement en sa faveur. Ce fut une 
grande faute que commit le ministère. 

« Si M. de Chateaubriand ne se fût laissé emporter 
trop loin par le désir de se venger, il aurait fait au 
ministère une opposition redoutable; il descendit dans 
une arène peu faite pour lui, et la monarchie se res- 
sentit des coups qu'il portait aux ministres. Personne 
ne doutait plus, madame, de la confiance illimitée que 
le roi avait en vous; et, à l'exception de quelques esprits 
jaloux, les services de tout genre que vous aviez rendus 
à l'État, à la religion et à tant de particuliers, tou- 




RÉSUMÉ RÉTKOSPECTIF. 95 

chaient lous les cœurs. Tandis que votre correspon- 
dance avec le roi occupait tous vos moments, j'écrivais 
moi-même, soit à l'étranger, *soit à l'intérieur de la 
France; et mes lettres, mes discours et mes notes 
étaient tous remplis de la même pensée. Ramener tous 
les cœurs à l'amour qu'ils devaient au roi, et éclairer 
tous les esprits sur la véritable situation des choses, 
faire rendre justice au système, à M. de Yillèle lui- 
même, et parler partout de l'accord qui existait entre 
le roi et l'héritier du trône (chose si imporlante pour 
calmer bien des craintes, et pour préparer l'avenir); 
telles étaient, mes occupations constantes. De toutes les 
parties de la France, cliacun vous écrivait, soit pour 
vous féliciter des services que vous rendiez, soit pour 
vous en demander de personnels. Cette correspondance 
était difficile, il ne fallait ni trop accorder à la con- 
fiance qu'on vous témoignait, ni trop refuser; de telles 
occupations vous fatiguaient, et il était impossible de 
les confier à un secrétaire. Pendant près de dix-huit 
mois, je faisais lous les jours le brouillon de quinze à 
vingt lettres, en outre un travail vraiment excessif, et 
je les donnais ensuite à copier à une main sûre. Ma 
situation auprès du roi avait bien changé, grâce à 
votre amitié, j'avais pensé longtemps qu'une des pre- 
mières conditions nécessaires pour assurer un succès 
d'où dépendait le sort de si grands intérêts, c'était de 
me mel Ire absolument de côté. Cependant M. de Yillèle 
parlait sans cesse de moi, il vous répétait souvent 
alors qu'il désirait vivement me voir placé à côté de 
lui dans les affaires; quelquefois vous pensiez aussi, 
madame, qu'il eût été utile de voir à ses côtés un 
homme qui, connaissant parfaitement son caractère, 






■ ° 



94 MES MÉMOIRES. 

eût plus de fermeté et plus d'activité que lui. Vous vous 
décidâtes enfin à avoir avec lui une conversation, qui, 
ne pouvant me laisser douter de votre amitié, prouva 
combien votre dévouement à l'Etat était au-dessus de 
tout. Vous voulûtes connaître son opinion et vous exi- 
geâtes de lui la sincérité la plus absolue sur mon 
compte, avant même de vous expliquer : « Il ne s'agit 
« pasd'un ami, monsieur le comte, dites-vousàM. de 
« Villèle, il s'agit du roi; et rien, dans ma conscience, 
« ne peut passer avant son service. » La réponse de 
M. de Villèle fut tellement positive que vous crûtes, 
madame, qu'il me désirait franchement, en pensant 
que je pouvais lui être utile. Quant à moi, je n'avais 
rien à envier à personne. Aide de camp de Monsieur, 
traité par lui avec confiance, étant parvenu à le rap- 
procher du roi, ayant servi plus utilement mon pays 
que si j'avais été en place, que pouvais-je désirer, et 
quel rôle eût pu me tenter? Il vous avait fallu du temps 
pour détruire les préventions qu'on avait tout fait, 
pour mettre dans l'esprit du roi contre moi ; mais il 
avait apprécié promptement les services que je rendais 
à son frère comme à sa personne royale, en cherchant 
à rapprocher Monsieur; et ce prince vous avait les 
mêmes obligations par rapport au roi. Sa Majesté 
pensa que je pouvais lui être utile auprès de M. de 
Villèle, par mon activité comme par mon caractère, et 
plusieurs fois des paroles encourageantes m'arrivèrent 
par vous. Le roi avait aussi depuis longtemps consenti 
à me recevoir une première fois, et ma conversation 
avec Sa Majesté restera longtemps gravée dans ma 
mémoire. J aurais dû en parler plus tôt, mais le récit 
des événements m'a entraîné. Le roi me reçut avec 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 95 

cette grâce et cette bonté qu'il possédait à un degré 
inouï, quand il le voulait bien; mais je vis en même 
temps que j'étais en présence d'un juge et de l'homme 
le plus disposé à se servir de tout son esprit pour me 
scruter jusqu'au fond du cœur. Je sentais trop l'im- 
portance de cette conversation et ses conséquences 
pour ne pas éprouver une émotion fort vive. Le roi 
m'entretint d'abord de choses assez indifférentes, mais 
bientôt il me parla de vous, madame, et de son affec- 
tion si parfaitement justifiée; il m'en parla comme le 
père le plus tendre, entrant dans mille détails, dont 
aucun n'était insignifiant pour lui ; je ne le sentais que 
trop, j'insistai beaucoup sur votre indépendance, sur 
votre attachement profond pour le roi et sur votre 
peu de disposition à ne vous laisser jamais dominer 
par personne. Cette conversation paraissait plaire au 
roi Me regardant tout à coup de l'œil le plus scru- 
tateur, il me dit avec une physionomie qu'il voulait 
rendre naturelle : « Vicomte de la Rochefoucauld, 
« connaissez-vous M. Decazes, je l'ai aimé comme le 
« fils le plus tendre, et je conserve pour lui l'affection 
« la plus profonde, je veux connaître votre opinion 
« sur son compte.» — Des yeux pénétrants se fixèrent 
sur moi, l'importance de cette question me fit sentir 
à quel point ma réponse était délicate! «Le roi m'or- 
« donne-t-il de parler avec franchise? — Sans doute, 
« je l'exige. — Eli bien, sire, je pense qu'il est impos- 
« sible d'avoir un esprit plus séduisant, que n'est celui 
« de M. Decazes, et difficile d'être plus dévoué à Votre 
« Majesté qu'il ne l'a été; mais je pense en même 
« temps que son esprit est plus léger que profond, 
« uniquement occupé de plaire au roi, et surtout d'as- 




9(i MES MÉMOIRES. 

« surer un crédit qui satisfaisait son ambition. Regar- 
« dant celte partie de sa vie comme la pîus importante 
« pour son existence, il abandonna la conduite des 
« affaires à des gens habiles, mais mal intentionnés, 
« qui l'entraînèrent, peu à peu, sans qu'il s'en aper- 
ce çût, plus loin qu'il ne voulait aller : agents de la 
« révolution, ils en soignaient les intérêts; ennemis 
a jurés de la monarchie, ils travaillaient constamment 
« à sa ruine. M. Decazes ouvrit enfin les yeux, mais 
« brouillé avec les royalistes, et s'étant attiré leur ani- 
« mosité sans retour, il ne lui était plus possible de 
« marcher avec eux : peut-être, sire, je le dirai avec 
« franchise, quelques royalistes montrèrent-ils trop de 
« sévérité envers M. Decazes, au commencement de son 
« ministère; peut-être fut-il aigri par des procédés 
« choquants; mais enfin, M. Decazes se vit dans cette 
« situation terrible, pour un ambitieux, que, ne pou- 
ce vant marcher avec les amis de la monarchie, il fut 
« forcé, en se livrant à ses ennemis, de travailler à sa 
ce ruine ou de renoncer au pouvoir; l'ambition l'a ém- 
et porté, sire, et depuis ce jour M. Decazes est devenu 
« à mes yeux un sujet ingrat et coupable. Il s'est 
« montré indigne des bontés du roi, et il a fait à son 
« pays un mal presque irréparable. » Le roi m'écoutait 
avec un profond silence, il était hardi de lui parler 
ainsi; mais il fallait d'autant plus soutenir auprès de 
Sa Majesté ce que vous aviez pu dire, que M. de Villèle 
évitait sans cesse, avec faiblesse, un sujet qui lui pa- 
raissait trop délicat pour le traiter. « Vous le jugez 
« parfaitement, reprit le roi, et je suis entièrement de 
« votre avis; c'est un homme égaré, je le plains; j'en 
« suis malheureux et je ne l'aime pas moins. « Le roi 



RÉSUMÉ RETROSPECTIF. ÏI7 

insista sur les qualités de son favori. Je cherchai peu 
à les combattre, j'en avais dit assez. Il me parla de 
madame de Balby, « celte femme, me dit-il, en veut 
« à mort à madame du Cayla; elle se persuade que 
« c'est elle qui l'a empêché de retrouver ma con- 
« fiance : c'est d'une grande injustice, madame du 
« Cayla m'a dit du bien de beaucoup de monde, et 
« jamais de mal de personne. Madame de Balby est 
« atroce pour elle, et il n'est rien qu'elle n'ait ima- 
« giné pour lui nuire dans mon esprit... Ce sera 
« toujours sans succès. Je compte sur l'affection de 
« madame du Cayla pour le reste de mes jours, et la 
« consolation de mes vùîux ans. C'est un ami comme 
« il en faut un à un roi; tous les jours je l'apprécie 
« davantage, et quant à madame de Balby, chacun 
« sait ce qui me brouilla avec elle Certaine plaisan- 
ce terie fort mauvaise, dans laquelle Archambau! jouait 
« le principal rôle, me prouva que je devais mieux 
« placer ma confiance.» Le roi me retourna sur tous 
les points, je m'en tirai de mon mieux, et je sus par 
vous quelques jours après que Sa Majesté avait été sa- 
tisfaite de ma conversation. Vous me l'apprîtes avec 
un plaisir qui me dédommagea de l'embarras que 
j'avais éprouvé. Le roi l'avait attribué au respect, et 
ce sentiment ne lui déplaisait jamais. Monsieur vous 
rendait, madame, toute la justice qui vous était due; 
il appréciait vos services et il voulait bien me savoir 
gré des miens, lui apprenant tout ce que les bontés du 
roi vous suscitait d'ennemis, quelquefois le décourage- 
ment vous prenait, et Monsieur me chargeait souvent 
de remonter votre courage en vous parlant de sa re- 
connaissance. Je le voyais toutes les fois que j'avais à 

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98 MES MÉMOIRES. 

lui parler, mais non pas sans exciter la jalousie de mes 
camarades; je pourrais même dire, le mécontentement, 
que vint encore augmenter un congé de quelques 
mois que je me vis forcé de demander, sans pour cela 
m'absenter de Paris un seul instant. Je ressentais dans 
la tète des douleurs violentes; il m'était impossible de 
prendre un moment de repos, et il fallait ajouter à 
tous les embarras de la position une préoccupation 
constante. Quelques tentatives, plus perfides les unes 
que les autres, furent encore faites inutilement contre 
vous, madame. 

« Sans doute la route que vous teniez n'était pas or- 
dinaire; et pour que les importants services que vous 
rendiez fussent un jour généralement appréciés, il 
fallait un succès complet. Des réflexions pénibles 
étaient quelquefois sur le point d'ébranler mon cou- 
rage, mais elles finissaient par lui servir d'aiguillon. 
Jen'osnis confier à personne mes tristes pensées, et je 
devais surtout vous les dissimuler à vous, madame, 
qui aviez besoin de toute votre présence d'esprit; 
quelquefois, effrayée de votre position, vous vous repo- 
siez sur le témoignage de votre conscience et sur la 
pureté de vos intentions; je m'effrayais quelquefois 
moi-même du courage presque téméraire avec lequel 
vous osiez parler au roi, combattre les erreurs de son 
esprit, parfois affliger son cœur et vaincre enfin tant 
de difficultés. Nos souffrances étaient mises en com- 
mun comme notre affection; vous aviez toutes les 
qualités nécessaires pour soutenir une position si 
difficile; mais cette fierté, cette indépendance, et une 
extrême vivacité m'offrirent aussi parfois à moi-même 
de véritables obstacles, et me firent passer plus d'un 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 99 

moment pénible; vous me pardonnerez cet aveu. 
«Il avait fallu pour remplacer M. de Chateaubriand 
un homme hors de toute intrigue dont la loyauté ne 
laissât aucun doute, qui n'offrît à M. de Villèle aucun 
sujet d'ombrage, ni pour le présent, ni pour l'avenir. 
Le président du conseil devait avoir une influence di- 
recte dans les affaires de l'extérieur, quoique le roi 
s'en fût conservé exclusivement la direction. 11 fallait 
que le nouveau ministre n'eût pas l'idée de la disputer 
au président du conseil : le baron de Damas parut 
être l'homme qui convenait le mieux dans la cir- 
constance présente; et vous en parlâtes au roi. Le 
marquis de Clcrmont-Tonnerre,' alors ministre de la 
marine, fut mis à la guerre. Le comte de Chabrol, 
bon administrateur, homme d'esprit et d'une sa- 
gesse reconnue, estimé de tous les partis et aimé 
particulièrement de Monsieur, fut nommé ministre 
de la marine : nous le connaissions depuis long- 
temps et vous aviez soutenu son frère, préfet de Pa- 
ris, contre les intrigues suscitées contre lui. On ne 
parla plus de division dans le ministère, et il y régna 
une union qu'on n'y avait pas trouvée depuis long- 
temps. Mais les murmures contre le ministre de l'inté- 
rieur allaient toujours croissant, et ils éclataient de 
tout côté : les préfets s'en plaignaient hautement; les 
lettres demeuraient sans réponse, les affaires restaient 
en arrière; et une administration qui peut faire tant 
de bien, causait un mal réel. Le roi, sachant parfaite- 
ment juger les hommes, connaissait les défauts de 
M. de Villèle, en même temps qu'il appréciait ses 
qualités : l'esprit de M. de Corbière lui plaisait dans 
son cabinet; son originalité l'amusait au conseil, il 









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100 MES MÉMOIRES. 

lui trouvait parfois du sens, mais sa nullité comme 
ministre, lui faisait vouloir à sa place un homme plus 
actif, et dont il connût le dévouement à sa personne 
et les sentiments pour M. de Villèle. Il daignait alors 
m'accorder quelque confiance. Après votre explication 
si franche et si nette avec M. de Villèle, votre amitié 
ne pouvait oublier celui qui sacrifiait tout au service 
de l'État. M. de Villèle, malgré tout le mal que cau- 
sait M. de Corbière, ne voulait pas prêter les mains à 
sa sortie du ministère : compagnons en 1815, et alors 
les deux drapeaux des royalistes, ils avaient suivi la 
même route et la même fortune. M. de Villèle, sans 
aimer M. de Corbière, et tout en connaissant ses dé- 
fauts, se croyait lié à son sort. 

« Le roi n'hésita passurle parti qu'il voulait prendre, 
ni sur le choix qu'il ferait, pensant que ce serait aussi 
celui de M. de Villèle. Les discours de ce dernier 
avaient dû vous le faire croire; mais Sa Majesté ne 
pouvait enlever à Monsieur un de ses aides de camp 
sans lui en parler : je n'y aurais jamais consenti, et 
vous n'en eussiez jamais eu la pensée, madame. Il fut 
convenu que Lauriston irait parler de celte affaire à 
Son Altesse Royale. Depuis quatre jours un moment 
de contrariété m'avait empêché d'aller chez vous; et 
vous m'aviez instruit par écrit de ce qui se passait. 
J'évitais de rencontrer Monsieur, tant j'éprouvais de 
répugnance à parler de moi : aussi l'on devine quelle 
fut sa surprise! Monsieur n'aimant pas Lauriston, crut 
que ce changement était purement la suite d'une in- 
trigue particulière. Sa première question fut de de- 
mander si c'était du consentement de M. de Villèle. 
Sur la réponse négative.il blâma ce qu'il ne connais- 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 101 

sait pas, et, sans demander quel était le remplaçant, 
il ajoula : « Du reste, c'est au roi à ordonner. » Les 
choses en restèrent là, et M. de Corbière garda son 
portefeuille. Ma nomination paraissait tellement cer- 
taine, que je venais d'acheter à mon neveu deux che- 
vaux de carrosse de plus, que je revendis le lende- 
main. Effrayé du poste que j'allais occuper, ma 
première pensée avait été celle d'une organisation 
très-forte; d'une impulsion donnée partout aux af- 
faires; et j'avais jeté les yeux pour me seconder, sur 
les hommes les plus capables. Ce contre-temps pour 
un autre, n'en fut pas un pour moi, tant j'étais im- 
passible pour tout ce qui m'était personnel! Le roi, 
daignant m'apprécier plus que je ne le méritais, vou- 
lut bien me nommer à vous, madame, parmi les 
hommes auxquels il pensait pour gouverneur de M. le 
duc de Bordeaux, « comme un de ceux qu'il estimait 
« le plus. » Ce sont ses propres paroles. Je me sentais 
trop au-dessous d'une semblable mission, pour ne pas 
vous prier de chercher à en détourner sa pensée. J'a- 
vais déjà mangé plus de deux cent mille francs au 
service du roi depuis son retour: et trop lier pour 
avoir rien reçu, je jouissais de voir que mes ennemis, 
même les plus acharnés, me rendaient une entière 
justice. 

« Comment parler sans émotion du présent que me 
fit le roi : ses précieuses et mémorables paroles, res- 
teront à jamais gravées dans mon cœur... J'entrai un 
jour dans son cabinet et je vis peinte sur sa figure 
cette bonté qui laissait un instant oublier le respect 
profond qu'il inspirait; respect qu'on aurait été forcé 
de se rappeler à l'instant même, si on s'en était écarté. 







102 MES MÉMOIRES. 

« Vicomte do la Rochefoucauld, me dit-il, vous voyez 
« devant vous un roi qui vous parle de sa reconnais- 
« sance et, un frère de son bonheur : je sais tous les 
<( services que vous avez rendus : ils sont grands, je ne 
« les oublierai jamais. Je connais votre caractère, mais 
« vous ne me refuserez pas un gage de ma satisfac- 
« tion... Qu'il soit pour vous et pour les vôtres, une 
« preuve sincère de la satisfaction que j'éprouve en vous 
a l'offrant. J'ai fait faire une brandie d'olivier; j'espé- 
<x rais vous la donner moi-même aujourd'hui; elle n'est 
« pas achevée. Le duc de Doudeauville vous la remet- 
« tra. » Il me parla, alors comme toujours, du bon- 
heur que cette réunion franche avec Monsieur lui fai- 
sait éprouver; et de l'avantage immense qu'elle devait 
avoir dans les intérêts de son frère, dans les siens, 
comme dans ceux de l'État. Jamais je ne lui vis un 
mouvement de sensibilité plus vraie, qu'en me par- 
lant de l'espérance de bien vivre avec Monsieur . Com- 
bien ce cœur fraternel n'avait-il pas été ulcéré! et que 
d'efforts il avait fallu pour le détromper, et le ra- 
mener à des sentiments plus doux ! 

«Mon père avait donné à l'administration des postes 
une activité qui étonnait; et le monde lui pardonnait 
d'avoir accepté une place qu'il remplissait d'une ma- 
nière si distinguée. Dans toutes les parties de la 
France, on bénissait son nom comme sa sagesse : des 
abus élaient réformés, des améliorations sensibles 
étaient faites; et cette administration était donnée 
pour modèle à toutes les autres. Peut-être seule- 
ment le bien que fait mon père lient-il trop à sa per- 
sonne, et n'est-il pas établi sur des bases assez 
durables! C'est sa bonté seule qu'il faut en accuser, et 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 103 

son ménagement pour des hommes qu'il faudrait 
remplacer" Il avait fallu disputer la monarchie à la 
révolution qui voulait l'engloutir. Sans doute la face 
des affaires était changée, un avenir plus tranquille 
s'offrait à la patrie; mais c'était un devoir d'assurer 
cet avenir. Monsieur n'était pas jugé ce qu'il est réelle- 
ment; et on ne connaissait pas une force qu'il sait 
puiser dans sa conscience, quand son caractère se 
refuse à la lui offrir. Plusieurs espéraient qu'un 
changement de règne serait un changement de per- 
sonnes. On croyait généralement que ceux qui le 
voyaient habituellement, pouvaient prendre sur son 
esprit plus ou moins d'influence; et il est facile de 
deviner, quelles intrigues de tout genre se préparaient. 
La santé du roi commençait à donner des craintes; et 
l'on prévoyait déjà le terme d'une existence qui vous a 
dû, madame, une grande partie des souvenirs qu'elle 
a laissés. Ce règne, qui sera cité dans l'histoire comme 
un des plus utiles, eût été jugé bien différemment, si 
la confiance du roi fût restée dans les mains de ceux qui 
en abusaient, 11 était d'une grande importance, que le 
roi eût auprès de sa personne, dans ses derniers mo- 
ments, pour ministre de sa maison, un homme doué 
de l'estime générale, et il n'était pas moins nécessaire 
que le nouveau roi trouvât au ministère de sa maison, 
un homme qui eût sa confiance. Le duc de Doudeau- 
ville parut remplir ces conditions, et vous en parlâtes 
au roi. Louis XVIII donna la place de grand veneur au 
maréchal de Lauriston : il l'aimait et il était bien aise 
de lui laisser une existence qu'il sentait ébranlée : il 
connaissait si bien les sentiments de Monsieur, par 
rapport au maréchal, que plus d'une fois il m'avait 



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lOj, .MKS MÉMOIRES. 

prié de lui en parler en termes favorables. Le roi 
donna à mon père le portefeuille de sa maison, et 
comme il voulait que les choses se fissent en règle, il 
avait fallu amener M. de Villèle à le lui proposer. 
Croirait-on que la résistance fut très-vive, et que cet 
obstacle parut d'abord invincible? M. de Villèle avait 
reçu de moi, les marques du dévouement le plus ab- 
solu; mais insensible à tout sentiment de gratitude, il 
conçut d'autant plus de jalousie, qu'il voyait que 
Louis XVIII commençait à prendre confiance en moi. 
Peut-être trouvera-t-on qu'il y a quelque mérite à n'a- 
voir jamais changé de conduite à son égard : l'intérêt 
seul de la France était mon guide; mais il fallait de 
toute nécessité en finir, et vous écrivîtes à M. de Vil- 
lèle un mot si positif qu'à neuf heures du matin le 
lendemain, il était à Saint-Ouen. Vous le fîtes entrer, 
et, après une conversation fort longue et qui n'abou- 
tissait à rien, vous lui dîtes enfin avec un air décidé 
qui ne souffrait plus d'hésitation : « M. de Villèle, la 
« paix ou la guerre : ce que je vous demande est dans 
« l'intérêt du roi comme dans celui du pays (vous 
« savez que nul autre sentiment ne peut avoir d'in- 
« fluence sur moi); et si vous n'acceptez l'une je 
« vous déclare l'autre. Aujourd'hui même, en allant 
« chez le roi à onze heures et demie, votre premier mot 
« sera de lui demander le duc de Doudeauville pour 
« ministre de sa maison. — Vous le voulez, madame, 
« eh bien , j'obéis.» Telleful sa réponse. Le lendemain, 
le duc de Doudeauville fut nommé ministre de la mai- 
son, et il n'y eut qu'un cri pour applaudir à ce choix 
d'autant plus important que la maladie du roi faisait 
des progrès. Elle avait commencé par une humeur acre 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 10r. 

et violente, qui, fixée à l'un de ses pieds causait des 
ravages effrayants et donnait de vives craintes. 

« Le poste que laissait le duc de Doudeauville, était 
d'une grande importance, et vous obtîntes du roi de 
le confier à M. le comte d'imécourt dont le dévoue- 
ment égalait la loyauté. Malheureusement pour lui, 
il était mon ami, ce qui était un titre d'exclusion aux 
yeux de M. de Villèle. Le roi vous avait donné sa pa- 
role par écrit, et jamais il n'y manquait. Votre pre- 
mier sentiment en arrivant chez Sa Majesté un mer- 
credi fut de le remercier. « Je tenais positivement, 
« vous dit le roi, à nommer un de vos amis, ce qui 
« m'est plus commode pour ma correspondance: mais 
« au lieu de d'imécourt, j'ai nommé le marquis de 
« Vauchier, que Villèle m'a dit être aussi de vos amis 
« et aller saucent chez vous. » Il est à remarquer 
qu'il n'y avait pas mis alors les pieds une seule fois. 
D'un seul mot, madame, vous pouviez renverser cette 
nomination, et nuire à jamais à M. de Villèle dans 
l'esprit du roi qui ne lui eût jamais pardonné. 

« D'un autre côlé, M. de Vauchier était un parfait 
honnête homme; et il vous a conservé depuis une pro- 
fonde reconnaissance. Vous gardâtes le silence, le 
monde avait cru que je succéderais à mon père : c'é- 
tait aussi votre première pensée. J'avouerai franche- 
ment qu'autant je prenais facilement mon parti de 
n'être rien du tout; autant il m'eût coûté d'être 
nommé simple directeur général. 

« Je demande à ceux qui seraient tenté de me blâ- 
mer, de songer à la position dans laquelle je me trou- 
vais depuis plusieurs années. Le calcul, sans doute, 
eût été mauvais comme ambition; mais mon ca- 



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(Il 



-106 MES MÉMOIRES. 

raclèro a toujours été bien plus fier qu'ambitieux. 
« Grâce à vous, madame, les préventions du roi 
avaient disparu, ou du moins il était impossible d'en 
apercevoir la trace. Il me croyait capable de rendre 
service à la chose publique et il pensait que mon ca- 
ractère avait des avantages qui compensaient les in- 
convénients de M. de Villèle. Sa Majesté depuis quel- 
que temps voulait me donner une position quelconque, 
où il pût méjuger. Le roi me traitait avec infiniment 
de bonté, bien qu'il ne pût pas nécessairement voir 
sans quelque ombrage votre amitié pour moi; et mon 
dévouement absolu pour vous. Son caractère et son 
amitié le portaient cependant à être bon pour tous ceux 
qui étaient bien pour vous. Le roi, en nommant mon 
père ministre de sa maison, lui annonça qu'il me don- 
nait toute la partie qui regarde les arts; et, d'accord 
avec vous, madame, il chargea M. de Villèle de tout 
arranger, voulant que je fusse entièrement indépen- 
dant dans la partie qui m'était confiée, c'est-à-dire 
ne rendant compte qu'à lui de mes actes. Un voyage 
indispensable vous forçait de quitter Paris pour quel- 
ques semaines; et vous partîtes, madame, convaincue 
que tout était terminé. Je ne rappellerais point ici des 
moments qui me furent si pénibles, s'il n'était néces- 
saire d'en parler pour expliquer la lacune qui se 
trouva entre le moment. où cette place me fut donnée; 
et celui où je remplis réellement ces nouvelles fonc- 
tions. 

« Mon père, aimé, chéri, estimé par tous et sur- 
tout par son fils, avait pouf moi une vive tendresse; 
mais bien que toujours prêt à se sacrifier pour moi il 
ne put jamais prendre son parti de cette division du 



1 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 107 

ministère qui lui était confié, ordonnée par le roi lui- 
même. Il y vit une sorte de méfiance qui le blessa; et, 
loin do s'y prêter avec grâce, il remettait de jour en 
jour, et M. de Villèle lui demandait en vain l'état du 
ministère; c'était lui que le roi avait chargé de tout 
déterminer : peut-être aussi ce dernier espérait-il au 
fond de l'àme, éviter l'exécution d'une mesure qui 
devait me rapprocher encore plus du roi. Vivement 
affligé du sentiment qu'éprouvait mon père au mo- 
ment où le ministère venait d'être mis entre ses 
mains, je déclarai que je ne voulais plus entendre 
parler de rien. Je vous écrivis, madame, mon chagrin 
bien plus que mes regrets. Votre amitié me manquait 
pour m'aider à le supporter. 

« Mon père avait ouvert son ministère; j'eus peut- 
être tort mais je pris un prétexte pour n'y point pa- 
raître. H vous en écrivit; son cœur est excellent; il 
souffrait de mon mécontentement; son esprit seul lui 
faisait illusion sur le véritable état des choses, et quel- 
ques envieux les lui avaient fait envisager sous un faux 
côté. Vous revîntes enfin, et mon père n'eut rien de 
plus pressé que de vous aller raconter ce qui s'était 
passé. Je me refusai d'abord à toute espèce d'arrange- 
ment; mais, pressé à plusieurs reprises par vous, ma- 
dame, je consentis à m'en rapporter à tout ce que vous 
feriez; en peu d'instants tout fut arrangé, mais ma po- 
sition ne fut plus, à beaucoup près, je le dis avec fran- 
chise, ce qu'elle aurait dû êlre; au lieu de me donner, 
comme cela avait été l'intention formelle du roi, tout 
ce qui avait rapport aux beaux-arts, au lieu de fixer 
mon traitement d'une manière convenable, on me con- 
fia d'abord une division, celle des arts; rien ne fut 



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108 ttES MÉMOIRES. 

bien déterminé, et mon traitement fut celui de simple 
secrétaire général, c'est-à-dire qu'il resta au-dessous 
des directeurs qui étaient sous mes ordres. Il m'eût été 
facile de vous prier, madame, de tout régler, vous me 
le demandâtes même avec inslance; mais j'avais espéré 
que mon père me saurait gré de lui laisser fixer lui- 
même mon sort. Il me fallut du temps pour établir ma 
position; chacun se demandait ce qu'elle était; je me 
le demandais quelquefois moi-même. Cette division 
comprenait les manufactures, les théâtres et les musées 
royaux. Deux théâtres, celui des Français et celui de 
Feydeau, étaient restés sous la surveillance immédiate, 
le premier du duc de Duras, le second du duc d'Au- 
mont. Tous les samedis je travaillais avec le roi; et je 
sus par vous que mon travail ne lui déplaisait pas. 
Il me gardait assez longtemps; et, après m'avoir parlé 
des affaires et écouté les plus petits détails avec atten- 
tion, il me parlait de vous, madame, et il m'était fa- 
cile de juger que c'était la conversation qui lui plai- 
sait davantage. Ma position était difficile, par rapport 
à ce qu'elle était, ou plutôt à ce qu'elle n'était pas, 
et aussi par l'envie qu'elle causait. 

« Malgré tout, M. de Villèle, qui sait prévoir l'a- 
venir, faisait assidûment sa cour à Monsieur. Il fallait, 
dans les commencements, que je le pressasse pour y 
aller (il craignait alors de se compromettre). «Vous 
« me vantez beaucoup trop M. de Villèle, » me disait 
alors souvent Monsieur. Il avait raison; les entourages 
de Monsieur cherchaient à lui nuire dans son esprit, 
et il fallait à cette époque un point d'union entre les 
deux frères. La santé du roi s'affaiblissait tous les 
jours, et elle commençait à donner de graves inquié- 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. I0'J 

Uides; dans quelle anxiété une pareille crainle eût jeté 
la France quelques années auparavant! On sentait ce 
que l'on perdrait en perdant un tel roi. « C'est après 
« ma mort qu'on me regrettera, » nous disait-il sou- 
vent. Grâce à vous, madame, les événements ne don- 
naient plus aucune inquiétude, et Monsieur devait 
monter sur le trône sans la plus légère agitation. 

« M. ïhévenot, chirurgien, placé par Dupuytren 
auprès du roi, mais qui avait servi avec voire frère, et 
que Sa Majesté affectionnait particulièrement, me don- 
nail exactement des nouvelles du roi. Il m'annonça un 
jour que d'un moment à l'autre il fallait s'attendre à 
le voir terminer sa carrière; je sentis tout ce que cette 
mort aurait de pénible pour vous, madame, et je vous 
en entretenais quelquefois pour vous habituer à cette 
pensée douloureuse, que votre cœur repoussait; plus 
d'une fois je vis couler vos larmes; mais je dois à votre 
caractère celte justice, que, toul entière à l'intérêt du 
pays, vous n'hésitâtes jamais à vous en occuper. 
Louis XVIII s'était souvent entendu répéter que l'héri- 
tier du trône ne parviendrait après lui à la couronne 
qu'à travers les plus grands troubles; sûrement ses 
idées avaient changé, mais il lui restait toujours une 
sorte de crainte sur l'effet que sa mort pouvait causer. 
Jamais roi ne poussa plus loin les idées des devoirs 
qu'impose la royauté, jamais prince ne fut plus dé- 
voué à ses peuples. Ses souffrances, quelques cruelles 
qu'elles fussent, n'interrompirent jamais une seule de 
ses occupations, un seul travail avec les ministres, pas 
même une réception. Il sentait trop bien à quel point 
il y paraissait depuis quelque temps, à son désavan- 
tage, pour qu'il ne lui fût pas excessivement pénible 



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dl MES MÉMOIRES. 

de s'y faire traîner; mais le calcul d'une légère baisse 
dans les fonds, si on le croyait plus malade, lui faisait 
prendre son parti sur tout. « Je ne me pardonnerais 
« jamais, vous disait-il, madame, d'être la cause de 
a la ruine du moindre individu. » Louis XVIII voulait 
être roi aussi longtemps que ses forces morales pour- 
raient le lui permettre; ses forces physiques étaient 
entièrement, épuisées, et lame la plus forte pouvait 
seule soutenir un corps aussi affaibli. Convaincu que 
l'agonie du roi est aussi une sorte d'agonie pour les 
États, il voulait la prolonger aussi peu que possible; 
et il était décidé à mettre peu de temps entre le mo- 
ment où il recevrait les sacrements et celui de sa fin. 
C'est avec sang-froid qu'il en calculait les approches. 
« Il croyait d'ailleurs qu'au moment où un prince de 
« la terre va paraître devant le Roi des rois, il ne doit 
« plus penser aux choses d'ici-bas, et que pour ainsi 
« dire il doit déposer son sceptre pour avoir recours 
« uniquement à la miséricorde divine. » 

« Louis XVIII vous eut, madame, des obligations de 
tout genre; il fut toujours religieux par devoir; mais 
pendant les dernières années de sa vie, il le devint par 
sentiment. Vous aviez guéri toutes les plaies de son 
cœur ; et, sûr d'être chéri par ceux de qui il se croyait 
abhorre, il ne songeait plus qu'à leur offrir son affec- 
tion; et son esprit était devenu aussi calme que son 
cœur. 

«J'avais travaillé le samedi avec le roi, selon ma 
coutume; j'avais été effrayé de son changement, et 
pénétré de respect et d'admiration pour son courage. 
Le roi s'assoupissait souvent, et il se réveillait avec 
toute sa connaissance : il se croyait mal, tout en étant 



111 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 
loin de penser que sa fin fût aussi prochaine. Décidée, 
madame, à donner à ce prince, qui vous avait marqué 
tant d'affection, toutes les preuves du dévouement le 
plus absolu, vous ne l'étiez pas moins à lui annoncer 
vous-même, s'il devenait nécessaire, l'instant solennel 
et terrible, du terme de la vie. Vous engageâtes d'abord 
les personnes, dont c'était le devoir, à parler au roi, 
et vous écrivîtes à l'évêque d'Hermopolis pour lui de- 
mander s'il était temps d'éclairer Sa Majesté sur sa vé- 
ritable situation : il vous répondit d'une manière tel- 
lement négative, que vous vous reprochâtes presque 
de le lui avoir proposé. Je vous vis le mercredi soir, et 
vos larmes m'apprirent l'état dans lequel vous aviez 
laissé le roi. Bientôt il ne 'fut plus possible de le ca- 
cher; et les cours du château se remplirent d'un peuple 
tout en larmes, qui venait, avec respect, demander des 
nouvelles d'un père dans le séjour de la royauté. Une 
profonde tristesse était peinte sur tous les visages, et 
chacun, en se rencontrant, se demandait des nouvelles 

du roi. 

« Profondément ému et pénétré de reconnaissance 
pour les bontés du roi, personne n'était plus disposé que 
moi, madame, à sentir et à partager tout ce que vous 
souffriez. Nous l'avions aimé pour lui, et nous nous ef- 
frayâmes de le voir arriver aux portes de l'éternité sans 
presque s'en douter. Je trouvai le grand aumônier chez 
l'évêque d'Hermopolis; et ces deux prélats, accablés de 
tristesse, ne savaientquel parti prendre! C'était un ven- 
dredi, et je devais travailler avec le roile lendemain, sa- 
medi ; je ne cachai pas à ces messieurs qu'il était extrê- 
mement difficile de parler à Sa Majesté, et qu'il fallait 
s'attendre très-probablement à être fort mal reçu : il 



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°. 



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112 MES MÉMOIRES. 

avait conservé ses facultés morales à un point difficile 
à croire; et il voulait rester roi tant qu'il croirait de 
son devoir de le demeurer; calculant froidement les 
approches de la mort, et, se croyant certain de ne pas 
se tromper, il fixait lui-même toutes les époques dans 
sa tête, décidé plus que jamais à ne pas souffrir que 
personne lui parlât de ce qui ne le regardait pas. Il 
n'y avait qu'une seule personne qui pût ouvrir les yeux 
du roi, et une seule qui en eût le courage : cetle per- 
sonne, c'était vous, madame. 

« Ces messieurs connaissaient vos dispositions gé- 
néreuses : la difficulté était de vous faire parvenir 
auprès du roi un jour qui ne fût pas le mercredi. Ja- 
mais on.ne fut plus méthodique; toujours heureux de 
vous voir, il craignait, dans ce moment surtout, de 
déranger en rien vos habitudes, et de donner le moin- 
dre éveil sur son état. 

« Encouragé par ces dignes prélats, je leur promis 
de faire tout au monde, le lendemain, pour obtenir 
du roi de consentir à vous recevoir : ils me prirent la 
main avec un sentiment qui me pénétra. J'allai pré- 
venir Monsieub de ma résolution : il m'approuva en 
me remerciant. Son Altesse Royale sentait toute la dif- 
ficulté de cette démarche : personne de sa famille n'o- 
sait se charger d'une mission que vous seule, madame, 
pouviez remplir. J'arrivai chez le roi : Sa Majesté fut 
un peu de temps à se réveiller; enfin, en levant péni- 
blement la tête, elle me reconnut, et me dit bonjour 
avec une bonté dont le souvenir ne s'effacera jamais. 
C'était la dernière fois que je devais revoir ce grand 
prince, et celte pensée me donna une émotion facile à 
comprendre. J'étais aussi fortement préoccupé du de- 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 



11.' 



voir que j'avais à remplir : le roi, dans une situation 
où il ne semblait plus exister que pour souffrir, eut 
encore la présence d'esprit de me parler des ordres 
qu'il m'avait donnés le samedi précédent. La conver- 
sation était d'autant plus difficile qu'elle était souvent 
interrompue par son sommeil. Enfin, je parlai de 
vous, madame, ce qui rendit, quelques moments, à 
ce prince une vie qui semblait toujours prête à lui 
échapper; mais, quand je lui demandai pour vous la 
permission de venir savoir de ses nouvelles, il ne me 
répondit une première fois que par son silence. Je con- 
naissais cette manière négative; j'y revins une seconde 
et une troisième fois, en éprouvant toujours une forte 
résistance : enfin, levant les yeux au ciel, je m'écriai 
intérieurement: «Mon Dieu, puisque vous m'en avez 
« donné la force, donnez-moi le succès. — Sire, lui 
« dis-je alors avec chaleur, condamnerez-vous une 
« personne, qui vous est si tendrement dévouée, à ne 
« savoir de vos nouvelles que par un tiers? vous prive- 
« rez-vous de ses soins? la priverez-vous de vous les 
« offrir ? Votre Majesté n'a jamais fait que du bien à 
«ses sujets; et, dans ce moment, elle causerait une 
« peine profonde à une personne qui lui a donné des 
« preuves d'un dévouement absolu : je sais combien 
« madame du Cayla m'en saura gré, et je supplie 
« Votre Majesté de ne pas me refuser. — Allez donc, 
« mon enfant, me dit enfin le roi, mais allez vous- 
« même à Saint-Ouen ; dites à madame du Cayla l'état 
« dans lequel vous m'avez laissé, et prévenez-la sur- 
« tout du progrès terrible qu'ont fait mes souffrances 
« depuis qu'elle ne m'a vu, pour qu'elle ne soit pas 
« trop cruellement surprise en me voyant. » Fatigué 













m MES MÉMOIRES. 

de ce dernier effort, le roi s'assoupit un instant. Crai- 
gnant qu'il ne revînt sur cette permission donnée, je 
lui demandai de me retirer et je courus à Saint-Ouen : 
je sentais tout ce que cette nouvelle avait d'affreux 
pour vous; mais il me semblait que cette mission se- 
rait le cachet irrécusable du bien que vous aviez fait, 
et de la position si noble dans laquelle le ciel lui-même 
paraissait vous avoir placée auprès du roi. 

« A peine pûtes-vous me dire quelques mots, et je 
vous laissai bien vite, pour vous donner le temps de 
vous recueillir, accablée de douleur, mais sans hésita- 
tion : il n'y avait pas un moment à perdre. C'est à vous, 
madame, qu'il sera donné de raconter ce qui se passa 
dans cette dernière et solennelle entrevue. Le roi vous 
ordonna d'écrire, sous sa dictée, toutes ses dispositions 
pour vous. Personne mieux que lui n'avait connu et 
respecté votre désintéressement, tout en le regrettant. 
«Que deviendrez-vous après moi, vous disait-il sou- 
« vent. La fortune donne des consolations à ceux qui 
« n'en sont pas dignes, à plus forte raison à ceux qui 
« la méritent si bien. » Malgré sa volonté formelle, la 
plume vous tomba des mains; et vous lui déclarâtes 
que c'était la seule preuve de dévouement qu'il vous 
était impossible de lui donner. « Au reste, ajouta-l-il, 
« tout comme vous le voudrez, mon enfant; mes vo- 
ce lontés sont écrites, et je me repose avec confiance 
« sur mon neveu pour leur exécution. » Bien des fois 
il avait parlé dans le même sens : enfin, vous vous dé- 
cidâtes à aborder la question qui faisait tout l'objet de 
votre visite , le roi, en vous remerciant, avec sa sensi- 
bilité et sa bonté ordinaires, vous dit adieu; il sentait 
qu'il avait besoin de recueillir toutes ses forces; votre 






RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. lté 

visite dura trois quarts d'heure : on juge quel cou- 
rage il vous fallut! Vous vous jetâtes dans votre voi- 
ture plus morte que vive, sans pouvoir aller chez 
Madame, qui attendait le résultat avec anxiété; et deux 
mots m'apprirent que vous aviez réussi. Je courus 
en prévenir le ministre des affaires ecclésiastiques, 
qui envoya chercher le grand aumônier : leur recon- 
naissance fut aussi grande que leur satisfaction ; ils 
sentaient de quelle importance il était, pour Louis XVIII 
lui-même et pour ses peuples, que ce grand roi rem- 
plît les devoirs de la religion ! Une philosophie sacri- 
lège s'empressait d'annoncer que Louis XV1I1 mourrait 
comme un esprit fort. Je promis à ces messieurs de 
leur donner le lendemain matin de plus amples dé- 
tails; et le soir j'appris par vous que le roi, croyant 
sa fin plus éloignée qu'elle ne l'était réellement, et 
encore occupé de ses devoirs de roi, voulait recevoir 
le dimanche, tenir son conseil le mercredi, vous voir 
une dernière fois, madame, et dire ensuite au monde, 
à 1 amitié et aux pompes de la royauté un éternel 
adieu. 

« Il avait fixé le jeudi, dans sa pensée, pour ne 
plus s'occuper que de ses devoirs de chrétien. Il y avait 
des points sur lesquels il était extrêmement difficile de 
le faire revenir; et il ne souffrait pas que personne se 
mêlât de ce qui lui était personnel : tous les jours, ce- 
pendant, les médecins devenaient plus alarmants; je vis 
le lendemain les deux prélats, et l'évêque dTïermdpolis 
prit son portefeuille comme pour aller travailler avec le 
roi, m ,k bien réellement pour lui parler avec la noble 
franchise qui le caractérise : sa visite fut sans succès ; 
je l'attendais chez lui, et il y revint consterné. Je partis 












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,16 MES MÉMOIRES, 

pour Saint-Ouen, afin de conférer avec vous de cette 
cruelle position, en leur promettant une prompte ré- 
ponse. Vous pensâtes qu'il fallait que Thévenot descen- 
dît chez le roi, et lui annonçât, au nom de la faculté, 
le danger de sa position. Vous pensâtes aussi que le roi 
y verrait une suite de votre préoccupation; et que, ha- 
bitué à vous croire, il ne refuserait plus un pareil avis, 
donné d'une manière aussi solennelle. Revenus chez 
l'évêque d'Hermopolis, nous envoyâmes chercher Thé- 
venot, et je cherchai à lui donner du courage; il nous 
donna sa parole d'honneur de remplir la mission dont 
on le chargeait, quelque difficile qu'elle fût, et il tint 
parole le lendemain matin même. 

« Le roi ne fut point étonné et ne témoigna plus 
d'hésitation : il envoya chercher son confesseur, il as- 
sembla toute sa famille pour lui dire un dernier adieu; 
et, cessant d'être roi, eomme il l'avait dit, il ne s'oc- 
cupa plus que de ses devoirs de chrétien : il les rem- 
plit de manière à édifier tous ceux qui étaient présents, 
et il sembla puiser dans la religion un nouveau cou- 
rage. Louis XVIII cessa d'exister le 16 septembre \ 824. 
Son souvenir passera à la postérité comme celui d'un 
grand prince. 

« vous que l'on appelle légèrement amis des rois, 
que votre cœur est peu fait pour l'affection ! C'est pres- 
que toujours la fortune que vous chérissez dans le 
prince que vous servez ! Quelques favoris, comblés des 
bontés du roi, nous affligèrent par leur indifférence; 
mais jamais perte ne fut plus sentie; la douleur fut 
générale et profonde : je citerai ce vieux et fidèle servi- 
teur, dont les sanglots consolaient de quelques figures 
indifférentes. Le roi était très-vif, il se fâchait souvent 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. HT 

contre ceux qui le servaient; mais ses boutades avaient 
si peu de durée, et sa bonté était constante! il égayait 
tellement tous ceux qui l'entouraient par son esprit et 
ses saillies, qu'ils le chérissaient tous à l'envi. Aussi 
leur désespoir était-il profond ! 

« Il fallait préparer les funérailles de ce roi, auquel 
je m'étais attaché par les preuves mêmes de dévoue- 
ment que je lui avais données; une grande pompe était 
nécessaire pour une cérémonie aussi solennelle; on 
devait honorer dignement la mémoire d'un aussi grand 
prince. Une chapelle ardente fut disposée dans la salle 
du trône, et il y passa une foule immense dont le 
respect et le silence attestaient la douleur. Tout le châ- 
teau fut tendu en violet, suivant l'usage. Je Os aussi 
disposer l'église de Saint-Denis, et jamais cérémonie 
ne fut plus magnifique et plus digne du monarque, à 
qui chacun voulait offrir une dernière marque 
d'amour et de vénération. L'évêque d'Hermopolis fut 
chargé de prononcer l'oraison funèbre de Louis XVIII, 
et il s'en tira avec talent et infiniment de tact. M. Liau- 
tard aussi lit imprimer à peu près dans le même temps 
une oraison funèbre du roi, objet de tant de regrets, 
et la première ne nuisit en rien à la seconde. 11 crut 
devoir à la postérité comme à sa conscience de con- 
stater des services dont il avait été souvent le témoin. 

« Louis XVlll avait cessé d'exister, et Charles X était 
monté sur son trône, sans secousse et sans qu'il se fût 
manifesté la plus légère agitation. Peut-être serait-il 
permis de placer ici quelques réflexions; mais j'aime 
mieux les laisser faire à d'autres. 

« Il était impossible de douter que l'on eût trouve 
un testament après la mort de Louis WI1I, ou tout au 

















i 



1)8 MES MÉMOIRES. 

moins des volontés écrites de sa main. J'ai acquis la 
certitude que des papiers avaient été trouvés dans son 
tiroir et remis avec soin à son successeur, mais nous 
devions garder le silence. Je regrettai qu'on ne pût y 
voir un témoignage de plus de la confiance et de l'af- 
fection du roi pour l'amie qui lui avait donné tant de 
marques de dévouement; qui avait pour ainsi dire 
inscrit l'époque de son règne dans l'histoire comme 
une des plus glorieuses, et qui avait adouci les der- 
nières années de sa vie, comme il le disait sans cesse. 
On y aurait trouvé les marques non équivoques d'un 
désintéressement que rien ne pouvait ébranler, et on 
y eût vu tout ce que Louis XVIII vous donnait après sa 
mort, madame, et tout ce que vous aviez refusé de son 
vivant. 

« Il devait vous laisser une somme considérable 
pour l'enlrelien de Saint-Ouen, voulant que le pos- 
sesseur de cette habitation pût y tenir à jamais un 
rang honorable, avec le titre de duc. Sa Majesté voulut 
bien plus, elle exigea impérieusement que vous accep- 
tassiez, madame, son domaine privé comme un témoi- 
gnage éclatant de la reconnaissance qu'il avouait hau- 
tement vous devoir, et qu'il croyait aussi que l'État et 
la famille royale vous avaient. Jamais il ne put y par- 
venir, et toutes ses tentatives, toutes ses instances pour 
vous forcer à accepter de sa main la plus brillante exis- 
tence furent toujours sans effet. Aussi vous répéta-t-il 
mainte et mainte fois qu'il était tranquille, parce que 
toutes ses volontés étaient écrites, et qu'il en confiait 
l'exécution à son neveu. Voilà pourtant celle que tant 
de gens ont crue ricbe, parce qu'ils ne vous connais- 
sent pas, madame, et qu'ils ne se seraient pas senti le 



r JP 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 119 

courage d'un refus. On peut dire avec vérité que ce 
noble exemple que vous avez donné avec tant de per- 
sévérance et de courage sera peu imité. 

« Il vous donnait tout son cabinet tel qu'il était au 
moment de sa mort; depuis plusieurs années il y faisait 
placer les choses les plus précieuses, et même celte 
statue de Henri IV qu'il lui était insupportable d'y voir 
par la place qu'elle y occupait. Quand vous lui en de- 
mandiez le motif : « On le connaîtra après ma mort, » 
vous répondait-il d'un air qui voulait vous laisser de- 
viner la vérité, a L'amitié a sauvé mes diamants, vous 
« disait-il une autre fois, l'amitié les aura. » Malgré 
toutes ses instances, il n'avait jamais pu vous les faire 
accepter. 

« Il avait une pierre verte assez précieuse, il vous la 
mit dans les mains, et, comme vous la refusiez, il vous 
la fit placer auprès de sa cheminée en vous disant : 
« Plus tard, c'est égal. » 

« Molière et deux Jacotols plus grands vous furent 
de même donnés, sans que vous consentîtes à les 
prendre, et le roi vous répondit encore : « Kh bien, 
« mon enfant, un peu plus brd. » Et beaucoup 
d'autres choses de ce genre. Je raconte ces faits pour 
la vérité de l'histoire. 

« L'intention du roi vous fut trop souvent exprimée, 
madame, pour que vous pussiez en douter un seul 
instant. Il pensait qu'après sa mort un cabinet serait 
composé à Saint-Ouen de tout ce qui était dans le sien, 
de sa table, etc., etc. 

« D'après ce qu'il vous répétait sans cesse, il devait 
aussi se trouver dans le même cabinet, qu'il vous 
laissait après lui dans son entier, une somme de 





120 MES MÉMOIRES. 

1,200,000 fr. renfermée dans un tiroir, avec un 
portrait de vous, madame, qu'il voulait qu'on vous 
remît aussi après sa mort. Quand il vous ordonna d'é- 
crire ses volontés, il vous dit, sur votre refus : « Au 
« reste, tout est écrit, mais j'aurais voulu qu'il en 
« existât un double. » Quinze cents lettres du roi prou- 
veront tout ce que j'avance; et si j'en parle, c'est seule- 
ment pour apprendre à ceux qui me liront, que le seul 
mobile de toutes vos actions fut l'amour que vous 
portiez à la monarchie. 

« Ces volontés, écrites à une époque où les senti- 
ments de Louis XVIII pour sa famille n'étaient pas ce 
qu'ils furent depuis, grâce à vous, madame, et pou- 
vaient renfermer quelques paroles pénibles pour les 
siens. 

« Il devait y parler de M. le Dauphin dans les termes 
les plus affectueux, et l'on eût appris par là tout ce 
que vous aviez été pour lui et pour la France. 

« Le sentiment pénible qu'aurait pu éprouver la 
famille royale vous consola bien vite de l'illustration 
qu'un pareil témoignage pouvait jeter sur votre vie; 
et, dans ce moment même où je fais tout au monde 
pour vous décider à commencer vos mémoires, je n'ai 
pu encpre obtenir que vous vous missiez à l'œuvre, 
quoique vous vous croyiez obligée par devoir à les 
écrire. Le témoignage de votre conscience vous suffit, 
madame; bien d'autres viendront s'y joindre, et l'his- 
toire en fera foi. 

« Laissons, a dit M. l'abbé Liaulard dans son oraison 
« funèbre de Louis XVIII, laissons au temps le soin 
« de mettre à découvert les sources de notre salut; il 
« saura bien déchirer le voile mystérieux derrière 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 



121 



« lequel s'est consommée la restauration de la France. 
« Aussi bien y a-t-il rien de caché qui'ne doive être 
« révélé tôt ou tard, et ce qui d'abord ne se confie 
« qu'au petit nombre ne sera-t-il pas un jour mani- 
« festé à l'univers? 

« Un roi, dit Salomon, qui monte sur son Irônc 
« pour rendre la justice, dissipe l'iniquité d'un seul 
« de ses regards. Qu'arrivera-t-il, s'il est secondé par- 
ce les conseils d'une amitié dévouée, courageuse, qui 
« parle sans déguisement et sans fard? Quel trésor! et 
« qu'y a-t-il de comparable à un bien si précieux? 
« Arnica fideli nulla est œmparalio... Ainsi éclairé 
« par un doux rayon de vérité, le puissant Assuérus 
« révoque le fatal arrêt et comble d'honneurs la fidé- 
« lilé humiliée. Quoi de plus consolant pour un bon 
« roi! et dans le souvenir de tant de biens, quelle ré- 
« compense pour ceux qui ont eu le bonheur d'y con- 
te courir! 

c( Mais lorsque la douleur fut à son comble et que 
« la nature eut reconquis ses droits, les yeux les moins 
« clairvoyants furent dessillés. Cette tête si ferme est 
« obligée de fléchir, cette parole si nette et si distincte 
« s'embarrasse et s'obscurcit; ces yeux, lout remplis 
'< de l'habitude du commandement, peuvent à peine 
« s'ouvrir à la lumière. Toutefois le roi existait encore 
« avec son imposante majesté, non par un vain amour 
« du pouvoir, mais par un profond sentiment de ses 
« devoirs envers le pays. Entre sa maladie et sa mort 
« il ne voulait que le plus court des interrègnes. Il 
« s'npiniâtra donc à supporter le fardeau si pesant de 



I 









122 MES MÉMOIRES. 

« la couronne, et à demeurer roi jusqu'au moment 
« fatal où dès-voix qui lui étaient chères à tant de titres 
« lui eurent annoncé qu'il avait assez fait pour son 
« peuple, et que désormais il ne devait plus vivre que 
« pour lui-même. » 

« Je vais passer au règne de Charles X pour l'exami- 
ner dès son début. 

« Il n'y avait pas un moment à perdre pour disposer 
le couronnement d'un prince arrivé au trône sans 
obstacles, au milieu de toutes les bénédictions, de tous 
les vœux, entouré de toutes les affections et de tous 
ces hommages que le cœur seul peut offrir. Si l'on se 
reporte à quelques années antérieures, quelle diffé- 
rence n'y trouve-t-on pas, et pour Louis XVIII dont on 
eût méconnu le souvenir, et pour Charles X si peu 
connu alors et si loin du trône! 

« C'était le premier sacre depuis la révolution d'un 
prince légitime fait à Reims; il y avait déjà cinquante 
ans que cette ville et l'Europe n'en avaient été les 
témoins, et l'on ne pouvait y mettre trop de grandeur 
et de magnificence, tout en y apportant la plus sévère 
économie. Toutes les bouches retentissaient de la 
beauté du sacre du roi d'Angleterre, et la France ne 
devait avoir rien à envier à ses voisins. Je fus parfaite- 
ment bien secondé par deux architectes habiles, chargés 
de ces travaux, comme par un des administrateurs 
placés sous mes ordres. Le résultat fut tel, que les 
Anglais eux-mêmes convinrent que rien au monde ne 
pouvait être plus beau, et que ceux qui avaient suivi 
les événements de près s'étonnaient de voir tant de 
grandeur et tant de calme après les troubles que, peu 
d'années auparavant, les uns prévoyaient avec une sorte 



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ItKSUMÉ RÉTROSPECTU'. 125 

d'effroi, les autres avec une satisfaction criminelle. A 
cette époque malheureuse, une révolution eût été toute 
de sang, et le meurtre du malheureux duc de Berry 
en avait été l'avant-coureur et comme le signal. Tout 
cependant avait changé de face, le roi me témoigna sa 
satisfaction de la manière la plus aimable; mais mon 
nom ne parut sur la liste d'aucune faveur, et je vis 
dans le même moment M. Deeazes duc, cordon bleu, et 

moi dans l'oubli Il m'était facile de deviner la 

main qui avait pris le soin de m'effaeer; Dieu me 
préserve jamais d'accuser le cœur de mon roi, il me 
traitait d'ailleurs alors avec infiniment de bonté; un 
officier de la maison m'apporta un diamant monté en 
épingle de la part, disait-il, du roi. Humilié d'un 
pareil souvenir, je le refusai, en l'assurant que c'était 
sûrement une méprise du premier gentilhomme, et 
peu de jours après ce dernier m'envoya par les ordres 
de Sa Majesté une boîte d'or avec son portrait entouré 
de diamants; je regrettai les diamants, mais cette 
marque de bonté me fut précieuse. 

«M. de Villèlc, se laissant forcer la mainparquelques 
préjugés anciens, avait décidé, ou plutôt, il avait laissé 
décider qu'il n*y aurait su festin royal aucune députa- 
tion de la Chambre des pairs ni de celle des députés. 
C'était de sa part une concession coupable; c'était bien 
réellement placer le roi en dehors de la nation. Cette 
idée m'affligea par ses conséquences, et j'en parlai 
très fortement. L'esprit du roi était trop juste pour 
n'être pas frappé par de telles vérités; l'embarras était 
de revenir sur un parti pris. Le roi donna ses ordres, 
et M. de Yillèle fut bien aise que Sa Majesté lui forçât 
la main sur une chose dont il sentait toute l'impor- 



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121 MES MÉMOIRES, 

lance; il avait craint de mettre contre lui certaines 
personnes de la cour dont il ménageait l'influence. Ce 
qui me fit supporter plus facilement l'oubli dans le- 
quel on semblait laisser mes services, fut de voir que 
les vôtres du moins, madame, ne furent pas oubliés. 

« Le roi, à son avènement au trône, après avoir 
acquis les preuves irrécusables d'un désintéressement 
qu'on eut peine à croire, tant il fut grand, vous pria 
d'accepter une pension viagère de cinquante mille 
francs, et, par respect pour la mémoire de Louis XVIII, 
il voulut assurer l'entretien de Saint-Ouen. Voulant 
aussi reconnaître vos services et honorer en vous 
l'amie de Louis XVIII , il vous donna vos entrées dans 
la salle du trône. Quelle défense ne vous a-t-il pas 
fallu faire auprès de Louis XVIII pour ne pas y entrer 
plus tôt, avec le titre de duchesse, titre que le feu roi 
voulait vous faire accepter à tout prix en l'attachant à 
Saint-Ouen; et aussi pour ne pas recevoir, comme dot 
du mariage de votre fille, le titre de grand écuyer 
pour votre gendre ! Toute la famille royale avait connu 
vos services; elle partageait la reconnaissance du roi. 
Madame a l'âme trop généreuse pour ne pas apprécier 
un pareil dévouement. 

« Peu de mois après son avènement au trône, le roi 
était venu au Musée pour y distribuer des croix à 
l'occasion de l'exposition. Je l'avais reçu à l'entrée, en 
lui adressant un court discours, suivant l'usage. Le 
roi avait eu un grand succès dans celte visite, et il 
avait gagné tous les cœurs par sa grâce et par sa bonté. 
Il régnait une assez grande division parmi les artistes 
lors de ma nomination ; il en était de même des gens 
de lettres, et même des comédiens. Convaincu que tous 




RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 125 

ces genres d'illustration contribuent plus que tout à la 
gloire d'un règne, je ne m'étais occupé que de leurs 
talents, espérant confondre toutes les opinions dans 
un seul et même intérêt, et entourer le trône de 
toutes ces distinctions qui font passer à la postérité 
le nom du roi qui y est assis. 

« Le roi avait paru satisfait de mes efforts. 

« Cependant peu de mois suffirent pour voir s'éva- 
nouir successivement tout le bien du dernier règne, 
comme toutes les espérances que le nouveau avait fait 
concevoir, et, par une fatalité inouïe, tout avait 
semblé ebangé depuis la mort de Louis XVIII. C'était 
pourtant les mêmes hommes, et jamais prince ne fut 
plus occupé du bien de ses sujets que Charles X; ja- 
mais roi ne fut plus digne de l'amour de ses peuples ! 
Mais Louis XVIII disait à son premier ministre a Yil- 
« lèle, il faudra faire cela ; » Charles X lui dit avec un 
abandon que n'avait pas le feu roi : « Villèle, que fe- 
« rons-nous? » Tout est là, et M. de Villèle, admirable 
quand il exécute et qu'il obéit, n'a rien de ce qui faut 
pour mener seul un royaume. Il sent que les choses vont 
mal, et il en rejette en grande partie, et bien injuste- 
ment, toute la faute sur l'esprit et le caractère du roi. 

« L'esprit que j'avais remarqué dans les déparle- 
ments pendant le voyage que je fis m'avait alarmé. 
J'étais étonné de trouver, d'un côté, une indépendance 
effrayante; de l'autre, une absence totale de toute ac- 
tion de la part du gouvernement. Les préfets savaient 
à peine qu'il existât un ministère de l'intérieur, et ce 
ministère, si important par ses relations comme par 
ses attributions, n'exerçait aucune influence; il se 
bornait à arrêler sans cesse, par des vues étroites, un 



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126 ' MES MÉMOMtES. 

élan qui eût pu produire les plus heureux résultats. 
Les intérêts généraux et particuliers, également en 
souffrance, excitaient partout des murmures; les 
peuples s'habituent facilement à ne plus obéir, et la 
soumission la plus simple leur paraît plus tard un 
joug injuste qu'on leur impose. Les autorités locales 
s'érigent en pouvoir absolu, sans craindre une sur- 
veillance qui les maintiendrait dans la ligne de leurs 
devoirs. Il n'y a plus d'ensemble; les autorités locales 
cessent de demander des instructions qu'on ne leur 
donne pas, étoiles finissent par craindre des réponses 
qui, même lorsqu'elles viennent, n'arrivant jamais 
qu'après des mois entiers, sont presque toujours hors 
de propos. 

« Sans doute, grâce à quelques années de paix 
et à l'activité française, l'industrie prenait un grand 
accroissement; mais c'était aux dépens du pouvoir, 
qui, au lieu d'encourager le commerce, l'agriculture 
et tout ce qui est grand, utile; au lieu de se mettre 
à la tête de tout, se laisse conduire par un torrent 
qui l'entraîne. Le pays puise en lui-même une force 
vitale qui augmente ses prétentions comme ses ri- 
chesses; mais les peuples, au lieu de les recevoir 
comme un bienfait du pouvoir, s'habituent à ne lui 
savoir gré de rien, à lui tout disputer, et ils finissent 
par perdre tout amour pour le prince, dont ils ne re- 
connaissent plus la main bienfaisante. On sait tous les 
efforts qui avaient été faits sous le feu roi pour remé- 
dier à des inconvénients que le nouveau règne ne fit 
que développer, et auxquels la sagesse et la volonté de 
Louis XVIII eussent bien certainement remédié d'une 
manière définitive. 



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RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 127 

« Je voyais, d'un côté, une centralisation avanta-. 
<^euse, lorsqu'elle n'est pas poussée à l'excès; et, de 
l'autre, une paresse impardonnable de la part des au- 
torités, qui en fait ressortir tous les inconvénients. 
L'esprit du militaire commençait à devenir moins 
bon ; tout ce qui arrivait de l'autorité était tellement 
marqué au coin du caprice, que d'avance on n'avait 
qu'une pensée : celle de s'y soustraire. Dangereuse ha- 
bitude, pour le militaire surtout, chez lequel l'obéis- 
sance la plus absolue est le premier de tous les devoirs. 
Là licence de la presse, poussée à son comble, portait 
dans toutes les classes le ravage le plus effrayant. Rien 
n'égalait ses excès; toute vérité lui paraissait un jeu, 
tout principe une chimère, toute réputation justement 
acquise un fantôme qu'elle avait à combattre. Cette li- 
cence nuit à tout ce qui est juste; elle dénature tout 
ce qui est bon; elle sème la division dans le sein des 
familles; elle caresse la jeunesse pour la séduire, 
l'âge mûr pour le tromper, la vieillesse pour l'entraî- 
ner. A force de corruption, elle espère s'emparer de 
l'avenir, et, si elle ne peut médire, elle calomnie sans 
honte. 

« En présence d'un mal aussi réel, le gouverne- 
ment restait inaclif, sans songer que les générations 
présentes, comme celles qui s'élèvent, lui reproche- 
raient un jour sa faiblesse et sa coupable imprévoyance. 
Plus le roi pensait ne devoir faire qu'un avec son gou- 
vernement, et plus je m'affligeais de lui voir partager 
une pareille responsabilité. M. de Villèle était peu 
aimé, et l'on ne pouvait voir sans une profonde 
douleur ce roi plein de grâce et de bonté (après 
avoir été adoré quand il monta sur lé trône) perdre 



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128 MES MÉMOIRES, 

de jour en jour l'amour de ses peuples. Le mécon- 
tentement était général, et l'incertitude régnait dans 
tous les esprits; chacun voyait au gré de ses caprices 
ou de ses intérêts. Le gouvernement se déconsidérait 
tous les jours davantage, par l'absence de tout sys- 
tème; le ministre, n'ayant aucun plan, semblait ne 
pas savoir ni où il allait, ni où il entraînait la monar- 
chie. Presque toujours entraîné lui-même, il ne con- 
duisait à sa suite que quelques flatteurs qui veulent 
des places, ou quelques ambitieux qui espèrent les 
obtenir de la faiblesse même du pouvoir. Le danger 
paraissait d'autant plus réel, qu'il devait devenir tous 
les jours plus difficile de gouverner, et que le mal se 
préparait avec une sorte de lenteur et de réflexion ; ce 
n'était pas un de ces torrents qui entraînent et brisent 
tout sur leur passage, mais une de ces sources malfai- 
santes qui minent insensiblement le terrain sur lequel 
on craint de marcher avec sécurité. 

« L'esprit que j'avais remarqué dans les provinces se 
faisait sentir bien plus encore dans la capitale, où 
toutes les passions semblent réunies pour se dévorer. 
Les personnes les plus graves, celles mêmes qui en- 
touraient les ministres, s'effrayaient de la situation 
dans laquelle le gouvernement s'obstinait à rester, et 
de celle surtout dans laquelle il plaçait le pouvoir 
royal. Au milieu de tous ces désordres, l'hypocrisie 
était poussée à un point honteux, effrayant; et la piété 
si franche de nos princes aurait dû la repousser. Le 
vice se fait des pratiques religieuses un moyen de par- 
venir, et l'ambition se cache sous le manteau de la 
vertu. 

«Avant la Restauration, il existait une association 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. | oy 

d'autant plus sacrée, que son seul intérêt comme sa 
seule récompense était sa fidélité : rester fidèle à son 
Dieu comme à son roi, tel était le serment exigé. Il 
s'était aussi formé une association purement chari- 
table et religieuse, que l'on a appelée congrégation; 
trop souvent elle se confond avec une association 
toute politique que l'intérêt de ceux qui gouvernent 
et qui vont y chercher un appui au moment des 
Chambres, et aussi l'ambition de quelques hommes, 
ont conservée avec soin. Le motif en fut d'abord par, 
et cette dernière association parut la suite de la pre- 
mière; mais bientôt l'ambition devint son pivot comme 
son mobile. La religion parut un appui, et beaucoup 
en prirent les dehors. Celte association devint impé- 
rieuse, exigeante, et tout ce qui n'en faisait pas partie 
fut réprouvé. Il ne suffisait plus de bien servir le 
roi, d'en faire même plus, souvent, pour la religion 
et la morale, et avec un sentiment de foi plus vrai que 
ceux qui l'affichent : membre de l'association, vous 
êtes soutenu, vertueux ou vicieux; hors de son sein, 
vous êtes réprouvé, combattu, repoussé, quelque bien 
que vous fassiez; et, incapable d'occuper aucune place, 
il faut chercher à vous faire perdre même celle que 
vous avez. 

« Je suis trop indépendant, je l'avoue, pour porter 
jamais un pareil joug, et je gémis au fond de mon 
âme de tout ce qui résultera de fâcheux pour la reli- 
gion, qu'on accuse si à tort, et pour mon pays, qui 
en sera la victime. Les femmes sont associées comme 
les hommes, et leur ardeur égale la vivacité de leur 
esprit. 

« Le sujet, chrétien meurt pour son Dieu comme 
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MES MÉMOIliES. 




pour son roi, mais il ne sera jamais hypocrite du 
bien pas plus qu'il ne voudra l'être du mal; il ne choi- 
sira jamais avec soin l'heure à laquelle tous les fidè- 
les sont assemblés pour aller offrir ses prières à la Di- 
vinité, qu'il a toujours invoquée avant de rien entre- 
prendre. 

« Personne plus que moi ne respecte les vérités de 
la religion et le clergé, véritable intermédiaire entre 
le ciel et la terre; mais je suis convaincu que c'est une 
faute et un tort que l'on fait à lui et à la religion, de 
vouloir l'amener sur le terrain de la politique. Telle 
est ma façon de penser, telle est ma foi, et je mets la 
charité au-dessus de bien des vertus. Cette pente vers 
une religion toute de calcul pousse les peuples, qui 
voient sans juger, vers une tendance tout irréligieuse, 
et ils confondent bientôt la religion avec les hommes 
qui en font abus. Yoilà le mal que je déplore, car 
sans religion il n'est de sûreté, et même d'existence 
possible ni pour les trônes ni pour les peuples; et, 
confondant dans son délire l'hypocrisie avec la vertu, 
le peuple calomnie ce qui est la vérité, tandis qu'il 
devrait tout au plus poursuivre le mensonge. L'homme 
d'honneur, mais faible, craint presque d'être ver- 
tueux, ou du moins il s'éloigne des pratiques de la 
religion, dans la crainle dépasser pour un hypocrite. 
Voilà cependant les résultats d'un mal qui va toujours 
croissant. Le remède est, comme dans toute chose, 
dans la justice, et le caractère du prince; et avant tout 
dans une grande connaissance des hommes. Il faut 
cependant se garder de confondre ensemble tous ceux 
qui font partie de cette association; il est parmi elle 
les êtres les plus vertueux, dont les uns sont aveu- 



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KÉSUJ1É UETROSPECTll-'. 131 

glés, et dont les autres déplorent les abus que je 
viens de signaler. 

« Mes relations avec M. de Villèle avaient été depuis 
sept ans fort intimes; pendant cinq années environ 
nous nous étions vus tous les jours au moins une fois, 
et nous avions discuté ensemble les plus grands inté- 
rêts. La franchise avec laquelle je lui parlais, diminua 
peu à peu sa confiance. 11 redoute toujours ce qui 
contrarie ses idées, et il craignait surtout que je m'ou- 
vrisse à d'autres qu'à lui, connaissant mon dévoue- 
ment pour le roi. Extérieurement, cependant, rien 
n'était changé; mais je m'apercevais d'un travail au- 
près du roi, dont peut-être Sa Majesté ne se doutait 
pas elle-même. À mesure que k confiance du roi dans 
M. de Villèle devenait plus absolue, et qu'il se croyait 
plus sûr de dominer son esprit, il me ménageait 
moins que sous le dernier règne; et quoique je le 
visse encore assez habituellement, je le voyais moins 
qu'autrefois. Revenu à Paris, je passai trois mois à 
bien connaître la position, et je pris tous les moyens 
que la raison pouvait conseiller, pour m'assurer que je 
ne me trompais pas. Personne n'osait parler au roi, 
dans la crainte de lui déplaire; on avait renoncé à cau- 
ser avec le minisire, qui n'écoutait qui que ce fût, et 
témoignait une mauvaise humeur visible à ceux qui 
essayaient de lui laire des représentations ; je me déci- 
dai enfin à avoir avec lui une conversation à fond sur 
la situation des choses. 

«M. de Villèle voulut faire croire que j'avais été in- 
fluencé; mais mon caractère d'indépendance répond 
suffisamment à une pareille supposition. Je n'avais 
qu'un sentiment dans l'àme, c'était celui de servir 






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132 MES MÉMOIRES. 

mon roi; tout me faisait un devoir d'avertir M. de 
Villèle : soupçonneux, jaloux, peu confiant, il par- 
donne rarement, et il sait atlendre le moment d'éloi- 
gner plus aisément celui qu'il redoute; j'arrivai chez 
Fui un vendredi; il lisait les journaux, qui lui disaient 
plus de sottises encore qu'à l'ordinaire (chose à la- 
quelle il était très-sensible sans l'avouer). Ses disposi- 
tions durent s'en ressentir. Peut-être aurais-je mieux 
fait de remettre ma conversation à un autre jour; 
mais mon parti était pris, et je me sentis entraîné 
comme malgré moi. « Eli bien! mon ami, lui dis-je 
« après avoir échangé quelques paroles insignifiantes, 
« je trouve que les choses s'aggravent de plus en plus, 
« et que l'esprit s'égare d'une manière effrayante; le 
a roi n'est plus aimé, le pouvoir n'est pas respecté, et 
« il recule au lieu d'avancer, tandis que ceux qui tra- 
« vaillent à le perdre, font tous les jours des progrès 
« rapides. L'autorité n'est nulle part sur la défensive, 
« et elle ne fait rien pour réprimer l'audace de ses 
« ennemis; on reste sans lois proteclrices, sans insli- 
« tutions pour fonder la monarchie, sans aristocratie 
« pour la défendre; on ne sent nulle part la main du 
« gouvernement, et l'absence de toute volonté jette de 
« l'incertitude dans tous les esprits; la monarchie, en 
a un mot, reste désarmée en présence de ceux qui 
« l'attaquent de toutes parts; je vous parle comme un 
« homme dont vous connaissez le dévouement pour 
« vous et pour son roi; et à qui ses habitudes et ses 
« relations donnent le droit de vous parler avec cette 
« franchise, et lui en font un devoir. — Je ne vois 
« rien de tout cela, dit M. de Villèle, et c'est votre 
« imagination qui vous fait entrevoir tous ces fantô- 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 155 

a mes . _ Certainement, lui répondis-jc, il y a ici 
« un de nous deux qui trompe l'autre, et certaine- 
« ment ce n'est pas moi. — Eh bien! c'est possi- 
a ble, dit alors M. de Villèle avec un air et un ton que 
« je ne lui avais jamais vus; le mal existe, mais ce sont 
« ceux qui ont eu la faiblesse de conserver la moindre 
« relation avec les ennemis de leur roi, avec ces misé- 
« râbles journalistes, qui en sont l'unique cause. » 
« Convaincu que si la licence de la presse por- 
tait avec elle un horrible danger, il n'était pas moins 
difficile d'y apporter un remède dans la situation ac- 
tuelle, je croyais indispensable de conserver quel- 
ques intelligences avec les feuilles royalistes, de ma- 
nière à faire cesser cette opposition qui vient de tous 
côtés frapper le gouvernement. Ce sont aujourd'hui 
les deux oppositions réunies qui compliquent la po- 
sition; il était important de réunir autour du trône, 
dans des circonstances données, une force qui put im- 
poser; c'était d'ailleurs plus par mes amis que par 
moi-même que je m'étais ménagé ces ressources; et 
j'y avais mis la mesure que ma position, soit vis-à-vis 
du roi, soit vis-à-vis de M. de Villèle, pouvait exiger. 
M. de Villèle aurait eu d'autant moins de droit à me 
reprocher ces relations indirectes, que son existence 
ministérielle y avait toujours été ménagée comme 
une condition première. Cette phrase paraissait m'être 
trop directement adressée pour qu'il me fût possible 
de la passer sous silence : « Vous oubliez sans doute, 
« monsieur de Villèle, à qui vous parlez, répondis-je; 
« c'est à un homme d'honneur, qui est venu remplir 
« un devoir sacré, mais qui ne souffrira jamais que 
« personne lui parle autrement qu'il ne le doit : veuil- 



■ 



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134 MES MÉMOIRES. 

« lez ou répéter votre phrase , ou la rétracter. — 
« Ce n'est pas de vous que je veux parler, répondit 
« M. de Villèle; je n'ai jamais dit de personnalités à 
« personne, et je ne commencerai pas par vous. — 
« Reprenons donc notre conversation, lui dis-je; vous 
« avouez maintenant que le mal existe, eh bien ! quelle 
« que soit sa cause, quel remède y apportez-vous? » 

« Cette conversation durait depuis longtemps, et 
après une heure de discussion M. de Villèle conclut en 
disant qu'il ne pouvait ou ne voulait rien faire. Je res- 
tai confondu. « Mais, monsieur de Villèle, lui dis-je, 
« quelle est la position d'un ministre qui possède toute 
« la confiance de son roi, entre les mains de qui les 
« rênes du gouvernement sont remises; et qui, en 
« avouant que le mal existe, déclare qu'il ne veut y 
« apporter aucun remède? // ne lui reste, plus qu'un 
« parti à prendre : c'est celui de se retirer; et certes, 
« dans la position actuelle, ce serait nn malheur de 
« plus. » 

« M. de Villèle, hors de lui, ou voulant le paraître, 
me dit avec précipitation : « Monsieur de la Roche- 
« foucauld, c'est vous qui me conseillez une pareille 
« lâcheté? — Ce mot sonne mal à mes oreilles, mon- 
« sieur de Villèle, lui répondis-je; et je ne vous con- 
« seillerai jamais ce que je ne ferais pas moi-même; je 
« ne suis pas venu pour vous engager à donner votre 
« démission ; mais bien pour vous conjurer de rendre 
« au roi l'amour de ses peuples, à la monarchie sa 
« splendeur, et au gouvernement sa force; je suis venu 
« pour vous supplier de sorlir de votre inaction, et de 
« ne point renverser un ouvrage édifié au milieu de 
« tant de difficultés. — Au reste, monsieur de la Ro- 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 155 

« chefoucauld, me dit M. de Villèle (en m'interrom- 
« pant brusquement), nous ne pouvons plus nous en- 
« tendre : vous ne pensez plus comme moi, je ne 
« pense plus comme vous; tout est rompu entre nous. 

« C'est vous qui l'avez dit, monsieur de Villèle; 

« mais j'adjure la France pour décider entre vous et 
« moi ; et afin de vous prouver que ma tète est plus 
« calme encore que la vôtre, j'ajouterai que nos re- 
« lations comme particuliers sont trop anciennes et 
« qu'elles ont été trop intimes pour qu'à ce dernier 
« litre vous ne me retrouviez pas dans toutes les circon- 
« stances; je désire que cela ne soit pas nécessaire. » A 
toutes les époques M. de Villèle s'était servi de ma pré- 
tendue vivacité pour me nuire; j'aurais pu lui deman- 
der quelques preuves à l'appui ; et il m'eût été facile de 
le convaincre que ni mon pays ni lui n'étaient en droit 
de me reprocher ma fermeté, ma prévoyance et ma 
persévérance. Je me retirai, et plus tard j'écrivis un 
mol à madame de Villèle 1 , qui, en lui témoignant 
mon juste mécontentement, lui prouvait l'intention 
où j'étais de rester conséquent à ce que je venais de 
dire. 



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a Madame, 

« Dix fois depuis deux jours, madame la comtesse, 
« j'ai pris la plume pour avoir l'honneur de vous 
« écrire : je m'y décide enfin. Je ne vous parlerai pas 

1 Madame de VilIMo était une personne pleine de sens et qui adorait 
son mari. Ils avaient deux enfants : une Jille parfaitement aimable, ma- 
riée depuis au comte de Neuville, aussi dévoué que distingué; et un fils 
dénué do toute ambition, 1 omme d'esprit, de tact, de raison, cl de plus 
fort capable. 



150 



MES MEMOIRES. 



IL 



« des rapports qui ont existé, depuis six ans surtout, 
« entre M. de Villèle et moi; le monde est là, ma- 
« dame, pour les juger; et moi, mon rôle est celui du 
's. silence. Plus que tout autre vous avez été à même 
« de juger, et de voir que les circonstances les plus 
« difficiles et même les plus pénibles n'ébranlaient 
« en rien mon dévouement. J'ai voulu, madame, 
« remplir le devoir d'un ami, d'un Français, comme 
« celui d'un sujet fidèle. J'ai cru que les affaires pu- 
« bliques prenaient malheureusement une tournure 
« assez grave pour que je dusse en parler d'une ma- 
« nière sérieuse à M. de Villèle. La manière dont j'ai 
« été reçu a eu, je l'avoue, tout lieu de m'étonner; 
« mais je n'ajoute aucune réflexion, et ce n'est pas à 
« vous, madame la comtesse, à qui je les adresserais. 
« M. de Villèle m'a déclaré qu'il ne voyait pas comme 
« moi, que je ne voyais pas comme lui, et que nous 

a ne pouvions plus nous entendre, qu'ainsi, etc 

« Oui, madame, nos relations politiques sont finies. 
« Dieu veuille me donner tort, et ne pas justifier mes 
« tristes pressentiments! j'y souscris du fond du cœur. 
« La seule chose que j'aie voulu vous mander, madame 
« la comtesse, c'est que, comme particulier, jamais 
« rien ne me décidera à rompre avec une famille avec 
« laquelle j'ai eu depuis tant d'années des relations 
« si intimes. Veuillez agréer l'expression de mes sen- 
« timenls les plus distingués, comme celle de mon 
« sincère dévouement. » 

« Elle ne répondit pas, et ce fut ce dernier procédé 
qui rendit la brouille complète. 

« M. de Villèle ne connaît pas les hommes, et il les 
place tous à peu près dans la même catégorie; il 




lîÉSCSl RÉTROSPECTIF. 157 

traite mal celui qui lui dit la vérité; et un intrigant, 
par des compliments, prend facilement sur son esprit 
un empire passager. S'il avait fait jamais une exception 
à cette opinion qu'il a de ses semblables, c'eût été en 
ma faveur (il le dit lui-même encore) . Mais la jalousie 
d'un côté, et de l'autre son entourage, détruisirent peu 
à peu ses bonnes dispositions : il pensa que je devais lui 
en vouloir de son ingratitude, et il ne put jamais se 
la pardonner à lui-même. 

«J'avais senti trop tard le parti que M. deVillèle tire- 
rait d'une phrase qui arrivait simplement à la suite de 
notre conversation, mais qui, prise isolément, pouvait 
recevoir une tout autre interprétation. Depuis l'avé- 
nement de Charles X, il m'avait été facile de recon- 
naître le soin constant qu'avait pris M. de Villèle de 
cherchera m'éloigner, ou à me nuire dans l'esprit du 
roi; peut-être avait-il craint, en reconnaissant publi- 
quement les services que j'avais pu rendre, de porter 
quelque atteinte à sa gloire, et à un pouvoir qu'il ne 
tenait pas de lui-même, mais qu'il voulait pour lui 
seul ! Colonel depuis onze ans, fait ministre d'État par 
Louis XVIII , et tenant de sa bouche qu'il venait de re- 
mettre cette a [faire à mon ami pour la terminer, elle 
ne l'était pas encore, malgré toutes les protestations 
de ce dernier. Peut-être M. de Villèle crut-il le mo- 
ment propice, espérant, en m'éloignant, fermer à 
tout autre qu'à lui les avenues du trône; et, entière- 
ment maître du terrain, y parler seul, en écartant le 
langage de la fidélité la plus éprouvée, et celui de la 
vérité. Du reste, il faisait là contre moi ce qu'il avait 
essayé quelques instants contre vous, madame, auprès 
de Louis XVIII. Il est vrai que, forcé presque aussitôt 



II 






1 



138 MBS MÉMOIRES. 

d'y renoncer, il ne parla plus de vous que pour pein- 
dre sans cesse son admiration et son dévouement. 
Pourquoi fut-il, hélas! plus heureux auprès de Char- 
les X? M. de Villèle était entouré de flatteurs et de 
quelques personnes de sa famille qui, jalouses de 
l'influence qu'on m'avait vu prendre sur son esprit 
pendant un temps, cherchèrent constamment à l'ai- 
grir contre moi . Je lui étais sincèrement attaché. Aussi 
me fut-il excessivement pénible de ne plus croire à son 
affection. 

« M. de Villèle avait l'esprit de l'organisation; et, 
en fait de finances, il méritait d'être rangé à côté des 
Sully, des Colbert et des Louvois. Il lui manquait le 
caractère et les sentiments élevés qui constituent le 
véritable homme d'État. Il voyait les choses en rac- 
courci, et pas assez en grand. Son esprit était d'une 
excessive justesse. Il pensait, mais il n'agissait que 
quand il s'y voyait forcé. 11 était impossible d'être 
meilleur père et plus excellent mari. 

«Pendant notre conversation, M. de Villèle avait plu- 
sieurs fois parlé assez haut; je lui avais répondu sur 
le même ton, ;ét il est plus que probable que l'huis- 
sier nous avait entendus. J'avais aussi, en entrant 
chez M. de Villèle, une canne que j'oubliai en sortant; 
L'huissier m'en fit apercevoir. « Au diable ma canne! 
« lui répondis-je vivement (encore tout ému de ce qui 
«venait de se passer), vous me la renverrez si vous 
« le voulez. » 

« Trois heures après cette conversation avecM.de Vil- 
lèle, on savait déjà que nous avions eu une explication 
fort vive, sans en connaître les détails. Je craignais, je 
l'avoue, les interprétations qu'on pourrait lui donner, 



139 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 

et je ne doutai pas que M. de Villèle ne se mit promp- 
tement en mesure contre moi. Je ne fus pas fâché non 
plus que l'on vît que si j'avais montré un dévouement 
absolu à M. de Villèle, tant qu'il faisait le bien de son 
pays, j'avais eu le courage de lui dire la vérité, au 
faite de la puissance, alors qu'il tolérait le mal, et au 
risque de tout ce qui pouvait m'en arriver personnelle- 
ment. Il m'avait fallu beaucoup de courage pour rester 
constamment aussi lié avec lui; on avait quelquefois 
attribué cette assiduité à une ambition personnelle, 
bien loin de mon cœur. Si je l'avais eue, certes je 
l'aurais autrement satisfaite, mais j'étais bien aise 
qu'on en eût une preuve de plus. 

« Persuadé que les choses n'en resteraient pas là de 
la part de M. de Villèle, je confiai celle conversation 
à quelques personnes, afin qu'il ne fût pas possible de 
la dénaturer plus tard, si une fois elle devenait pu- 
blique. Il était dix heures lorsque je quillai M. de Vil- 
lèle, et à deux heures je devais travailler avec le roi. 
Habitué à lui parler toujours avec une extrême con- 
fiance, je n'hésitai pas à tout raconter à Sa Majesté, 
n'ayant eu qu'un but : c'était de la servir; très-certai- 
nement le roi n'en savait encore rien. Sa Majesté me 
reprocha d'avoir agi avant de l'avoir consultée; mais 
cette première entrevue ne dut me laisser aucune 
crainte. 

« L'ascendant que M. de Villèle avait obtenu sur le 
roi était absolu ; il ne m'est pas bien prouvé que ce fut 
d'entraînement, mais c'était au moins de calcul. Ce 
qui me prouva l'adresse (pour ne pas dire plus) que 
M. de Villèle avait mise dans cette affaire, c'est que, 
quelques mois après, le roi me dit : « Monsieur de la 




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HO MES MÉMOIRES. 

a Rochefoucauld, si je n'avais pas pensé que vous eus- 
« siez eu tort, jamais je ne vous l'eusse donné, même 
« contre M. de Villèle. — Sire, lui répondis-je, il 
« me suffira donc de faire connaître au roi la vérité : 
« un jour sa conscience sera éclairée. » J'ai su depuis 
d'une manière positive (sa belle-sœur le confia à une 
de ses amies) que M. de Villèle avait été trouver le 
roi, et que, sans raconter les choses telles qu'elles 
s'étaient passées, il avait dit à Sa Majesté : « Sire, je 
« viens demander au roi si c'est par ses ordres que le 
« vicomte de la Rochefoucauld est venu me demander 
« ma démission; trop heureux de la lui offrir! » etc. 
On voit combien ce moyen était perfide, et il est facile 
de deviner la fin de la conversation. J'avais* travaillé 
avec le roi un vendredi, j'y retournai le mardi d'après, 
et il me fut facile de juger en entrant à quel point les 
dispositions du roi étaient différentes. Jamais je n'avais 
vu à Sa Majesté une figure plus courroucée; il ne 
m'était pas difficile de deviner à qui je la devais! La 
vivacité du roi alla au delà de ce qu'il est possible de 
dire. Il se promenait dans sa chambre en me parlant; 
et moi, debout contre le mur, muet, immobile, un 
genou appuyé sur une chaise, la main sur mon porte- 
feuille, je demeurais crtllé contre la muraille. Il me fut 
impossible d'abord de supporter froidement la colère 
et surtout les reproches si peu fondés du prince à l'af- 
fection duquel je croyais avoir des droits si sacrés ; 
mais bientôt la fierlé naturelle de mon caractère reprit 
le dessus et il me devint possible de parler. 

« Le roi parut un instant vouloir me raccommoder 
avec M. de Villèle; je crus du moins que telle était l'in- 
tention de Sa Majesté, en espérant y trouver un reste 












RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 141 

d'affection; mais, dans mon opinion, ce raccommode- 
ment ne pouvait se faire alors qu'aux dépens de son 
service et de mon caractère. « Sire, répondis-je, je ne 
« me suis pas brouillé avec M. de Villèle; c'est lui qui 
« s'est brouillé avec moi, parce qu'il ne peut supporter 
« le langage de la vérité. Je sais très-bien que je pou- 
« vais parler au roi des affaires publiques, et des 
a craintes fondées qu'inspire la marche suivie par son 
« ministère, en continuant à faire des caresses à M. de 
« Villèle; mais ce rôle eût été indigne d'un homme 
« d'honneur. J'ai cru les circonstances devenues assez 
« graves pour qu'il fût temps d'y remédier; j'ai vu 
« avec regret que M. de Villèle, qui pouvait faire beau- 
« coup de bien, ne faisait plus que du mal; et, comme 
a Français, et comme sujet fidèle du roi, et comme 
« ami de M. de Villèle, j'ai cru que je devais l'avertir 
« du danger. Sire, je n'en veux point à l'homme; qu'il 
« serve mon roi comme il mérite de l'être, qu'il fasse 
« respecter son autorité, chérir son pouvoir, et je 
« serai pour lui ce que j'ai toujours été. Il y a long- 
ce temps que je connais les qualités et les défauts de 
« M. de Villèle, et je lui rends aujourd'hui la même 
« justice qu'autrefois. » Le sang-froid avec lequel je 
parlais paraissait étonner le roi; mais les mots les plus 
pénibles me furent adressés pour toute réponse, et à 
la fin, poussé par une injustice qui me déchirait : 
a Sire, lui dis-je, après avoir perdu votre confiance, 
« je ne puis ni ne dois plus vous servir; je ne le dois 
<•< ni pour vous ni pour moi, je mets à vos pieds ma 
« démission de toutes mes places, et je quille pour 
« jamais une cour où les sentiments les plus vrais sont 
« ainsi méconnus. — M. de la Rochefoucauld, me dit 



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V. 



U2 MES MÉMOIRES. 

« le roi, je dois vous dire que voire démission peut 
« dans ce moment faire beaucoup de mal, et je ne la 
« reçois pas. — Votre Majesté m'impose par ces paroles 
« le plus grand de tous les sacrifices, dis-je après un 
« moment de silence, mais rien n'est au-dessus de 
« mon dévouement, et je me résigne. Un jour 1 Votre 
« Majesté regrettera d'avoir jugé aussi sévèrement celui 
« qui n'a jamais mesuré l'étendue de ses sacrifices, et 
« elle verra clairement qui l'a trompée ! Dieu veuille 
« qu'il soit encore temps de remédier au mal qui sera 
« fait jusqu'alors! » Je me relirai en silence avec un 
excès de douleur que comprendront ceux qui ont été 
dévoués avec passion. 

« Je gardai longtemps le plus absolu silence sur celte 
conversation par affection pour mon roi. La douleur 
que je ressentais m'irrita d'abord fortement contre 
celui qui m'enlevait la confiance du prince, seul bien 
que j'aie jamais désiré, et reçu de lui. On me fit sentir 
que toute démarche personnelle à M. de Villèle lui 
donnerait raison, et que la modération la plus absolue 
pourrait seule un jour me faire rendre justice. Je me 
dis d'ailleurs, en mettant à leur valeur les hommes et 
les choses, que ni les uns ni les autres ne valaient, au 
fait, la peine de causer des émotions aussi vives ; mais 
j'éloignai toutes les relations politiques qui auraient 
pu causer quelque ombrage au roi, afin qu'on ne pût 
pas me reprocher la moindre démarche ni la moindre 
liaison opposées à ses volontés. Je voulais le forcer à 
reconnaître du moins la pureté de mes intentions. 
J'avais osé dire la vérité à son minisire, et à lui-même 

1 Ce joui- ne larda pas à arriver. 



1 



HKSUMÉ RÉ TItO S Ci; Ci II'. 145 

sur la situation présente des affaires, o( j'avais tout 
bravé pour l'éclairer jusqu'à la crainte de lui déplaire. 
Non, jamais ni le roi ni personne ne pourront avoir 
une jusle idée de ce que j'ai souffert pour son service, 
et pour le salut de mon pays; il faut, pour l'apprécier, 
se reporter à l'état où était la France il y a huit ans, 
et à la désunion si effrayante et si menaçante de la fa- 
mille royale. Vous seule, madame, avez pu connaître 
mon dévouement et mes soins de tout genre. Quille à 
ne jamais recouvrer les bontés du roi, el voulant avant 
tout le servir, je pris encore des moyens pour faire 
parvenir la vérité jusqu'à lui ; je lui écrivis assez sou- 
vent, non certes pour me justifier, mais pour le servir. 
Chacun gardait le silence. On lit un peu plus la cour 
à M. de Villèle qu'on déchirait ensuite; image véritable 
de la cour! Tout le monde sans exception me sut gré de 
mon courage, el l'opinion publique m'offrit quelques 
dédommagements. Plusieurs personnes qui s'élaient 
éloignées parce que je n'avais pu m'expliquer avec 
elles me tirent des avances auxquelles je fus sensible. 
Une immensité de cartes furent mises à ma porte; 
enfin, il semblait que chacun s'empressât de m'offrir 
des consolations. Ma santé se ressentit bientôt de la 
tranquillité de mon esprit, et le repos me la rendit. 
J'allai d'abord assez rarement à la cour, la présence 
du roi m'étant extrêmement pénible. On fil cent contes 
sur ma conversation avec M. de Villèle; et ses amis, 
ou plutôt ses flatteurs cherchèrent à la dénaturer en 
lui donnant mille interprétations différentes, mais ce 
fut en vain qu'ils le tentèrent... Je me bornai, quand 
on m'en parla, à rétablir les faits, et l'on me crûl. Je 
m'occupais uniquement de mon ministère, et j'eus la 



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Ili MES MÉMOIRES. 

satisfaction de voir couronner mes efforts des plus heu- 
reux succès. Je préparai un long rapport pour rendre 
compte un jour au roi de tous mes actes administratifs, 
incertain du moment où je le remettrais. 

« Depuis longtemps je m'occupais de travaux agri- 
coles et d'entreprises importantes pour le pays; j'avais 
accepté d'être membre de plusieurs sociétés savantes 
ou agricoles, croyant qu'il était important que les 
serviteurs du roi prissent tous les moyens de conserver 
une influence nécessaire pour le servir; et qu'on ne la 
laissât pas tout entière aux gens à argent. Vous aussi, 
madame, avec une âme active et forte, ne vous occu- 
pant plus de politique et vous reposant d'un passé si 
agile, vous étiez devenue, en France, créatrice d'une 
nouvelle branche d'industrie; au moyen de béliers 
venus d'Abyssinie, vous aviez créé une nouvelle race 
de moutons, et vous aviez obtenu de tels résultats, que 
vous conceviez l'espoir fondé d'enlever à l'Angleterre 
une branche de son commerce. La manufacture de la 
Savonnerie avait été réunie à celle des Gobelins sur 
ma proposition ; et le roi venait d'accorder le local oc- 
cupé par la première à une nouvelle manufacture 
de longues laines, établie en partie sous vos auspices; 
vous aviez acquis promptement des connaissances 
telles, que la Société vous pria de la présider, et qu'elle 
vous eut de véritables obligations, tant pour son or- 
ganisation que pour ses succès. c< Madame du Cayla 
« était l'homme qu'il nous fallait, » me dit un joui- 
un des administrateurs. 11 faisait allusion à votre ca- 
ractère. V 

« Au milieu de ces travaux et de ces tourments po- 
litiques, qui ne m'avaient été aussi sensibles que parce 




RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 145 

qu'ils avaient déchiré toutes les affections de mon 
âme, une peine bien autrement cruelle vint porter un 
coup fatal au bonheur de ma famille; cette perte par- 
ticulière causa un deuil général, et elle devint une 
perte publique dans les circonstances actuelles : ja- 
mais plus de regrets n'accompagneront mortel dans 
la tombe. 

« M. de Montmorency avait été nommé gouverneur 
de M. le duc de Bordeaux; aimé, estime, vénéré, il se 
voyait entouré de tout ce qui peut remplir le cœur de 
l'homme et combler son ambition. Le roi, longtemps 
sévère par rapport à ses opinions, venait de lui rendre 
toutes ses bontés; chacun enviait son sort, sans que 
personne eût pensé à lui porter la moindre envie. L'A- 
cadémie avait reçu dans son sein l'homme éminent 
qui venait de se voir chargé d'une mission aussi sacrée 
que celle de préparer notre avenir; tous les vœux, 
toutes les espérances l'entouraient. La France se ré- 
jouissait, et l'Europe avait applaudi au choix du roi; 
dignités, honneurs, rien ne restait a désirer à M. de 
Montmorency ; son âme, purifiée par bien des épreuves, 
fut jugée digne d'une meilleure vie; et Dieu l'appela 
à lui subitement, évitant ainsi à une âme aussi ai- 
mante un sacrifice aussi terrible que celui qu'il faut 
faire en se séparant de tous les objets de son affection. 
Il cessa de vivre un vendredi saint, dans l'église de 
Saint-Thomas d'Àquin, auprès de sa fille, alors en- 
ceinte, et qui avait pour lui la plus vive tendresse. 

« Depuis longtemps le sentiment pénible qui avait 
existé momentanément entre mon beau-père et moi 
avait entièrement disparu, et le courage de mes der- 
nières démarches avait achevé de me rendre toute son 
vu. 10 



Hil 












1> 







146 MES MÉMOIRES, 

affection. Cependant personne n'osa prendre mon 
parti auprès du roi. M. de Yillèle était arrivé à son 
but : le travail direct m'avait été retiré. 

« Sa Majesté, qui depuis longtemps avait évité de 
dire un seul mot de politique à M. de Montmorency, 
avait semblé plus tard en chercher une ou deux fois 
l'occasion. « Il faut bien de la résolution, sire, dit un 
« jour M. de Montmorency au roi, pour dire la vérité 
« aux princes; la certitude de leur déplaire me ferait 
« peut-être manquer de courage; mais c'est un motif 
« de plus pour estimer, et même pour envier ceux qui 
« les aiment assez pour avoir ce courage. Ils ont beau- 
ce coup de mérite à le faire, et ils remplissent un de- 
ce voir dont on doit leur savoir gré. » Le roi ne répon- 
dit rien. 

ce Je causais souvent avec mon beau-père, et son 
suffrage m'était devenu aussi sensible que sa tendresse 
m'était chère. Aussi sa mort me causa-t-elle une dou- 
leur profonde. Je m'en affligeais pour le royal enfant, 
qui perdait un guide éclairé, comme pour tous les 
miens, dont je partageais le chagrin. Madame de 
Montmorency se trouvait frappée de la manière la 
plus inattendue, et la plus cruelle dans l'objet du sen- 
timent le plus vif; madame de la Rochefoucauld dans 
celui de ses plus chères affections et d'une habitude 
de tous les jours que l'amour le plus tendre lui ren- 
dait nécessaire. La mort de Henri de Laval avait causé 
un léger moment de refroidissement entre son père et 
elle. Le chagrin de voir cette branche éteinte avait 
porté M. de Montmorency à se rapprocher de sa femme, 
dont les circonstances et sa tendresse pour sa fille l'a- 
vaient éloigné depuis vingt ans, sans nuire en rien à 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 147 

l'accord qui régnait entre eux; et une sorle d'embarras 
l'avait empêché de s'en expliquer clairement avec sa 

fille. 

« L'apparence d'un peu moins de confiance avait 
affligé quelques instants un cœur qui existait presque 
tout entier dans l'affection qu'il portait à son père; 
promptementleur tendresse réciproque avait surmonté 
ce premier moment de froid; et M. de Montmenrency 
semblait chercher à dédommager sa fille de cet in- 
stant de tristesse par les soins les plus tendres. Aussi 
ne pouvait-il lui être arraché d'une manière plus dou- 
loureuse et plus cruelle! il ne passait jamais un jour 
sans venir la voir. 

« Je n'ai rien dit encore de celte mère infortunée, 
qui semblait n'avoir connu le bonheur de la maternité, 
que pour en connaître aussi toutes les douleurs; à 
soixante-quinze ans, son esprit avait conservé toute la 
fraîcheur de la vie, et son cœur toute la chaleur du 
plus jeune âge. Elle regrettait maintenant d'avoir 
fourni une aussi longue carrière, à laquelle tout l'atta- 
chait encore quelques mois auparavant; son désespoir 
et les larmes qu'elle répandait étaient devenues si 
cruelles, qu'elle ne pouvait s'empêcher d'envier celles 
qu'elle eût fait verser à son fils en descendant avant 
lui dans le tombeau. Il y avait là quelque chose contre 
nature, que sa douleur ne pouvait supporter; et cha- 
que jour ajouté à son existence lui parut un supplice 
affreux. 

« Nous l'entourions de tous nos soins; mais ces 
soins mêmes lui faisaient sentir ceux qu'elle avait 
perdus; et notre tendresse réveillait à chaque inslant 
en elle le souvenir de ce fils qui lui avait été enlevé. 













f M! 1, 






448 MES MÉMOIRES. 

« Vous pardonnerez, madame, cette digression de 
famille; votre amitié a trop partagé notre douleur 
pour m'en vouloir. D'ailleurs, M. de Montmorency 
avait plus qu'un autre apprécié votre personne et vos 
services; il savait tout ce que vous aviez été pour l'Etal 
et personnellement pour lui; aussi avait-il pour vous, 
madame, l'affection la plus vraie. Je sais aussi com- 
bien vos regrets furent sincères; mais laissons cette- 
douleur de famille, devenue générale, et revenons à 
la politique. 

« C'était un devoir pour moi de demander une au- 
dience au roi dans cette circonstance malheureuse; 
mais on devinera facilement tout ce que je dus éprou- 
ver en me retrouvant en sa présence; tandis que mon 
père lui demandait de me recevoir, je me hâtai de lui 
•écrire « pour assurer Sa Majesté que je désirais rem- 
« plir un devoir; mais qu'uniquement occupé de ma 
« douleur, je n'avais rien au monde à lui demander; 
a que je ne regrettais que sa confiance, et que tout le 
« reste m'était trop indifférent pour le réclamer. » 

« Le roi me reçut avec une extrême bonté, et il me 
parut sincèrement affligé en sentant la perle qu'il fai- 
sait; j'eus aussi l'honneur de faire ma cour à toute la 
famille royale; la douleur de madame la Dauphine 
était profonde, et je ne fus pas moins touché de ses 
regrets que de ceux de M. le Dauphin. Madame la du- 
chesse de Berry ne put me recevoir. 

« Rien cependant ne fut fait pour la mémoire de 
celui qui avait donné à la famille royale des gages 
d'un dévouement si réel; et sa malheureuse mère fut 
condamnée à recevoir d'un étranger une légère pen- 
sion appliquée au gouvernement de Compiègne, que 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 149 

son propre père avait acheté huit cent mille francs, 
à l'époque où les charges se vendaient. 

« La session s'acheva aussi péniblement qu'elle 
avait commencé; le ministère, ne trouvant dans les 
Chambres qu'une majorité de lassitude et de néces- 
sité plutôt qu'une majorité de conviction, n'osa pas 
présenter des lois devenues depuis longtemps indis- 
pensables; plusieurs de celles qu'il apporta furent 
morcelées, d'autres refusées. 

«L'affaireOuvrard, renvoyée à la Chambre des pairs, 
eut l'issue qu'on devait en attendre; des cœurs fran- 
çais se révoltèrent de laisser traîner aussi longtemps 
une affaire dans laquelle on aurait voulu vainement 
compromettre un prince du sang, et la dignité natio- 
nale. Faute de preuves suffisantes pour condamner, 
on se hâta d'acquitter; M. le duc de Bellune avait 
d'ailleurs signé les marchés : ainsi, dans aucun cas, 
Monseigneur ne pouvait être responsable. 

« L'opposition ne se sépara point dans cette cir- 
constance, et un sentiment national rendit la décision 
presque unanime. 

« La situation de la France était loin de s'amélio- 
rer; mais il était impossible d'éclairer personne, et 
le courage manquait pour braver un mécontentement 
dont on craignait les effets. 

« M. le duc de Bordeaux venait de passer entre les 
mains des hommes. Le duc de Rivière, l'homme le 
plus loyal et le cœur le plus dévoué, un vrai cheva- 
lier tel que l'histoire nous les représente dans ces 
temps où l'honneur n'était pas un mot, et où la vertu 
était un fait, a été choisi par le roi, comme le plus 
digne de sa confiance, pour remplacer M. de Mont- 



1 









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Pi 



150 MES MÉMOIRES. 

morency. Sentinelle fidèle et d'une bravoure éprouvée, 
la France entière sait qu'il faudrait passer sur son 
corps pour parvenir jusqu'au prince. Puisse ce nou- 
veau et sage gouverneur inspirer à son jeune élève 
l'amour de la vérité, et l'horreur de la flatterie; puisse- 
t-il surtout lui apprendre à connaître les hommes, et 
à chercher ceux qui sont dignes de sa confiance, et qui 
le serviront pour lui, et non pour un intérêt per- . 
sonnel . 

« L'abbé Tarin, évêque de Strasbourg, a été nommé 
précepteur; puisse aussi cet homme éclairé, en lui 
inspirant l'amour du travail, lui donner une religion 
vraie, et aussi forte que sage! 

« Quelques affaires, madame, vous appelèrent en. 
Angleterre; il s'agissait pour vous d'une réclamation 
assez considérable, pour une somme qui serait restée 
due pendant longtemps à M. votre père, à qui son dé- 
vouement à la cause royale avait faibli, dans le temps, 
coûter la vie; M. le prince de Beauveau devait vous 
servir d'interprète, et vous me proposâtes de vous ac- 
compagner. J'acceptai, enchanté de la proposition, 
bien aise d'ailleurs de connaître un pays si nouveau 
pour moi : je parlerai plus tard des réflexions qu'il 
m'inspira, et des remarques que j'y fis. On nous y re- 
çut avec un empressement et une obligeance dont nous 
fûmes touchés vivement; il me fut facile de juger, 
madame, que les services que vous aviez rendus, et 
que la place que vous aviez occupé dans l'estime et le 
cœur de Louis XVIII étaient au moins aussi connus à 
l'étranger que dans l'intérieur de la France; nous y 
avions des amis, et nous y fîmes de nombreuses con- 
naissances; tous les [jours c'était une nouvelle partie, 



5£ 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 151 

un nouveau dîner ou une nouvelle fête. Profondé- 
ment touchés des soins de la société, nous y voya- 
geâmes aussi en observateurs qui veulent profiter du 
peu de temps qu'ils ont, pour voir beaucoup et pour 
bien voir. 

« Le roi quittait Londres le jour de noire arrivée; 
mais, à notre retour en France, il nous fit exprimer 
tous ses regrets de ne pas nous y avoir vus ; et pendant 
son séjour à Paris M. Canning fit pour vous, madame, 
et pour moi, plus de frais qu'il n'en fait habituelle- 
ment. Lady Harcourt écrivit à Paris au marquis d'IIar- 
court, son neveu, pour me dire, de la part du roi 
d'Angleterre, « que s'il avait su que c'était moi qui 
« avais passé la mer, il m'aurait certainement reçu. » 

« J'avais pris le prétexte de mon départ pour Lon- 
dres, pour demander une audience au roi, qui me fut 
aussitôt accordée . 

« M. Bertin s'était fait annoncer un jour chez moi, 
à mon grand étonnement, sans que je comprisse en 
rien le motif de sa visite. Après une conversation fort 
longue, et qui le surprit peut-être par ma franchise, 
il me remit pleins pouvoirs et une lettre, écrite de sa 
main, où il promettait de servir franchement le mi- 
nistère, si l'on y faisait le moindre changement avan- 
tageux pour la monarchie, et si l'on traitait M. de Cha- 
teaubriand d'une manière digne de son talent; a la 
« confiance que votre caractère inspire, me dit M. Ber- 
ce tin, a pu seule me décider à cette démarche. » 

« Je dis au roi ce qui venait de m'arriver, et je 
parlai du présent, sans revenir sur le passé; le roi en 
parut reconnaissant; il me reçut avec bonté comme 
si rien n'avait existé, et il me répéta plusieurs fois : 






■152 



MES MEMOIRES. 






I V 






« Si je ne croyais pas que vous eussiez eu torl avec 
« M. de Yillèle, je ne vous l'aurais jamais donné. » Je 
crus que le moment n'était pas encore venu de me jus- 
tifier, et je gardai le silence; mais tandis que M. de Vil- 
lèle m'accusait et cherchait à me perdre, je disais aux 
membres importants de l'opposition « qu'ils se trom- 
« paient s'ils pensaient un seul instant que, bien que 
« j'eusse à me plaindre plus que personne de ce mi- 
« nistre, je consentirais jamais à m'en venger aux dé- 
« pens de mon pays; et que le roi me paraissait lelle- 
« ment engagé dans cette question, que le jour où il 
« consentirait au renvoi de son ministre, il se trouve- 
« rait aussitôt débordé de toutes parts; qu'il man- 
« quait, il est vrai, à M. de Villèle, des qualités im- 
« portantes à un ministre et à un homme d'État; que 
« j'appelais de tous mes vœux la volonté du roi pour y 
« suppléer, et que j'étais convaincu que le roi ordon- 
« nerait tout ce qui était utile au bien de ses peuples. 
« Je ne pus dissimuler qu'il y avait plusieurs ministres 
« qui perdaient M. de Villèle lui-même, en comprc- 
« mettant le sort de la monarchie; j'ajoutai que sur ce 
« terrain seulement nous pouvions être d'accord. » 
M.. Michaud me demanda aussi à me voir, et me tint 
à peu près le même langage, avec un cœur cependant 
plus personnellement dévoué au roi et à la monarchie. 
Son esprit peut parfois s'égarer, mais ses sentiments 
sont français, et ce n'est pas son intérêt personnel qui 
le guide. 11 est impossible à un gouvernement de lutter 
à la fois contre deux oppositions, et celte pensée m'a 
toujours guidé. Je n'ai jamais cru que le salut d'un 
pays tint à un seul homme, et que cet homme fût inhé- 
rent à l'existence de la monarchie; mais j'avoue que, 






RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 153 

malgré tout, j'aurais vivement regretté pour mon pays 
le talent de M. de Villèle comme administrateur. C'est 
au roi à suppléer aux qualités qui lui manquent 
comme homme d'État, et lui seul le peut; il faut que 
Sa Majesté lui ordonne tout ce qu'il est indispensable 
de faire, tant sous le rapport des choses que sous celui 
des hommes, ainsi que le faisait le feu roi. 

« Longtemps avant les Chambres, M. de Villèle ne 
pouvant nier les désastres effrayants causés par la li- 
cence de la presse, promettait une loi pour la prochaine 
session; pendant la session il se rejeta sur une ordon- 
nance comme préférable; maintenant il annonce en- 
core une loi pour la première session, et c'est ainsi 
que, n'opposant aucune digue à cette lave brûlante 
qui ravage et enflamme tous les lieux par où elle passe, 
c'est ainsi, dis-je, que le mal sera sans remède alors 
qu'on s'occupera d'y remédier. Faut-il que des mal- 
heurs si récents encore soient effacés déjà de notre 
mémoire, et que la révolution écrive de nouvelles 
pages pour l'histoire! 11 faudrait que M. de Villèle, 
sans avouer même qu'il s'est trompé sur plusieurs 
points, prît enfin envers les hommes et envers les 
choses un parti décisif; mais je le connais assez pour 
affirmer qu'il ne le prendra que lorsqu'une autorité 
supérieure l'y forcera. Ce ministre eut toujours le tort 
de nier l'importance des journaux, ou plutôt de ne 
jamais savoir se décider à rien à leur égard, et encore 
moins d'y forcer M. de Corbière. Cependant il y a cer- 
tains journalistes qu'il caresse, et, forcé de s'expliquer 
dans notre dernière conversation, il rejeta sur les 
journaux tout le mal qui se faisait; j'ai bien souvent 
remarqué cette inconséquence dans son esprit, dans ses 



y .1 






* 



■ 



154 MES MÉMOIRES. 

discours, dans ses actions, affirmant souvent le lende- 
main absolument tout le contraire de ce qu'il avait dit 
la veille. M. de Villèle a eu constamment, par rapport 
à lui-même, sur la liberté de la presse, une opinion 
quit-bien souvent Ta empêché de s'opposer même à ses 
excès. On le lui reprochait un jour dans l'intimité : 
« Us me font plutôt du bien que du mal, répondit-il 
« naïvement, par le mal qu'ils font à mes ennemis. » 

« Un des reproches les plus fondés qu'on puisse 
faire à M. de Villèle, c'est de songer avant tout à pro- 
longer sa carrière ministérielle; il évite de s'éclairer, 
et il n'écoute personne que les gens qui le flattent. 
M. de Villèle, livré à lui seul, est plutôt un mal; il 
possède au plus haut degré la science d'administra- 
teur, et nullement l'art de gouverner. Aussi le feu roi 
ne lui laissait-il que cette première partie pour le bien 
de son royaume. Dirigé par le pouvoir royal, il peut 
faire un grand bien. C'est une encyclopédie d'affaires 
plus par nature que par étude, et bonne à consulter 
sur toutes les questions. Mais un livre n'a pas d'ac- 
tion : aussi faut-il la donner, même à ce qu'il conseille. 
11 faut, à côté de lui, une main forte qui le soutienne; 
il croit trop facilement le bien impossible; les obstacles 
l'effrayent; il le cache habilement, et il ne s'occupe 
de les vaincre que lorsque les circonstances l'y forcent; 
il marche contre les oppositions avec une apparence 
d'audace qui tient trop de l'imprévoyance, et il cherche 
toujours à tourner la position, au lieu de s'en emparer 
franchement. 

c< Si demain Charles X se décidait à prendre en main 
les rênes du gouvernement, et donnait à M. de Villèle 
l'action qui lui manque, ce ministre, l'homme d'af- 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 



155- 



faires le plus habile de son temps, deviendrait encore 
un ministre vraiment utile. Il est maître de ses im- 
pressions, et il sait parfaitement dissimuler ses senti- 
ments. Au fond de son âme, il a jugé trop tôt le pays 
sans ressources contre les idées du jour; il se croit né- 
cessaire avant tout, et il regarderait la famille royale 
comme perdue s'il était mis de côté; mais il n'a 
rien fondé. Il présente ses mesures comme ne pouvant 
s'achever sans lui; il éloigne le mérite parce qu'il en 
reçoit de l'ombrage, et il s'est entouré de nullités; il 
rit lui-même de la composition de son ministère, 
mais il pense tenir davantage ses collègues dans sa dé- 
pendance par leur médiocrité même et par leur nul- 
lité. M. de Villèle juge le roi et le Dauphin avec une 
sévérité qui les étonnerait bien eux-mêmes, a Que 
«voulez-vous, j'en tire ce que je puis; c'est encore 
« beaucoup, » disait-il un jour à M. Laffilte, qui le 
confia aussitôt en s'en étonnant. (C'était à propos 

d'Haïti.) 

« Il parlait souvent de même à Louis XVIII ; c'est 
facile à prouver; et si aujourd'hui tous ses efforts ten- 
dent à gagner la confiance de M. le Dauphin; c'est 
purement dans l'intérêt de son pouvoir et de son am- 
bition personnelle. 

« Sans doute, tout a ses inconvénients dans ce 
monde; mais il y a partout des avantages et des res- 
sources. M. de Villèle vit au jour le jour; il se croit 
incapable de dominer les circonstances, il les suit, et 
sa capacité pour louvoyer est immense; il est inépui- 
sable en ressources pour conserver le pouvoir; il attend 
les événements et il ne les prépare jamais; il use les 
ressorts du pouvoir sans s'en servir, et il n'a jamais su 



156 MES MÉMOIRES, 

employer les ressources des lois qui lui étaient accor- 
dées, ce qui l'a obligé à en demander constamment de 
nouvelles ; s'il ne rassure pas toujours le roi sur le 
fond des choses, il le rassure avec soin sur lui-même, 
en ne paraissant jamais ébranlé par aucune attaque. 

« Le hasard me le fit rencontrer chez M. Rothschild, 
qui m'avait pressé de dîner chez lui, en me demandant 
s'il me déplairait de me rencontrer avec M. de Villèle. 
— « Je ne demande jamais à celui qui m'invite quels 
« sont ses convives, » lui répondis-je; à table, je 
me trouvai seulement séparé de M. de Villèle par 
Vous, madame; vous me proposâtes de nous raccom- 
moder, et certainement vous l'eussiez fait; c'était aussi 
l'idée de M. Rothschild, tout dévoué à ce ministre; il 
me l'a dit depuis; mais y consentir purement, dans 
mon propre intérêt, me paraissait une inconséquence 
et une lâcheté. Personne ne parle à M. de Villèle avec 
plus de franchise et. avec plus de liberté que vous, 
madame; quand il craint, il ménage... Le roi me 
traite extérieurement avec bonté; mon cœur souffre, 
mais personne ne peut s'apercevoir d'aucun change- 
ment dans mes manières. 

« N'étant pas encore ministre d'Etat, après l'avoir 
été véritablement quelques heures, je ne sais ce que 
je suis; et ma position a été souvent d'autant plus 
difficile, que tous mes efforts tendent, dans ma place, 
à rallier la littérature et les arts au règne deCharlesX; 
et qu'un titre réel impose toujours; Louis XVIII l'a- 
vait bien senti; il voulait toujours mettre l'homme 
dont il appréciait les services en position de le servir 
encore mieux; et en perdant momentanément le tra- 
vail avec le roi, j'ai réellement perdu le côté le plus 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 157 

honorable de la place que Louis XYIII avait créée pour 
moi. Pouvais-je croire qu'elle me serait ôlée par 
Charles X monté sur le trône au milieu de toutes les 
bénédictions qui lui étaient préparées? J'y tiens, ce- 
pendant, malgré tout, par le bien que j'y ai fait, et 
par celui que j'y puis faire encore; et ma force est dans 
l'opinion, qui paraît me savoir gré de mes efforts. Je 
suis assuré aussi de la justice qui me sera rendue tôt 
ou tard; la conscience du roi me rassure; et je trouve 
dans la mienne la force de surmonter la peine que j'é- 
prouve. Je continue à servir le roi avec courage, et 
ma place est un lien entre Sa Majesté et une partie 
importante delà nation; d'ailleurs, c'est bien vérita- 
blement l'homme qui fait la place: je crois avoir fait 
mon devoir, et même bien au delà ; aussi je ne regrette 
rien, que la confiance de mon roi. 

« Voulant prouver qu'avec un peu de soin il était 
possible de réunir ensemble les esprits de l'opinion la 
plus opposée, en les faisant travailler tous au même 
but, et à un but aussi raisonnable qu'utile, je propo- 
sai au roi la nomination d'une commission composée 
de l'élite de la littérature, et des hommes les plus dis- 
tingués de toutes les opinions, pour poser les premiers 
fondements d'une loi sur la propriété littéraire, chose 
juste, importante, pour ne point laisser dans la mi- 
sère le descendant d'un homme qui aurait honoré son 
siècle. Cette affaire me regardait tout autant que le 
minisire de l'intérieur, et cependant ce dernier fut 
furieux de ce travail, qui dura environ trois mois; tout 
se fit d'un commun accord, sans qu'un seul mot in- 
convenant ait échappé à qui que ce fùl; et il sortit de 
la commission un projet de loi qui semblait tout réu- 



■ 



■158 MES MÉMOIRES. 

nir, si le ministre eût voulu le porter aux Chambres, 

après même l'avoir examiné de nouveau. 

a Le public est juste, et il me sut gré de cette réu- 
nion, qui produisit l'effet le plus heureux. 

« Le nom des membres de la commission dit tout; 
chacun fit des concessions et s'efforça d'oublier ses 
idées personnelles pour ne songer qu'au bien géné- 
ral. Tant il est vrai qu'il est toujours possible de pren- 
dre les hommes, et que les seuls coupables sont ceux 
qui n'en savent tirer aucun parti. 

« Le 4 novembre 1827 se célébrera d'une manière 
brillante pour ce règne. Le musée Charles X, com- 
posé de neuf salles, peintes par les peintres les plus 
habiles de l'école française et décorées avec infiniment 
d'élégance, offrira aux étrangers un sujet d'admira- 
tion et peut-être d'envie. Quatre salles du conseil 
d'État, également peintes, y par les premiers talents, 
viendront ajouter à l'éclat j,eté sur cette époque; deux 
très-riches collections seront exposées avec goût dans 
le musée Charles X; l'exposition, remise d'une année 
pour me laisser la possibilité d'exéculer d'aussi grands 
travaux sans dépasser mes budgets, montrera les pro- 
grès que les arts font en France, et une extrême sévé- 
rité dans le choix des objets exposés ne laissera plus 
la médiocrité le disputer au talent. Un tableau repré- 
sentant l'affaire du Trocadéro prouvera que le génie 
d'un Bourbon ne le cède en rien à celui d'un con- 
quérant, et que rien n'est impossible à l'intrépidité 
française. La cérémonie expiatoire qui, enfin, a eu 
lieu au milieu de la place Louis XV, après treize ans 
de restauration, sera aussi représentée. Quatre che- 
vaux de bronze de Venise ont été enlevés, au grand dés- 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 159 

espoir de tous les Parisiens, de dessus l'arc de triom- 
phe du Carrousel; quatre nouveaux chevaux y seront 
placés avec un char qui portera la statue de la Restau- 
ration, et deux statues conduisant les chevaux; ce der- 
nier travail ne pourra être achevé que pour Taniver- 
saire de l'entrée du roi à Paris; du moins je crains qu'il 
ne soit pas terminé pour le 4 octohre de cette année. 
« J'ai envoyé aussi à Venise, pour prendre, sur les 
véritables chevaux, des moules qui ont parfaitement 
réussi; mais le roi a voulu positivement que ce soit un 
artiste français qui fit les nouveaux chevaux. Sa Ma- 
jesté a voulu créer, et non pas imiter. Les côtés de 
l'arc de triomphe seront couverts de bas-reliefs repré- 
sentant les faits principaux de la guerre d'Espagne; et 
c'est ainsi que les bienfaits d'une paix due tout entière 
à Louis XVIII viendront s'allier à la gloire conquise 
au milieu des camps par le neveu qui avait toute sa 
confiance et toute son affection. Peut-être sera-t-il 
permis de penser que, si chacun dans sa partie en 
avait fait autant, la gloire du règne dû Charles X éga- 
lerait les bénédictions qui devraient entourer son trône 
et sa personne. Il ne faut pas se dissimuler que la 
plupart des questions sont devenues des questions 
d'hommes; et il faut de toute nécessité régénérer les 
administrations par des hommes nouveaux, par des 
esprits actifs et par des bras vigoureux; c'est à celui 
qui gouverne à imposer à tous les actes du gouverne- 
ment le cachet de la sagesse. Je puis du moins me 
dire avec bonheur que tandis que l'on n'entend par- 
tout que plaintes et murmures, le nom du roi est béni 
sans restriction dans toutes les administrations pla- 
cées dans mon ministère, et parmi les artistes de tout 




160 



MES MÉMOIRES. 









■ 



genre, et aussi par une partie de la littérature soumise 
à mon influence. Les débats politiques passent, et il 
restera du moins du règne de Charles X cette page de 
gloire, écrite en caractères ineffaçables. Les arts lui 
élèveront un autel sur lequel les générations viendront 
brûler un encens impérissable. 

« La loi que l'on prépare aujourd'hui prouve que 
l'on ne se trompait pas, en parlant à M. de Villèle de 
la licence effrénée de la presse, comme une des choses 
les plus fatales à la société comme au trône; mais on 
a attendu que le mal fût porté à son comble pour y 
remédier; voilà ce qui double les difficultés; encore 
a-t-il fallu que le roi ordonnât. 

« L'intervalle des Chambres laisse toujours jouir 
d'un peu plus de tranquillité; et ce temps, précieux 
pour des ministres, doit être employé à préparer des 
lois sages et fortes, des institutions conservatrices, 
des institutions régénératrices. C'est ainsi qu'on agit 
en Angleterre, en s'assurant d'avance du consentement 
des Chambres. C'était là encore un des conseils que je 
donnais à M. de Villèle; et ce qu'il n'avait pas fait 
alors, il l'a fait en partie depuis, parce que la volonté 
du roi l'y a contraint, mais imparfaitement. 

« Le ministère ne sait plus comment marcher entre 
les deux oppositions; il ne suffit par d'avoir une ma- 
jorité dans une seule Chambre; les refus, aujourd'hui, 
s'adressent aux ministres, et non pas au gouverne- 
ment du roi. Avant de demander une loi sur la presse, 
il fallait en préparer différemment la nécessité, en 
attaquant, pendant plusieurs mois successivement et 
sans relâche, chaque article de tous les journaux qui 
ont donné prise; cette masse de remarques, faites en 



RÉSUMÉ RETROSPECTIF. 



ICI 



leur temps, aurait prouvé mieux que tous les discours 
la nécessité d'une loi répressive, et l'insuffisance des 
tribunaux, s'ils n'avaient pas fait leur devoir; mais, 
en ne prévoyant rien et en marchant sans système, 
on ne sait où l'on va; et ce qui fait le plus de mal, 
en fait de gouvernement, ce sont les inconséquences; 
il faut, comme M. Canning, marcher avec le torrent 
et les idées nouvelles pour en retirer la force présente, 
et cette marche a son danger (pour soi et surtout pour 
l'État); ou bien se rendre assez fort pour tout dominer; 
tout pouvoir est perdu du moment où l'on attend ce 
qui arrivera pour prendre une décision; la marche 
doit venir d'une direction prise, et non d'une direction 
donnée; attendre l'événement, c'est se créer des résis- 
tances, il faut agir avant qu'elles soient nées; quand 
personne ne s'occupe de diriger l'esprit public, alors 
il s'égare, et tous les écrivains de notre siècle s'em- 
parent facilement de lecteurs qui, ne voyant aucun 
système assuré, vivent bien plus encore au jour le jour 
que les ministres. Je crois d'ailleurs que les idées de 
M. Canning sont loin d'être aussi libérales qu'elles le 
paraissent; mais c'est un moyen dont se sert son am- 
bition. 

a II n'y a pas un préfet qui ne se plaigne tout 
haut du ministre de l'intérieur, et les subordonnés 
en font autant. Les généraux souffrent de voir les sot- 
tises de tout genre qui se font au ministère de la 
guerre; il semble que l'on ait juré de renouveler le 
ministère de Gouvion Saint-Cyr, en dénaturant l'esprit 
de l'armée, en mécontentant l'officier comme le sol- 
dat. On laisse les chambrées sans bois, et l'on relire 
la moitié des indemnités de logement; les officiers su- 

VII. 11 

















162 



MES MÉMOIRES. 



périeurs en parlent, et l'on donne aux soldats le droit 
de se plaindre : partout enfin il y a mécontentement. 
M. de Villèle est tout en demi-mesure; il a plus de pa- 
tience que de volonté, plus de souplesse que de déci- 
sion. C'est l'homme d'affaires le plus habile pour 
l'affaire du jour, et celui qui sait le mieux prendre 
son parti pour se tirer du danger présent; son carac- 
tère, qui ne peut être dominé que par une force étran- 
gère à lui, le porte à toujours remettre, et à rester 
désarmé contre le péril du lendemain; plein d'une 
confiance aveugle dans ses propres forces, oubliant 
que le passé lui a été donné, et qu'il ne l'a pas con- 
quis, il est convaincu qu'il trouvera toujours en lui 
tous les moyens de résister au danger qui se présente. 
Aussi ne se fie-t-il à personne qu'à lui-même; il est. 
convaincu que la situation générale tient à la sienne; 
il se croit unique, indispensable, et souvent il sacrifie 
à sa propre conservation les intérêts généraux. Si je 
parle ainsi de M. de Villèle, c'est bien moins dans 
l'idée de lui nuire, que dans l'espoir que l'on pourrait 
un jour, comme par le passe, se décider à suppléer 
aux qualités importantes qui lui manquent. 

« La Chambre des députés a été paralysée par les 
amendements; et la conciliation offerte par la Cham- 
bre des pairs sauve un refus fait au trône; mais elle 
ne parera point au mal que cause le débordement des 
idées du jour. 

« Avec des amendements et point de pairs, le mi- 
nistère parviendra à se traîner encore; mais, si le roi 
ne prend enfin le parti d'imprimer à toute chose sa 
volonté, en gouvernant lui-même, les intérêts de la 
monarchie n'en seront que plus sûrement compromis; 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 1C5 

et, plus tard, le ministère lui-même sera perdu sans 
ressource. Quand la gangrène gagne le corps, on se 
bâte d'extirper les membres qu'elle a atteints. M. de 
Yillèle, au fond, veut la liberté de la presse, comme 
un moyen de se populariser; il ne veut jamais diriger, 
et H ne cherche qu'à être conciliateur. Ce n'est pas là 
de la force. 11 ne vit que de transactions. Il crut évi- 
demment un instant pouvoir rejeter sur le garde des 
sceaux tout l'odieux de la loi, et il allait le sacrifier à 
sa popularité. Un discours habile du ministre l'a re- 
monté dans l'opinion, et M. de Villèlc a reculé. C'est 
ainsi que, d'hésitation en hésitation, il ne décide rien, 
et laisse toujours les événements le conduire. « 11 faut 
« choisir entre la liberté de la presse et les jésuites, » 
a dit M. de Metlernich, « car l'un est inconciliable 
« avec l'autre. » M. de Villèle veut au fond, l'une 
avec toutes ses conséquences, sans songer à en prévoir 
aucune, et il repousse les autres, peut-être par indif- 
férence. Bien qu'il s'appuie sur les congrégations, et 
même qu'il les flatte, dès qu'il le croit utile à son pou- 
voir, il prétend les combattre vis-à-vis le parti opposé : 
c'est toujours l'homme à deux faces. 

« Un danger réel pour nous, » disait-il un jour à 
M. de Metlernich, o se trouve dans l'empiétement des 
« prêtres; mais nous saurons bien y parer. » Et, dans 
le même moment, il satisfaisait l'ambition de ceux 
qui le flattaient. 

«M. de Mettternich raconta ce fait en quittant M. de 
Villèle, et il ajouta : « Il est curieux, quand la fac- 
« tion révolutionnaire fait courir partout à la légiti- 
« mité des dangers aussi réels, de voir un ministre 
« ne s'armer que contre les empiétements du clergé; 






I 



% 







■ 



11 



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164 MES MÉMOIRES. 

« on verra bientôt les suites d'un pareil système. » 
« Sans examiner en rien le plus ou moins de mérite 
individuel, la nomination de M. de Clermont-Ton- 
nerre et de M. de Latil a été une concession fatale 
faite au parti que M. de Villèle a cru devoir flatter ce 
jour-là; elle a effrayé bien injustement sur les idées 
du roi, et sur l'exagération qu'on lui prête, tandis 
qu'elle ramenait autour de M. de Villèle ceux qu'il 
voulait rapprocher dans le moment, tout en flattant 
ainsi le parti qu'il eût sacrifié au besoin. C'est ainsi 
que, caressant tous les partis successivement, il ne 
peut compter sur aucun ; c'est ainsi que, songeant 
chaque jour à conserver vingt-quatre heures de plus 
le pouvoir, il sacrifie souvent à cette pensée les inté- 
rêts du roi et ceux de la monarchie, qui sont insépa- 
rables. 

« Une promotion de pairs ne serait utile en rien si 
la prochaine Chambre des députés se trouvait en op- 
position avec cette nouvelle créalion; ce serait se pré- 
parer de nouveaux tiraillements. Une création de pairs, 
pour fonder une aristocratie, est une bonne mesure ; 
mais consacrée purement à l'intérêt d'un ministre et 
même d'une loi, c'est une grande faute; on pourrait 
ajouter : c'est un crime politique. 

« Certains esprits, toujours prêts à s'alarmer, re- 
gardent le mal comme étant sans remède ; mais tout 
est possible à un roi qui veut fortement. Une volonté 
ferme et de bonnes mesures arrêteraient bien vite le 
mal et en couperaient les racines ; mais l'autorité a be- 
soin d'être ressaisie et régénérée. La conscience de 
Charles X est pour ses sujets la plus sûre caution de 
leur bonheur; par elle il sera éclairé, il voudra, il 



52 






RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 165 

ordonnera le bien de ses peuples, et il ne mettra pas 
en balance la gloire et les bénédictions qui l'attendent 
dans les siècles à venir, avec le reproche attaché à la 
mémoire de ces rois qui, par faiblesse, ont négligé les 
plus chers intérêts de leurs peuples, et la sûreté des 
Étals confiés à leurs soins. Et, tandis que l'Europe re- 
tentit de l'éloge de plusieurs souverains et de leur in- 
fatigable ardeur, nos Bourbons ne seront pas rangés 
par l'histoire parmi ceux qui laissent le temps s'écou- 
ler sans en mesurer l'importance. Au reste, c'est à 
celui qui a travaillé souvent avec le roi de parler de 
ses vertus, de son amour pour ses peuples, et de la vo- 
lonté constante avec laquelle il se livre au travail, 
n'en calculant jamais ni la fatigue ni l'ennui. Espé- 
rons que la Providence regardera en pitié cette France 
où tant de vœux sont adressés pour le monarque; et 
qu'elle daignera suppléer elle-même à ce qui nous 

manque. 

« Qu'il me soit permis d'espérer aussi que mon roi, 
après s'être éclairé, n'hésitera plus à me rendre la 
justice que j'ose réclamer de son cœur et que je de- 
mande à sa conscience. Après avoir supporté sans me 
plaindre une disgrâce qui a dû me paraître plus pé- 
nible qu'à tout autre, serait-il possible que Sa Majesté 
m'eût choisi pour faire peser sur ma tète le seul acte 
de rigueur qui soit sorti de sa volonté depuis son 
avènement au trône; et voudrait-on me punir d'avoir 
dit en face, et dans l'intimité, des vérités que tout 
a justifiées depuis, sans avoir pour cela donné en 
rien la main à aucune opposition, tandis que les 
autres parlent bien plus haut et disent en arrière ce 
qu'ils n'osent dire devant? Y aurait-il ainsi deux 






160 MES MÉMOIRES. 

poids et deux mesures, et l'hypocrisie serait-elle seule 
encouragée sous le plus verlueux des rois? Sa Ma- 
jesté demandait, il y a peu de temps, à un des officiers 
de sa maison, ce qui s'était passé à la Chambre des 
députés. Celui-ci répondit sans chercher à flatter : 
« Bah! dit le roi, c'est singulier, on m'avait assuré le 
« contraire. » Et il rentra dans ses appartements. 
« Êtes-vous fou, dit-on alors hautement à l'officier r 
« d'aller raconter au roi absolument l'opposé de ce 
« que vous savez très-bien qu'on lui avait dit? — Je 
« croyais, messieurs, qu'il fallait parler au roi suivant 
« sa conscience, et ce serait à recommencer que je fe- 
« rais de même. » Grande leçon pour un prince qui 
aimerait assez la vérité pour récompenser celui qui 
ne craindrait pas de la lui dire ! Heureux le pays qui 
n'a d'autre vœu à former que celui d'être gouverné 
par son roi ! 

11 y a aujourd'hui une tendance vers le protestan- 
isme qui effraye tous les esprits sages. Les factions 
travaillent avec un égal acharnement au changement 
de dynastie, soit en faveur du prince d'Orange, soit 
surtout en faveur de la branche d'Orléans; et les es- 
prits les plus éclairés, comme les plus simples, de- 
meurent convaincus que nous touchons à de grandes 
catastrophes... Cette opinion, si généralement répan- 
due, est déjà un précédent fâcheux ; en tout, on ne 
peut se dissimuler que le mécontentement qui règne à 
Paris a gagné les provinces, et qu'il y est plus grand 
encore que dans la capitale. Un gouvernement ne peut 
marcher entre plusieurs oppositions, je le répète, et il 
faut à tout prix les réunir toutes en une seule. La 
haine que l'on porte aux hommes du pouvoir a donné 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. 167 

aux différentes oppositions un ton d'aigreur qui est 
encore une difficulté de plus, ou plutôt une véritable 
impossibilité d'avancer. C'est une guerre à mort qui 
s'est déclarée, où l'opposition doit finir par avoir 
l'avantage, puisque, dans la situation actuelle, les 
élections prochaines lui sont assurées d'avance. Cette 
situation est loin pourtant d'être désespérée ; et des 
ministres, qui auraient le courage d'honorer l'opposi- 
tion, la forceraient bientôt à se respecter elle-même. 
11 faudrait lui dire à la tribune : « Vous voulez l'ordre 
« et la légitimité comme nous, je ne saurais en dou- 
ce ter. Quel est celui parmi veus qui oserait s'élever 
« contre de pareils intérêts? S'il en est un seul, qu'il 
« se lève, et les bancs qui l'approchent resteront dé- 
« sens. Vous craignez que le pouvoir n'empiète sur 
« les libertés publiques : le rôle le plus noble de l'op- 
« position est celui de les défendre ; le devoir des mi- 
« nistres est de rassurer les peuples sur les prétendus 
« empiétements qu'on lui prête. Tout est ainsi dans 
« l'ordre; mais cessons, après le combat de la tri- 
« bune , une hostilité si peu naturelle entre des 
a hommes qui veulent tous le bien de leur pays. » 

« Ce n'est pas tout de tenir un semblable langage, il 
faudrait inviter à dîner, chez les ministres, les mem- 
bres de l'opposition, en faire entrer au conseil d'Etat 
plusieurs des plus honorables et des plus éclairés, afin 
que l'opposition fût partout sagement représentée. Une 
conduite semblable et toute nouvelle étonnerait en 
même temps qu'elle rapprocherait du pouvoir; et elle 
lèverait bientôt des difficultés qui paraissent aujour- 
d'hui insurmontables ; mais, pour produire un effet sa- 
lutaire, il faut avoir un caractère qui inspire une con- 





168 MES MÉMOIRES. 

fiance entière. Il faut annoncer hautement un système, 
se tracer un plan et ne plus s'en écarter sous aucun 
prétexte; il faut forcer tout ce qui lient au pouvoir à y 
marcher, et obliger chacun à faire son devoir. Il ne faut 
plus sacrifier les intérêts généraux à des intérêts par- 
ticuliers, mais aborder franchement toutes les ques- 
tions; bien savoir ce que l'on veut, et ne pas défaire le 
lendemain ce qu'on a voulu la veille ; bien mûrir les lois 
avant de les apporter, en consultant d'avance plusieurs 
membres des deux Chambres. Il faut réfléchir avant 
de vouloir, mais ne plus hésiter après avoir voulu; et 
ne conserver dans les premières places, et même les 
plus secondaires, que ceux qui se montrent dignes de 
les occuper; n'écouler aucune autre considération que 
celle de l'utilité publique; ne plus laisser les bureaux 
maîtres des ministres; ne jamais hésiter, en un mot, 
entre l'intérêt d'un homme et celui de l'État. 11 est 
coupable de se servir du roi comme d'un plastron 
derrière lequel les ministres trouvent plus commode 
de cacher leurs fautes. C'est ainsi qu'on use la majesté 
royale et qu'elle perd, vis-à-vis de ses peuples, l'in- 
fluence, l'amour et le respect qui doivent toujours 
l'entourer. Ce n'est pas un système partiel qui puisse 
nous sauver; un seul acte du pouvoir jeté au hasard 
serait un danger de plus. Il faut un système tout en- 
tier qui embrasse toutes les branches de l'adminis- 
tration; fortement conçu, il doit être plus fortement 
exécuté. 

« Quand on ne donnera plus à chacun le droit de se 
plaindre; quand les esprits les plus éclairés ne seront 
plus réduits à s'effrayer à juste raison; et lorsqu'on 
n'entendra plus que les cris d'une faction dont les 



RÉSUMÉ RETROSPECTIF. 169 

gens sages de tous les partis se séparent également, 
alors il sera facile de lui imposer. Quand on ne cher- 
chera plus uniquement à corrompre pour entraîner à 
sa suite les opinions ou plutôt les votes, on trouvera 
des consciences cl des hommes dévoués qui s'offriront 
à un pouvoir aussi sage que ferme; et il se présentera 
des bras qui aujourd'hui semblent manquer de toutes 
parts, parce que le pouvoir les craint au lieu de les 
appeler. Sans doute un ministre ne doit pas, comme 
M. de Richelieu, être toujours prêt à quitter sa place, 
mais il doit toujours être disposé à la sacrifier à ses 
devoirs; et n'y tenir qu'autant qu'il peut y faire le bien 
de son pays. L'opinion se redresserait insensiblement 
en prenant de semblables moyens ; les gens de cour ne 
jouiraient plus de traitements énormes sans les dépen- 
ser dans les intérêts de la monarchie, et ils devraient 
avoir chacun une maison ouverte aux pairs comme 
aux députés sans exception. C'est ainsi que peu à peu 
l'opinion serait légitimement et sûrement influencée; 
les notabilités sociales seraient satisfaites, et le pou- 
voir n'aurait pas la maladresse de mettre contre lui 
ceux qu'il lui serait si facile d'avoir. 

« Alors le roi pourrait se montrer avec toute sécu- 
rité tant à Paris que dans les provinces; et les bénédic- 
tions qui semblent avoir fui loin de son trône, s'atta- 
cheraient partout à ses pas. 

« Un roi qui voudrait réformer sagement ses États, 
et s'opposer aux abus de tout genre devrait commen- 
cer par composer sa cour des gens les plus honorables. 
C'est surtout par son entourage qu'il peut et qu'il doit 
inspirer le respect. On juge généralement un prince 
par ceux qui l'entourent, et la considération est un des 






# 










170. MES MÉMOIRES. 

plus fermes soutiens de la royauté. Il ne doit accorder 
son estime qu'à ceux qui la méritent; et elle doit être 
une des premières conditions de son affection. 11 faut 
couvrir l'hypocrisie de mépris; mais en se montrant 
juste et reconnaissant, un prince doit soigneusement 
encourager tout ce qui est bien, repousser tout ce qui 
est vil, honorer et récompenser la franchise. Un roi 
ne manque jamais de flatteurs, mais il est rare qu'il 
rencontre un ami assez sincère, un sujet assez dévoué 
pour ne lui rien taire, et oser même lui déplaire pour 
le mieux servir. Le soin constant de tous ceux qui en- 
tourent un prince est de le flatter, de le tromper et de 
l'égarer. L'étude la plus nécessaire et la plus difficile 
pour un roi est celle de la vérité : elle doit être l'oc- 
cupation de sa vie : par elle seule il peut faire le bien 
de ses sujets et régner avec justice; il doit surtout étu- 
dier longtemps et avec soin l'homme qu'il croit digne 
de sa confiance avant de la lui accorder; et plus con- 
sulter encore les qualités de l'individu que son propre 
penchant. Le Français aime son roi, et Charles X sait 
avec une grâce infinie se faire aimer. 

« Sans doute, il y aurait bien d'autres choses à écrire 
pour expliquer ce qu'on doit entendre par un système 
général; mais presque tout ce qui pourrait être dit ici, 
l'a été dans le cours de mes correspondances particu- 
lières. 

« Il est impossible que le roi, dont l'esprit est par- 
faitement juste, ne soit pas frappé de ce qu'il sait, de 
ce qu'il voit, et de ce qu'il entend; mais il semble atten- 
dre que le ministre, qui a toute sa confiance, lui pro- 
pose le parti qu'il serait nécessaire de prendre; et ce 
qui serait tout simple pour un autre, est un danger 



RÉSUMÉ RÉTROSPECTIF. IT 1 ? 

d'autant plus grand dans les circonstances actuelles, 
que jamais M. de Villèle ne s'est décidé à prendre sur 
quoi que ce soit un parti sans que Louis XVIII ne le 
lui ait ordonné. C'est même uniquement par là que 
peut s'expliquer la différence des deux règnes. M. de 
Villèle se décide forcément quelquefois pour l'affaire 
du jour, mais il ne veut jamais prévoir celle du len- 
demain; et il concentre trop dans une lunette pure- 
ment financière les choses, les événements et les 
hommes. 

« Puissent mes mémoires n'avoir plus à raconter de 
nouveaux malheurs et de nouvelles catastrophes! puis- 
sent-ils n'avoir plus à parler désormais que de la re- 
connaissance et de l'amour des Français pour Charles X! 
C'est le vœu d'un cœur dont les sentiments sont sin- 
cères. Ces mémoires ne sont, au reste, qu'une simple 
partie d'un ouvrage beaucoup plus considérable dont 
j'ai tous les matériaux, et que je compte ne réunir que 
plus tard. » 



LETTRES 



MADAME LA COMTESSE DU CAYLA 



ANNÉE 1811 



PREMIÈRE LETTRE 

« Je crains bien que M. de la Rochefoucauld n'ait 
oublié qu'il a bien voulu s'adresser à moi pour 
une romance que désire mademoiselle de Seuil ; il 
a fallu que mon temps soit bien pris pour n'avoir 
pas trouvé celui de faire quelque chose qui pouvait 
lui être agréable. La romance partira après-demain, 
mais je n'ai pas voulu différer davantage le plaisir que 
j'éprouve à le remercier de s'être adressé à moi. Je 
pleure en fa mineur, le plus triste de tous les tons, et 
je pleurerai dans tous les mineurs existants s'il ne me 
pardonne pas d'avoir passé tant de jours sans répondre 
à une lettre aussi aimable que celle que j'ai reçue. J'es- 
père lui en faire bientôt toutes mes excuses, et pouvoir 



174 



MES MÉMOIRES. 



W 



renouveler à madame de la Rochefoucauld l'assurance 
des tendres sentiments que je ressens pour elle. 

II e LETTRE 

« Mais je n'avais pas mérité toute cette maussaderie, 
aussi j'en prends plus de plaisir que de peine. Il n'y a 
que ce départ sans dire ouf! qui m'a contrariée. J'ar- 
range donc que la seconde partie m'a fait payer la pre- 
mière : c'est mal à vous; je préfère être à cent lieues 
et la paix entre nous, plutôt que près comme hier au 
soir; rien ne peut m'éloigner de vous que vous-même; 
mais qu'avais-je donc fait? Je ne sais pourquoi j'avais 
dans l'idée qu'hier vous alliez chez madame de Boigne 
ou madame de Tourzel. Je ne savais pas si vous ne 
comptiez nous faire qu'une courte visite. J'ai la triste 
disposition de croire à ce que je redoute, que voulez- 
vous? Me voilà fort en souffrance, puisque vous ne lisez 
plus le fond de ma pensée. Dites-moi où vous avez 
placé mes torts, car je ne le sais pas bien non plus. Me 
serais-je trompée? dites-le; alors je me ferai des excuses 
à moi-même, car il faut qu'une réparation soit faite. 
« Je suis obligée de sortir ce matin, sans cela je vous 
supplierais de venir me dire le temps qu'il fait pour 
moi. » 

III" LETTRE 

« Vous voilà donc parti pour des siècles ! que la 
vie se passe tristement, puisque l'on n'a même pas 
l'esprit de jouir du temps présent, lorsqu'il apporte 
ce qu'on désire. Je regrette maintenant tout le temps 
que vous avez passé à Paris, voilà ma part perdue; 
et puis du inonde à Montmirail, vous voilà attaché 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 175 

et fixé pour une éternité. Décidément nous revenons 
]e 16 de novembre pour longtemps; car nous ne 
quittons Paris que fort tard, comme vous le savez, et je 
ne crois pas pouvoir aller beaucoup à la campagne; je 
vais me retrouver avec mes ennuyeuses affaires ; il fau- 
dra un peu s'en occuper, car enfin, bien ou mal, il est 
nécessaire de terminer quelque chose; je m'en désole 
d'avance, car tout cela n'est pas la chose la plus simple 
du monde. 

« Il y a je ne sais combien de jours que celte lettre 
est commencée; je n'ai pas été seule un instant, quoi- 
que nous ayons fort peu de monde; mais l'on me suit 
dans mon atelier; on veut de la musique; ensuite les 
leçons de ma Valenline qui se multiplient chaque jour 
davantage, plus une agréable correspondance d'affaires 
depuis la rentrée des tribunaux; ainsi pas un moment 
pour moi, comme vous voyez, ce qui me rend fort si- 
lencieuse. Il est fort lard; mais je veux me dédomma- 
ger de tant de temps passé sans vous écrire; j'en ai pris 
une douce habitude, et il me manque quelque chose 
lorsque je n'ai pas une lettre en chemin pour en espé- 
rer une autre. 

« J'ai reçu hier voire lettre Chateaubriand; il y a 
plusieurs choses que je réfute; mais en général je suis 
de votre avis, et je ne puis vous en donner une meil- 
leure preuve que le refus constant que j'ai toujours 
fait de le voir, donnant pour raison la crainte que 
je ressentais de le trouver au-dessous de tout ce que 
je le croyais; c'était une sorte de pressentiment, et 
je redoute toujours ce qui peut rabaisser dans mon 
esprit la personne, ou le talent, ou les choses dont 
je jouis. Ce que vous dites de Racine pourrait bien 










176 MES MÉMOIRES. 

plus s'appliquer à Corneille : « Le crime (dites-vous) 
«lui faisait horreur; il le peint sous des couleurs 
« atroces. 

« Quel effet vous fait donc Phèdre? Je suis bien 
éloignée de votre avis. Racine ne me paraît pas sans 
danger; mais l 'on ne peut rien dire dans le court espace 
d'une lettre, je me débattrai quelque jour, j'espère, 
avec vous sur ce chapitre; et il me paraît que nous dif- 
férons assez pour que la discussion soit longue. Le Né- 
cromancien a été lu en allemand par M. de Narbonne, 
qui me disait avant-hier que le mérite de cet ouvrage 
est d'être écrit d'une manière sublime, ce que nous 
ne pouvons juger dans une traduction; l'auteur n'a 
pas terminé parce qu'il ne savait comment le termi- 
ner. On a pu croire que le héros était un prince de 
Saxe-Weimar. 

« Voilà ce que m'a dit M. de A***, qui, au reste, a 
l'enveloppe la plus agréable; je ne puis parler que de 
ce que je connais. On ne saurait se faire plus aimable, 
plus spirituel et plus agréable aux autres, avec le sys- 
tème de se contenter, et de jouir de ce que l'on voit; 
on ne lui trouve rien à désirer; il connaît la langue de 
chacun, et la parle mieux que vous-même. Je l'ai donc 
vu plus raisonnable que maman et plus jeune que moi. 
Je ne peux lui reprocher qu'une seule chose, c'est de 
m'avoir fait des éloges excessifs de moi-même; il faut 
qu'il m'ait cru encore plus d'amour-propre que je 
n'en ai; malgré cela vous voyez que je n'ai pas un 
mauvais esprit, puisque je fais venir ce torrent plutôt 
de l'opinion qu'il a pu prendre de moi, que d'un 
manque de franchise. Je veux me faire valoir à vos 
yeux, en disant cela pour prouver ma modération; et 



^ 



v\ 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 477 

je ne nierai pas que je place là mon amour-propre, 
puisqu'il faut toujours qu'il se retrouve. 

« Je suis ravie de savoir que vous viendrez à Paris cet 
hiver. Vos voisins réclameront le privilège de la proxi- 
mité, et vous le leur donnerez, n'est-ce pas? Que faites- 
vous de vos nouveaux arrivés? Chassent-ils? Tuez-vous 
bien? Dévastez-vous les bois et les plaines? Pendant 
ce temps, le comte court après les procureurs, les 
avoués, etc. , pour perdre et pour payer. Warwick l'aide 
sûrement de toutes ses jambes; mais notre pauvre 
comte aura bien delà peine à remonter sur sa bêle si la 
justice de cette année ressemblée celle de l'année der- 
nière. Il faudra bien dire que cela n'est pas juste, n'est- 
ce pas? et mettre le comte en évidence sous les plus 
charmantes couleurs. Malgré tout le bien que j'en 
pense, je ne vous le donne pas pour frère d'armes. 

« Ne me trouvez-vous pas d'un bavardage intaris- 
sable? et encore à peine pourrez-vous lire tant c'est 
griffonné; mais je ne vous en fais point d'excuses, il 
est lard, mes lumières Unissent; mon esprit vous pa- 
raîtra aussi absent, voibà ce que je crains le plus. Ainsi 
je vais bien vite m'endormir pour ne pas vous relarder 
davantage, car j'ai dans l'idée qu'au moment où vous 
recevrez ma lettre, il y aura une partie de billard, ou 
un sanglier, ou je ne sais pas quoi sur le tapis; et que 
ma place sera petite. Je ne vous quitte jamais sans 
faire le vœu de ne pas èlre oubliée. » 

IV» LETTRE 

« Vous êtes bien aimable de me demander si bien 
de mes nouvelles, et je vous promets que je me soi- 
gnerai bien. Vos lettres me font trop de plaisir pour 
vu. 12 









178 MES MÉMOIRES. 

ne pas m'occuper de les lire longtemps. Je ne puis aller 
à Paris, vous le savez bien; mes parents ont la bonté 
de ne pas me laisser faire ma volonté, et me voilà donc 
ici pour autant de temps qu'il leur plaira. Pourtant il 
fait bien laid, et dans ce moment j'approuverais fort le 
départ. Je pense que vous devez être à Paris encore 
pour deux ou trois jours. Je voudrais que vous disposas- 
siez d'une heure ou deux pour moi, afin d'avoir votre 
coup d'œil pour des bêtes que mon frère me cherche, 
je les veux avec une robe fort claire, beaux et bons, 
toujours de bonne humeur, jambes de cerf, tout cela 
sera très-facile. Comme je n'ai aucune confiance en 
M. du G... pour ses connaissances chevaleresques, je 
m'en suis remise à mon frère. 

a Je ne savais pas de quoi vous vouliez me parler 
avec ce Nécromancien; depuis nous l'avons fait de- 
mander, et nous l'avons commencé et presque achevé 
hier. Cependant nous ne sommes pas encore à Séra- 
phina. Je vous avoue que ce livre ne se dévore pas. Il 
y a sûrement une clef que nous n'avons pas : est-ce du 
roi de Prusse ou bien du prince Louis de Prusse qu'il 
est question'' Il y a sûrement des choses que nous ne 
savons pas. Pour le but de l'ouvrage, je le cherche en- 
core. Peut-être en savez-vous bien plus long que moi 
sur tout cela. Ce que je crains d'apprendre, ce sont vos 
projets de cet hiver, je redoute la campagne. Pour 
moi, j'irai au dimanche de madame de la B***, un 
peu au spectacle; voilà à peu près tout ce que je ferai, 
comptant rester souvent le soir. 

« Il me semble que tout est bien à la guerre; d'au- 
tres, comme des goulus, craignent la faim. On pourra 
leur répondre par les deux vers de Joas. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 179 

« Je viens de relire Andromaque, et à l'heure qu'il 
est j'en suis tout enchantée. Maman me disait qu'elle 
voudrait être la femme de M. de Chateaubriand; et 
moi, de ce matin, mon choix est fait, ce serait Racine; 
il parle au cœur, l'autre élève l'âme, et ces deux poêles 
immortalisent la langue française. 

« Que faites-vous de madame de Vence? Comment 
est-elle? Son esprit se moque de ses souffrances, il lutte 
toujours avec avantage. Je voudrais qu'il vous retînt à 
Paris. J'aime encore mieux les neuf lieues; je sens que 
ce n'est pas un obstacle invincible pour moi. Lorsqu'il 
y a davantage, cela fait tout de suite une double sépa- 
ration, puisque je ne peux franchir la seconde; voilà 
bien encore une suite de mon égoïsme, n'est-ce pas? 
Bonsoir pour bonjour, si c'est le soir que celte lettre 
vous arrive. Ne me laissez plus si longtemps sans un 
petit souvenir; le mien est tout à vous. » 

V e LETTRE 

« Un événement qui aurait dû me coûter la vie, on 
tout au moins m' estropier : vous êtes d'une discrétion 
admirable, et d'un bien bon exemple; aucun détail, 
rien. Alors il fallait encore plus de silence; pour moi, 
je suis plus que mécontente, et j'ai besoin de vous re- 
voir sur vos deux pieds, pour ne pas vous en vouloir 
encore dans dix ans de me traiter comme une étran- 
gère. 

« Je sais gronder aussi lorsque je m'en mêle. 

« Maman est mieux, sans être encore bien; les mé- 
decins me rassurent, mais je la trouve bien faible en- 
core; je vous dirai que, depuis dix jours que me voilà 
ici, je n'ai pas fait une visite, je suis restée constam- 








180 MES MÉMOIRES. 

ment près d'elle; je ne sais si celte réclusion ne me 
vaut rien; mais hier je me suis avisée, comme nou- 
veauté, d'avoir une attaque de nerfs. J'espère que 
Juillelte m'en aimera mieux; je devrais être aussi dis- 
crète que vous et ne pas vous dire ce que vous pouvez 
bien avoir deviné; mais vous voyez que je préfère vous 
donner un bon exemple. Ainsi, vous saurez que tout 
me fatigue; et que même d'écrire me contrarie, ce 
qui me fait griffonner, comme vous voyez; mais je ne 
prends plus la plume que pour vous. Voici mon or- 
donnance de Bourdois, qui est venu me voir hier; je 
l'ai cru fou : « Allez au bal, cela vous distraira; dan- 
ce sez une contredanse; allez tous les soirs passer deux 
a heures au spectacle; promenez-vous le matin; enfin, 
« de la distraction. » Je lui ai répondu : « Jusqu'à ce 
«. que mort s'ensuive, n'est-ce pas? » Est-il vrai que 
M. votre père craint d'avoir le ver solitaire? C'est 
M. d'Aubrive qui m'a dit cela. J'espère que cette nou- 
velle sera comme celles qu'il débile toujours : fausse. 

« Le mariage de mademoiselle de Montesquiou avec 
le duc de Padoue est-il vrai? On dit celui du duc de 
Danlzick avec la nièce de madame de Marbœuf, made- 
moiselle de Fenouille. 

« On m'a interrompue hier au soir; et ce matin je 
suis obligée de fermer ma lettre parce qu'il est midi. 
J'avais une petite histoire à vous conter; je crois que 
je vais me la passer malgré l'heure : L'on prétend que 
l'auditeur Damire s'est trouvé dans un passage étroit 
avec le comte Regnaud d'Angely, que ce dernier a voulu 
qu'il reculât, et s'est nommé pour l'y engager. L'au- 
diteur a répondu qu'il ne le pouvait pas; le comte a 
insisté; l'auditeur est resté inébranlable; et, pour 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 181 

(oute réponse, a donné son adresse. Les chevaux du 
comte ont donc fini par reculer. Il a été s'en plaindre 
au préfet de police. Le jeune Damire a été mandé; il 
a recommencé son même dire, et toujours conclu par 
son adresse. Le mezzo-termine a été de mettre pour 
vingt-quatre heures le cocher de l'auditeur en prison; 
celui-ci lui a donné devant l'assemblée deux louis pour 
y bien passer son temps. 

« L'on prétend que l'histoire est exacte. Je ne la 
garantis point. Adieu; dérangez le calendrier pour 
arriver plus vite, nous mettrons tout sur le compte 
des comètes. » 



VI' LETTRE 



« L'enveloppe de mes aiguilles est charmante, mais 
eût-elle été de papier elle se serait conservée autant 
qu'elles; si j'eusse été près de vous, j'aurais préféré 
le papier; comme j'en suis bien loin, ce souvenir me 
fait plaisir; et je l'ouvre souvent pour prolonger ma 
pensée vers vous, car il ne rappelle rien; son mérite 
ne va pas ou ne peut pas aller jusque-là. 

a Dans ce moment, où je vous écris bien paisible- 
ment, vous courez sûrement après quelque daim; le 
temps vous favorise; et, à l'heure qu'il est, vous êtes 
peut-être le premier arrivé, exterminant une pauvre 
bête avec bien du plaisir. Il faut bien, en effet, passer 
le temps, et vous le tuez à coups de fusil, ou bien avec 
les jambes de vos chevaux. Je pense souvent combien 
votre vie. a été dérangée, et à tout ce que vous auriez 
été; il y a du mérite dans le repos; vous mettez tant 
de vie dans tout ce que vous faites; si jamais il vous 



p> 













182 MES MEMOIRES. 

arrive de ne faire que trois lieues à l'heure, je serai 
bien inquiète. 

« Vous augmentez bien mes regrets en me parlant 
de Dampierre; j'aurais été si heureuse de pouvoir y 
retrouver les instants que j'y ai passés; le maître de la 
maison a tant d'obligeance, et puis j'aurais été char- 
mée de passer quelques moments près de madame de 
la Rochefoucauld; je la trouve si attachante, si bonne; 
mais c'est aller sur vos brisées que d'en faire l'éloge, 
n'est-ce pas? Elle ne pourra réunir ce qu'elle aime le 
mieux comme l'année dernière; je m'en afflige pour 
elle. 

«Depuis quelques jours je n'ai pas de vos nouvelles, 
pourquoi? Les miennes sont rares, elles ne sont pas 
bonnes, je souffre un peu; moi seule je le sais, car 
mon visage ne le dit pas, et c'est à qui de nous deux 
sera le plus discret. 

« Parlez-moi bien de toutes vos chasses, je croirai 
presque y être; cela sera charitable, équitable et ai- 
mable. Pensez à moi en courant les bois; je voudrais 
en écarter toutes les branches; je remets mes intérêts 
au cheval gris, car ils sont en bien mauvaises mains 
lorsqu'ils sont entre les vôtres; il faut quelquefois 
croire aux obstacles, entendez-vous? et surtout ne pas 
les faire naître pour les vaincre. 

« Une leçon de lecture me force à vous quitter; Va- 
lentine aimerait bien mieux être oubliée, mais je ne 
veux pas la consulter, dans la crainte de lui donner 
raison. 

« Je relis dans ce moment le Génie du chiistianisme, 
et je suis dans l'enchantement. Il semble que M. de 
Chateaubriand replace l'homme dans son état primi- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 183 

lif; il élève l'âme et abaisse l'esprit : c'est une bonne 
lecture. Adieu bien vite, car, si je ne m'arrache pas, 
je vais recommencer une conversation. 

« Je rouvre ma lettre, on vient de m'en remettre 
une de vous; je ne l'ai que parcourue. Je regrette bien 
Dampierre, vous n'en doutez pas. Mais ma robe est 
bien noire. Je penserai à vous. 

« Je ne comprends rien à l'histoire, c'est sûrement 

ma faute. 

a Maman me charge de proposer à M. de la Roche- 
foucauld de venir ce soir prendre sa revanche; et à 
M. de Chevreuse de venir encore jouer à la belle au 
bois dormant, s'ils n'ont absolument rien de mieux à 
faire; car il n'y a ni monde ni souper, et c'est une vé- 
ritable proposition de carême. Je désire bien qu'ils ne 
la refusent pas, et me tirer de mon ambassade avec 
honneur. » 



TU- LETTRE 

« Pourquoi votre lettre m'a-t-elle fait répandre des 
larmes? Dire ce que j'éprouvais en la lisant me serait 
impossible. Comment deux jours peuvent-ils changer 
entièrement tous ceux qui suivent? Pourquoi votre 
intérêt m'enloure-t-il de bonheur! L'amitié a toujours 
été une chimère ; elle augmente la somme des biens 
et diminue celle des maux, en doublant les jouissan- 
ces et en partageant les peines. Il est vrai aussi qu'elle 
ajoute aux afflictions personnelles celles de la per- 
sonne qui est chère; mais il y a autant de douceur 
pour la personne qui cherche à consoler, que pour 
celle qui reçoit les consolations. D'ailleurs l'amitié est 
bonne à bien d'autres choses, n'est-ce pas? 







184 



.MES MÉMOIRES. 




« Je ne pourrais dire combien de fois j'ai relu votre 
lettre; elle me faisait du bien. Je me croyais près de 
vous. Moi qui redoutais toujours de m'atlacher, je 
n'éprouve aucune terreur. Combien de fois n'ai-je pas 
été contrariée, fâchée même des protestations que je 
recevais malgré moi d'attachement , dont je priais 
qu'on se dispensât, sans avoir cherché à rien appro- 
fondir ! Mais que tout est différent! Je me sens en- 
traînée avec réflexion et bonheur ; je dirais à l'univers 
entier ce que j'éprouve. Le bien marche avec vous. 
Qui pourrait donc troubler ma sécurité? Je ne vous 
sacrifierais qu'à Dieu. 

« Hier on vous a nommé en m'examinant; ce re- 
gard scrutateur m'a blessée, et j'ai eu une explication. 
Qu'ai-je à cacher? Les regards que je redoute sont les 
miens ; sans cesse je m'examine; et, si trop souvent je 
suis mécontente de moi, je sais m'en punir. 

« J'étais bien occupée de vous savoir rassuré sur la 
santé de madame votre mère; j'ai su, par madame de 
Tourelle, qu'elle était mieux. Je désire bien ap- 
prendre par vous que ce mieux vous satisfait. Souvent 
on souffre ici-bas pour lous ceux qu'on aime, ou bien 
on souffre de leurs souffrances; mais la Providence 
mêle toujours à nos peines des ressources dans notre 
caractère, et dans notre position. La pensée qu'elles 
sont bien courtes les adoucit. Nous les trouvons 
longues si nous les regardons en elles-mêmes; mais, 
en les comparant avec ce qui ne doit jamais finir, 
l'espérance d'un bonheur parfait nous dédommage 
amplement de celui qui, fût-il complet, serait bien 
court, et ne pourrait remplir notre cœur. Je me perds 
dans mes réflexions, et je crains que vous ne me trou- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 185 

viez bien ennuyeuse; ce sera aimable de me le dire, 
comme de ne pas me gronder de n'avoir pas encore 
vu Bourdois. Au fait, je n'ai pas de quoi occuper une 
visite de médecin; j'éprouve quelquefois un élance- 
ment vif, mais il ne me laisse aucun souvenir de dou- 
leur. On peut fort bien vivre comme cela ou ne pas 
vivre; ce n'est pas là qu'est le malheur. Et, comme 
l'on n'a pas dans ce monde du bonheur à n'en savoir 
que faire, il est peut-être préférable de le quitter 
jeune dans la pensée de ses amis. Voilà que je re- 
tombe dans mes vieilles habitudes; je crains bien de 
m'en trop corriger, je me trouve si changée. » 

VIII- LETTRE 

«J'ai reçu votre seconde lettre. Quelle charmante 
description! Que j'aurais de plaisir à parcourir ces 
lieux sauvages avec vous! L'ermite me paraît bien 
heureux; il a l'assurance de la paix, et se trouve près 
du port. Depuis votre départ, plusieurs personnes ont 
la respiration un peu gênée... fat... Comptons par 
siècles et fixons la fin, malgré que trois mois pa- 
raissent quelquefois bien longs. 

« Ce que j'envie de votre voyage, c'est surtout la 
visite au vieux château. J'ai un fond d'amour gothique 
qui s'incrusle de plus en plus; le temps, qui change 
tout, ne peut altérer cette préférence. Il me fait le 
même effet qu'il produit sur les vieux bâtiments, il 
consolide. 

« Maman ne pourrait rien comprendre à ce que 
vous me demandez sans cesse; je me promène sans 
elle, je cause, et il ne lui est jamais venu dans la 
pensée de s'en contrarier. Vous me donnerez vos 



• 



18G MES MÉMOIRES. 

ordres souverains une seconde fois sur ce que vous 
oulez que je fasse. 

« J'espère toujours que nous partirons le 1 er d'août, 
et que les peintres auront terminé. Il y a de grands 
projets de proverbes. Le comte Louis de Narbonne 
sera un des acteurs ; MM. d'Astore, s'ils ne sont pas en 
Espagne; le comte Palamède ; M. de Licci; mon oncle 

Fr Puis-je dire vous? mes parents en seraient 

bien heureux. Je suis chargée de vous le demander; 
récusez-vous l'ambassadeur? Voici notre arrangement; 
car, avant tout, je ne veux pas être trop personnelle, 
en ne vous mettant pas au fait de choses qui pour- 
raient vous déplaire. Madame de J... tiendra la mai- 
son, c'est-à-dire sera au milieu de la table, et, comme 
nous sommes alors deux colonies réunies, tous les 
frais se partageront également. J'ai encore reçu une 
lettre charmante, où elle me prie et exige que je pro- 
pose à toutes les personnes que je vois habituellement 
de venir cet été à Gombreux ; je vous avouerai que j'ai 
fait fort peu de propositions. Je compte peindre beau- 
coup, et j'attendrai, sans me donner de mouvement, 
tous ceux que fera la maîtresse de la maison, qui veut 
bien compter sur moi en qualité de décorateur et de 
costumier. Elle sera comblée si vous venez un peu 
courir les champs avec nous. Le comte Palamède est 
arrivé hier; il a débarqué ici, brûlé, rôti par le soleil. 
Celui de notre Nivernais n'est pas sans chaleur. 

« J'ai reçu votre petit mot ce matin; vous êtes ai- 
mable plus que je ne saurais le dire. J'aurais voulu 
être encore plus grondée. Il faut donc vous quitter en- 
core une fois et mettre vite ce barbouillage à la poste ; 
il ne vous dira jamais assez; il ne pourra jamais vous 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 187 

dire ce que j'éprouve; le bonheur d'être de quelque 
chose dans votre intérêt est senti dans tous les instants. 
Je pense à vous, et je crois presque vous voir. 

«Je viens de relire votre seconde lettre; je vous 
avoue que je suis fort jalouse de la personne à la- 
quelle vous veniez d'écrire, et que vous croyez ne pas 
avoir quittée; je crois l'avoir devinée. 

« Et l'anglais, y pensez-vous? Je compte faire des 
thèmes et bien travaillera la campagne, si mon temps 
m'appartient un peu. J'ai reçu des nouvelles de M. de 
Chevreuse; il me parle du petit vieux, si je ne le 
trouve pas assez triste; de la ruine de la belle vallée. 
Aurait-il la philosophie de votre ermite? 

« On m'appelle, renvoyez-moi; car je crains que vous 
ne trouviez ma visite bien longue. Je vais donc quitter 
Monlmirail; ce ne sera pas sans vous avoir dit que 
c'est avec raisonnement, penchant et volonté, que je 
suis votre amie. » 



■ Hf ii 



IX' LETTRE 

« Je profite encore d'une petite occasion plus vite que 
la poste pour vous remercier de la bonne nouvelle que 
vous m'avez donnée ce matin. J'en sautais de joie ; car 
je sens vivement ce qui vous touche. Une demi-heure 
après votre lettre, est arrivée notre princesse polonaise, 
qui a apporté des lettres de madame la comtesse de 
Laval, et j'ai entendu dire tout haut ce qui m'occu- 
pait tout bas; car je ne savais pas s'il fallait le dire 
tout de suite. Non ! non ! non ! Ne venez pas ici. Je ne 
sais pas comment j'ai eu le courage d'écrire cela ; 
mais enfin, si je n'ai pas celui de l'écrire deux fois, il 
ne faut pas me mettre à l'épreuve, et, si je renonce au 




188 _ MES MÉMOIRES. 

bonheur de vous voir quelques heures, sachez-m'en 
gré toujours. Mais, quelque peine que je doive en 
éprouver, tout cède à la seule idée que quelqu'un qui 
vous aime, puisse regretter un moment les instants 
que vous auriez passés ici. Rien donc, pas même 
quelques heures; de vos nouvelles, je vous en prie. 
J'aurais mille choses à vous dire. Le Bénévent a écrit 
à madame deJ... ce matin pour venir ici. Elle pense 
que c'est plus pour le voisin que pour elle; elle refu- 
sera. Grâces à rendre! Tout cela pour vous seul au 
moins, j'y compte. Croyez-vous que Je voisin remonte 
sur sa bête. Mille bonsoirs; je vous dirai, mais n'en 
sachez jamais rien, que la princesse B..., votre voi- 
sine de droite, a été exilée; et que l'on cherche à ar- 
ranger cette affaire. 

« Il faut vous quitter bien vite; à chaque fois j'en 
suis bien contrariée. 

« Surtout ne m'oubliez pas auprès de madame de la 
Rochefoucauld. » 



X" LETTRE 

a J'envie ce billet; je voudrais tant vous voir une 
heure. Vous m'avez bien affligée; je ne méritais pas 
ce surcroît de peine. Maman est souffrante; j'envoie 
un exprès chercher un médecin, et c'est près de son 
lit que je vous écris ces mots. Ah ! si je vous ai fait de 
la peine, dites-moi ce qu'il faut faire, ce qu'il faut 
dire. Si vous éprouvez ce que je sens dans ce moment, 
je vous plains bien; mais relisez cette lellre char- 
mante, vous y trouverez un sens différent. Je croyais 
me sacrifier toute seule; vous avez tant de raisons 
d'être heureux, et tant d'objets qui vous attachent dans 



LETTRES DE MADAME DU CA.YLA. 189 

ce inonde! Vous me jugez mal, bien mal, et, pour la 
seconde fois, vous me faites verser des larmes; mais 
que celles-là sont différentes ! elles payent les pre- 
mières. 

« Pour ce reflet de feu, qui me fait maintenant une 
ombre si noire, oubliez que je l'ai dit jusqu'au mo- 
ment où je vous reverrai. 11 est vrai que, au commen- 
cement du monde, je voyais M. votre père plus sou- 
vent, et que je fus curieuse d'examiner l'objet dont il 
s'était occupé, et qui devait être si bien sous tant de 
rapports! Je vois que j'ai écrit tout de travers, et nous 
nous entendons bien peu dans ce moment, ce qui 
ajoute encore à ma peine. Il y a un quart d'heure que 
j'ai votre lettre; je la déleste et ne puis m'en séparer. 
Écrivez-moi vite. .Quelle journée je vais passer! et 
maman est souffrante. 

« Avez-vous expliqué à madame de la Rochefou- 
cauld votre mécontentement? Pourquoi dire que je 
vous fais de la peine? Ah! vous vous y .entendez; et, 
comme Crébillon, ce n'est pas assez d'enfoncer le poi- 
gnard, il faut le retourner. 

« Ce que vous me dites pour mon frère est ai- 
mable; il a besoin d'intérêt. Toujours nous avons été 
séparés; il n'a pas connu la nature humaine sous son 
plus bel aspect. Il faut du temps et de la douceur poul- 
ie ramener. Ce qu'on recueille sous les tentes est dif- 
ficile à extirper. Ne le jamais .faire expliquer et parler 
de soi et des autres; des sentiments doux, et son cœur 
bon et droit reprendra l'élan que le ciel nous a donné 
dans sa magnificence. » 






190 



MES MÉMOIRES. 



XI* LETTRE 

« Je suis obligée, après la messe, d'aller chez mes- 
dames de Lorge, Chazeron, Brancas, elc. J'étranglerai 
tout le monde, afin d'être ici avant deux heures. Je 
sais que vous dînez à deux heures et demie ; ce temps 
sera bien court. J'avais bien espéré hier qu'il ne vien- 
drait personne ou que le vent aurait emporté ceux 
qui pensaient à nous. Ce petit billet, tout court qu'il 
est, ne sera pas fermé sans vous dire que je m'en suis 
bien voulu du billet, et que je ne le demanderai pas, 
puisque je ne le mérite plus 5 mais que ce sera bien 
aimable de me le donner. » 



ANNÉE 1812 



PREMIÈRE LETTRE 

« Comme vous êtes aimable, qu'il y a de bonheur à 
vous aimer, et combien le sentiment que j'éprouve est 
doux, c'est une confiance que rien ne saurait ébranler. 
Il y a tant de sensibilité dans tout ce que vous dites, 
que je reconnais la même empreinte partout. Vous 
parliez avant-hier de madame votre mère, je ne me 
rappelle pas vos expressions sans avoir bien de l'émo- 
tion; on voit que vous ne vous attachez pas légère- 
ment, et d'ans les vérités que vous dites, on reconnaît 
bien des choses qu'elle vous a données. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 191 

« Oui, mon ami, je ne saurais mieux faire que de 
me laisser aller à mon sentiment pour vous. Si tout le 
monde pouvait lire au fond de mon cœur, on m'envie- 
rait, car je n'ai pas une inquiétude; ce sentiment n'a 
rien que je ne puisse avouer. Assurément ce billet que 
j'écris prêterait à rire, et pourtant je ne suis que vraie; 
j'espère que nous nous verrons à neuf heures. C'est le 
moins. 
« C'est le plus, je veux dire. » 

II» LETTRE 

« Peut-être avons-nous la même pensée dans ce 
moment; elle sera pour moi celle de l'année, et de la 
vie, si cette dernière est la plus longue; elle n'a rien 
qui doive m'effrayer; ce n'est plus être seule que 
d'avoir un intérêt bien tendre qui vous soutient dans 
les mauvais jours; et l'amitié comme je la sens ne 
peut finir. 

« Aujourd'hui, mon ami, disons le mot, toujours 
ensemble. Pensez à moi dans le courant de la journée, 
au milieu de toutes les affections de votre cœur; et 
croyons bien au bonheur d'un sentiment sans reproche. 

« Je commence la journée comme je la finirai, en 
pensant à vous. Celui qui voit tout, n'est pas assez de ce 
monde pour vous dire : il est avant vous, et puis cela 
vous mettrait en second; mais vous après ma prière; 
celle que je vous fais est gravée au fond de mon âme. 
Toujours! » 

111= LETTRE 

« Comme les soirées sont longues et les journées 
tristes, je n'ai de distractions que celles que me don- 




;jJ 



192 MES MÉMOIRES. 

lient mes ennuyeuses affaires; je m'en occupe; mais, 
si le temps est pris, il reste un vide que rien ne peut 
remplir. Aujourd'hui je voulais vous écrire bien en 
détail, il m'a fallu courir, il est une heure du matin; 
mais je ne voulais pas dormir sans vous parler, mon 
ami, et vous dire le demi-quart de ce que j'ai dans le 
cœur. Jamais votre absence ne m'a paru si longue, et 
je suis loin d'être au bout. 

a Elie de Périgord va arriver; ne le dites pas, ce se- 
rait par moi que vous le sauriez. La garde s'est battue. 
La générale YVallher a dissipé mes inquiétudes. Le 
vice-roi a eu deux chevaux tués sous lui. On parle au- 
jourd'hui du retour de l'empereur sans y croire, et en 
même temps du départ de l'impératrice. 

« J'attends de vos nouvelles avec impatience. Pen- 
sez bien que les dix ans ne sont pas nécessaires; et 
qu'ils sont devant nous au lieu de nous précéder, ce 
qui est un bonheur de plus. Bonsoir, mon ami. Pour- 
rez-vous lire ce griffonnage? il est tard et je suis fa- 
tiguée. » 

IV" LETTRE 

« Je suis bien affligée du motif qui empêche votre 
voyage; la santé de madame votre grand'mère m'oc- 
cupe beaucoup, et je partage bien vivement tout ce 
qui vous touche, vous le savez. Monsieur votre père 
était un peu mieux, mandez-moi si ce mieux est devenu 
bien. Quelques détails sur vos projets. Le voyage n'est 
il qu'ajourné? Enfin vous avez à contenter ma grande 
curiosité. 

« Vous dites que je ne lis pas vos lettres, que fais- 
je donc? car je les sais par cœur. Toujours un petit 






■ - 



LETTRES DE MADAME DU GAYLA. 195 

coin d'injustice; mais elle ne me déplaît pas lorsqu'elle 
n'est qu'exigeante; au fait, je la préfère à la tolérance 
de bien d'autres. 

« Votre jambe vous fait donc encore mal? c'est plus 
qu'une contrariété, pour vous surtout, qui en faites si 
bon usage, et pour moi c'est un chagrin. Soignez-la 
donc, et laissez là vos loups enragés. 

« J'avais commencé hier à vous écrire, il m'est ar- 
rivé du monde, et j'ai manqué l'heure de la poste. J'ai 
su hier que madame votre grand'mère était bien, mais 
monsieur votre père est fort souffranl, ce qui nous dé- 
sole, je vous assure. Maman et moi en avons beaucoup 
parlé avec M. de Raslignac; il part demain. Je compte 
envoyer ma lettre chez vous, afin qu'on la lui donne. 

« Je sais des nouvelles de mon frère du 14 à Kowno. 
Que de souffrances! M. le comlc de Morlemart est 
bien malade. Quel courage! et combien madame de 
Beauveau lui doit : il a traîné son fils dans un traî- 
neau avec son domestique et un paysan pendant vingt- 
huit lieues; sans lui il restait sans secours à Wilna. 
M. de Castries est prisonnier, du moins on le croit. 
Madame de Vence vient de recevoir à l'instant des 
nouvelles du 11 de Wilna, de M. de Vence. Il ne con- 
naissait pas encore sa destination. 11 est auprès de 
M. de Girardin; c'est une ressource. M. de Flahaut a 
une légère blessure à la tète. On ne peut parler et pen- 
ser que de ceux qui restent à l'armée, c'est la conver- 
sation de toute la journée; cela vous paraîtra tout 
simple. On craint les Russes à Varsovie. MM. d'Aslorg 
ont écrit que MM. de Narbonne, Chabot, Castellane 
étaient revenus à l'armée n'ayant pas pu passer. Alors 
il est probable qu'ils reviendront par la Prusse. 



I 

s m . 



S*. 




VII. 



15 




f 



194 MES MÉMOIRES. 

« Je suis répétant tous les jours que je dois me 
trouver bien heureuse de vous savoir à Montmirail, si 
ce n'est tranquille d'esprit, au moins de jambes. 

« Mes enfants se portent à merveille; sûrement vous 
portez bonheur à mon fils; il n'a encore que le cœur 
de sa mère pour vous en remercier; mais j'espère un 
jour lui dire que vous étiez occupé de lui, et qu'il saura 
sentir le prix de votre intérêt. 

« Mes yeux y verront toujours pour vous écrire, j'en 
suis bien sûre; ils ne sont pas mieux, mais pas pire; 
ce n'est que de la patience qu'il me faudra, ce n'est 
pas le remède le plus facile. Adieu. De vos nouvelles 
bien longuement. Les jours seront encore bien longs 
longtemps. » 

V« LETTRE 

« Je suis aussi reconaissante que vous êtes aimable; 
c'est un grand engagement, n'est-ce pas? J'aurais bien 
désiré vous remercier moi-même; je suis insatiable, 
comme vous voyez. Toute la journée j'ai pensé avec 
regret aux courses que vous aviez faites pour moi; 
mais au fond de l'âme je jouissais bien de votre 
amitié. 

« J'ai des nouvelles de mon frère, du 4. C'est encore 
lui qui a tenu Robert de Sainte-Croix lorsqu'on lui a 
coupé la jambe. C'était le dernier frère de celui qui a 
été assassiné sur une frégate, et du jeune général tué 
en Espagne. Il avait vu M. de Menou la veille en hus- 
sard; il est fort changé et méconnaissable. Chacun est 
cantonné : Alfred de Noailles est dans la belle maison 
de M. Demidoff, avec M. de Flahaut, qui fait beaucoup 
de musique, MM. Lecoutteux et Bongard. M. de Tal- 



LETTRES DE MADAME DU CAÏLA. 19ù 

mond a la croix, ainsi que M. F. de Chabot. M. de la 
Bourdonnaye va à merveille, et sous deux mois pourra 
faire le voyage. Bonin de Castellane est chef d'esca- 
dron, M. G. de Mortemart, baron. Je vous rends un 
compte exact, comme vous voyez. 

« 11 faut que je parle de moi pour ne pas être gron- 
dée. Bourdois ne me donne pas encore permission de 
descendre, ayant encore le visage de travers, quoique 
je me porte très-bien. Je vous demande mille fois de 
soigner votre jambe, car sûrement vous allez chasser 
beaucoup. 

« J'espère que le petit Paul va mieux. Je désire 
bien queM. de Chevreuse n'ait que du bonheur; ce sera 
le sentiment de tous ceux qui le connaîtront. J'ai vu 
le comte hier, le fond n'en vaut rien; il est commère 
comme une femme de province, pédant et -exagéré. 
On dit cependant que c'est un bon garçon, toutefois 
ce n'est pas sans prétention. Je pense que sa petite 
maman ne le laissera pas devenir trop grand, et 
qu'elle songe à en faire présent à quelque riche héri- 
tière. 

« La prisonnière espère de vos nouvelles, et ne 
s'aperçoit de sa prison que lorsqu'on est absent; elle 
vous donne cette énigme en vous priant de n'y pas 
trop réfléchir pour la deviner. Adieu, mon ami, ce 
sera toujours avec bonheur que ce nom sera entre 
nous deux avec tous ses engagements. Si le ciel est sur 
la terre, c'est dans un sentiment d'amitié tendre et 
durable, fondé sur l'estime et la confiance, qu'on doit 
le trouver. 

« En grâce ne m'oubliez pas auprès de madame 
de la Bochefoucauld; il serait fade de vous dire ce que 




1 



m 



196 MES MÉMOIRES. 

je pense pour elle, mais je ne puis m'empêcher de vous 
dire que chaque jour je m'attache à elle davantage. » 

VI" LETTRE 

« J'avais le projet d'une longue discussion sur ma- 
i dame du Deffant, sur ce cœur de glace, sur ce cœur 
sec; mais toute ma journée, hier, s'est trouvée prise, je 
ne sais comment; il ne m'est pas resté une minute 
pour moi, voilà donc la cause de la fièvre. Ce matin, 
je suis en paresse, et je laisse toutes ces bonnes ou 
mauvaises personnes pour vous demander indulgence 
et confiance; la première, parce que j'en ai le plus 
grand besoin pour toutes mes imperfections, et la se- 
conde parce que vous me la devez. Une vérité reconnue 
se répète-l-elle? à moins que ce ne soit pour le plaisir 
de la redire; je sais qu'aujourd'hui c'est samedi, et 
tout le long du jour je ne me le répèlerai pas pour eu 
être persuadée. Plus de justice pour moi et plus de 
justice pour vous. Si votre amitié était une illusion, 
elle serait trop essentielle à mon bonheur, pour que je 
la voulusse détruire; mais je ne l'en crois pas une, et 
je vous crois aussi vrai qu'aimable. Vous m'avez mon- 
tré trop de grâce pour que je ne croie pas que vous 
avez pour moi plus qu'une amitié ordinaire, et je suis 
trop exigeante pour m'en contenter; nous aurons, j'es- 
père, toujours les rapprochements que donnent le plus 
vif intérêt, la plus parfaite liberté, l'amitié la plus 
pure et la plus tendre confiance. Je partagerai vos 
peines et vos jouissances, vous me parlerez de mes 
défauts, et nos intérêts serout communs. Vous voyez 
que je dispose de vous comme de moi; quand vous se- 
rez fatigué, vous me le direz franchement. 



22 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 107 

« Je ne suis pas assez dévote, dites-vous; je vous as- 
sure que je voudrais l'être davantage; mais, je vous 
parle à cœur ouvert, je ne saurais croire à mille petites 
pratiques qui me paraissent bien petites, et bien éloi- 
gnées d'appartenir à notre divine religion. Je les res- 
pecte dans les autres, c'est tout ce que je puis faire. 
Si elles mènent à de plus grands sacrifices, je croirai 
alors que c'est un chemin frayé, peut-être plus doux, 
que les hommes ont bien fait d'inventer, et d'après 
lequel ils basent leurs jugements. 

« Ce n'est pas dans l'espace de quelques lignes que 
l'on peut dire tout ce que l'on pense et ses propres 
réflexions; pour en parler même, il faut y méditer. 
Voilà trois pages, j'en suis fatiguée, et regrette de les 
avoir écrites, préférant le silence à une légère expli- 
cation. 

« Mon grand-père est toujours dans le même étal, 
disant quelques mots seulement. Aucune inquiétude 
sur sa santé, mais je vois bien en noir. Vous êtes en- 
core à votre Gall, j'espère qu'il vous dit que vous 
avez une petite place pour recevoir les sentiments 
qu'on vous a voués. » 






VII' LETTRE 

« J'aimerais bien mieux que ma lettre eût. été per- 
due, et que la vôlre-miennc fût arrivée. Que peut-elle 
être devenue? j'espère encore qu'elle m'arrivera (vaut 
mieux tard que jamais!) Celle d'avant-hier m'a fait 
un bien grand plaisir; je l'ai reçue à neuf heures et 
demie du soir, au milieu du salon, comme quelqu'un 
qu'on attend depuis bien longtemps. 

« Vous aimez mieux vous battre que de penser à vos 






198 



MES MÉMOIRES. 



amis, voilà ce que toutes vos chasses prouvent positive- 
ment. Je suis bien sûre de me rencontrer avec. le car- 
dinal sur ce chapitre; nous avons même intérêt, même 
objet, sans avoir le même but. 

a II est aimable, ce cardinal, et moi je suis fort 
maussade, puisque souvent je reçois une grimace pour 
réponse. On le croit de plomb et moi de plume, je ne 
sais pas pourquoi; enfin il a tout avantage sur moi, et 
ce qui prouve au moins pour ma justice, c'est que je 
ne le déteste pas. Je le trouve sur mon chemin, et je 
ne me détourne pas; c'est plus que je ne pouvais atten- 
dre de mon mauvais caractère. Entendez-vous bien 
cela? 

« Nous avons eu des coups de canon hier; je suis 
restée au coin du feu; Georgine voulait me mettre à 
bien, mais je ne m'en suis pas souciée, et elle a fait 
comme moi, excepté qu'elle est venue ici, avec plu- 
sieurs personnes, passer une partie de la soirée. Avant- 
hier soir, madame de Potocka a donné un grand sou- 
per, on a dansé deux contredanses et autant de valses, 
apparemment pour le départ du fils de la maison, qui 
part demain; la soirée, du reste, je veux dire ce cha- 
grin excepté, a été charmante. Le prince Bernard de 
Saxe-Weimar, qui vient de passer quelque temps en 
Italie, y était. Il m'a prise en grande amitié, ce qui 
nous a fait beaucoup rire. Il parle allemand lorsqu'il 
ne croit parler que français, et m'a raconté qu'on le 
prenait pour un Italien. 11 était fort en train de dan- 
ser, et cela sans faire aucun mouvement, lorsque je 
lui ai demandé à l'anglaise quelle figure convenait à 
. Son Altesse. 11 m'a dit : « Malame, mon opinion n'est 
pa s formée sur cette circonstance. Ayez la bienveil- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 199 

« lance de décider; » et l'air et les violons couraient 
toujours, et le prince de six pieds n'était pas encore 
ébranlé. 

et La petite vicomtesse de Narbonne, MM. de Gouf- 
fier-Noailles et E. de Sabran étaient aune petite table, 
buvant du punch et mangeant des truffes. Rien n'était 
plus drôle que ce petit aparté; vraiment madame de 
Narbonne n'a plus que quinze ans. Maman y était aussi, 
sans faire autant d'effet. Madame le Brun se dessinait, 
et M. Denon la regardait; M. de Coriolis s'en allait 
disant des bons mots, pendant lesquels on regardait 
un très-beau tableau. Madame J. de Noailles dansait 
en redingote calfeutrée, avec de grandes plumes; ma- 
dame Alfred dansait tristement, en pensant à M. Al- 
fred. M. Potocki bourdonnait aux oreilles de madame 
deSaint-Aulaire. Que faisait votre servante? Elle ba- 
vardait, dansait, allait voir jouer, trouvait madame de 
Boigne charmante, parce qu'elle disait un mot des 
absents, et elle est partie la première, même avant 
madame de Narbonne. 

« On attend toujours M. Anatole de Montesquiou.il 
y a sept jours qu'on n'a pas reçu de nouvelles de l'ar- 
mée. M. deC... a éprouvé un relard pour des chevaux, 
ainsi on ne peut savoir le jour de son arrivée. 

« 11 faut descendre. Madame de Chast vient d'arri- 
ver. Bonsoir, mon ami; ce nom est une douce chose. 

« Pensez à moi quelquefois dans votre grand châ- 
teau. 

« J'ai manqué, en vous écrivant, la visite de M. et 
madame d'Imécourt. Ils reviennent en hiver. Ils ont 
le sens commun. Bonsoir; bien vite de vos nouvelles, » 



il 



tj 



200 



MES MEMOIRES 



VIII- LETTRE 

« Je ne veux pas laisser partir le courrier d'aujour- 
d'hui sans une petite lettre pour vous; l'on est ici bien 
dans l'inquiétude et le malheur. Alfred de Noailles est 
mort. M. de Villeblanche, en sortant de Smolensk, a 
été, dit-on, coupé en deux par un boulet de canon. 
Vous saurez les pertes que nous avons faites plus tôt 
que nous, carl'on ditqueM. A. deMontesquiou passera 
par Montmirail et qu'il y a demandé des habits. J'ai 
eu des nouvelles de mon frère hier, du 4 décembre. 
Je suis bien heureuse qu'il soit dans la garde. Enfin, 
voilà l'armée à Vilna; la dernière affaire a été pour 
les Français une victoire signalée, mais que de morts! 

« A... ne sait pas encore quand il partira; j'espère 
pouvoir écrire par lui, malgré mes yeux et oreilles. » 



I 



IX e LETTRE 

« Les accidents sont les mêmes. Portai sort d'ici; 
point d'inquiétude sur le fond de sa santé; mais sa 
parole est toujours embarrassée. 

« Je viens d'être interrompue par votre billet. J'étais 
montée vous écrire ce petit mot. Votre billet et ma 
promenade me composent une bonne journée. Pour 
répéter un mot que vous dites si souvent, je dirai que 
j'ai l'égoïsme de compter sur votre amitié, et la certi- 
tude de partager toute ma vie ce sentiment qui fait le 
bonheur. » 



X" LETTRE 



« Je vous avoue que je suis toute froide pour le ser- 
mon sur l'aumône, et c'est sur votre périlleuse parole 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 201 

que je nie décide à y aller. Il a fallu que je vous fasse 
attendre ma réponse malgré moi, parce que j'avais 
proposé hier à madame de Lorge de l'y mener; mais 
elle ne veut pas y aller, pensant que ce sera encore la 
même chose. Elle ne me croit pas comme je vous crois. 

« Je serai donc aux ordres de madame de la Roche- 
foucauld à l'heure qu'il lui conviendra; je prolite de 
son obligeance; c'est peut-être indiscret; mais je pense 
qu'il serait bien difficile en allant à tout hasard d'y 
trouver place; et la certitude de la voir l'emporte sur 
mes regrets d'entendre toujours parler sur le même 
sujet. 

« Si par hasard madame de la Rochefoucauld avait 
fait d'autres arrangements, ayez la bonté de me le faire 
dire. » 

XI» LETTRE 

« Je vous reconnais bien là, mon ami, et je jouis 
d'autant plus de votre retour, que je suis tranquille 
pour mon frère. Il n'y avait pas eu lieu à toutes les 
inquiétudes que j'ai éprouvées, caria garde à cheval 
n'a pas donné. Je suis presque fâchée que l'ignorance 
de cette sanglante affaire n'ait pas continué jusqu'à 
lundi; on aura été désolé de votre départ. 

« Vous savez maintenant tous les blessés; on croit 
la blessure de M. de la B... moins fâcheuse qu'on ne 
l'avait dit d'abord. Cette victoire fait trembler. M. de 
Nar . . . a écrit avant-hier le plus joyeusement du monde, 
c'est de l'à-propos; mais pas de celui qu'il a ordinai- 
rement. Il dit que l'empereur n'a jamais remporté 
une plus belle victoire, et qu'elle nous donnera la paix 
et Moscou. Sûrement j'y serai ce soir. Je voudrais bien 



VA 






202 MES MÉMOIRES. 

savoir comment va le pied en dépil des chasses; et de- 
main matin je ne sortirai pas. » 

XII" LETTRE 

« Je ne sais pas trop ce que je deviens ce matin, 
j'ai deux ou trois visites à faire; mais je ne sais si je 
me mettrai en mouvement, d'autant que j'attends Bour- 
dois. Hier au soir j'ai été au Caragnole et j'ai bien re- 
gretté madame de la Rochefoucauld. Je ne l'ai pas vue 
depuis le jour où elle a été si aimable pour moi. Je ne 
sortirai sûrement pas ce soir, à moins que le souper 
de madame de C... n'ait lieu. Je donne une leçon à 
Valentine, ce qui fait que j'écris sans* voir, et pense à 
vous sans pouvoir le dire tout à mon aise. 

« J'ai encore été bouleversée depuis votre départ; 
les vomissements sont revenus après de cruelles an- 
goisses. Je commence à respirer, j'en avais besoin, je 
suis exténuée; ce soir je tâcherai de me coucher de 
bonne heure. Dans ce moment maman me veut près 
de son lit. Bonsoir à vous qui me donnez le courage de 
tout souffrir par votre tendre intérêt. Ce soir je ne 
puis vous voir; j'espère être plus heureuse demain. 

« Jem'arrachedu litdemamanpourvousécriredeux 
mots. Je suis inquiète mortellement. Mon ami, c'est 
mourir vingt fois que de souffrir dans ce qu'on aime. 

« Rien ne fait bien; je ne l'ai quittée que pour mon- 
ter chez mon fils. Il a des quintes affreuses; sa nour- 
rice en est inquiète. Je suis accablée, mais tout en 
silence; il faut de la sécurité pour être utile à quelque 
chose. Si je suis séparée d'elle, je suis comme finie. 
Pourtant il est neuf heures et demie, il y a un peu plus 
de calme. » 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



2or 



XIII" LETTRE 

« Ce matin je lui ai dit : « Maman, n'y aurait-il 
« personne que vous eussiez envie de voir? Ne crai- 
« gnez pas de nous affliger; souvent des paroles de 
« paix ont fait du bien. » Il n'y avait plus équi- 
voque. « Non, m'a-l-elle dit, je n'ai plus de force que 
« par vous. >) Je reviendrai plusieurs fois. Je ne sais 
pas, dans ce cas-là, qui elle demanderait. Je sens 
comme je le dois votre amitié en ce moment, et puis, 
après la visite de B..., on verra peut-être une consul- 
talion. Nous avons vu Pelletan hier au soir. 

« Je ne l'ai quittée que trois heures, bien malgré 
moi, mais pour vous obéir. » 




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XIV e LETTRE 

« Elle a commencé/à souffrir beaucoup à onze heu- 
res; à une heure, nouvelles angoisses suivies de vo- 
missement. Ce n'est plus vivre que de la voir souffrir. 
A deux heures, elle était plus calme; à quatre, nou- 
velles angoisses; il est huit heures; elle souffre. 

« J'ai essayé de tout; j'ai écrit une prière à Bour- 
dois; je l'attends. S'il n'est pas une pierre, il viendra 
bientôt... Mon Dieu! que je suis à plaindre! Priez pour 
moi, mon ami; le courage ne suffit pas. Que va faire 
ce Bourdois? Je vais lui parler à elle d'un nouveau 
médecin; mais rien que son avis. 

« Je ne la quitte plus. 

« Je me suis trompée. Il n'est que sept heures et 
demie; peut-être sera-t-elle mieux à huit heures. » 



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204 



MES MÉMOIRES. 



XV* LETTRE 



«Peut-être un peu mieux. Oui, je le crois. Moins 
d'angoisses pour moi. Je n'en ai plus qu'une seule. 
Combien je suis soutenue par voire amitié ! Je ne vous 
le dirai jamais assez. Toute la journée j'ai travaillé 
à avoir raison pour Bayle. Elle ne veut point de nou- 
veau visage; elle est contente de Bourdois. Ce qui 
l'éloigné surtout d'un nouveau médecin, c'est qu'elle 
veut expliquer elle-même ce qu'elle sent, et elle n'en 
est pas en état ; je tâcherai encore. » 

XVI» LETTRE 

« Bourdois l'a trouvée mieux que ce matin. Elle 
continue à être plus calme. 

« On me remet votre billet. Mon oncle est là, ce 
qui a retardé ma réponse. Je n'y vois qu'à peine 
de fatigue ; mais, si la nuit est bonne, je dormirai et 
irai au mieux. Sûrement je dois la trouver dans un 
état meilleur; mais je vis à la minute, n'osant plus 
croire ni rien fixer. » 

XVII* LETTRE 

« Maman m'a gardée jusqu'à une heure; je m'en 
doutais, voilà pourquoi je restais un peu avec vous. 
J'ai donc eu tort. Maman est bien, vraiment bien; ce- 
pendant elle s'est trouvée mal à sept heures ce matin, 
ce qui m'a fait bien peur. Est-ce vrai qu'elle est bien? 
Je me trouve si heureuse, que je suis contente de tout, 
même de vous, qui n'êtes pas à regarder ce matin. 

« Sur ce, bonsoir. Je dois, d'après vos ordonnances, 



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LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 205 

devenir marmotle; il ne fallait que votre billet pour 
me rendormir. 

« Je vous trouve plaisant de ne me pas dire si vous 
êtes aussi mal portant, que mal disant ce matin. 

« J'attends Bourdois, et vous ce soir sur les sept 
heures ; mais ce n'est pas mon dernier mot, peut-être 
ce matin. » 

SVIII° LETTRE 

« Montaigne dirait que votre billet est hilarié. Votre 
espèce de joie me passe dans l'àme. Pour moi, je 
n'étais pas autrement que bien triste ce matin ; j'ai été 
si rudement frappée hier matin, qu'il me faudra du 
temps pour m'en relever. La cause qui a amené la 
convulsion existe encore, et mon fils n'est pas encore 
dans un état de santé rassurant. 

« Ce matin, à sept heures, j'ai su des nouvelles de 
mes malades; j'ai essayé vainement de dormir, et je 
ne me trouve pas très-bien en ce moment. 

« Maman est bien, tout à fait bien ; je me donne ce 
baume en le répétant vingt fois. Sûrement c'est de 
bon cœur que je ferai ce pèlerinage ; la veille vous 
m'avertirez. 

a Je n'oublie pas sept heures assurément. » 

\l\" LETTUE 

a Mon cœur se brise lorsque vous me quittez. Ce 
départ obligé si brusque, passer de l'instant où je vous 
voyais, où nous causions si bien, à un éloignement 
qui paraît toujours sans fin, est une émotion bien pé- 
nible à supporter. Vous êtes déjà bien loin; et à me- 
sure que j'écris, un seul mot peut me représenter un 



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MES MÉMOIRES. 



long espace. Maman est auprès de moi bien bonne et 
bien tendre. Je suis occupée de ce qu'elle me dit, 
mais, je vous l'avoue, cela ne suffit pas. 

« Adieu, mon ami, je trouve ce monde bien bon et 
bien beau lorsque vous y êtes, autrement je n'y suis 
pas bien. » 

XX" LETTRE 

« Voici ma troisième lettre; ainsi vous êtes plus 
qu'aimable de vous plaindre. 

« Le superflu chose si nécessaire! 

« Enfin il faut prendre les gens comme ils sont. Je 
suis née paresseuse, et vous êtes rempli d'indulgence 
pour moi; vous êtes exigeant, et j'en suis reconnais- 
sante jusqu'à l'enchantement. Voilà un préambule qui 
n'a ni queue ni tête; mais que dire à une personne 
qui ne fait rien comme une autre, qui ne mange pas 
lorsqu'elle a faim, et qui mange plus qu'il ne faut. 
Apparemment qu'un fakir passé par là au lieu d'un 
Daru vous aura ordonné vos extravagances; et, comme 
un prince enchanté vous n'aviez plus la permission 
d'ouvrir ou fermer la bouche à volonté. Que ce fakir 
ne change point le cœur que je connais! il ne saurait 
rien inventer de meilleur; mais pour ce qui est de ce 
cœur, je défie qu'on puisse en approcher, si ce n'est 
pour se soumettre à sa douce influence. On n'y peut 
rien changer, parce qu'il est trop haut pour qu'on y 
atteigne. Mais admirez toutes les choses que je pour- 
rais dire et que par modestie je dois taire. 

« Eh bien, finirez-vous votre bavardage? dites-vous. 
Non, jediraistout, que je n'aurais pas encore tout dit; 
une femme cependant gardera le silence; et sur ce, je 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 207 

m'enfuis pour courir toujours vers le même objet. 
Georgina m'interrompt. 

« Maman et moi ne pensons qu'à vous, mon ami, et 
ce malin nous en avons bien causé. Venez nous voir à 
l'heure qui vous conviendra. Nous avons du monde à 
dîner, mais l'on s'en va sur les sept ou huit heures. 
Aimez-vous mieux commencer votre soirée par nous. 
Ne pensez pas à cette maudite partie, où l'on ne vous 
verrait pas. Je vais descendre, je donnerai votre bil- 
let. Il y a bien des raisons pour vous aimer outre le 
penchant. » 



I 



ANNÉE 1813 



PREMIÈRE LETTRE 

« Il me paraît que vous avez deux lettres de moins 
de ma patte; je vais relire mes trois lettres dernières 
et répondre exactement, afin de ne plus vous entendre 
murmurer. 

« Celle de trois pages récitait le dîner que je ne 
me rappelle pas bien à présent. Il était question de 
la justification complète de Caulaincourt, de sa peur du 
roi de Hollande, de choses aimables pour vous, très- 
aimables même; enfin, il était question de vous. Le 
petit livre renferme tout ce que l'on peut dire de 
sensible et d'attachant; elle ' veut en copier plusieurs 
choses. Voilà à quoi on s'expose, mais je le veux bien; 

1 Elle, c'est la reine Hortense, duchesse de Saint-Leu, depuis. 






208 MES MÉMOIRES, 

ces phrases détachées ne m'en appartiendront pas 
moins, n'est-ce pas? Sûrement c'est une personne qui 
a des sentiments très- distingués : elle attachée elle. 

« Non, sûrement, elle ne vous aura pas oublié. Pour 
les romances, je ne les ai pas non plus. L'édition n'en 
est point achevée, mais elle m'a dit qu'elle me les 
donnerait 2 . 

« C'est elle qui m'a parlé du tableau; madame de 
Gèvres, qui l'a déjà vue anciennement, non pas le ta- 
bleau, mais la reine, m'a demandé si j'y allais de 
temps à autre, comme par le passé; je lui ai dit que 
oui, et je dois l'y mener un de ces jours. C'est à elle 
qu'elle a dû son rappel; et elle a quelque chose à lui 
demander pour sa maison. 

« En général, je n'y vais que le malin, et encore 
assez rarement. J'ai eu l'attention de lui porter une 
nouvelle édition des Maximes, quoique votre aïeul 
parle contre l'amitié. J'ai le contre-poison. Le jour 
où j'y ai dîné, je suis restée jusqu'à dix heures et 
demie. Elle a dîné seule absolument; point de la- 
quais même, nous nous servions nous-mêmes. Le soir, 
il est venu M. deFlahaut et trois ou quatre personnes! 
elle l'a fait chanter et a chanté elle-même. Avant son 
arrivée, elle avait demandé s'il viendrait à M. de Ca- 
nonville, qui disait toujours qu'il ne le croyait pas." 

« Je vous raconte tout, comme vons voyez. Je n'ai 
pas encore fait une seule rencontre désagréable chez 
elle. Elle a eu des confidences, enfin des ragots. Je 
devais y aller hier au soir, mais la paresse m'a laissée 
auprès du feu; il nous est venu beaucoup de monde.» 

â Je possède ce charmant recueil. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



209 



11= LETTRE 

« On dit que le prince de Schwarlzemberg s'est 
présenté, a frappé à la porte, et que le suisse a tiré le 
cordon. Malgré les lettres de M. de Metternich, l'em- 
pereur n'a pas voulu signer la paix, et nous voilà avec 
la guerre plus que jamais. Les Français n'ont jamais 
manqué de cœur; le leur se retrouvera-t-il ce qu'i/ 
doit être? il faut l'espérer pour ne pas être effrayé de 
la crise. On arrange Chambord. L'empereur est si dif- 
férent des autres, qu'il trouvera moyen d'assurer notre 
tranquillité. Nous pouvons nous fier à lui; d'ailleurs 
il l'a dit : « Comme les rois ses prédécesseurs, il se 
« retirera derrière la Loire, et tôt ou tard nos ennemis 
•« retourneront dans leurs foyers. » 

III» LETTRE 

(( Et la tète? eh bien! la tête va mieux, il a fallu en 
souffrir beaucoup pour ne pas vous écrire; vous le 
pensez bien, et encore je suis grondée. Votre lettre 
de ce matin n'est pas bonne à jeter au feu. 

«Mais ce que j'en ai bien trop retenu, c'est que 
madame de la Rochefoucauld est souffrante; combien 
cet état est désolant. Sa patience est bien touchante. 
Vous savez ce que je vous suis; ainsi vous savez si je 
partage et sens vivement toutes vos inquiétudes. Bayle 
rassure, mais le bien n'arrive pas, et l'on ne peut 
l'attendre patiemment. 

«M.deB... est sorti enfin. Je ne puis vous dire com- 
bien je suis tourmentée du général Depouf, aide de 
camp. Je le trouve cruellement imprudent, et le mot 
est doux, encore; à quoi bon? ce serait môme, dans 
vu. 14 



■ 




9M MES MÉMOIRES. 

tous les cas, peu de chose que sa meute, et elle jappe 
pour dire qu'il est là. 

«La reine Horlensevous a écrit; elle fait la fièredans 
sa lettre, à ce qu'elle m'a dit; je lui en ai fait une que- 
relle. Au fait, la vôtre lui a fait de la peine; elle ne peut 
la comprendre; et moi je suis chargée de l'expliquer. 
Je dis très-bien, je vous assure, et vous restez sur votre 
estrade; descendez quelques degrés pour faire votre 
réponse. Convenez que je ne varie pas, car celte lettre 
m'a un peu surprise aussi. 

« Ce n'est pas, monsieur, que je ne trouve avec 
vous que le contraire me ferait de la peine; je me 
méfie trop de moi-même pour ne pas reconnaître tout 
ce que je peux craindre, mais je dirai même que ce 
n'est pas le moyen d'être plus loué, en faisant comme 
les Parthes, qui blessaient en fuyant. 

« Madame de Janson a une mine de vingt aunes. Sa 
belle-fille a été présentée hier; mais le journal vous 
l'aura dit. Je pense avec bonheur que bientôt vous 
serez ici. On ne peut causer avec la plume, et il y 
aurait tant de choses à dire : cette nécessité rend 
muette et bête. » 



IV LETTRE 

« Je suis bien sûre que vous lisez dans mon cœur; 
et que vous savez combien je sens le contre-coup de 
tout ce que vous éprouvez. Quel spectacle! Quel be- 
soin j'aurais d'être près de vous! mais je ne serais 
d'aucune ressource. Je pense tellement tout ce que 
vous pensez que, étant aussi abattue, je ne serais de 
rien. Que tous les souvenirs qui s'ajoutent vous auront 
fait de mal! J'attends de vos nouvelles, et, dès que j'en 



LETTRES DE MADAME DU CAÏLA. 



211 



-ai reçu, j'en attends encore. Je vous vois sans cesse, et 
si triste, que j'ai un serrement de cœur affreux. Depuis 
quelques jours je n'ai été de rien; on ne conçoit rien 
à cela. Je m'en embarrasse peu; je mets tout sur le 
compte de ma santé. Je souffre des eaux; mais c'est 
pour le mieux. J'ai eu bien mal aux nerfs. Vous voyez 
que je vous rends compte bien exactement de ma santé, 
comme vous l'avez voulu. Me voilà mieux; M. Lucas 
m'ordonne un peu de repos. Je crois que je m'en trou- 
verai fort bien; j'en avais besoin. 

«Maman n'est pas mal; elle a bien pleuré avec moi 
du souvenir aimable de madame de C... pour elle. Il 
y a une pbrase que je ne comprends pas : celte atmo- 
sphère d'intérêt serait éclaircie. J'attends votre pre- 
mière lettre pourvous répondre à cet article que je n'ai 
pas compris. Mais que je vous dise la peine que j'ai 
éprouvée en recevant en même temps que votre der- 
nière lettre une de M. de C... Dans la première ligne, 
il y avait le mot mort, et, en l'ouvrant, c'est le premier 
mot que j'ai fixé; mais la lettre était fort. gaie. Ce con- 
traste m'a encore plus froissée. 11 me parlait d'un daim; 
c'était une bonté de sa part. La lettre n'était pas nou- 
velle. Tout cela est tout simple; mais voilà ce que peut 
faire l'absence. On arrive quelquefois mal à propos; 
je ne l'ai cependant jamais éprouvé avec vous. Un 
souvenir m'arrive toujours de la manière et au mo- 
ment qui me plaît plus, puisque je l'attends et le dé- 
sire toujours. Je remercierai M. de C... dans deux 
jours; je ne me sens pas le courage de lui écrire quel- 
ques mots indifférents, et voilà pourquoi j'attends. 
Celle division doit toujours être bien fâcheuse; mais, 
au moment de quitter la vie, elle doit être horrible. 














212 MES MÉMOIRES. 

« Celle secousse fera bien du mal à madame de la 
Rochefoucauld; c'est désolant. Avec quelle impatience 
je voudrais savoir le premier effet des eaux ! Sa santé 
moins bonne est un véritable tourment; mais, ce qui 
doit rassurer, c'est la certitude qu'a Bayle que cet état 
n'est point inquiétant. Je l'aime deux fois, je vous as- 
sure. La première de toutes les raisons est l'attrait 
véritable qui m'attire à elle, et la connaissance de tout 
ce qu'elle vous est. Mon mérite est de savoir l'apprécier, 
et je ne le cède à personne sur cet article. Il y a deux 
jours que j'ai éprouvé une grande peine : maman a 
reçu une lettre de madame de Touretle. Elle lui man- 
dait : « Vous aurez vu madame S... ; ses parents sont 
« bien occupés de sa santé. Cette mélancolie profonde 
« où elle est plongée inquiète. » 

« Maman a lu cent fois ce passage; elle se refusait à 
croire que ce fût madame de la Rochefoucauld. Mais je 
disais ce que je pensais; c'est que c'était bien elle. Pour 
moi, mon ami, on m'aurait tuée que j'aurais moins 
souffert. En grâce, que tout ceci reste entre nous! 
Mais examinez bien ; prouvez, je vous en prie, que, au 
moindre de ses désirs, je devrais être sacrifiée. Ce 
n'est qu'à ce prix que je croirai à votre amitié, si la 
chose devenait nécessaire. Une petite attention fait mal 
quelquefois lorsqu'elle est d'une personne qu'on aime 
uniquement vis-à-vis d'une autre. On attache quel- 
quefois bien injustement trop de prix aux apparences; 
et je comprends la jalousie en amitié comme elle doit 
exister en amour. Examinez bien; elle est si parfaite 
que peut-être ce secret reste au fond de son cœur. Un 
véritable sentiment est la seule chose dont on puisse 
être véritablement jaloux dans ce monde; pensez-y 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 215 

bien, mon ami. Surtout que ce que je viens de vous 
dire reste absolument entre nous. Si j'étais assez mal- 
heureuse pour que cela fût, je ne dois pas le savoir, et 
y penser sans cesse ; si cela n'est pas, je le saurai par 
vous, et vous brûlerez ce que je viens d'écrire. Mais 
prenez bien du temps pour le savoir; si ce sentiment 
était caché sous une délicatesse extrême, ce serait la 
blesser et ne rien changer. Dans le temps sera le re- 
mède. Pesez bien tout ceci, et ne me répondez que 
lorsque vous serez convaincu. Je serai heureuse plus 
que jamais de notre amitié si je reçois la même ré- 
ponse que vous m'avez faite une fois. 

«Pauvre madame de BracM Peut-être aurait-elle été 
sauvée si vous aviez été près d'elle; pauvre femme, vous 
l'eussiez appréciée comme moi, si vous l'aviez connue; 
elle était naturellement bien, sans avoir de l'esprit 
beaucoup; elle plaisait et était aimée. Ouellefin! dites- 
m'en bien les détails. Vous devez vous la rappeler; il 
me semble que vous l'avez vue chez moi la veille de 
son départ. Il paraît que c'est près d'une cascade; 
vous auriez pu y passer; le danger est partout dès 
qu'on est loin des personnes qui intéressent. 

« J'ai regretté une longue lettre qui s'est baignée 
avec moi, et que je n'ai pu vous envoyer ni décoller; 
elle était restée une demidieure dans l'eau. Mainte- 
nant nous avons les lettres le soir, et l'on a une heure 
pour répondre. J'attends votre adresse pour Aix, et 
comme sûrement vous me la direz aujourd'hui, j'at- 
tendrai pour fermer ma lettre. 

a La reinejd'Espagne est ici; sûrement vous pourivz 

1 Madame de Brac, dame de la reine Horlensc, était tombée dar.s un 
gouffre dont il avait été impossible de la tirer. 



! 



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214 MES MÉMOIRES. 

parler de moi à Aix. Si la reine y est encore, vous y 
penserez pendant ce temps-là. C'est une fois de plus; 
je ne perds rien, comme vous voyez. La mort de ma- 
dame de Brac me revient sans cesse à l'esprit : je In 
vois toujours tombant. Ecrivez-moi toul ce que vous 
en saurez. Madame Regnaud est ici, et madame de 
Saint-Simon. C'est M. de Boisgelin qui lui fait faire 
ses visites. Je pense à tout ce que vous m'avez dit, et 
je n'ai pas le plus, léger éclat de rire à me reprocher; 
je n'y ai pas le moindre mérite. 

« Je ne vous dis point adieu, car j'écrirai avant de 
laisser partir ma letlre. 

« La poste est arrivée sans me rien apporter. Ma- 
dame de C... est peut-être plus mal; peut-être ne se- 
rez-vous pas parti. Me voilà bien inquiète, je ne fais 
pas partir ma lettre, je ne sais où vous l'adresser, 
surtout à cause de la clef. Je crains qu'elle ne se perde. 
J'ai bien pensé aux deux jours .que j'ai passés; je suis 
bien aise de la seule idée que vous connaissez le lieu 
que nous habitons. Je vous ai mandé tout cela bien en 
détail, dans cette lettre perdue; j'ai regretté cette lettre 
parce que j'aime à vous dire tout ce que je pense, et puis 
vous l'attendiez, et je n'ai pu écrire que deux lignes 
comme on était à table. Maintenant nous avons plus de 
temps, et j'en profiterais si j'avais une réponse pressée. 

« Les Dégerando sont à Paris; ils n'acceptent pas, et 
ne peuvent donner je ne sais pas bien quoi, car je n'ai 
jamais su ce que maman demandait; mais je lui ai 
conseillé de toujours accepter. Je sais si peu où nous 
irions après. Une dernière lettre que j'ai- reçue ne m'a 
pas peu tracassée. 

« Nous menons une vie de château qui pourrait 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 215 

être fort agréable : on a tous les jours des plaisirs nou- 
veaux, des musiciens voyageurs qui donnent des con- 
certs, des acteurs qui passent, même des danseuses; 
enfin, l'on peut dire qu'ici l'on s'amuse beaucoup. Il 
y a de grandes parties de cheval, dont je ne suis ja- 
mais. Je voudrais être en train de vous conter tous les 
petits tracas de la société; nous sommes comme dans 
la petite ville; une fois en passant, c'est assez amu- 
sant. On a la bonté de nous mettre de tout, et nous 
refusons quelquefois; aussi M. E. d'Harcourt dit à tout 
moment : « Cela s'envenime. » On vient me chercher 
pour aller à la promenade. J'attends la poste pour me 
retrouver un peu vivante. 

« On me remet à l'instant deux lettres d'Aix à la 
fois. J'en ai perdu une de Lyon. Mes deux lettres me 
rendent bien heureuse; je les ai lues avec un grand 
bonheur. Cette vie me paraît toute changée; j'ai reçu 
aussi celle de madame de la Rochefoucauld; elle est 
bien bonne et bien aimable de m'avoir écrit; et la lettre 
ne pouvait pas m'arriver dans un moment où elle fût 
plus pour moi. 

«La conversatioh que j'ai eue avec M. d'il... je 
vous la dirai. Pour M. de B..., il est fort occupé ici, 
et vous seriez fort content de ma position vis-à-vis de 
lui. Hier, j'allais vous écrire un peu en détail, mais 
maman est venue me chercher. Ce matin, je souffre 
un peu et suis si bête, que je ne peux pas écrire; tout 
tourne autour de moi. 

« Je regrette bien ma troisième de Lyon, ttappelez- 
vous un peu ce que vous me disiez. IN 'était-ce pas ce 
qui regardait madame de C...? J'en serais désolée. 
« Je joins à ma lettre un petit mot de maman. 



fi 
1 



■■,; 









216 



MES MEMOIRES. 



« Adieu, il esl huit heures; je descends ma lettre, 
toute sotte qu'elle est. Ne pensez qu'au plaisir que j'ai 
eu à l'écrire. » 



V« LETTRE 

« J'espère avoir bientôt de vos nouvelles; il y a un 
siècle que lundi est passé, sans le calendrier on ne 
saurait où on en est. Je suis impatiente de savoir des 
nouvelles de madame de la- Rochefoucauld; a-t-elle été 
bien fatiguée du voyage? avez-vous rattrapé l'ancien 
sommeil? enfin bien des détails pour tuer le temps et 
déguiser l'absence. 

« Hier j'ai reçu une longue lettre de mon frère du 
12. Non-seulement point de congé, mais pas même la 
permission ni la possibilité d'en demander un. Il ne 
me cache point combien la saison est mauvaise, et 
l'assurance que Yhircr sera aussi humide que la der- 
nière saison; il esta vingt lieues de Mayence, toujours 
sur les bords du Rhin : les corps suivent le fleuve. 
M. de Périgord est du côté de Cologne; il a été dans 
celte ville avec son général. Les empereurs et rois 
tiennent un grand train à Francfort. Les levées seront 
nombreuses pour défendre le territoire. J'ai recours 
à vous, de la manière la plus suppliante; si cepen- 
dant vous en êtes trop contrarié, dites non bien fort; 
si je l'entends, je serai dédommagée. Or donc, j'im- 
plore votre crédit, votre 'obligeance, pour que vous 
sollicitiez la justice du ministre de la guerre pour 
mon pauvre Casimir; il n'a que dix jours de répit, je 
viens de l'apprendre à l'instant. Le domestique de 
madame de Périgord, orphelin, comme lui, et l'aîné 
de six enfants, a obtenu un congé absolu. Casimir 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 217 

ajoute à cette position la nécessité de soigner sa sœur 
infirme et d'avoir deux frères à l'armée. Le minisire 
de la guerre a donné exemption à six jeunes gens dans 
la même position. Je vous envoie la petite note qui 
n'est que la vérité. J'attends ce pauvre homme, qui 
doit arriver d'Amiens. S'il a un certificat du maire, je 
vous l'enverrai en même temps. Sa lettre vous ferait 
pitié; il ne pense qu'au chagrin de ne pouvoir plus 
soigner sa pauvre famille et secourir sa sœur, qui n'est 
même pas en état de demander l'aumône. Une lettre 
bien pressante le sauverait peut-être. La poste n'est que 
samedi. Il restera peu de moments sur les dix jours; 
ainsi je vous demande de ne pas perdre un jour si 
vous m'accordez ma demande, tout insupportable 
que je suis, n'est-ce pas? 

« Encore deux ans, et ils seront quatre à l'armée; 
le pauvre Casimir, d'ici là, en faiL vivre trois, dont 
un va partir, et sa sœur en quatrième. 

« Enfin, vous êtes souvent mon refuge. J'ai con- 
fiance suivant voire volonté, et alors j'espère. 

« Mon frère est bien triste el juge comme nous. 

« Depuis votre départ, j'ai été, hier au soir, pour la 
première fois, chez madame de Vence; elle m'a acca- 
blée de reproches. J'ai fait bonne mine; ce ne sont pas 
les plaintes qui appellent; de fait, je n'étais pas sortie. 
Je trouve très-doux de rester en repos à recevoir ceux 
qui pensent à vous, et la paresse me gagne des mois 
entiers. Il faut une autre que moi-même pour me 
mettre en mouvement. 

« Ces pauvres femmes! elles croient facilement ce 
qu'elles désirent. Voilà ce que j'espère, ainsi vous me 
sauverez Casimir. 






















218 MES MÉMOIRES. 

« La Dégerando dit, se dédit; c'est une girouette. 
Dans un an, j'espère que l'affaire commencera à 
prendre couleur. Si, avant que ma lettre ne parte, il 
y avait quelque chose de décidé, je vous le manderais. 
Maman et elle doivent s'envisager. 

« J'attends mon frère d'après ce que m'a fait dire 
la petite générale. Il y a un congrès à Mannheim. M. de 
Caulaincourl part* on dit que les hostilités ne cesseront 
point. Le maréchal Soult n'a que huit mille hommes 
dans Bayonne, mais la paix arrangerait tout. Les bâti- 
ments insurgés espagnols ont permission d'entrer 
dans les ports. Le comte Bertrand est grand maréchal 
du palais. 

« Voilà les nouvelles : l'empereur a dit hier à 
M. Boulay de la Meurlhe : « Toutes les femmes des 
« conseillers d'État sont laides à faire peur. » Pour- 
quoi cela? El puis il a ajouté, en montrant M. Mole : 
« Tenez, voilà M. Mole qui a une femme laide comme 
« le diable. » D'abord cela n'est pas vrai, et ce n'est 
point aimable, n'est-ce pas? Je le suis bien davantage 
de vous raconter tout cela. 

« Mon pauvre Casimir vient d'arriver; il part; vous 
êtes ma ressource; ses droits sont certains. 

« Adieu. Madame Hurcé est chez maman; ce n'est 
pas encore fini. Elle propose quatre mille et une 
chambre déplus; je ne sais pas encore la fin. Enfin, 
il faut croire qu'il y en aura une. 

« Bonjour toujours, quoique je n'aie pas encore un 
seul petit mot. » 



<mm « 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



21!) 



à 



VI= LETTRE 



«Le temps est de sa couleur. Pas encore de nouvellts; 
c'est trop peu. Je ne puis concevoir pourquoi vous ne 
m'écrivez pas; ce petit mot dernier était si aimable 
qu'il devait tenir ce qu'il promettait. C'était du phos- 
phore. Je vous en veux beaucoup. Me voilà comme les 
autres, me plaignant. J'étais tentée de "vous envoyer 
votre petit billet dans cette jolie bourse; vous auriez 
vu que d'un lundi à l'autre il y avait du changement 
et que tous les jours ne se ressemblent pas; pourtant 
j'aime mieux celui-ci, il est plus avancé et plus près 
de... je ne sais pas quoi, car je ne veux pas vous dire 
de douceurs. 

« Je pensais ce matin que M. de Chabot se croyait 
pour la reine de Naples ce que vous pensez être, avec 
plus de raison, pour la reine Hortense, c'est-à-dire un 
ami véritable, et cela me fait rire en moi-même, 
dussiez- vous le trouver mauvais; et alors je vous donne 
tort pour vos critiques. 

« Celle petite bourse d'où vient-elle? On gagne beau- 
coup à vous prêter, mais il y a tel gain que je n'aime 
pas, et je considère l'intention du fondateur. 

« Mon pauvre Casimir n'a que vous pour appui. Il 
a huit jours de délai en complant aujourd'hui; passé 
cela plus d'espérance, le ministre de la guerre peut 
seul le réformer. Cela me fait mille peines de vous 
contrarier, peut-être, en vous demandant ce service; 
vous en avez déjà tant rendu, et cela est difficile! 

« Vous avez su toutes les nouvelles nominations. 
Quelques personnes espèrent beaucoup du congrès, 



m 







220 MES MÉMOIRES. 

d'autres n'y croient pas du tout; enfin il ne s'agit que 
de vivre pour apprendre. 

« La Régerando prend, reprend, nous ennuie au 
delà de la permission, on ne peut finir avec ce bon 
esprit; mais y a-t-il une chose qui finisse dans ce 
monde: les événements renaissent d'eux-mêmes comme 
les papillons. 

« J'attends toujours mon frère, sans me flatter qu'il 
puisse venir pour quelque temps. Il n'y a plus que des 
jours de bons. Une suite serait trop debonlieur; d'ici 
au 1 er janvier, il y a un temps immense. Si les joueurs 
jouent vite, îa partie sera avancée, et nos véritables 
ennemis rentrés pour jamais dans la nuit. Ils se re- 
pentiront d'oser arriver jusqu'au Rhin, etc., etc. 

« M. de Talleyrand travaille et cause chaque jour 
avec l'empereur. Il dirigera son ami Vicence, et tout 
ira "pour le mieux. M. de .Cessac se porte à mer- 
veille. 

« Passé celle lettre-ci je n'écris plus qu'à madame 
de la Rochefoucauld; j'ajoute que je ne me plains pas 
de votre silence, parce que-je ne connais rien de plus 
ennuyeux qu'une plainte ; je prends ce qu'on me 
donne, et je vous souhaite le bonsoir. 

« Depuis cette lettre j'en ai reçu trois, deux par la 
poste à sept heures, et une à dix heures, qui me fait 
grand plaisir. J'ai un peu d'espérance, elle me vient 
de vous. Je ne conçois pas pourquoi j'afété huit jours 
sans lettre. La première a été relardée. Je ne me con- 
nais rien qui ait pu vous déplaire dans la mienne. Par- 
donnez-le moi, car je ne sais pas ce que vous voulez 
dire. Quelquefois je suis bizarre, et je pense sans ré- 
fléchir avec vous. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 221 

« Je vous avais écrit avant le dîner pour demain la 

poste. Je ne sais l'occasion que de ce soir, sans cela je 

n'aurais pas terminé mes deux phrases de nouvelles-. » 

VII» LF.TTRE 

« Je vais envoyer chez M. Thierry le prier d'envoyer 
ce paquet. 

« La reine Hortense m'a chargée de mille choses ai- 
mables pour vous. Je n'en ai pas gardé une comme vous 
voyez. Elle m'avait priée à dîner il y a quelques jours; 
j'avais refusé. Elle m'a demandé hier de venir dîner 
seule avec elle aujourd'hui, absolument en tète à tête, 
puisqu'elle renvoie même ses gens. J'ai accepté. Je lui 
porte mon petit livre et puis des dessins. Je parlerai 
vu peu d'un absent, et voilà quelques bons moments. 

« Je suis occupée de mon pauvre Casimir. Il y a un 
quart d'heure qu'il m'a passé par la tête d'aller à 
Amiens. Le préfet pourrait agir auprès du v ministre de 
la guerre; ce M. Fleurange est bien fermé. Hier deux 
conscrits qui arrivaient avec trois cents autres se sont 
jetés dans la rivière ayant monté rapidement sur le 
parapet. Mon pauvre Casimir les a vu repêcher morts. 
Il ne regrette que ses frères et sœurs, qui n'ont plus 
que l'espérance de faire pitié aux passants. Plus j'y 
pense, plus j'ai envie d'aller à Amiens. Il ne me reste 
que peu de jours pour réussir; passé le 50 le sort de 
cet homme est fixé. 

« Que cela est triste et que tout est triste! 

« J'ai la tête tournée de votre garde. Tôt ou tard des 
mesures seront prises pour la garde nationale. Ne 
faites aucun étalage ni bruit. Ne parlez pas de ces offi- 
ciers que vous avez fait nommer. Je vais jusqu'à l'exi- 




IL. 











222 MES MÉMOIRES. 

gence sur ce point. Dans ce moment il y a des yeux 
partout. 

« M. de M... est venu ici demander à commander 
les gardes nationales de sa province, si elles venaient à 
marcher; et il a dit bêtement : «Je ne poserai les armes 
« que lorsque j'aurai fait reverdir les lauriers de l'em- 
« pereur. » Je doute que cet imbécile plaise à personne 
avec ce discours. 

« Bonjour mon ami, et pour dire tout, je dis tou- 
jours. 

« Me voilà dans la poche de votre baronne. Elle 
sera plus longtemps en route si elle vous porte tout ce 
que je pense; mais je n'en ai pas le scrupule, les pen- 
sées n'exigent pas un cheval de plus. Mille choses ai- 
mables pour moi à M. votre père et madame de Tou- 
rette. M. d'Aubusson est retrouvé. Vous êtes un peu 
follet avec vos chasses. 

« Vos recommandations sont un peu folles. Je ne 
vous déplais jamais lorsque vous n'y êtes pas. 

« Madame de Duras sort de chez moi. Elle veut aller 
à Amiens avec moi. Elle a écrit; et si nous n'obtenons 
pas, nous partons dimanche ou samedi, mais dans le 
plus grand secret. Vous pouvez juger de ma recon- 
naissance. N'en parlez point. 

« Adieu, vous me prenez tout mon temps, ce qui 
me fait plaisir. 

« La princesse de Ligne est partie pour Bruxelles 
ce matin. Après avoir été malade et saignée. Géorgine 
est souffrante; elle s'est trouvée mal. Tout cela est in- 
quiétant. Elle a mangé onze pommes, l'autre jour, de 
suite; et un aileron de poulet lui a fait mal le lende- 
main. Mon frère dit qu'il serait bien heureux de vous 



LETTRES DE MADAME DU GAYLA. 225 

voir et il ne dit que ce qu'il sent. Il est mieux, mais 
change. Son général n'avait pas été blessé. Mais vous 
savez quel ravage l'ait la fièvre dite maligne nerveuse. 

« Passons au cardinal. « Mais pourquoi cet homme 
«ferait-il le malade? lui écrit-il. Serait-il plus tranquille 
« ici?» Vous pouvez juger cela mieux que moi; mais sur 
de simples mots je ne puis raisonner. Il paraît que l'on 
est plus tranquille sur l'Italie. Il y a maintenant beau- 
coup de troupes. Le prince Borghèse n'est-il pas bien 
pour elle. Enfin je ne puis parler sur ce que je ne sais 
qu'à moitié. Vous ne pouvez que bien (aire ainsi. Je 
crois que vos conseils lui seront bons. Cependant c'est 
un grand parti de laisser là la princesse, dont l'empe- 
reur vient d'être fort content à l'occasion de l'envoi de 
ses diamants. 

« Que vous êtes aimable dans tout ce que vous me 
dites sur la maison! Je n'en jouis pas encore. Un jour 
maintenant est une année pour les projets. M. votre 
père a été bien facile et bien obligeant dans cette pe- 
tite affaire. Il nous a prouvé que Montmirail était à la 
porte de Paris, et que les vingt-six lieues ne font 
qu'une bien légère distance. La Dégerando est plus 
lente; on ne peut arriver jusqu'à elle sans peine. Elle 
est à Nogent, et dit toujours qu'elle reviendra le len- 
demain pour signer le bail. Maman y a envoyé ce ma- 
tin, et j'espère qu'enfin quelque chose finira. Quel 
ennui qu'un déménagement pour une paresseuse 
comme moi! » 




■ ■ 



VIII» LETTRE 

« J'espère le mardi, et puis je ne l'espère plus. Je 
le veux, je ne le veux point. Voilà bien la femme, 



^ 



















221 MES MÉMOIRES. 

n'est-ce pas? Vous êtes capable de dire oui. Voyez si 
l'on vous connaît. 

a Mais écoutez donc? la reine est pleine de bon sens, 
c'est vous qui lui faites violence. Si madame votre mère, 
si madame de la Rochefoucauld l'entendaient parler, 
elles auraient mille fois gain de cause sur vous. Si je 
vous vois, je vous dirai mes petites conversations. Et 
moi je me serais fait battre par Montmirail, car j'ai 
plaidé voire cause comme si elle me plaisait. En voilà 
assez, si vous êtes curieux de savoir le reste, venez le 
demander. Au surplus, je finis ce chapitre en vous 
disant que j'ai donné quelques regrets à la personne 
d'avoir été si peu aimable; et je suis chargée de petits 
mots pour vous pas tout à fait insignifiants. « Ah! 
a je suis fâchée que... mais non; je ne vois personne 
« le matin. Le soir on ne cause guère. Écrire me 
« parait une chose hors de toute mesure, o Voilà quel- 
ques fragments. Le reste à mardi ou dans le mois de 
janvier, ce qui serait aussi triste que froid. 

« Je ne suis pas gaie. Ce rouleau ne se déroule pas 
bien. La géographie me fatigue; pourtant il faut être 
maîtresse d'école, et l'apprendre à mes petites bonnes 
gens. 

« J'espère recevoir un mot de vous aujourd'hui, et 
que vous m'aurez mandé comment va madame de 
la Rochefoucauld. Cet air de M... est-il bon? Je dis 
cela sans penser que j'aime mieux vous voir respirer 
celui de Paris. 

« Adieu. Je saurai mon sort aujourd'hui. 11 n'y a 
qu'une chose qui ne peut changer. En disant toujours, 
j'achève ma phrase. » 






LETTRES DE MADAME DU CAVLA. 225 

IX e LETTHE 

« Je suis inquiète, je n'ai plus une autre pensée. 
On dit que les malades, les blessés sont envoyés jus- 
ques auprès de vous. Cet hôpital que vous avez, s'il allait 
être pris! je ne puis songer à cela. Pensez, pensez à moi. 

« Ces affreuses maladies me reviennent sans cesse à 
l'esprit. 

« On dit M. Laforest parti avec le prince des Astu- 
ries pour l'Espagne. On nous demande quatre cents 
millions pour la paix. On dit Bernadolte en bonne in- 
telligence avec Davoust. 

« Madame de Brancas est au salon. Bonsoir bien 
vite. Écrivez, c'est ma ressource. » 

X e LETTRE 

« Comme le bon temps passe vite, et comme celui 
qui va s'écouler sera long et triste. Bire, ah! non, 
point rire beaucoup, il faudrait être longtemps sans 
penser, et cela est bien impossible. Je n'ai pu aller 
vous dire encore adieu. Je suis restée comme atta- 
chée au marbre de la cheminée. Nos bonnes soirées 
ne reviendront pas de sitôt; mais je pense qu'on est 
heureux de vous voir à Montmirail ; que vous y êtes 
bien ! un intérieur doux est le premier bonheur de 
ce monde; et avec toutes ces pensées je me trouve- 
rai à la fin des jours qui doivent se passer et finir tous 
les soirs sans vous. On peut causer rarement à cœur 
ouvert, et plus que jamais on en a le désir. J'attends 
mon frère, ne fût-ce que quinze jours; cela me paraî- 
trait bien doux. On parle d'une affaire au fort de Cas- 
vu. 15 



I 




m 











220 



MES MEMOIRES. 



sel. L'ennemi bombarderait Mayence; mais l'on n'en 
à point fie certitude. La garde ne pouvait pas y être. 

« J'ai vu M. Bayle; il m'examine jusqu'à l'âme; 
j'aime assez cette manière-là. Il me donne des pilules, 
et puis des pilules, etc. Et vous? la voix est-elle re- 
trouvée? avez-vous dormi? Enfin, écrivez tout, un rien 
est quelque cbose. 

«Madame de Vence croyait hériter. Je n'y ai pas mis 
les pieds hier. Bonjour. 

« Nous n'avons ni vent ni nouvelles de la Dégerando. 
Entrerons- no us ou resterons-nous? Des Anglais parie- 
raient. Cette rue de Clichy esl un fantôme qui me fait 
peur comme si j'y croyais. 

« Adieu. Je suis ce que je suis, vous êtes ce que 
vous êtes. Voilà une phrase bien claire. Maintenant 
que vous êtes près de voire ange gardien, ne devenez 
pas trop parfait, mais indulgent pour toutes mes im- 
perfections. Adieu encore. Je pense à vous. Donnez- 
moi des nouvelles de votre fuite, cardinal et autres. Je 
ne me console pas de n'avoir pas vu madame de La 
Rochefoucauld un peu à mon aise et la veille de son 
départ. » 

XI e LETTRE 

« Que je vous répète donc encore le plaisir que 
m'ont fait vos deux lettres ; aussi je ne me console 
point de celle que j'ai perdue. Je la regreltede plu- 
sieurs manières, et je serais très-fâcbée qu'on ait lu 
dans quelque endroit que ce soit ce que vous me 
confiez. 

« J'attends le courrier prochain avec une vive im- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 227 

' patience. Cela fera assez de verres d'eau et de bains 
pour commencer, à savoir si les eaux seront bonnjes à 
madame de La Rochefoucauld; c'est maintenant ma 
première occupation, et je puis vous assurer que ce 
ne serait pas pour vous que j'éprouverais le même in- 
térêt. Autrefois il existait à cause de vous ; maintenant 
je puis dire que vous n'y êtes pour rien, et cela du fond 
du cœur. Et, dans ce moment, je l'écris bien plus 
•comme une chose que je pense, que comme une 
«hose à vous dire. Voilà une phrase qui n'est pas élo- 
quente; mais, pourvu que vous me compreniez, je 
n'en demande pas davantage, et c'est le plus pour 
moi. Parlons un peu santé; car, sur ce chapitre, vous 
n'êtes pas traitable. Maman est assez bien au fait; les 
eaux lui auront fait le plus grand bien. Ce malin, 
M. Lucas a trouvé un très-grand changement; le foie 
a un volume beaucoup plus considérable. Il ajoute 
que les progrès sont étonnants. Je ne sais pas combien 
de temps nous serons encore cloués ici. Votre appa- 
rence de projet me fait un plaisir; mais je n'ose me 
flatter encore d'une bonne journée. 

« Enfin vous voulez donc que je vous dise que je ne 
me trouve nullement bien des eaux. Tout tourne au- 
tour de moi; je ne puis rien faire. A tout l'on dit : 
tant mieux, ayez patience ; aussi j'attends et je souffre 
plus que je ne le dis. Les eaux m'agacent horriblement 
les nerfs; j'ai assez de confiance dans notre médecin 
pour le lui dire. 

« Maman est mieux, cela est sûr; j'en jouis beau- 
coup, mais tellement en tremblant, que je ne trouve 
pas de repos dans ce bonheur-là. 

« Depuis deux jours nous avons couru le pays. 




■ 'h. 









228 



MES MEMOIRES. 



C'était un mouvement à ne pas nous reconnaître; 
aussi en sommes-nous comme disloqués. Le dimanche 
je vous écrivais, mais je n'ai pu continuer; le lundi 
je n'étais pas mieux. Le courrier est arrivé le soir et 
est reparti sans que j'aie pu écrire. Il n'y avait pas 
de vos nouvelles; c'était tout simple. Ce soir je compte 
bien en avoir. Je viens aussi de refuser de passer la 
journée sur l'eau, et vous y étiez pour beaucoup. Nous 
avons les lettres à six heures. Je suis fatiguée; j'ai 
pensé que le mouvement me ferait du bien. Madame 
de Choiseul voulait voir Randan, qui appartient à ma- 
dame de Groslier ; nous y avons donc été mardi, après 
avoir déjeuné à neuf heures et demie, dans une es- 
pèce de char-à-bancs; plusieurs hommes, à cheval. Ce 
sont des chemins affreux; mais on descend de voiture. 
Nous nous sommes fort amusées ou, pour mieux dire, 
intéressées. Après avoir fait trois lieues dans les bois, 
on se trouve sur une hauteur où il y a une tour; on 
monte cent marches, et l'on découvre à ses pieds toute 
la Limagne, les villes de Riom et de Clermonl, les 
monts Dore, le Puy-de-Dôme. Nous avions un jour su- 
perbe; c'était la plus belle chose du monde. Nous 
n'avons pu revenir qu'à neuf heures du soir, mou- 
rantes de faim et de fatigue de nos six heures ; mais, 
comme il n'y a pas de bonne fêle sans lendemain, 
nous avons été hier à Effiat, qui est encore plus loin 
dans la Limagne. Là, le châtenu est habité par M. de 
Sampigny ; on nous a reçues parfaitement. La vue n'est 
pas belle comme celle de Randan; mais il y a une 
montagne dans un parc de trois cents arpents, d'où 
l'on voit toutes les monlagnes du Lyonnais et du 
Forez, la place du duché de Montpensier. Le maréchal 



' ■ ~ 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 229 

est encore respecté; sa chambre est conservée et meu- 
blée comme au jour de sa mort. Le collège est rasé ; 
Massillon y avait été élevé. Enfin vous n'aurez qu'à 
penser pour retrouver les souvenirs d'Effiat, et vous 
comprendrez notre curiosité. Le château est très-beau 
pour ce pays-ci; mais il est tiïslement dans un fond. 
Ce matin nous avons donné à déjeuner au maîlre de 
la maison, du château je veux dire; je viens de le 
quitter, ayant renoncé à la partie sur l'Allier, trop 
heureuse de me retrouver à vous écrire ; et trouvant 
que mon papier ne tourne pas lorsque c'est à vous que 
j'écris. 

a Demain je prends la première douche et un verre 
d'eau de plus aux Céleslins l , où je suis, pour touie 
nourriture à présent. Je suis d'une bêtise qui me dé- 
sole ; mais ce sont les eaux. J'ai un tel mal de lète que 
je n'y vois pas clair. 

« Nous vivons beaucoup entre nous, cela ne réussit 
guère; mais, après tout, nous ne reverrons jamais 
tout ce monde-là. J'ai été chargée de faire la quête 
pour l'hôpital ; j'ai pris le bras de M. de Maillé. Je crois 
vous l'avoir dit : M. d'Harcourt est parti pour Cler- 
inont, le mont Dore, elc. Il a encore eu une nouvelle 
aventure; on a essayé de s'introduire par sa fenêtre. 
Son domestique a été arrêté; il n'avait rien sur lui. 
Il revient dimanche prochain. M. de Boisgelin a tou- 
jours la même occupation; son ton est tel que vous 
pouvez le désirer. Il a eu une grande conversation 
avec moi sur vous, dont je vous dirai le résultat. 
J'ai été assez contente de sa manière; j'ai pensé bien 

1 Une dos sources Je Vichy. 




fi 






250 MES MÉMOIRES. 

des fois que vous aviez raison lorsque vous disiez: 
que l'on finissait par faire changer les autres dans- 
leurs manières. Je crois qu'il ne pense pas encore 
à son départ. M. et madame Albérie ont congé pour 
le 25; nous irons avant à Clermont, au Puy-de-Dôme, 
avec M. et madame de Lancome. Pour nous, je ne 
sais rien encore de notre départ; je crois que nous 
resterons encore longtemps. Dites-moi si je puis écrire 
pour répondre à M. de G... Mon oncle vient nous voir 
presque tous les jours deux fois ; vous savez que je lui 
suis fort attachée. Il est aimable, et puis il n'est point 
heureux. Je joue avec M. de Médaillac aux échecs- il 
me donne de bonnes leçons. Nos après-midi se passent 
dans notre petit salon; on joue, on travaille, on pense 
même, alors qu'on est tout étourdie par les vilaines 
eaux, et vous êtes de tout dans nos rassemblements sur 
la terre et sur l'onde. 

« Nous attendons M. de Ricci; il vient passer 
quinze jours avec nous. Je désirais écrire à la reine; 
mais, si on cherche à la distraire, je crains que ma; 
lettre n'arrive mal. Vous savez tout ce que je pense de 
ses manières charmantes, de sa grâce; ainsi vos re- 
marques m'ont paru toutes simples. Plus vous la ver- 
rez, plus vous en penserez de bien ; elle a tout ce qu'il 
faut pour vous apprécier. Comptez ce mérite à mes 
yeux pour quelque chose, je vous en prie. 

« A propos, que vous êtes profondément vrai pour 
ce jeu de chez madame de la Briche! J'espère que 
vous comprenez combien j'ai été émue de votre fran- 
chise vis-à-vis de moi. Maman a des moments qui 
me paraissent pénibles ; mais le fond est sa grande 
amitié pour moi. Ainsi je ne dois penser qu'au motif. 



'3 : ■■ 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 231 

« Isabey, Spontini et Garât arrivent. Rien n'est 
plus brillant que les eaux de Vichy ; il y a des concerts 
où chante madame Regnauld parfaitement bien. Ils 
vont être encore plus agréables. Madame de Rémusat 
est souffrante. Dites-moi si la reine reste encore long- 
temps à Aix, et bien en détail de vos nouvelles. Il se- 
rait possible que M. Lucas m'envoyât après ceci à 
Dieppe prendre les bains de mer. 

« Adieu, mon ami ; nous sommes bien loin, mais 
rien ne peut rompre celte occupation qui nous rap- 
proche... 

« C'est vaguement que M. d'Harcourt a causé; il a 
été ici fort piquant et fort aimable. Mon petit faible 
pour lui continue. Adieu encore. Que ma dernière 
pensée , comme la première , soit toujours pour 



vous ! 



« Hier, en rentrant, j'ai trouvé mon petit mot, et il 
y avait bien longtemps que vous ne m'aviez rien dit. 

« Vous ne direz pas ce que j'en pense. Je sors de la 
douche et suis fort bien, à ce qu'il me semble; il faut 
se recoucher, ce qui m'ennuie. Je ne me sens pas de 
cette tuile; voilà, au contraire, que je l'aime, puis- 
qu'elle vous a empêché de me gronder plus fort, ce 
que je ne méritais pourtant pas. Mais je vous connais 
injuste quelquefois. Adieu. Il serait possible que je 
vous écrivisse aujourd'hui. 

«On crie après moi; ne me grondez pas toujours. » 



XII' LETTRE 



Je souffre bien de notre éloignement ; il me sem- 
ble que, si je vous voyais, toutes mes inquiétudes ces- 






232 MES MÉMOIRES. 

seraient. Je n'ai pu encore avoir ma conférence 
avec M. Lucas. Il est malade ; cela me désole. Je vou- 
drais qu'il me vît avant demain pour vous écrire 
par le courrier à huit heures. Je pense à ce que vous 
éprouvez, et le véritable mal pour moi est dans votre 
inquiétude; car je ne crois à rien de ce que dit La- 
père. M. Dumanoir me parlait ce matin d'une jeune 
personne qu'il a tuée l'année dernière. En grâce, ne 
vous fiez pas à cet homme. Ce qui me désole, c'est que 
vous vous félicitez de l'avoir trouvé à Aix. N'avez-vous 
pas Butini, dont on dit tant de bien? Vous avez été à 
Genève. Madame de La Rochefoucauld n'aura peut-être 
pas voulu le consulter; M. Lucas en fait grand cas. 

« Nos lettres se, perdent; c'est vraiment désolant. 
Par l'avant-dernier courrier, je vous ai écrit une lettre 
de treize pages, que j'appelais par le dernier un petit 
mot. Je vous parle de mille petites choses, et vous me 
direz que je suis trop bavarde, ce que vous ne me 
dites jamais. Je vous rappellerai chaque fois mes 
lettres pour que nous nous entendions mieux. J'ai écrit 
à madame de La Rochefoucauld bien précédemment. 

« Je n'ai pas pu joindre encore M. Lucas; il m'a 
promis de me faire avertir ce malin. Les affreuses 
douleurs que la goutte lui donne dans l'estomac sont 
un peu calmées; il a souffert avec une patience ad- 
mirable, ne voulant pas porter la goutte aux pieds 
pour être en état de voir ses malades. Cet homme est 
admirable, et que la manière dont il exerce son art 
l'élève! 

« Madame de Clioiseul est partie ce matin; je la re- 
grette beaucoup. Je ne sais pas quelle bêtise j'ai voulu 
dire par ce mot jalousie; il faudrait que je relusse ma 



TTRES DE MADAME DU CAYLA. 255 

lettre. Cet oubli est la preuve de l'usage que vous de- 
vez en faire. Nous voilà seuls et j'en suis enchantée. 
Ce soir sera le dernier concert dans notre petit salon ; 
notre musique sera plus solitaire, et je la préférerai. 
Je pourrais avoir des distractions et être gaie si vous 
étiez ici. Je ne puis vous oublier qu'en présence; au- 
trement cela est impossible, et sans cesse je pense à 
vous. Je ne puis être gaie lorsque vous êtes triste. 

« M. Lucas est dans une chambre; je cause depuis 
une heure avec lui. Il écrit; j'en profite pour vous 
dire deux mots. Il m'interrompt à chaque instant, me 
fait cent questions; heureusement j'avais su plusieurs 
choses par madame de Tourelle. Je vous écrirai après 
son départ, Vous ne pouvez vous figurer la peine et le 
soin et le travail de tète qu'il se donne. 

a Après trois heures de conversation, dans laquelle 
j'ai bien recherché ce que j'avais su par trois 'ou 
quatre personnes, et puis, avec votre lettre, M. Lucas a 
écrit ce que je vous envoie; mais il trouve cet exposé 
trop insignifiant. 11 ne peut lui suffire pour juger. Ce- 
pendant il m'a parlé de lui-même, de l'incommodité 
que madame de La Rochefoucauld avait dû éprouver 
après l'usage des eaux de Forges. Vraiment cet homme 
a une manière antécédente de faire la médecine qui 
est bien étonnante; mais il faudrait qu'il vit pour 
juger. Il ne comprend pas trop le raisonnement de 
la Serre. Enfin je l'ai tenu le plus longtemps que 
j'ai pu, espérant que ses réflexions amèneraient quel- 
que résultat, et, pour me faire plaisir, il a écrit ce que 
je vous envoie. Sûrement il y aura peut-être des choses 
que je n'ai pas bien expliquées; mais chargez-moi de 
tout ce que vous voudrez. C'est bien plus pour moi 



254 ' MES MEMOIRES. 

que ma sanlé; c'est celle de la personne que vous ai- 
mez le mieux, et que j'aime aussi. Disposez donc bien 
de moi , el pensez que tout ce que vous me direz ne 
sera pas pour moi, mais pour M. Lucas, auquel je 
recommanderai le secret. 

« Je ne puis vous parler d'autre chose; tout me 
paraît rien dans ce moment. J'attends de vos nou- 
velles demain, et cette lettre ne partira que mardi, ce 
qui me désole. 

« Que je vous remercie encore de la petite chaîne. 
Je vous ai conté mon malheur ; décidément j'altendrai 
Paris pour la raccommoder. J'écrirai après mardi, le 
courrier d'ensuite, pour savoir si vous aurez reçu cette 
lettre. J'en ai perdu de madame deNoailles; c'est dé- 
solant cette inexactitude. Mandez-moi aussi si vous 
avez la lettre de mademoiselle Z...; elle est char- 
manie. J'ai pensé que vous y teniez, et je tiens aussi à 
ce paquet. Votre dernière lettre était décachetée. 

m J'ai reçu une lettre de vous hier au soir. Je suis 
presque tentée de déchirer celle-ci; mais je ne pour- 
rais cacher ce que je pense, et vous me diriez si vous 
n'aviez pas de confiance dans un médecin. Votre lettre 
me rassure; mais je reste bien triste. Votre lettre m'a 
bouleversée. J'ai une bonne action à vous proposer, 
que je vais vous dire; mais, avant tout, j'ai renoncé à 
l'idée que j'avais de désirer quelque chose de cette 
personne «extraordinaire, et cela avant d'avoir reçu 
votre lettre. 

« Je n'ai qu'une minute ; on attend ma lettre. C'est 
insupportable d'écrire avec une figure qui vous re- 
garde. 

« Enfin vous avez vu ici Mignonne; elle ressemble à 



V0 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 255 

madame de Broc, et c'est une fille remplie de bons 
principes. Le comte Regnaud a voulu l'emmener; elle 
a préféré rester dans sa modeste condition, où elle est 
fort malheureuse. Je sais cela historiquement. Si vous 
parliez de cette légère ressemblance, il serait possible 
que la reine eût envie de la voir, de l'avoir, je veux 
dire; si vous ne pouvez pas arranger cela, ou que cela 
vous contrarie, ce qui serait tout simple, j'arrangerai 
cela un autre jour. Adieu. Je vous écrirai par le pro- 
chain courrier. Adieu encore. Pensez bien que je suis 
tout à vos ordres. Georgine est incompréhensible; 
cela pour vous seul : elle n'a pas voulu quitter Paris. 
Adieu encore. » 



ÏA 



' 



XIII- LETTRE 



« Je profite d'un courrier qui me promet d'être 
exact. En grâce, que madame de La Rochefoucauld 
vienne passer le dimanche avec moi et vous; cela ne 
relarde que de trois lieues. J'ai pris toutes les infor- 
mations; voici le détour : au lieu de passer de Saint- 
Géran à la Palisse, vous viendriez à Vichy, où vous 
seriez bien autant que l'on peut y être. La maîtresse 
de la maison est prévenue, en cas que je sois assez 
heureuse pour que cela arrive. Le chemin de Saint- 
Géran à la Palisse est mauvais; ainsi celui de Saint- 
Géran à Vichy me désole moins. Ensuite il y a moins 
de distance de Vichy à la Palisse que de Saint-Géran à 
la Palisse. Je préviendrai le maître de poste de Saint- 
Géran pour le samedi; et alors le dimanche, si ma- 
dame de La Rochefoucauld avait la bonté devenir, elle 
aurait la grand'messe à dix heures, comme nous l'a- 



M 




256 



MES MEMOIRES. 



vons eue aujourd'hui. Enfin, voyez comme je pense 
à moi ; je serais comblée de celle journée. Madame 
Albéric vient d'arriver; M. de Choiseul est assez bien. 

« Je vous quille; il faul que j'écrive une lettre co- 
piée de celle-ci à Moulins, si elle ne vous trouve plus à 
Vendôme, el puis aux deux maîlres de poste pour le 
départ de mes lettres. Le courrier m'attend. 

« J'ai reçu ce malin voire lellre; j'en ai été bien 
heureuse. Je suis charmée que vous ayez dit : le petit 
lien que vous portez. Jamais elle ne peut èlre un tiers 
pour moi, et chaque jour je l'aime davantage, Adieu. » 




XIV« LETTRE 

« Je viens d'envoyer chez M. voire beau-père; il 
part demain, et vite j'en profite. 

c< C'esl un grand bonheur que d'être là comme je 
suis, près du feu, ma porle fermée et causant avec 
une personne que j'aime, que j'aimerai pour cent rai- 
sons, et toutes bonnes. Parlant de là, vous croyez que 
je vous dirai des douceurs ; j'en serais bien fâchée. 

« Votre dernière lettre a été relue, et elle m'a paru 
sous un nouvel aspect. Vous me dites des durelés que 
je ne mérite pas, il me le semble. J'ai écrit sûrement 
moins que je ne le voudrais toujours, mais cependant 
prodigieusement; je ne saurais pas être paresseuse 
pour vous. J'ai parfois de mauvais moments; je reste 
dans mon coin un peu abattue, souffrante, sans pou- 
voir dire comment alors encore je pense à vous; et, si 
je resle muetle, il ne faut pas m'en vouloir, mais m'en 
plaindre. 

« 11 y a longtemps que je ne me suis trouvée dans 



■ 



LETTRES DE MADAME DE CAYLA. 257 

cette déchéance totale, et j'en ai profité pour vous 
écrire des volumes. 

« Je suis désolée que vous ne me parliez pas de 
tout ce que vous pensez pour moi et contre moi ; ainsi 
dites bien tout ce que vous voulez, et; si vous ne pou- 
vez pas faire autrement, soyez injuste. 

« J'attends de vos nouvelles avec la plus vive impa- 
tience. Je pense à cette scène comme si j'avais été pré- 
sente; elle ne peut s'effacer que par vous. Comme le 
cœur de votre aide de camp, si tendre, si sensible, 
aura souffert! Uien ne peut se comparer à la terrible 
impression de deux personnes qui vous sont chères, un 
peu animées par une discussion trop vive ; on ne reste 
pas seulement au sujet qui l'a amenée. Le tonnerre 
tombé au milieu de la chambre vous paraîtrait un 
bienfait pour déranger un orage bien plus redoutable. 
Et puis l'on aurait raison mille fois contre ses parents, 
que ce serait encore un tort; le respect doit aveugler 
sur certains points, et rien ne peut excuser le senti- 
ment qui nous empêcherait de plier, lorsque cela ne 
peut tenir h aucune cliose relative à nos principes ou 
à notre honneur, ce qui est la même chose, comme je 
crois qu'ici il ne s'agit que de quelque injustice. 

«Alors il faut souffrir sans vengeance. Je dis tout 
cela, et vous feriez bien mieux que moi; ainsi, dans 
toutes circonstances, j'ai plus de confiance en vous 
qu'en moi. Faites-moi bien taire par votre exemple. 

« Parlons de mon frère. Je croyais vous avoir mandé 
sa tendre reconnaissance pour votre offre aimable ; je 
ne savais plus où le prendre, et il est arrivé ici sans 
s'arrêter. Il vous dira bientôt, j'espère, lui-même, 
combien un souvenir lui fait de bien ; car enfin ce 



I 




238 • MES MÉMOIRES. 

temps ne finira- t-il pas pour un jour, comme je l'es- 
pérais? Mais cependant, rien qui puisse contrarier. Et 
puis, si vous ne venez pas, dites-moi que vous l'auriez 
voulu. 

« Vous avez donc encore écrit? Le cheval et surtout 
la maison vont arriver demain. La reine Hortense 
est inquiète du retour de son mari ; j'y suis retournée 
avant-hier une heure le matin. Son frère a bien man- 
qué d'être blessé ; alors je me suis sentie tout atten- 
drie pour ces deux chagrins. Voulez-vous inventer avec 
moi quelque chose à lui donner pour le 1 er janvier en 
commun, en remercîment des romances. Hein! ce 
n'est pas trop mal à mon mauvais esprit. 

«On dit Y ultimatum de l'Autriche et des autres 
puissances arrivé. Le la Cosle m'a dit qu'on était con- 
tent au château; je n'en crois rien. Les maladies 
font horreur. Que veulent donc faire de nous ces 
puissances? J'espère cependant toujours, par instinct. 
« Le pnpe retourne à Rome. Ce pauvre abbé de Bou- 
logne est à Vincennes pour n'avoir pas signé ce qu'a 
signé l'évoque de Gand. Dans ma politique, je crois au 
passage en France sur trois points : Huningue, Co- 
logne et Mayencc, Ja Hollande. Une de ces tentatives 
doit réussir, et alors à la grâce de Dieu! 

« Je n'ai pu encore me décider à aller faire ma ré- 
vérence tous les samedis. Maman m'en parle, et mon 
éloignemenl l'emporte tous les dimanches. 

« Vous allez donc avoir le marquis; j'en suis bien 
aise. Il a assez à aimer dans ce monde sans recourir 
au dehors. 

« J'ai vu la générale Wallher ; elle fait pitié. Il n'est 
pas permis ici d'être malade. On a fait mettre dans 



- :- > 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 259 

les journaux que c'était un coup de sang. Quelques 
personnes croient M. de Narbonne mort de maladie. 

« Je pense souvent au bonheur des Hollandais, 
d'avoir leurs souverains. Ce sentiment d'attachement, 
que nous ne connaissons pas, doit être bien fort. 

« Je relis voire lettre. Mon frère regrette beaucoup 
son général. Nous attendrons un peu ce qu'on va lui 
dire. Il a son brevet d'hier; puisqu'il faut mériter 
quelque chose, je préfère cette crois d'officier a un 
grade qui expose. 

« Les femmes peuvent avoir de l'honneur sans aller 
au-devant du danger, n'est-ce pas? Je suis un véritable 
poltron pour les gens que j'aime; aussi ai-je une peur 
affreuse des sangliers. 

« Le diner sonne. Adieu, mon ami. Parlez de moi 
à madame de La Rochefoucauld, et que je sois tou- 
jours ce que vous m'êtes encore toujours. » 



VA 



XV» LETTRE 

« Je ne sais pas bien ce que c'est que votre lettre, 
mais, comme tout ce qui arrive de Votre Seigneurie, 
elle fait plaisir. Je n'ai pas le temps d'écrire. Bonjour. 

« Je veux voir votre Bayle. Un jour pour un jour. 
Je ne mérite pas la moindre égratignure pour les vio- 
lettes, entendez-vous bien cela? Et puis je les aime 
assez pour les accepter du diable, si elles en ve- 
naient. Ensuite je pèse cent mille, et je veux vous 
voir. Demain j'irai chez ma cousine; je suis dans les 
incerlitudes pour la promenade. Bonjour, toujours. 

« Votre comparaison n'est point une fable. En voilà 
plus que je n'en voulais dire. » 






241) 



MES MEMOIRES. 





XVI« LETTRE 

« Pensez-vous donc que ce fût des douceurs que 
j'avais à vous dire l'autre jour? Passe pour aujour- 
d'hui, mais avant-hier c'était tout le contraire; et 
puis vraiment je ne conçois pas que vous ayez jamais 
envie de me gronder. 

« Pour vous, dès que vous serez connu, vous serez 
aimé. Je le pensais à la lecture de madame Elisabeth. 
On le disait pour elle, je le dis pour vous, convenez 
que nous nous entendons, il y avait un chapitre sur 
l'amitié. Et ce fauteuil pour madame de Monteynard 
ne m'a pas échappé. Madame d'Harcourt n'a pas pu 
effaœr l'attention en le prenant. 

c* Bonjour, je vais sortir, je me souhaite de vous 
rencontrer. Oremus. » 



XVII= LETTRE 



f ,': Jl' 




m 




« Il est bien naturel que vous veniez à deux heures 
et demie savoir des nouvelles de maman, et que votre 
visite soit pour celle qui snit en profiter. 

« Il faut donc que vous trouviez à redire, même aux 
choses les plus simples. Enfin, vous voulez avoir cin- 
quante ans, chacun a son goût; pour moi, je ne suis 
pas riche comme cela. Le jeu amusait; j'y serais res- 
tée aussi longtemps que cela aurait convenu. Il faut 
être bien sûr du lendemain pour toujours lui sacrifier 
le moment présent. Enfin, ce qui est plus aimable 
que tout, c'est encore vous. Hier matin j'en étais tou- 
chée jusqu'au fond de l'âme; ainsi, mon ami, faites 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. U\ 

tout ce qu'il vous plaira, car vous avez de grandes 
avances. 

« Je crois pouvoir aller à Franconi, cependant je 
n'en réponds pas; il faudrait le proposer aux d'Haule- 
fort. Maman est très-bien, et mes enfants aussi; encore 
un moment de repos. Mille bonjours. A tantôt. » 



yà 



XVIII» LETTRE. 

« J'ai parlé. Ma matinée vient d^y passer tout en 
entier; elle blâme à l'excès; mais rien ne peut chan- 
ger. Elle est au fond bien affligée, je ne vous le cache 
pas; je lui dis bien qu'elle est la première. 

« Un mot de plus, et ma lettre n'arriverait pas. Il 
faudra que vous parliez avec toute franchise et de 
manière à la rassurer sur mon sentiment pour elle, 
sans avoir l'air de soupçonner la moindre jalousie. 
Ce ne serait qu'aggraver. Elle dit que ce sont des senti- 
ments à la Saint-Matthieu. Pardonnez-moi ce que je 
dis là, mais je préfère que vous sachiez tout. Enfin, 
elle n'a pas d'humeur, c'est beaucoup, et me traite 
avec amitié. 

« Que la vôtre m'est précieuse, qu'un véritable ami 
est une douce chose! je l'éprouve, et c'est là ma conso- 
lation à tout. 

« Adieu, à jeudi; ce temps sera bien long. » 



XIX» LETTRE. 



« En recherchant l'histoire de ma soirée, je n'y 
trouvai qu'une chose, c'est de ne m'êlre pas assez oc- 
cupée de M. de Vence, auquel je n'ai pas dit une, 
vu. 16 



U c i 



MES MÉMOIRES. 




deux, trois, quatre paroles. Du reste, je ne vois pas ce 
qui vous a déplu; et ce qui me paraît tout à fait de 
l'hébreu, c'est que vous dites que vous ne me le direz 
pas. Il faudra me le dire, quoique je n'aie pas autant 
d'éloignement pour ce qui vous déplaît, que pour ce 
qui vous fâche, par exemple, comme l'ennui que j'ai 
du Ba... Il est fâcheux de déplaire à tout le monde, 
car on me reproche ici la part que vous avez eue dans 
la décision. En voilà assez, cela m'ennuie. Il est pour- 
tant singulier, original, que je sois toujours grondée 
par vous. Il y a de quoi rire; et toujours ce mot «lé- 
gère, » qui ne va pas comme marée en carême. Que 
voulez-vous que je réponde à un billet qui me dit 
d'aller à un sermon qui est fini; et dont le second 
point est pour ne pas aller à un spectacle auquel je 
ne songeais pas? 

« En vérité, voilà du comique; j'aurais bien raison 
de ne pas vous répéter que je ne puis jamais changer, 
et que toujours mon ami me trouvera la même. 

« Maman a un peu plus dormi, mais je ne suis pas 
encore contente. » 

XX e LETTRE. 

« Me voilà dans la gène vis-à-vis de vous, parce que 
j'ai eu tort; voilà ce qui n'arrivera plus, parce que je 
n'aime pas cette position-là. C'est vrai. Hier matin je 
n'avais pas le sens commun ; je pourrais aussi vous 
donner votre paquet pour la veille, mais que chacun 
se fasse sa part; la mienne est la plus mauvaise, ainsi 
je garde le silence sur le reste; ce n'est pas trop mal 
pour une femme. J'espère vous voir ce matin à deux 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. -213 

heures. Je tiens mon fils, qui me remue tant, que je 
ne puis que vous prier de me pardonner sans autre 
forme de procès, la possibilité d'en écrire bien long 
me manquant tout à fait. » 

XXI" LETTRE. 




« Puisque vous envisagez si différemment de moi, 
il faut que j'aie tort; mais je vous l'avoue, je ne com- 
prends rien à la lettre que vous venez de m'écrire, 
pas plus qu'à la mine extraordinaire que vous m'avez 
faite hier au soir. Je voudrais avoir une heure pour 
vous dire tout ce que je pense, mais l'on m'allend 
chez maman. J'ai été à ce jeu sans aucun remords ni 
regret. Mais comme vous me connaissez peu ; rien ne 
m'eût fait faire un pas si je m'étais fait le moindre 
reproche. Pourquoi voulez-vous donc m'inquiéler lors- 
que je suis tranquille? le temps du repos n'est pas si 
commun. Votre lettre me donne un effroi dont je ne 
puis me défendre. 

« Comment avez-vous pu m'envoyer cette palette au- 
jourd'hui? ce n'est pas délicat. Je vous la renvoie et 
ne la recevrai que sous de plus heureux auspices. J'ai 
mes lubies aussi, moi. Je cache le plus que je peux 
mes ridicules; mais il s'en échappe, et, par exemple, 
je ne cacherai pas le chagrin que vous me faites de 
m'avoir envoyé un souvenir qui devait être agréable 
en me grondant de toutes vos forces. 

« Puisque vous allez à Saint-Cloud de bonne heure, 
je ne sais comment arranger ma matinée. J'ai des 
courses à faire, à moins que l'heure d'une heure et 
demie puisse vous convenir, ou bien je tâcherai de 



. 






<2U 



MES MÉMOIRES. 



rentrer à quatre heures. Mais ce n'est pas une bonne 
heure aujourd'hui; si vous ne me faites rien dire, je 
croirai que mon célèbre Mentor vient, avec un visage 
ridé, un salut plus froid que glace, me voir à une 
heure et demie au plus tard. » 



ANNÉE 1814 



PREMIÈRE LETTRE 



« Il ne faut pas prendre l'habitude du bonheur, 
elle est très-mauvaise ; pour moi qui ai placé le mien 
dans la présence des gens que j'aime, je suis aujour- 
d'hui comme un corps sans âme. Il n'y a plus un 
chat à Paris, et je suis, comme disent les Anglais, 
toute désappointée. Un chasseur est parti, voilà bien 
de quoi changer la vie; mais je sais que je ne suis 
qu'une sotte, vous me l'avez dit cent fois, je vous 
crois. Ainsi je me regarde comme incurable, et je reste 
et resterai comme je suis, courant toujours au même 
but. Cela dit, que resle-t-il à dire; tout est là. Les dé- 
tails sont pour aider le temps à passer. 11 me semble 
que vous devez savoir tout ce que je pense aussi bien 
que moi, et que je ne puis jamais vous rien ap- 
prendre. 

« J'ai encore avalé une couleuvre depuis voire de- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 245 

part. 11 me paraît que madame de Ko... est contre 
nous. C'est la S... qui joue ce jeu et veut en faire celui 
de tout le monde. Je ne suis pas fâchée de la persé- 
cution de cette femme, lorsque je pense que déjà vous 
avez eu à vous en plaindre. C'est l'abbé Aimé qui m'a 
fait faire celle découverte. Je serais une ingrate de ne 
pas trouver simple celle espèce de jalousie; je sais 
mieux qu'une autre tout lé" prix de l'amitié. Ainsi 
mon parti se prend chaque jour, et encore quelques 
heures, les dilsel redits neme feront rien. Je n'ai qu'à 
jouir des sentiments qui sont au fond de mon cœur. 
Le resle est bien léger et doit me le paraître. Si j'en 
éprouve parfois quelque peine, elle est, bien effacée 
par un bonheur que rien ne peut détruire, que le 
temps et les cheveux blancs ne peuvent qu'affermir. Je 
sais que vous comptez sur moi; je sais que le malheur 
vous attache. Des sentiments partagés, quelque dou- 
loureux qu'ils puissent être, changent alors de nature. 
Qu'ai-je donc à craindre? que peuvent me faire des 
paroles oiseuses? Je rougis seulement d'en avoir tant 
dit là-dessus. 

« J'espère que les intervalles de pluie vous auront 
permis de chasser, et que M. votre père vous aura re- 
mercié de votre douce violence. Le mariage royal me 
parait sûr. 11 a élé refusé une première fois et ne s'est 
pas tenu pour batlu; et, en effet, on dit que la chose 
est certaine. Il prend bien son temps; l'on vit sur les 
mêmes choses. 

f Je vous conterai ma journée du dimanche. Vous 
auriez horreur de votre injustice si vous connaissiez 
un peu à fond madame de M...; c'est une personne 
que j'écoute avec plaisir et qui me plaît beaucoup. 



VA 



246 MES MÉMOIRES. 

Elle voudrait être plus dévote, et le dit, je crois, 
franchement. Elle est exacte cependant, et plaint beau- 
coup Mélanie de ne pas l'être. Pourquoi vouloir que 
tout le monde soit heureux, et pourquoi ne jugez- 
vous que d'après ce bonheur. Madame de S... ferait 
mieux d'oublier son prochain, et daller au spectacle. 
« Enfin laissons les autres et pensons à nous. Je 
n'ai plus rien à désirer? Ainsi que la pluie tombe. 
Adieu, mon ami, ce nom est au fond de mon cœur, 
et rien ne peut vous en arracher. » 



fl« LETTRE 

« Nous sommes arrivées hier bien fatiguées. Mon 
premier soin a été de m'informer de la poste; elle ne 
part que les vendredis et lundis. J'espère que l'arri- 
vée de Madame va changer ce déficit. Même lorsqu'on 
ne reçoit pas de nouvelles de tous les courriers, on 
veut l'espérance d'en recevoir. Comme nous voilà 
éloignés! Quelle tristesse! Ah! ce n'est pas avec moi 
que les absents ont tort, cela est bien vrai. Hier j'ai eu 
en voiture de longues discussions avec maman. Elle 
a commencé par ces mots : 

« M. de la Rochefoucauld va vous assassiner de let- 
tres, et puis « la suite, etc. » Ce début n'était pas fait 
pour me trouver douce à la discussion; cependant 
vous auriez été content de ma modération, je vous 
assure. Elle a su que je vous avais écrit de la ma- 
nière la plus adroite. Rien, mon ami ne peut changer 
ce qui est. L'amitié existe. Comme nous le savons bien 
nom'- Le monde n'y croit pas, cela est vrai. C'est 
vrai encore qu'un sentiment aussi pur que tendre 



3 - 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 247 

m'atlaclie à vous, et vous et moi à la vertu. Mais nous 
allons contre l'usage, et le inonde ne pouvant jamais 
juger que les apparences, ceux qui peuvent nous blâ- 
mer ne sont pas irrécusables, cela est un fait; et ma- 
man, sans nous blâmer et nous méconnaître, part d'un 
point juste. J'ai bien réfléchi à tout cela. Madame votre 
mère a bien raison; aussi je le dis d'autant plus, que 
rien ne peut apporter aucun changement; et je juge 
la chose avec plus d'impartialité, parce que mainte- 
nant je n'y puis pas plus que le monde, la chose étant 
fixe et invariable, et moi n'y pouvant rien. Je nous 
juge comme d'autres; et de fait le monde n'a point 
tort et ne doit pas tolérer ce qui n'est pas dans 

l'ordre. 

« Il faut nous écrire plus longuement que souvent. 
Maman a maintenant la fantaisie de lire mes lettres, 
elle dit que cela l'amuse. Cela me désole et me gêne,, 
quoique je n'aie rien de caché pour elle; mais on ba- 
varde à deux, et on ne peut pas bavardera trois. 

« On a pris notre appartement pour Madame, qu'on 
attend aujourd'hui; et nous avons eu celui d'une autre 
personne, qui n'en aura alors pas du tout dans la 
même maison; mais maman et moi n'avons qu'une 
chambre, et nous couchons et nous sommes toute la 
journée dans celte chambre; cela est bien gênant. Elle 
se lève à cinq heures. Pas possible de dormir. Je laisse 

ma lettre afin qu'elle ne soit que pour vous 

« Comment vous va, seigneur? La poste n'est pas 
encore arrivée depuis mon séjour ici. Je ne puis vous 
dire comme cela m' attriste. Je suis séparée par des 
siècles et par des montagnes. On nous promet qu'elle 
arrivera ce soir; je l'attends avec bien de l'impatience. 



a. 







2i8 MES MÉMOIRES. 

L'on dit que nos lettres parliront demain. Enfin il faut 
vouloir ce qu'on ne saurait empêcher. 

« Madame est arrivée hier bien portante; elle avait 
une suite bien nombreuse. On a tiré force pétards et 
tout illuminé le soir. Ce matin elle était levée à six 
heures. Elle n'a pas encore commencé les eaux. Le 
préfet Frondeville est ici. Comme étant dans son dé- 
partement, je pense que c'est lui qui surveille. Nous 
sommes, comme vous voyez, dans la même maison que 
Madame. Nous aurons le bonheur de la rencontrer 
souvent. Nous sommes dans la chambre des Lancôme; 
voilà la position des choses. Le pays n'est pas parfait. 
A Moulins, j'ai trouvé le colonel des chasseurs, qui ne 
vaut pas grand'chose. Du reste, c'est énorme ce que 
nous avons vu de troupes. Le maréchal des logis en- 
voyé ici pour tout préparer a le plus mauvais Ion du 
monde, et se grise tous les jours. Nous avons trouvé 
madame Dandlaw, mademoiselle de Boisse et une 
autre dame qui nous a empêchées jusqu'ici de dîner 
pour ne pas la voir. 

« Tout cela pour vous seul, excepté toujours la vi- 
comtesse; elle peut tout savoir. Je la crois aussi dis- 
crète que bonne; et je l'aime d'autant mieux et plus 
solidement que cela ne m'est pas arrivé en un jour. 

« Je vous remercie cent fois pour mon frère. Empa- 
rez-vous bien de son affaire pour qu'elle réussisse; 
faites-le marcher et ne l'écoutez sur rien. Vous êtes 
aimable de parler à mon fils. N'oubliez pas que ma- 
dame Laval a une occasion pour moi bientôt. 

« Je suis bien enchantée que vous soyez venue ici 
l'année dernière, et que vous connaissiez tous les lieux 
où nous sommes. Vous ne pouvez assez penser au plai- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 249 

sir que j'en éprouve. Je trouve cela bien différent. Ve- 
nez, venez dire bonjour à nos religieuses. Adieu, le 
courrier part; mais point adieu pour longtemps, ami 
toujours. » 

111= LETTRE. 

« C'est aujourd'hui lundi, point de lettres de vous; 
en seize jours j'en aurai eu deux. Il faut que les cour- 
riers aillent lentement, et que la distance qui nous 
sépare leur paraisse aussi grande qu'à moi. Vous 
m'aviez promis de m'écrire le lendemain, c'est-à-dire 
le jour du courrier, et c'est aujourd'hui lundi. Il y 
a huit jours que vous avez quitté Paris, en ne comp- 
tant pas le jour même, et je n'ai rien. J'en accuse 
l'absence; que cela est triste. J'ai été bien souffrante ; 
je ne sais si cet état pénible que j'éprouve quelque- 
fois ajoute encore à ma tristesse, mais je suis bien 
noire. Aujourd'hui je suis mieux, et j'ajoute à ce 
mieux en vous écrivant. Celte grande mer et cette Irisle 
douleur me rembrunissent toutes mes pensées. Sépa- 
rée ici de tout le monde, seule avec la Théorie de la 
terre, de M. de Buffon, le soir, lorsque ma fillette est 
couchée, je me perds en pensées dans ce vaste univers, 
si petit en comparaison de l'ordonnance du ciel. Cet 
ordre admirable au milieu des bouleversements dé- 
montre l'existence de Dieu d'une manière qui en- 
chante. Toutes ces étoiles attachées par lui, ce soleil 
qui brûle, qu'il a allumé, qu'il éteindra à la fin des 
siècles; et tous les siècles, qui ne sont pas même un 
commencement de l'éternité. Lisez cet ouvrage, cela 
me fera plaisir d'avoir la même lecture. Je ne puis pas 




/A 






250 



MES MEMOIRES. 





vous amuser de nouvelles; je vois plus les poissons que 
les hommes. Mademoiselle de Luxembourg est venue 
avant-hier enlever Géorgine pour deux ou trois jours. 
Elle revient encore prendre des bains, c'est une rage; 
elle en a pris onze de plus que_ les quinze ordonnés. 
Les Montmort partent demain. Une petite visite qui se 
recommence, voilà l'affaire. Un chevalier de Saint- 
Louis que je rencontre, qui dessine fort mal un vieux 
château, voilà les humains avec lesquels j'ai échangé 
quatre paroles; et j'attends la veille de mon départ pour 
visiter le chàleau, afin de m'éviter le gouverneur, ami 
de Géorgine. 

« Aujourd'hui j'ai vu passer des nuées d'Anglais et 
un enterrement tout brillant d'argent en poste. Toutes 
les voilures se sont arrêtées sur le port. Un petit mi- 
lord de vingt-quatre ans a dit descendez- la là, et une 
tombe est sortie du corbillard d'argent. Des mariniers 
l'ont placée à fond de cale. Chacun était accouru. C'est 
une duchesse, c'est une princesse, c'est peut-être une 
souris, je n'en sais pas davantage. Valentine a trouvé 
cela charmant. 

« Maman me mande que mesdames de Janson et de 
Blacas sont grosses. Et ces vilains députés, quelle 
engeance et quelle vilainie! J'ai reçu des nouvelles de 
mon beau-père de Chantilly; il est d'une grande ten- 
dresse pour moi. Je vais à mon second bain. Adieu, 
ami, vous me trouverez trop indulgente de vous traiter 
aussi bien après un tel silence; et lorsque je n'ai pas 
de tort, souvent vous m'accusez. Pour moi je ne sau- 
rais vous en soupçonner, vous jugeant d'après mon 
cœur 

« J'ai donc pris mon second bain, et je viens vous 



■<t - .. 



LETTRES DE MADAME DU GAYLA. 



251 



dire un petit bonsoir. Ce pauvre petit milord tout 
jeune est bien malheureux. Il avait passé il y a six se- 
maines ici avec sa femme mourante pour consul 1er. 
Elle est morte cà Saint-Germain, âgée de dix-neuf ans. 
Il l'adorait. Il suit sa tombe en poste au pas depuis 
Saint-Germain avec toutes ses voitures. Il s'est embar- 
qué ce soir, a pris le paquebot pour lui seul. Tous les 
mariniers, il les a babilles de noir comme le reste de 
sa maison, qui est considérable. Il a seize cent mille 
livres de rente. Il s'appelle le vicomte de Munghoë. Il 
avait promis au maître du bâtiment appelé VÉlisa, en 
passant, il y a six semaines, un bâtiment neuf s'il ra- 
menait sa femme bien portante. Ce pauvre homme, 
comme il est à plaindre, il retourne seul dans son 
pays. Il aime seul, il regrette seul, il est bien malbeu- 
reux. Voyez comme l'on juge, j'avais d'abord pris la 
chose gaiement. Demain aurai-je de vos nouvelles? Ah! 
donnez-m'en, cela m'est si nécessaire. Point de refus. 

Bonsoir, il faut dormir 

« Une petite lettre de Monlmirail, datée de vendredi 
et samedi, de deux petites pages pleines de plaintes 
comme si elle en avait dix-huit, m'arrive à l'instant. 
Sûrement j'en aurai perdu, vous n'auriez pas attendu 
au vendredi et samedi pour m'écrire un si petit mot. 
C'est aujourd'hui mardi, il ne faut que quatre jours 
pleins. Ainsi je ne puis concevoir que mes lettres ne g 
vous soient pas arrivées. L'on m'a dit que les courriers 
de Rouen ici n'étaient pas toujours très-exacts; mais 
cependant j'écris chaque jour à maman, et chaque jour 
je reçois une lettre d'elle. Voici ma sixième pour vous. 
Je suis partie de Paris le M septembre, c'est aujour- 
d'hui le 27. J'ai trois lettres de vous en comptant la 





252 MES MÉMOIRES. 

petite sotte de ce matin. Je ne fais pas de récrimina- 
tions, je ne dis rien. 

« Je suis encore plus triste qu'hier. Ceci pour vous 
seul. Maman m'écrit ce matin qu'elle a su par Marlin 
qu'À... est décidé à quitter Paris. Que cet accès de 
singularité est long, et quels vont être ses projets! Vous 
me dites que vous attendez madame votre belle-mère. 
Vous ajoutez que vous avez rêvé cette nuit; comment, 
vous rêvez aussi! ordinairement vous ne me passez pas 
cela. 

« De trouver souvent ma position triste ne m'ôte 
pas la confiance que j'ai tous les jours de ma vie dans 
la Providence. C'est voir les choses comme elles sont. 

« Vous aviez hésité à mettre celte lettre que je viens 
de recevoir à la poste avant le lundi. Jugez donc où 
j'en aurais été pour savoir de vos nouvelles. Vous ne 
m'en donnez pas de madame de la M... J'en attendais 
avec impatience. Voire silence me fait espérer qu'elle 
est bien. Écrivez-moi beaucoup. Reposez-vous bien à 
Montmirail; vous deviez en avoir besoin. Je compte 
retourner à Paris la semaine prochaine; j'ignore le 
jour. Je vous le manderai. Madame de P... me mande 
que vous êtes à M... avec un congé de quinze jours. 
Sa dernière lettre, très-tendre, m'a fait plaisir. Adieu, 
ami, j'ai de la peir.e; votre amitié seule peut la guérir. 
Je pense à vous et je me trouve moins à plaindre. » 



IV' LETTRE. 



« Qu'est-ce que c'est que Saint-Jean? Eh bien! c'est 
s un nom fort connu et fort ancien. Il ne l'est peut-être 
pas autant que celui d'un certain Sosthènes qui vivait 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 253 

du temps de Démétrius Poliocerte, et qui ne valait 
pas grand'chose, autant qu'il m'en souvient. Mais lais- 
sons dormir les morts. 

« Or donc, ma dernière lettre de Dieppe avait été 
étranglée; et je viens vous dire un petit bonsoir, 
étant remontée exprès du salon pour vous dire le 
bonheur aussi de faire des pas qui me rapprochent 
de vous. Votre dernière lettre me prouve que j'en ai 
perdu deux. Mon domestique allait les prendre tous 
les jours de bonne heure. J'étais seule lorsqu'il me 
les remettait, et j'ai passé moi-même souvent chez le 
commis, qui était toujours à son bureau, et j'ai eu 
toules celles qui arrivaient à Dieppe; mais de Rouen à 
Dieppe il s'en perd quelquefois; G... en a perdu beau- 
coup. Je ne mettrai cette lettre à la poste qu'à Paris, 
en vous disant un petit mot de mon arrivée. Peut-être 
v trouverai-je de vos nouvelles, ce qui me ferait bien 
plaisir. Je partirai d'ici demain de bonne heure. Je 
m'arrêterai une demi-heure à Piouen; el, crac, à Pa- 
ris. Madame de Choiseul avait mis tant d'instances, et 
d'une manière si aimable, qu'il était impossible de ne 
pas croire que ce fût de bonne foi, et je suis venue 
coucher ici avec plaisir. Je descends bien vite. Bonsoir, 
ami. Le chat a dû quitter D... une heure après moi 
pour aller à la Meilleraye deux jours; de là à Cuvilly, 
peut-être à Saint-Jean; une ou deux journées à la 
Roche-Guyon; seule un jour; à Saint-Germain un peu, 
et puis enfin à Paris au plus tard de samedi en huit. » 

« Je suis arrivée ici hier au soir. J'ai retrouvé mon 
beau-père, qui va partir pour trois semaines; je ne le 
suivrai pas. Je suis bien triste, je n'ai vu A... hier 
que dix minutes, et il les a employées à parler contre 




254 MES MÉMOIRES. 

celle maison-ci. Jugez s'il fallait ajouter à ce tourment 

celui d'être grondée par vous; je ne pourrais y résister. 

Vous devez trop compter sur une amitié cpie rien ne 

peut ébranler pour vous former des chimères. Ce serait 

bien à moi à les trouver, elles ne sont pas si loin. 

Votre lettre, que j'ai trouvée ici, m'a fait un bien 

grand plaisir. Une chose que je ne comprends pas, 

c'est que vous me dites que les personnes et les livres 

me font une grande impression. Alors je dois être en 

mauvais état. D'après votre dire, je ne voyais qu'une 

personne que vous n'aimez pas, qui vous le rend bien; 

et je ne faisais point de lecture sérieuse. (Ceci pour 

vous seul). G... lisait les Contes de la Fontaine, qu'elle 

racontait. Elle me les a apportés une fois. Je n'ai pas 

voulu les lire, ayant toujours entendu dire que c'était 

une mauvaise lecture, et le croyant bien plus d'après 

le peu que G... m'avait dit. Votre jugement, d'après 

tout cela, m'a paru unique, car vous ajoutiez après, 

que vous me trouviez en bonne disposition. Ah! les 

hommes sont tous inconséquents. 

« Je ne devine pas ce que vous m'écrivez, serait-ce 
les mémoires d'un grand-père à vous? A trente ans 
on ne connaît pas encore les siens propres. 

« Combien je suis beureuse de vous revoir! Voilà un 
fait bien vrai. Vous me direz des nouvelles bien exactes 
de ma chère vicomtesse, que j'espère revoir bientôt. 
Je suis heureuse de la savoir un peu mieux. Si elle 
devient paresseuse, c'«st moi qui la soignerai avec 
plaisir et bonheur. Cela est dit du fond du cœur, je 
vous assure. Je n'ai pas attendu madame de Duras 
à Dieppe. J'espère qu'elle ne m'en voudra pas. Votre 
humeur pour elle est d'une injustice criante; et vrai- 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 255 

ment vous êtes quelquefois très-incompréhensible. 
Vous me reprochez d'aimer ma liberté; c'esl mon seul 
bien, et encore se trouve-t-il au milieu de mille chaî- 
nes qui portent des poids qui ne seront jamais légers. 
J'ai une telle horreur de recevoir aucun ordre, que 
cela me l'ait faire même la chose dont je ne me soucie 
pas. Si vous m'aviez écrit : vous êtes toujours bien 
lorsque vous êtes entièrement à votre volonté, vous 
auriez dit une chose juste. Je compte aller dans le 
monde cet hiver. C'est le cas où jamais. Je sais que 
des jeunes gens ont dit que vous ne vouliez pas que 
je danse. On veut nous rendre ridicules tous les deux. 
Mais voilà si longtemps qu'on y travaille, qu'il faut 
espérer qu'on s'en lassera. 

a Oui, j'irai dans le monde cet hiver, mais sans 
exagération, je puis bien vous l'assurer. La meilleure 
raison est que je l'aime moins. La moindre contrainte 
me le ferait aimer. 



"Si, 



X° LETTRE 

« Votre injustice fait bien du mal; un mot mal pris 
suffit pour vous dénaturer les objets; vous voyez noir 
ce qui est blanc. 

« Jamais je n'avais été aussi triste de vous voir par- 
tir. C'esl ne pas réfléchir, car cette absence sera 
courte, et ne peut ressembler à toutes celles que je 
viens de passer : insupportables par leur longueur. 
Depuis que je suis ici, je n'ai pas mis le pied dehors, 
et voilà un grand bruit sur un seul mot que je dis; 
en grâce ne m'accoutumez pas à la peine que vous 
pouvez me faire. Eh! mon Dieu, sais-je seulement ce 




256 



MES MEMOIRES. 



que je deviendrai; enlevée peut-être au moment où je 
m'y attendrai le moins, soit de Paris d'abord, ensuite 
de ce monde. J'ai souffert celle nuit; je ne conçois pas 
ce qui se passe à mon côté gauche, je ne puis croire 
cela naturel; la souffrance passée, qui est plus inquié- 
tante qu'insupportable, je me porte bien. Mais cette 
fixité au cœur me fait croire quelquefois à une mort 
rapide. M. Bayle en sait plus que moi, et votre amitié 
me donnera, ainsi que vos vœux, le bonheur de vous 
voir longtemps. 

« Mais point de lettres comme celle de ce malin, les 
reproches me font mal ; la tyrannie repousse la con- 
fiance. Vous êtes à Compiègne, vous étiez charmé de ce 
voyage; je ne vous en veux pas que le temps vous y 
paraisse court, surtout en pensant à moi. Adieu, ami, 
ménagez ceux qui vous aiment; bonheur et malheur, 
vous tenez tout. 

« J'ajoute ce mot : Madame de la T... m'a écrit ce 
matin pour mengager et maman vendredi; j'ai ré- 
pondu que j'étais engagée. Vite elle m'écrit un second 
billel pour me demander où, parce que, voulant avoir 
des personnes de ma société, elle voulait savoir où 
j'allais. J'ai répondu. Un troisième billet vient de 
m'arriver pour me dire qu'elle remettait à samedi, 
c'est fort aimable. 

« Je compte avoir de vos nouvelles, de toutes vos 
joies, de tous vos succès, et surtout de votre retour. 
Pensez donc que vos paroles, pour moi, sont des per- 
sonnes vivantes; elles me frappent trop fort et trop in- 
justement. J'honore trop votre caractère pour jamai 
dissimuler avec vous; ainsi je parle comme je pense 
dans le moment, et vous dénaturez trop ce que je dis. 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 257 

« Je croyais à la justice, je n'y crois plus; je croyais 
que lorsqu'on s'aimait on s'entendait; faut-il y croire? 
Bonjour, prince chéri; on vous verra donc après- 
demain, j'en saute aux nues de joie. Vous me dites ce 
que vous écriviez dans les lettres que j'ai perdues. Il 
me semble que j'ai ressenti votre tristesse sans la 
connaître. 

« Adieu, ami, je serai grondée; maman ne peut 
concevoir que j'écrive si longtemps dans ma chambre. 

« Toujours, toujours. » 



VI» LETTRE 



« Il ne me faut pas de réflexion pour vous dire tout 
de suite mille douceurs; je vous plains seulement de 
ne pas même permettre un mot dit en l'air, et au- 
quel je ne saurais pas seulement arrêter mon idée 
un seul instant, même ne vous connaissant pas. Je 
vous plains encore plus d'oser me dire « vous m'ou- 
« bliez absent, » parce qu'hier je dis bonsoir à 
M. de Ch... C'est pitoyable. Alors qu'on ferait de moi 
une automate, mon cœur serait délié; vous avez besoin 
d'indulgence, je ne demande que de la justice. Cela 
dit en passant, je reviens au bonheur d'être votre 
sœur, amie pour toujours. Jugez-moi d'après moi, je 
ne vous demande que cela. » 




VII» LETTRE 



« Ne pas vous voir ce soir est un surcroît de peine 
bien vif pour moi. J'y complais tant. 

« Que puis-je dire que je n'aie pas dit; vous me 

vu. . 17 






à 



258 MES MÉMOIRES. 

direz vos volontés, je n'en aurai pas d'autres; je ne 
m'en suis connue qu'une, c'est celle de votre amitié. 
Reposez-vous bien, au moins, et partagez le bonheur 
d'une amitié qui fait chaque-jour la consolation de 
ma vie. J'oublie ma peine pour ne songer qu'à la 
vôtre; celle-là est bien la mienne aussi, mais celle 
que vous faites appartient seule à moi. 

« J'espère au moins vous voir de bonne heure ce 
soir. Pensez donc un peu à votre amie. » 



VIII" LETTRE 

« Votre billet me fait une peine extrême; ne me 
dites pas cela, c'est plus que tout. Je ne veux pas que 
vous me disiez de ces choses-là; au contraire, vous 
ferez du bien pour tous, voilà mon pressentiment. 
Sûrement venez vers midi et demi. Mais que voulez- 
vous donc dire? Qu'ai-je fait? Vous me percez l'âme. 
Venez vite, je vous en prie. Pourquoi toujours cette 
injustice qui ronge votre âme? Ce billet m'est incom- 
préhensible. Où sont mes torLs? Je voudrais en avoir 
mille plutôt que de vous voir de la peine. » 



IX» LETTRE 

« Un mot de vous, ami, suffirait pour guérir le 
cœur le plus malade. Sûrement vous m'avez fait de 
la peine; mais pensez que j'aurai probablement soui- 
fert, puisque cela m'arrive quelquefois. Vous voulez 
tout savoir : j'ai dormi cinq heures, ce qui m'a fait 
grand bien; j'ai encore un léger ressentiment à l'en- 
droit où j'ai souffert, qui se dissipe d'heure en heure. 



■ I - 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 259 

C'est toujours comme cela lorsque j'ai ressenti des 
élancements. C'est un petit point qui se dissipe en- 
suite. Venez me voir à deux heures, si cela vous 
arrange. Vous savez le véritable moyen de me faire 
du bien ! mais il ne serait pas complet, si vous étiez 
aussi injuste pour qui j'aime tant. » 



VA 



I 



X» LETTRE 

« Je ne sais pas ce que je ferai, je ne me soucie 
guère de ce bal; mais, si j'y vais, je vous le ferai dire. 
Votre lettre m'a fait un grand plaisir. J'allais envoyer 
savoir des nouvelles de ma vicomtesse, et vous dire 
un mol d'amitié. 

« Mille bonjours; à ce soir de toutes manières. 
Pourquoi si tard que dix heures, si je ne vais pas à 
ce bal? Je pense qu'il serait possible, en effet, que 
j'aille chez madame de Choisy. 

c< Adieu encore. » 



^ 



XI' LETTRE 



« Nous irons chez les princes, chez le roi, chez la 
comtesse, cl puis rentrées ici à dix heures au plus 
lard. Si je ne suis pas fatiguée, j'irai à onze heures 
chez Crosbie. Mais je compte, ami, vous voir avant 
dans votre costume; et puis vous irez chez madame 
Greffulhe, où je me meurs d'envie d'aller, masquée, 
comme beaucoup d'autres, tracasser gaiement mon 
prochain. Ainsi je vous verrai à onze heures, ici. 
Entrez, même si nous n'étions pas revenues, c'est 
que nous aurions été obligées de rester chez la com- 










200 MES MÉMOIRES. 

tesse. J'ai été chez la vicomtesse, chez madame de 
Vence. Mon frère est venu à une heure et demie. Je suis 
lasse de mes courses, mais jamais de courir après vous. 
Mille amitiés pour une, ami, que j'aimerai toujours. 
« Préférez-vous sept heures? Nous sortons à sept 
heures et demie. Ce serait bien court. » 

XII» LETTRE 

« Je suis née raisonnable, et je ne sais ce que c'est 
que de voir les choses autrement qu'elles ne sont. Il 
fallait hier, pour me satisfaire, rester chez la com- 
tesse, courir le risque d'y voir certaines personnes, 
manger ici, moi, partie, ce qui aurait été mieux, car 
votre départ a fait rire madame de Vence. J'attends 
mon frère à une heure et demie; je ne puis pas le 
manquer, il vient pour moi; il y a deux jours que je 
ne l'ai vu. Je voudrais savoir des nouvelles de ma 
vicomtesse; hier elle était fatiguée. D'aller chez la 
comtesse de Wagram n'est point être de sa société, 
je n'y suis jamais allée, quoique priée à ses an- 
ciens bals. Ce soir, je vais chez Monsieur. On dit 
qu'il le faut; on dit aussi que ses fils reçoivent. Je n'ai 
pas encore vu maman. Je ne puis mener mes enfants 
alors à Franconi. Ma cousine de Lorge va aussi ce soir, 
ce qui dérange la partie de nos enfants. Remerciez 
du duché de Saviac. 

« Toujours, c'est tout dire. » 



XIII= LETTRE 



« Je ne sais rien prendre de vous froidement. J'avais 
le projet, dès avant-hier, d'aller à l'Opéra après le 



%" s 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 261 

dîner d'aujourd'hui. Toute la journée j'ai pensé à 
vous, et j'avais un désir de vous retrouver qui tenait 
de l'enfantillage. L'injustice me révolle, et de là vient 
ma vivacité; lorsque ce que vous dites est faux, j'en- 
rage. Venez me voir ce matin; inventez quelque chose, 
ou bien j'irai voir ma vicomtesse. Je l'aimerai la pre- 
mière, j'en ai peur, et vous me reconduirez, cela vau- 
dra peut-être mieux. 

« Il est deux heures, je vais me recoucher; vous ne 
me valez rien. Adieu, ami; je voudrais ne pas tant 
vous aimer, vos grogneries ne pèseraient rien. L'in- 
justice trouble, c'est un rat qui ronge. » 



XIV= LETTRE 

« Je dors, pourquoi voulez-vous me réveiller ? Après 
les orages, le repos est nécessaire. J'ai relu celte lettre 
que vous me rappeliez.. Pourquoi ce qu'elle dit n'est- 
il pas vrai? vous m'avez quittée encore fâché. 

« L'injustice, après m'avoir tuée, me fait dormir; 
mais vous ne voulez pas laisser souffler un moment. 
Vous êtes en ce monde ce que vous étiez pour moi. 
Pensez que j'ai un mauvais caractère que l'injustice 
révolte, que la contrariété change malgré lui ses dis- 
positions, que j'ai le bon esprit de sentir que la ja- 
lousie doit être repoussée, que j'ai le malheur d'aimer 
la douceur et par-dessus tout cela, le plus grand mal- 
heur de vous aimer beaucoup. Lorsque vous aurez 
pensé tout cela, vous vous repentirez peut-être d'avoir 
un peu d'amitié pour moi, et ce sera un nouveau 
chagrin pour moi. J'en ai pourtant assez comme 
cela. Mais il faut en avoir assez pour se détacher de 



SaS MES MÉMOIRES. 

tout; et, se trouvant battue de tous les côtes, restet 
sans mouvement ni penchant d'un côté ou de l'au- 
tre. Celte perfection me parait impossible; mais les 
impressions s'émoussent, je crois; tout se décolore, et 
je me trouve dans l'état d'une glace qui ne réfléchit 
plus les objets. Un mot de plus, et je pleurerais comme 
l'autre jour; la saison des larmes est donc une espèce 
d'éternité? Adieu, ami; j'ai souvent été dans cet état, 
mais je n'y avais jamais été par vous. 

« Autrefois j'enviais le cerf que vous poursuiviez, 
aujourd'hui je ne penserais qu'à le délivrer de vous. 
Amusez-vous bien, que tous vos princes s'affolent de 
vous, cela sera naturel et simple. Tout ce qui connaît 
votre cœur doit vous aimer. » 



XV" LETTRE 






« Hier matin mon frère s'est occupé de nos affai- 
res; je n'ai pas pu le renvoyer. Ce malin, maman 
a lu une partie sans vouloir rien dire; elle prétend 
que vous avez la loi et les prophètes; elle ne veut 
rien dire, et puis il lui faudrait beaucoup de temps; 
vous n'avez pas dit si vous préfériez retarder jusqu'à 
la lecture complète. Ainsi, je vous renvoie le cahier; 
vous êtes trop aimable d'avoir confiance en moi; je 
n'écrirais sûrement pas ce que vous avez écrit là. Il 
y a des phrases que maman a trouvées charmantes. 
Votre cœur apparaît dans tout ce que vous faites. 

« Hier au soir j'ai bien pensé à vous, et vous étiez 
plus que présent, pas assez cependant. La musique n'a 
été que d'une aile, et tout était fini à minuit et demie; 
j'ai dansé une contredanse avec le petit Caraman, qui 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 265 

ressemble à un pinson. Mademoiselle n'y était pas. 
Ce matin j'ai encore mon frère pour la suite de 
nos affaires. Il va venir me couper la plume sous la 
main, ce qui me gêne. Je crois que j'irai ce soir ap- 
plaudir et crier Vive le roi! Cependant, il est tard, cl 
les billets n'arrivent pas. Je viens de refuser une loge 
de M. de Castellane. Je me contente de courir un 
hasard. 

« Voilà mon frère; ma porte était fermée pour vous 
écrire, mais jamais pour lui. Adieu, ami; de vos nou- 
velles. La vicomtesse vient de m'en faire donner. Elle 
est bien aimable. Écrivez-moi, ce n'est pas assez de 
penser à vous. » 

XVI e LETTRE 

« Pourquoi donc chercher du mal, du malheur et 
de la peine là où il n'y en a pas? Qu'ai-je donc fait, 
pour que vous me mettiez à la merci de votre tète? 
Une inquiétude qui n'est fondée sur rien ne vient pas 
du cœur. Plus de justice pour vous et pour moi ; plus 
de repos dans notre amitié. Je regrette plus encore de 
ne pas vous voir ce matin pour dissiper celte atmo- 
sphère que vous construisez à plaisir. Je me réveille 
à peine, j'ai passé une mauvaise nuit; c'est sûrement 
parce que je me suis couchée de bonne heure. Dites- 
moi des nouvelles de la vicomtesse, je vous en prie, 
et bien en détail. Sorl-elle ce malin? J'attends mon 
frère à trois heures. Voulez-vous que j'aille chez elle 
à une heure, y passer du temps? J'apporterai le ca- 
hier, que j'ai lu deux fois, d'un bout à l'autre, avec 
mes observations. Y aura-t-il du monde à celle heure- 



I 




■ 




264 MES MÉMOIRES. 

là ? ou bien aimez-vous mieux venir passer une heure 
ici, et l'autre chez notre vicomtesse? 

« Mille bonjours, ami. Ètes-vous aussi bon qu'ai- 
mable? Moi, je le crois. » 



11 



XVII« LETTRE 

« Avec tout autre personne qui ne serait pas vous, 
je craindrais d'avoir raison; je n'en ai pas la crainte, 
mais j'en ai l'affliction. Une humeur inexplicable est 
un lourd fardeau; je n'ai pas su le mettre à terre, 
il n'y avait que cela à faire. Vous entrez, voilà un 
bonjour doux de la porte à la croisée. Des flots nous 
séparaient. Je commence une conversation très-longue 
avec M. de Rohan sur la Chambre des pairs. 11 me 
prononce, je crois, en entier le discours qui est resté 
dans sa poche; il fallait achever cetle conversation. 
Je l'ai vile oublié pour ne penser qu'à vous; ne me 
faites jamais sentir que l'injustice et la dureté peu- 
vent ternir ce que je trouve de mieux dans ce monde, 
vous. 

« Bonsoir. » 




XVIII» LETTRE 

« 11 est pourtant singulier, ami, que vous ayez tou- 
jours, à part vous, une raison pour faire des courses 
et mille autres choses que je blâme au fond de mon 
cœur; et que pour des bêtises vous me blâmiez, sans 
jamais supposer qu'il y a une raison ou un autre mo- 
tif pour que j'aie pu faire autrement. Hier, après 
votre départ, craignant de ne pas être averties, ma- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 265 

dame de Choiseul et moi, nous avons été dans l'anti- 
chambre; c'est tout ce temps que nous sommes restées 
avec les laquais, pestant bien de ne pas avoir notre 
voiture, je vous assure, et nous avons laissé une quan- 
tité de femmes désolées, comme nous, d'atlendre. 
Dans ce monde, les battus payent toujours l'amende. 
Voilà le fait. 

« Autre grief, car vous ne m'avez écrit ce matin que 
pour cela. Depuis dix jours je dois aller entendre La- 
fond, avec madame de Noailles; je n'ai rien arrangé 
hier au soir, ce concert a été dérangé trois fois. 

« J'irai ce matin voir ma vicomtesse. Mille bon- 
jours. Je prendrai le parti de ne jamais écouter que 
ce que vous me dites d'aimable et de vrai, et je serai 
sourde et aveugle pour le reste. 

« A ce malin. » 






XIX' LETTRE 

« Vous êtes aimable, plus que cela, tout, enfin. Je 
suis heureuse d'être aimée par vous, bien heureuse. 
Je suis comme brisée, ce matin; et cependant beau- 
coup mieux, car j'ai dormi. Je parlerai manuscrit. 
C'est jeudi le dîner des minisires, où je suis engagée 
avec maman. Je déciderai maman à celte affreuse 
pièce. 

« A bientôt, le plus tôt possible. » 

XX= LETTRE 



» Bonjour, ami; votre lettre est trop douce pour 
que je vous gronde. Jugez vous-même: quel est donc 




H 




260 MES MÉMOIRES. 

le plaisir que je trouvais outre celui d'être avec vous, 
à regarder? Je venais d'arriver pour ainsi dire; je 
voulais rester pour regarder danser madame Saint- 
Antonio quelques minutes de plus. Je reste ou je 
pars, suivant ma fantaisie; celle d'hier était de res- 
ter avec vous une minute de plus; j'ai quitté votre 
bras à la vérité, mais vous vous en alliez; j'ai fait 
deux pas vers vous, qui ne vous ont pas fait revenir; 
vous vous piquez promptement; enfin, vous êtes fort 
aimable, je vous aime trop, comme dit la vicom- 
tesse. 

« Je ne sais si je pourrai aller vers cinq heures; je 
le tacherai de tout mon cœur. Bonjour, ami, au plai- 
sir de vous voir. Je ne sais plus où j'en suis avec 
M. votre père de nos arrangements. Les Duras, je 
crois, n'entendront à rien; j'ai une raison pour vous 
le dire, et j'aime mieux tout laisser que de démêler 
tout cela. » 



XXI» LETTRE 



Je crois vraiment que c'est maman que vous aimez 
tant, et moi presque pas : vous me sacrifiez entière- 
ment. Ce matin encore, je vous écris le tourment que 
j'éprouve. Non, vous continuez; aux yeux de maman, 
vous étiez blanc comme neige, que vouliez-vous donc, 
en aggravant les torts qu'elle me trouve d'avoir com- 
pris notre amitié possible, et surmonté les obstacles; 
c'est mal, bien mal. J'aurais dû dissimuler jusqu'à 
notre premier tête-à-tête; mais cela avait tellement 
pris sur moi, que je ne l'ai pas pu. Il est deux heures, 
je suis excédée; bonsoir. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 20T 

« Celle qui a pu tant supporter pour vous depuis 
longtemps, saura vous aimer jusqu'à sa fin. » 



XXII" LETTRE 

« Nous sommes de véritables enfants, moi, par ma 
condescendance, vous, par vos fantaisies; ensuite ar- 
rive en troisième mon mauvais caractère, qui me 
donne un remords et un chagrin d'avoir cédé, qui 
me fait vous trouver maussade, et j'ai tort, tout à 
fait tort. Passons donc la vie tranquillement; depuis 
hier j'en suis embarrassée; elle ne sera pas trop lon- 
gue, lorsqu'elle sera cà sa fin, et alors nous le pense- 
rons vainement. J'embrasse ma vicomtesse, que j'aime 
de tout mon cœur. Je sais par Bayle des nouvelles, ce 
qui fait que vous n'avez pas entendu parler de moi 
plus tôt. Je suis bien contente qu'elle soit mieux. Vous 
me direz si vous voulez des billets, et si vous venez 
me voir ce matin. À deux heures j'ai mon frère, qui 
me l'a dit hier; à trois heures, je vais chez M. le prince 
de G..., qui me donnera pour la quête, et je serai, j'y 
comple bien, rentrée à trois heures et demie. » 



XXIII" LETTRE 

« Mille bonjours, chasseur déterminé, courtisan 
honoraire, surnuméraire, prince chéri. 

« Ce dernier litre est peu de chose; l'injustice et la 
dureté en font le plus petit litre du monde. J'ai trouvé, 
hier, la soirée charmante. La dame du logis a des 
filles charmantes, et sa soirée dansante était bien com- 
posée. J'ai pensé à vous, parce que vous n'y étiez pas. 



Jt> 



268 MES MÉMOIRES. 

J'ai dansé presque tout le temps. Madame Anatole m'a 
fait attendre, je suis arrivée tard et partie à une heure 
et quart, lorsque mes chevaux ont voulu de moi. Pas 
un chat ne m'a donné la paltepour m'en aller. Après 
cela, dites un mol, et tout sera dit, car il n'y a rien à 
dire. Amusez-vous, diverlissez-vous, devenez doux 
voilà qui serait le bonheur; mais vous ne voulez pas 
que je pense qu'il est de ce monde. Je vous écris en 
causant avec maman, ce qui me rend laconique. Ami- 
tié toujours, en dépit de vous. 

« J'ai vu la duchesse de W...; j'ai fait les commis- 
sions qu'on m'avait données. Je vous avais tout sacrifié 
de bon cœur et sans sacrifice. Il sera bien difficile que 
je n'y aille pas passer quelques moments; vous le ju- 
gerez. Avant tout, vous voir, vous ne le savez que 
trop. » 



XXIV e LETTRE 

« Je m'en veux de vous parler toujours si natu- 
rellement. Comme votre lettre est tendre et vraie; oui, 
sûrement, mon ami, je suis heureuse lorsque je lis 
l'assurance de vos sentiments pour moi. Qu'il ne s'y 
mêle jamais d'inquiétude, ni pour l'un ni pour l'au- 
tre; jouissons de cette amitié qui fait que l'on n'est 
pas seul dans ce monde, et qu'ensemble l'on n'est pas 
deux... J'aurais bien de l'ingratitude si je ne me trou- 
vais pas heureuse par tant de bonheur. 

«A... a parlé à Marlin; plus que jamais ii veut la 
campagne; il vient de prendre une cuisinière, cela 
me consterne; il n'a pas parlé de mes enfants, mais il 
y arrivera. Ah ! voilà ce qui fait mal ! Décidément il va 



LLTTRES DE MADAME DU CAYLA. 269 

partir pour Brinon, mais pour un instant. Mon cœur 
bat si fort quand je pense à tout cela, qu'il est impos- 
sible dese bien porter. Hier, j'étais bien; aujourd'hui, 
j'ai souffert. J'ai vu Bayle; il me donne mille choses, 
que je prends exactement et qui ne me font rien. Le 
moment de la souffrance passé, je suis comme une au- 
tre; enfin, que toujours la volonté de Bieu soit faite! 
Profitons des bons moments, ceux que nous passons 
ensemble valent bien quelque mal en échange. 

« J'ai vu la vicomtesse avec un bien grand plaisir; 
elle est arrivée tard. Je ne l'ai pas trouvée très-en- 
graissée, mais bon visage; un grand découragement, 
de l'attendrissement : cela me paraît nerveux'. Je l'aime 
bien. Comment, il faut encore un jour de cent heures? 
Mais que font donc ces deux enfants? Maman m'a re- 
tenue à causer. Il est bien tard. J'envoie ma lettre de- 
main de bonne heure h ma vicomtesse, qui veut bien 
s'en charger. Je vous ai écrit un mot à Compiègne, 
poste restante. Bonsoir, c'est pour la vie et l'autre vie 
que je dis ami. 

« Je compte demain sur bien des détails. » 



XXV LETTRE 



« Voilà une petite occasion; vite, j'en profite : ma- 
dame de Grammont part dans une heure. Je viens 
de recevoir votre petit mot dans le paquet. Je suis dé- 
solée de vous voir si pressé lorsqu'il y a moyen de 
causer. Enfin, je ne veux vous parler que de ma satis- 



1 La mauvaise sanlé de madame de La Rochefoucauld étail pour ma- 
dame Du Cayla uue occupation aussi constante ime pénible. 




270 MES MÉMOIRES. 

faction. Justement je vous écrivais bien longuement 
hier sur mon désir de vous voir. Je suis donc enchan- 
tée, comme vous pouvez le penser, et je vous prie de 
m'en faire tous vos compliments. Et puis ce brevet 
ne gâte rien à la chose. Je m'inquiète sur ce que l'af- 
faire de mon frère ne se termine pas; pourtant j'ai 
espérance. Mais cela ne suffit pas lorsqu'on s'intéresse 
aux gens si directement. 

« Madame est toute gracieuse; nous y avons passé la 
soirée hier, et elle nous a dit ce matin d'y retourner 
ce soir. Plus on la voit, plus on s'y attache; vous 
éprouveriez cela aussi. 

« Adieu, ami, pour ce temps-ci, au moins, vous 
me trouverez plus bavarde qu'autre chose. Pourtant, 
je ne vous ai jamais tout dit. » 



XXVI» LETTRE 



« Je ne veux pas dormir avant de vous avoir dit tout 
le bonheur que m'a donné votre lettre; les caractères 
et le papier, tout m'a plu extrêmement; jamais une 
lettre n'a été lue avec plus de charme. Toujours nous 
serons ainsi, n'est-ce pas, mon ami? Ce nom que vous 
m'aviez donné, je saurai m'en rendre digne, comme 
en jouir. Une seule phrase m'a fait de la peine, je 
vous la dirai; et puis, à force d'y penser, je l'efface 
un peu . 

« Ce n'était pas un sacrifice à l'amitié, n'est-ce pas, 
mais la suite de notre pensée habituelle? 

« Vous aurez fait des vœux pour moi ce soir. Je n'ai 
pas encore obtenu d'emmener mon fils; je l'ai de- 
mandé doucement; il ne s'est pas fâché. J'y revien- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 271 

drai, car il ne m'a pas trop mal reçue, quoique je 
n'aie rien gagné; mais jugez comme on peul parler à 
quelqu'un qu'on altrappe sur un escalier. Enfin, on 
ne peut pas tout avoir; j'ai plus que tout le monde : 
Un ami dévoué et sans tache; je n'ai à désirer que 
d'être autant pour lui qu'il est pour moi. 

«A demain malin. Deux heures un quart! je m'é- 
tais trompée. Je tâcherai d'être en liberté de causer. » 



f/à 



XXVII' LETTRE 

« La fin de cette lettre!... Oui, la fin de la lettre, 
moi aussi, elle m'a fait penser. Votre billet est bien 
aimable; je le relis autrement que cette lettre. 

« Je ne suis pas assez sûre des quatre heures pour 
les promettre, à cause de mon beau-père, et que je 
veux me trouver là si son fils vient. Oui, j'ai con- 
fiance. Rien ne saurait l'ébranler. En vous aussi j'ai 
confiance. Voilà bien du bonheur pour supporter la 
peine. 

« Madame votre mère est un peu mieux; j'en suis 
heureuse; je voudrais bien le mieux possible. 

« Je n'ai rien à faire dire à mon frère; il doit ve- 
nir, je crois. » 



XXVIII» LETTRE 

« Sûrement je suis digne de porter ce nom chéri, 
et par tous les sentiments qui m'attachent à vous, et 
par tous ceux qui ne cesseront de m'animer. Je suis 
longtemps à prendre sur moi avant de me laisser abat- 
tre. J'en ai une triste et longue habitude; mais à tout 



I 





272 MES MÉMOIRES. 

il y a un ferme, et j'y suis arrivée. Voire lettre m'a 
fait du bien; elle me rend la vie, mais je n'en puis 
encore jouir. Je veux jouir de l'amitié que vous me 
rendez, que je mériterai toule ma vie. 

c< A une heure je serai rentrée. Mais je crains que 
mon beau-père n'arrive des Tuileries à la même heure, 
et je ne vois pas le moyen de l'empêcher. 

«Enfin, peut-être serai-je plus heureuse. Ainsi, à 
une heure je vous verrai. Je ne puis continuer. » 

XXIX« LETTRE 

« Je vous dois, détestable grognon, trois livres 
treize sous; si vous étiez vous, et non pas toujours 
querellant, vous n'auriez eu que trois livres dix 
sous; vos grimaces valent bien trois sous. Vous veniez 
d'arriver, vous me faites la grimace parce que je 
cause avec madame de Chabot; c'aurait été un jeune 
agréable que vous auriez fait encore de même. Il est 
pourtant singulier de ne pas pouvoir remuer dans 
une chambre. 

« Arrangez Gérard pour ce malin. Madame de Tal- 
mond me l'avait proposé, je ne l'avais pas accepté. 
Chacun lui a écrit le matin même et y a été le même 
jour. Allons, bonjour; car je veux que vous me disiez 
tout de suite quelque chose de bien aimable. 

« Je vous serre la main bien fort. » 



XXX- LETTRE 



« J'ai retrouvé beaucoup de monde dans le sa- 
lon. On parlait de la constitution; elle me paraît 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 273 

anglaise, fort anglaise. Les sénateurs actuels gar- 
dent leurs places pour eux et leurs descendants, avec 
les appointements. Le roi en nommera autant d'au- 
tres qu'il plaira à Sa Majesté, mais sans appoin- 
tements. Ils ont raison de se faire cette part. Le 
bonheur sera pour les autres. Le Corps législatif, 
pris dans les personnes ayant quinze mille francs de 
rentes, n'est point payé. Les ministres, choisis par le 
roi; les titres nouveaux reconnus comme les anciens. 
Bonaparte s'en remet à l'empereur Alexandre. L'ar- 
chiduchesse veut le suivre. Bon voyage; pourvu 
qu'ils s'en aillent bien loin. On dit que les Anglais 
n'en veulent point dans l'île d'Elbe. Voilà tous les 
journaux que j'ai pu ramasser. Adieu, mon ami; 
quelle tristesse et quel chagrin ! Je ne quitterai ma- 
dame de La Bochefoucauld que le moins possible. Il 
faudra que je pense bien souvent au bonheur dont vous 
allez jouir, et j'aurai toutes les joies le même jour. 

« Adieu encore, pensez à moi, ne risquez pas, ayez 
de la prudence pour nous, et revenez bien vite crier 
avec moi : Vive le roi ! » 



ANNÉE 1815 



LETTRE PREMIÈRE 



« Je me trouve heureuse ; il me semble que je 
louche au moment de vous revoir. Que ce ne soit 

vu. 18 




274 



MES MÉMOIRES. 



pas un espoir trompeur, ami bien cher! Nous nous 
attendions aujourd'hui à une grande bataille; mais 
il paraît que tout a été conduit avec sagesse. Les 
troupes commencent depuis dix heures ce soir à 
prendre le chemin d'Orléans. Les deux chambres font 
de la révolution à qui mieux mieux ; tout cela s'en ira 
dans des trous cacher sa honte. Bien des gens comptent 
sur la faiblesse ou, pour mieux dire, la grande bonté 
du roi, et ils l'attendent de pied ferme; cette effron- 
terie est incroyable. Madame Bonaparte mère dit, par 
exemple, que madame la duchesse d'Orléans étant 
restée, elle peut bien rester aussi; c'est incroyable ! 
Est-ce qu'on acceptera tout cela? 11 ne faut pas pour- 
tant se laisser glisser deux fois. Quel miracle le ciel 
fait en notre faveur ! Je ne veux pas me noircir le 
cœur de mon avenir à moi. Je ne pense qu'à vous, 
et au moment où je vous retrouverai. Nous espérons 
que le roi n'a rien signé. Mille fois mieux périr et 
sacrifier de légers intérêts que de consentir à la 
moindre lâcheté; elle serait d'autant plus affreuse 
qu'elle serait une faute. 11 faut que ceci soit solide. 
Fouché a comprimé les royalistes; mais que les ba- 
gages de Fouché ne se sauvent pas avec lui. Presque 
toujours un honnête homme soutient un fripon ; jugez 
ce qu'un homme de ce genre doit connaître de misé- 
rables! Il voudrait faire un peu la part de tout le 
monde. Madame de Seuil me reproche mon intérêt 
pour la reine de Hollande ; à M. votre père, celui qu'il 
a pour Davoust; vous, n'est-ce pas, quelque autre? 
Par nous-mêmes, jugeons-donc avec M. deTalleyrand 
et Fouché ce que cela peut faire. Bonsoir, ami bien 
cher. À demain 4 juillet; c'est dire tout.» 



■I s 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



275 



II' LETTIiE 



« Je reçois à l'instant votre lettre du 15-10. De- 
puis plusieurs jours j'ai un poids affreux sur le cœur, 
et votre lettre ne m'ôte pas ma terreur. Vous étiez 
incertain sur ce que vous feriez; ainsi qu'aurez-vous 
fait? Je prie Dieu de tout mon cœur pour espérer que 
notre maître n'aura rien permis. La seule inquiétude 
me glace. Jusqu'au moment où j'aurai un mot de vous, 
je ne saurai prendre à rien. D'un côté, je suis plongée 
dans l'inquiétude, et, d'autres fois, je me crois au mo- 
ment de vous voir. Que ce bonheur fait du bien au 
cœur ! C'est là que tout frappe. J'ai su trop tard que je 
pouvais vous envoyer mes pensionnaires, puisqu'il n'y 
a que deux jours ils auraient été tués, je le crains bien. 
Je ne sais pourquoi vous en voulez autant à madame 
Amédée. A propos, je n'ai pas écrit à madame de J. ..; 
si j'ai écrit une fois, je ne me le rappelle pas. Elle ne 
peut avoir lu de moi que les mots que vous avez donnés 
à mon oncle, et que je vous priais de lire en cas qu'il 
y ait des choses que je ne vous aurais point mandées. 
Vous êtes toujours pointilleux, ami; cela ne vous 
sied pas. A vous seul j'écrivais ; car vous avez dû vous 
apercevoir de la brièveté de mes mots pour tout auLre. 
Pas d'injustice, vous me rendriez trop malheureuse; 
point de bonheur si la confiance ne suit pas l'amitié. 
Les fédérés se sont mis en marche ce malin. On dit 
que les alliés approchent; approchez-vous aussi, prince 
chéri ! Que vos prochaines nouvelles me feront de 
bien! Buonaparte est toujours à la Malmaison; on 
parle de son départ. Il a fait partir douze millions, 









276 MES MÉMOIRES. 

et jusqu'aux vins et au linge des Tuileries, argente- 
rie, etc. Voici une vieille lettre que la reine Hortense 
m'a envoyée hier; elle a joué mal ses affaires. Je ne 
crois pas aux menées qu'on lui prêle. Je ne l'ai vue 
que très-peu depuis votre départ; j'ai cru devoir lui 
demander hier de ses nouvelles. Elle m'a répondu un 
mot et envoyé la lettre pour vous. Je suis fâchée 
qu'elle se soit identifiée à cette famille, qu'il ne faut 
plus souffrir; elle devait s'en aller et s'éloigner, 
d'après les bontés du roi. 

« Bruno de B... et Gustave de C... ont été envoyés 
hier par F... au roi. Je crois que l'on traitait ici de- 
puis longtemps. Ce paquet qui ne vous est pas par- 
venu vous donnait tous ces détails. Il y avait dedans 
trois lettres à différentes dates, et autant pour la com- 
tesse ' ; je le regrette encore. Excepté un paquet adressé 
à mon oncle J... par un homme qui allait à Gand 
directement, et où il y avait lettre et chanson pour 
vous, je n'ai jamais écrit que par vous. 

« Le gouvernement provisoire arrange tout de ma- 
nière que Paris est bien tranquille; mais j'aurais 
voulu mieux enfin. Il y aurait peut-être eu bien du 
tumulte si les bons s'étaient mis aux prises jusqu'à un 
certain point avec les mauvais; ainsi je ne veux pas 
trop me lamenter. Votre chute me paraît affreuse; 
soignez-vous donc. Vous ne pensez pas à nous, je le 
crois quelquefois. On dit que les fédérés sont partis 
ce malin pour nous défendre. 

a Adieu, ami. Je vous écrirais pendant des heures 
entières; mais l'on me donne fort peu de temps. Il y 



1 De Rullv. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



277 



a des gens qui assurent qu'on entend le canon à 
Saint-Denis; comme je l'aime ce canon, s'il ramène 
tout ce qui fait tenir à cette vie ! Ma chère vicomtesse 
est charmante, et nous passons beaucoup de temps 
ensemble. J'espère que le roi va balayer les Cham- 
bres; un député croit que celle des représentants va 
demander le roi aujourd'hui même. C'est à rire! 
Quant aux pairs, la liste seule en est affreuse à lire. 
Et comment trouvez-vous ceux qui ont fait la chouette, 
comme dit Léontine de N... Enfin à chaque jour suffit 
sa peine. Adieu donc encore •„ il faut vous quitter. Je 
vous ai écrit hier par Clémentine. Mes enfants vont à 
merveille; maman est toujours sur son canapé. Au bon- 
heur de me retrouver près de vous. Deux maréchaux, 
Macdonald et Saint-Cyr, sont allés au quartier général 
des alliés. Le paquet qui devait être lu avec le serpent 
n'est point arrivé. » 






III' LETTRE 



«Cette incertitude de savoir où vous êtes, est cruelle 
et pénible. J'espère encore que je vais vous voir reve- 
nir; cependant je n'y compte pas du tout. Achevez 
d'assurer la tranquillité de notre pays, contribuez-y, 
ami; mais point de choses inutiles (mieux que les 
autres, mais pas plus qu'il ne faut). Il y a des gens 
qui viennent voir la ligure que l'on fait, comme ma- 
dame de Jeanson, par exemple. Ses nouvelles seraient 
mauvaises, si on voulait y croire; elle dit que Buona- 
parle sera Irès-secondé en Dnuphiné, etc. Les nou- 
velles de Marseille nous ont fait grand plaisir hier; et 
puis il est bien heureux que les premières tentatives 




278 MES MÉMOIRES. 

du démon aient élé infructueuses; cela le découra- 
gera, et, une fois sa carrière achevée, nous serons 
tranquilles. A propos, je n'ai pas été chez les Montes- 
quiou dimanche, ni chez madame de Duras; j'avais 
oublié de vous dire cela. Hier nous avons été chez ma- 
dame de la Trémoille. Les chefs vendéens, MM. Suza- 
net, d'Autichamps, Daudinier, sont partis. Je ne suis 
plus occupée que de vous en ce moment; mes mon- 
tagnes et mes dragons s'aplanissent devant celte idée 
absolue. J'ai vu mon frère tard ce matin. M. le duc 
de Berry a passé sa matinée à l'Ecole militaire, où les 
grenadiers sont aussi. 

« Je ne vous dis qu'un petit bonjour, ami. J'ai reçu 
le mot de Poitiers; je ne sais si je vous l'ai dit. Je 
complais apercevoir la vicomtesse à Sainte- Valère ; 
elle n'y est pas venue. Je l'ai vue hier au soir; elle ne 
vous écrit plus, dans l'incertitude où nous sommes. 
Pour moi, j'adresse encore celte lettre à Bordeaux, 
d'où sûrement on vous la renverra. Hier M. le duc de 
Berry a été obligé de descendre de voiture pour satis- 
faire le peuple. Les dispositions sont excellentes; s'il 
n'y a pas de traîtres tout ira bien. Vous savez les nou- 
velles et les détails mieux que nous, ce qui fait que je 
ne vous rabâche pas tout cela. 

« Avec pleins pouvoirs, cette sentence sera inutile, 
il faut l'espérer; mais elle est bonne et prouve en fa- 
veur du ministre de la guerre. J'ai aperçu ce matin la 
vicomtesse. Je ne ferai pas partir cette lettre ce malin; 
elle me dira dans la journée s'il faut encore vous 
écrire demain à Bordeaux. Au revoir, ami, sur ce pa- 
pier et puis véritablement. 

« Cette pauvre reine Hortensc a perdu son procès, 



279 



LETTRES DE MADAME 1)11 CAYLA. 

et le jugement nie paraît bien fort contre elle. J'y suis 
allée; elle ne m'a pas reçue. Je tenterai encore; car 
l'on m'a dit qu'elle partait pour Sainl-Leu. Ces hommes 
sont de vilaines gens; à commencer par les femmes, 
personne ne vaut grand'chose. Celle phrase n'est pas 
française, mais vous la comprendrez. » 



l 



IV LETTRE 

« Je ne sais rien de plus que ce matin ; mais l'in- 
quiétude me ronge. Vous serez peut-être parti avec 
M. le duc d'Angoulème; mais cela ne se peut. Il faut 
absolument que notre Madame soit gardée pour son 
retour, et vous êtes de la maison du roi. Cette lettre 
ne vous arrivera sûrement pas, ni peut-être celle d'au- 
jourd'hui ; car l'on dit que le roi a mandé à Madame 
de revenir. Demain l'on saura s'il est vrai que ce 
vilain Corse soit débarqué; on en doule encore; 
depuis la dépêche télégraphique, point de courrier; 
les peureux disent qu'on les intercepte, et cent nou- 
velles effrayantes. Mais nos princes seront forls par le 
bras de Dieu; viendront les hommes ensuite. M. le 
duc de Berry doit partir celte nuit. 

« Mon frère est venu hier et m'a fait coucher tard ; 
il a attendu que je soie revenue de chez madame Dand- 
law, où je n'ai rien appris de remarquable. Mon frère 
était noir comme de l'encre; il se méfie du général 
Marchand, qui a quinze mille hommes. On vient de 
me dire que M. le duc de Berry partait. Au moment 
même et en sortant de Sainte- Valèrc, la vicomtesse 
et moi avons causé; on dit qu'un courrier a ap- 
porté la confirmation de la nouvelle. Ami, celle lettre 



280 



MES MÉMOIRES. 



ne vous arrivera pas; comme je suis inquiète! Qui 
gardera le roi ici, si sa maison le laisse? Je ne sais rien 
de pire que celte affreuse inquiétude. Pensez bien 
que, si votre vie appartient à nos princes et à l'hon- 
neur, d'autres vies tiennent à celle-là. Je n'ai que trop 
la confiance que vous ferez tout ce qui est noble et gé- 
néreux; mais je n'ai pas la faiblesse de ne pas le vou- 
loir. Ami, distinguez-vous, mais ne vous exposez pas 
sans raison; la témérité n'est pas le counige ni la 
vaine bravoure. Comme je suis près de vous dans cet 
instant! Mais ma tête suit mon cœur; elle s'agite, et 
il faut espérer que c'est encore un rêve. Adieu, ami. 
Bien à vous. » 



V LETTRE 

« Je viens à l'instant même de recevoir un mot de 
vous du 1 1 par Saint-A..., avec la lettre de mon beau- 
père; vous étiez un peu mieux. Mais quel homme que 
votre médecin ! A quel régime il vous a éprouvé! Voilà 
douze jours de cela. Je voudrais bien vous savoir enfin 
guéri. Tous vos voyages vous ont mis du feu dans le 
sang; la fatigue excessive que vous avez éprouvée est 
sûrement la cause de tout cela. Soignez-vous donc 
bien, jusqu'au bout. Mais voilà bien des jours depuis, 
et peut-être aurez-vous fait, sans penser à nous, quel- 
ques imprudences. Du reste, pas le plus petit mot 
dans votre lettre (j'en suis furieuse). 

« Je vous ai écrit hier une bonne lettre. Combien 
je désirerais que toutes celles que je vous ai écrites vous 
soient arrivées! Je ne comprends pas que vous n'en 
receviez pas sans cesse. Mon cousin H... est le premier 



'281 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 

qui enfin nous ait dit quelques mots. Hier la fédéralion 
n'a pas eu lieu, parce que les fédérés n'ont pas voulu 
venir. Comment trouvez-vous cela? J'envie votre pa- 
lefrenier; je voudrais être dans son sac. Je ne puis 
penser au bonheur de vous revoir sans éprouver un 
battement de cœur bien fort. Ce temps arrivera-t-il 
jamais? Le temps que vous nous avez donné nous fera 
bien du tort. J'écris à la comtesse; lisez afin que je 
n'écrive pas deux fois, et puis il est dit que vous lisez 
tout ce que j'écris. 

« Votre maître, à ce qu'il me paraît, est, comme 
ici, en opposition avec son frère. Si vous voyiez ici 
de près, vous verriez, mon ami, combien il y a des 
choses Iristes nécessaires. Plus que jamais une constitu- 
tion est indispensable, au moins pour le moment où 
nous sommes; et puis il faut qu'un roi soit honnête 
homme avant tout, et je ne sais pas jusqu'à quel point 
le dernier sentiment n'engage-t-il pas. Tenez, monami, 
qui de nous ne se trouverait pas heureux d'être comme 
il ya six mois? 11 y avait une conspiration jacobine pour 
le 5 mars. La famille royale devait être empoisonnée; 
rien n'était plus facile : plusieurs des officiers du go- 
belet sont jacobins. Le débarquement dcBuonaparte a 
tout suspendu ; on ne sait pas maintenant si le même 
parti ici ne s'en défera pas, par le motif que c'est à lui 
seul que les puissances en veulent. Nous sommes dans 
une position bien profondément mauvaise. Cependant 
chaque jour il y a des mouvements royalistes qui 
se manifestent; et l'honneur français sera, j'espère, 
sauvé; mais de la fermeté à Gand. On m'y paraît bien 
endormi. N'oubliez pas l'avis que je vous ai donné 
hier, et voyez ma lettre à la comtesse. 



â 



^ 



282 MES MÉMOIRES. 

« Le champ de Mai est fort rclardé. Les honnêtes 
gens, n'ayant pas trouvé que cette assemblée eût le 
droit de s'assembler, n'ont pas voulu en être. 8i on 
avait fait dire plus tôt, alors on s'en serait peut-être 
fait un devoir, quelque rigoureux qu'il ait pu paraître; 
aussi cette assemblée est-elle composée d'une manière 
affreuse. En foi de quoi s'assemble -t-elle? Je mels dans 
l'autre paquet la lettre pour la comtesse et reprends 
celle de Pouf. Adieu, ami, le reste de cette page est 
peur mon frère et mon beau-père. Pensez à nous en 
vous soignant. Adieu, vous auquel je tiens plus qu'à 
la vie. 

« Parlez de moi à ma petite princesse. Je lui ai 
écrit; je n'ai rien reçu. Parlez de moi ensemble, mais 
pas trop. Je me rends justice en étant jalouse. Adieu 
encore, ami bien cher. Nous sommes toujours sous 
le séquestre; on fait force visites domiciliaires. En 
Normandie personne au monde ne marche. » 



VI* LETTRE 



« L'occasion a manqué; la personne a été arrêtée. 
Nous voilà au 19 mai. Que de jours, mon ami, et la 
vie est cependant courte! Je ne le crois plus. Les der- 
niers quinze jours, de gré ou de force, ont donné cin- 
quante mille hommes de plus à Buonapartc. On dit au- 
jourd'hui Murât pris à Forligno entre les deux armées. 
Il n'y a presque plus de troupes à Lille maintenant. Le 
quartier général de B... est porté d'avance à Laon. J'ai 
des nouvelles de ma tante Marthe. M. le duc d'Angou- 
lême est à Boulon avec quinze mille hommes. Elle me 
mande que c'est plus qu'il ne faut. 11 n'y a plus de 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 285 

troupes dans le Midi, du côté de Bordeaux. Les nou- 
velles de la Vendée sont excellentes : cinq cent quatre- 
vingt-quinze communes prêtes à sonner le tocsin; tout 
le monde s'y porte bien. On m'a dit que madame de 
La Rochejaquelein venait d'y arriver avec vingt-cinq 
mille fusils, etc. 11 y a ici une grande abondance de 
troupes. L'aspect des rues est un peu sinistre; mais 
nous sommes remplis d'espérance, de conliance. Dieu 
fera de nous ce qu'il lui plaira! Mais le courage, s'il 
lui plaît, ne nous abandonnera pas. 

« Maman est mieux, sans pouvoir encore marcher. 
Je ne sais ce que nous ferons ni ce qu'il vaut mieux 
faire. On continue à fédéraliscr les faubourgs. Les per- 
sonnes le plus habituellement dans l'antre sont toutes 
les dames du palais, excepté Mélanie cependant et 
quelques autres; mais que cela vous fait-il? Ce sont 
des personnes de plus qui se déshonorent. Palamède 
a un régiment de dragons; il sera un peu embarrassé 
pour le commander. M. 1)..., qui pleurait le jour du 
départ du roi, a prêté un infâme serment. On arrête 
beaucoup. La vicomtesse et moi nous nous voyons le 
plus possible. 

« Je vous ai fait donner l'avertissement de M. Baurie 
de Saint-Vincent, qui veut et qui a l'ordre, cà quelque 
prix que ce soit, d'enlever Marie-Louise, dût-il l'ame- 
ner par la Turquie. Il y a eu une insurrection à Mar- 
seille ; les gardes nationales ne marchent nulle part 
ou excessivement peu. La jeune garde est partie. On 
nous promet un nouveau décret terrible contre ceux 
qui auront quelque relation avec les ennemis de l'Etat 
et les émigrés. On dit que Lecourbe s'est emparé de 
Porenlrui, je ne le sais pas bien. Adieu, ami. Tâchez 



/a 



I 






284 MES MÉMOIRES. 

de nous donner de vos nouvelles. Un homme arrivé 
de Lille nous dit que les hostilités ne commenceront 
pas de sitôt. Dans le premier moment, soixante mille 
hommes auraient tout fait; maintenant on a furieuse- 
ment organisé ici. 

« Je n'ai pas pu lire quel était l'homme que vous 
dites en surveillance. Parlez de moi à M. votre beau- 
père; la réponse d'Élisa et la mienne est de parler des 
absents. » 

VII' LETTRE 

« Cette cruelle séparation m'accable; les journées 
sont des années. Nous avons eu la lettre d'I... aujour- 
d'hui; c'est un miracle qu'elle ait passé, et vous seul 
trouvez le moyen de faire l'impossible. Votre dévoue- 
ment et votre conduite ne pourront jamais m'élonner; 
mais je jouis bien de vous trouver si élevé, si distin- 
gué dans toutes les occasions ; celle-ci est bien déchi- 
rante, mais j'ai la confiance que vos efforts seront ré- 
compensés. L'amour de la patrie et rattachement aux 
véritables princes produisent des héros; Dieu protégera 
une cause si belle; et vous, mon ami, tant de géné- 
reux sacrifices feront connaître un caractère et une 
âme que ceux qui vous connaissent et qui vous aiment 
n'ignoraient pas. Votre Élisa est bien courageuse; ses 
prières nous vaudront du bonheur. Ménagez-vous ce 
qu'il faut en pensant à nous. Nous nous voyons le plus 
possible; elle vient de me donner le moyen de vous 
écrire. Je vous remercie des nouvelles de Denis '; je 

» Talon. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 285 

suis bien heureuse de le savoir près de vous, et j'espère 
que vous ne vous quitterez guère, même s'il y avait 
des voyages. 

« Les nouvelles ici ne sont pas à la paix; de tous les 
côtés les étrangers arrivent; on dit que M. le duc 
d'Àngoulêmc n'est pas éloigné de Lyon, avec des forces 
énormes françaises. Il marche sur trois colonnes; à 
Privas, les autorités n'ont eu que le temps de se re- 
tirer. Le préfet de Valence écrit que l'avant-garde était 
de cinq mille hommes, dont quatre cents ont eu une 
légère affaire. Deux régiments à cocarde tricolore, qui 
allaient et venaient sur Nîmes et Montpellier, voulant 
mettre Nîmes à la raison, ont été écharpés par la po- 
pulation entière : femmes, enfants, tout est sorti de la 
ville. On est ici d'une grande rigueur : les séquestres 
pleuvent. On dit les Autrichiens à Chambéry avec M. de 
Bubna; l'archiduc Charles en Italie, le prince de Wrède 
et Blùcher sur le Rhin, le prince de Schwartzenberg à 
Bâle. Si vous ne savez pas tout cela dans votre village, 
je vous le dis. On assure que le roi est à Lacken, et les 
princes et leurs maisons à Mons. Je vous dis tout ce que 
nous savons. Il paraît que l'on a envoyé de côté et d'autre 
des émissaires vêtus en mousquetaires ou bien gardes 
du corps, pour rejoindre les princes, comme l'année 
dernière. Adieu; vous savez tout ce que je sens, 
tout ce que je pense. Maman est toujours souffrante. 
A... vient aujourd'hui; il parle départ pour le 15; je 
gagnerai autant de jours que je pourrai. Adieu, ami 
que j'aime par tant de raisons, et que j'aimerai tou- 
jours, même au-delà du temps des misères humaines, 
d'un sentiment que rien ne peut altérer. » 



I 






286 



MES MEMOIRES. 



VIII* LETTRE 



« Ma chère voisine me dil de lui donner un pelit 
mot; ceux qui nous arrivent font notre seule conversa- 
lion. Nous avons écrit plusieurs fois, et la dernière 
plus longuement que je n'avais pu encore jusqu'ici. 
Je mets un grand prix à ce que ma dernière lettre 
vous soit arrivée. 11 paraît que Madame a décidément 
quitté; j'espère que vous serez resté où vous êtes. Je 
vous vois sans cesse, et vous êtes présent à mes yeux 
comme à ma pensée; c'est une occupation continuelle. 
Nous ne sommes pas en repos ici; on y craint beaucoup 
la guerre. Encore les étrangers ! quel malheur! direz- 
vous. Cependant il y a unegrande division dans l'armée. 
Le télégraphe de Lyon parle depuis deux jours sans dis- 
continuer, ce qui donne matière à mille conjectures. Il 
est arrivé hier, 5, des nouvelles du 2, et Lyon était tran- 
quille. On disait monseigneur à dix-huit ou vingt lieues. 
Qu'a dit le télégraphe depuis? C'est ce que l'on ignore. 
Il paraît que les troupes de ligne auraient changé 
d'avis; dès lors M. le duc d'Angoulème n'aurait plus 
que les volontaires. Quant à nos santés, elles sont 
moins bonnes, mais le printemps et les médecins nous 
feront revivre; toujours souffrir, c'est mourir tous les 
jours. Uneespérance que rien ne peut détruire m'anime 
et m'animera jusqu'à la fin. On prend tous les moyens 
pour empêcher les troubles, et tout moyen paraît 
bon. Des personnes sont parties habillées comme étant 
de la maison du roi pour aller offrir leurs services. 
S'il plaît à Dieu, les vœux de la France seront exau- 
cés et le bonheur renaîtra. Il y a quatre-vingt-sept 



287 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 

mille hommes bien déterminés pour garantir d'une 
invasion. Avec ce total de forces françaises, on n'osera 
pas nous attaquer. On fait partir les troupes pour 
Lyon en poste. Un régiment a osé crier Vive le roi! on 
a envoyé sur la route de Fontainebleau lui dire de ne 
pas continuer sa route; ainsi vous voyez que rien n'est 
négligé. Ce que vous me dites de Denis me fait un 
grand plaisir, surtout de vous devoir ses succès. Je 
comptais bien sur vous pour lui; je lui ai écrit jus- 
qu'ici dans toutes les petites occasions. Celle-ci ne 
sera que pour vous, ami. Je voudrais savoir si mes 
lettres à Louise arrivent. Je sais que le 1 er avril vous 
vous portiez bien. Adieu; ne craignez aucune peine, 
même de vos fausses peines. Noire amitié fait toute 
ma consolation. Maman est toujours de même; je 
crois avoir obtenu jusqu'au 15 de mai pour la so]gner. 
On dit le fils de notre aubergiste parti pour aller 
joindre la femme du petit chasseur. Sera-t-il arrivé à 
temps? Mon voisinage fait ma ressource. Nous nous 
communiquons ce que nous savons, et parlons de vous 
sans cesse. Adieu, ami, très-ami toujours. 

« La devise de la reine Horlense ne me plaît nulle- 
ment dans votre bouche. La dragonne me raccommode. 

« Espérance et courage. » 



VA 



L. 



I\« LETTRE 



« Ce 11 avril. 



«Je voudrais bien espérer qu'un mot vous arrive 
de nous, ami. Hier nous avons su que vous vous por- 
tiez bien le 5. On a le cœur trop plein pour pouvoir 
parler ou écrire; je ne sais que penser; je reste des 



■ 






288 MES MÉMOIRES. 

heures entières à ne rien faire, el je me retrouve tou- 
jours bien triste et bien malbeureuse. A... a mille 
idées. Je sais bien peu ce que je deviendrai. Maman 
est toujours sur son canapé; je ne crois pourtant pas 
que, tant qu'elle sera aussi souffrante, il exigera que 
je la quitte; enfin, à la grâce de Dieu, je le prie de 
tout mon cœur pour bien des sujets. La vicomtesse fait 
ma seule joie; je n'avais pas besoin d'un rapport de 
plus pour l'aimer; je ne suis passablement qu'avec 
elle. 

« Les nouvelles d'aujourd'hui disent M. le duc 
d'Angoulême e'mbarqué, et madame la dauphine en 
Espagne. On dit que M. de Vitrolles va être fusillé. On 
exige ici des serments, mais l'on espère, aux Tuile- 
ries, la paix; et l'on ajoute que si l'on a encore trois 
semaines avant la guerre, tout sera organisé pour se 
bien défendre. L'esprit de Paris est le même; on va 
recréer la garde nationale et en mobiliser. Si les étran- 
gers arrivaient maintenant, on serait fort embarrassé; 
mais cela n'arrivera pas. 11 y a quarante à cinquanle 
mille hommes de troupes aux environs de Lille. L'on 
ne perd pas un jour. 

<x Mes enfants se portent bien; ils demandent le voi- 
sin; la puissance des lieux et des souvenirs commence 
bien jeune. Adieu, ami; maman, qui est là près de 
moi, vous dit mille choses. Je voudrais bien savoir 
une de toutes nos lettres arrivée; ne négligez pas une 
occasion. Je vous prie de deviner tout ce que je ne dis 
pas par rapport à ce que vous avez fait pour Denis. 
Je vous retrouve partout. Adieu, prince chéri tou- 
jours. » 




LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



'2811 



X* LETTRE 



« Ce samedi 



« Rien depuis avant-hier, c'est une véritable désola- 
lion. J'écris ce mot à Àngoulème, bien certaine que la 
préfète vous le renverra . Depuis hier notre état d'anxiété 
a été pénible. Buonaparte s'est, dit-on, emparé du pre- 
mier télégraphe. De là vient notre ignorance. Les régi- 
ments de la garde de Laon marchant sur Paris; Lyon 
pris, tout cela faisait de mauvaises nouvelles. La garde 
a été repoussée à la Fère par le général Lefèvre-Des- 
nouettes, contre le général Lallemand. Ainsi le coup 
est manqué. On a des nouvelles de Lyon. Monsieur y 
était et tout le monde bien disposé, l'horrible L... 
ayant passé. Une seconde nouvelle, qui ne se confirme 
pas, nous disait que M. le duc d'Orléans ayant battu 
Buonaparte, ce dernier était reculé ( } c quinze lieues. Il 
paraît que cela ne se confirme pas. Enfin Dieu aura pitié 
de nous, il sauvera nos princes, il nous sauvera. J'ai été 
ù Sainte-Geneviève ce matin. Quelle nuit nous avons 
passée! Ma tête allait si vite, je faisais mille projets. 
D'abord mes enfants en sûreté, et toutes les femmes 
ici pour animer la garde nationale, et ne pas quitter 
les rangs. Il faut rester là où sera le roi. Enfin, ami, 
je pense et je me dévoue en pensées. Mais vous agissez 
sûrement, et je ne sais pas de vos nouvelles. Vous allez 
être exposé. Tout cela abat et donne un courage de 
rage. 11 paraît que la police a découvert ce malin la 
correspondance de l'île d'Elbe, fort bien organisée, 
dit-on. Dieu veuille que nous n'ayons ni traîtres ni 
fausses nouvelles. J'ai vu la vicomtesse hier au soir, 
vu. 19 



fi 





B 



2M MES MÉMOIRES. 

C'csl notre consolation. Bien pour moi, du moins. 

« Mais vous, où êtes-vous, avec M. le duc d'Angou- 
lême ou avec Monsieur? Quels chevaux avez-vous? On 
attend Madame ici. Quel moment! Et l'ignorance ajou- 
tée à tout cela fait un vrai mal. Vous pensez à nous, 
j'en suis bien sûre. Je vous crois avec Monsieur. Ce 
mois de mars n'est pas mil parmi les mois; qu'il soit 
semblable! 

« J'en suis restée là hier. Je continue aujourd'hui 
sans vous envoyer ma lettre, qui ne vous arriverait 
pas. On dit que les lanciers d'Orléans ne valent rien; 
et que les lettres ne peuvent manquer d'aller mal. Je 
ne sais plus où vous êtes. Ainsi, ami, je garde mes 
récits en attendant. Hier donc, après vous avoir quitté, 
mon frère m'a fait ses adieux, pour se battre ce malin 
de grand matin. Le général Maison lui avait donné 
l'ordre de marcher contre la garde impériale, sous les 
ordres du général Lefèvre-Desnouettcs, qui marchait 
sur Paris. La Fère a refusé de lui ouvrir ses portes; et 
les soldats de Lefèvre, découragés, n'ont pas voulu 
crier pour l'Empereur. Ce coup paraît donc manqué. 
Ou s'attendait à une affaire ce matin sous les murs de 
l'aris. Que va donc devenir ce corps? Il rentrera peut- 
être sous nos drapeaux. Soult est destitué. Nous avons 
Clarke. Le roi est toujours ici. On a été bien du temps 
sans nouvelles de Monsieur. Madame de Périgord me 
fait dire à l'instant que M. de Montmorency arrive de 
Lyon, l'ayant quitté le 10. C'est le 12 aujourd'hui. On 
dit que l'esprit y était]bon. Je respire, ami. Je vous 
crois là par instinct. 

« Une quantité de personnes abandonnent Paris. 
J'en suis outrée. C'est sonner l'alarme. Là où est le 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 291 

roi, là il faut rester. J'ai au fond de l'âme plus que de 
l'espérance. Nos princes triompheront. On dit que 
M. de Blacas est un peu pâle; pour moi, je me suis 
confessée avant lui, afin d'être prête pour ce monde 
et pour l'autre. Je dis toujours que, si un moment de 
danger arrive, les femmes peuvent être bonnes à faire 
battre les hommes. 

« M. le duc de Bourbon est parti cette nuit pour la 
Vendée. Clarke va se distinguer, j'espère, par les ordres 
qu'il donnera ici. J'ai eu votre lettre hier, qui m'a en- 
chantée ; votre relation est charmante. 11 la faudrait 
pour le journal ; mais c'est un contraste si grand dans 
cet instant, qu'on ne la mettra pas, je crois. 

« Dans ce moment, je suis occupée de mettre mon 
beau-père en feu. Tous les officiers du régiment de 
Baschi sont venus le trouver hier; il faut s'en servir. 
Plus de cent hommes lui ont offert de marcher; car 
tout est si en désordre que ceux qui veulent servir, ne 
peuvent seulement pas venir à bout de se faire in- 
scrire. Le prince de P... reçoit tout le monde avec une 
hauteur et un mépris qui révolte. Un homme de 
ma connaissance a été hier, lui sixième, chez lui; 
à peine a-t-il daigné leur parler. Et cet homme que 
vous avez, je crois, vu ici (M. Gabriel) me disait 
qu'ils étaient partis ne sachant pas bien si on avait 
voulu les inscrire; cela est révoltant. Je pense que la 
duchesse Amédée prépare son château en cas de dé- 
part; j'en serais bien fâchée, et vous ne pouvez ima- 
giner l'effet que cela ferait ici. La terrasse dc> 
Tuileries est toujours comble; il y a beaucoup de 
boue. Hier on a travaillé les faubourgs de Paris beau- 
coup. La vicomtesse reprend des forces lorsque je lui 



I 



>^ 




292 MES MÉMOIRES. 

parle de rester pour animer la ville entière, si le roi ne 
l'abandonne pas; il n'y a que cela à faire. Hier au sou- 
que Denis devait se battre, je pensais avec douceur 
que vous n'étiez pas ici. Aujourd'hui, je vous vois à 
Lyon au plus fort de la mêlée. Désolation! Ami, pensez 
à nous. 

« Je crains que le petit homme ne quitte Lyon et ne 
fonde ici au milieu de ses partisans ; il y aurait des 
massacres affreux. M. le duc de Bourbon est dans la 
Vendée. Dans quinze jours on aura cent mille hommes, 
dit-on. Madame de Staël est partie. Elle a appris l'évé- 
nement, parce qu'on ne lui payait pas un million trois 
cent mille francs ; cela m'a bien fait rire. 

« Et notre Madame, que fait-elle? Je la voudrais 
dans le midi. Je crains les régiments; il est vrai qu'elle 
les changera peut-èlre. Ici elle ferait honte aux pusil- 
lanimes, qui ne la suivraient pas. Comme toute votre 
occupation pour moi me donne du bonheur! Elle ne 
me cause pas le plaisir de la surprise. C'est l'habitude 
de ma vie de vous retrouver, et de jouir de notre ami- 
tié; mais, à chaque preuve, c'est un renouvellement 
de vrai bonheur. Nos princes triompheront. Vous 
rappelez-vous comme nous avions au fond de notre 
pensée l'idée de ces troubles qui fondent sur nous? 
J'ai maintenant la confiance que tout se terminera 
bien. Je vous écris tout cela, et peut-être dans un in- 
stant serai-je au désespoir par de mauvaises nouvelles. » 

XI< LETTRE . 

« Dimanche, trois heures. 

« Je ne me trompais guère. Madame de Lorge ar- 
rive ici, et me dit que M. le duc d'Orléans est arrivé; 



<Mg - 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 295 

que Monsieur est attendu ici à Paris, et que Lyon, en 
cet instant, crie : Yive Y Empereur! Votre beau-père dit 
que Macdonald y est resté, et que tout y est animé du 
meilleur esprit. Que faut-il croire, puisque M. le duc 
d'Orléans revient? Je crois au retour de Monsieur. Je 
vous dis tout cela comme si vous ne le saviez pas 
mieux que moi; mais c'est une consolation de vous 
écrire pour mon propre compte. J'attends de vos nou- 
velles avec bien de l'anxiété. On n'arrête personne; 
on est toujours à l'eau de rose. Des voitures vont et 
viennent chez Cambacérès; quitte à relâcher tous les 
innocents, je les arrêterais. La trahison nous entoure; 
cela est évident. Madame de P... vient de me faire 
dire qu'elle allait venir; je l'attends. Elle entre. » 

XII- LETTRE 

« Ce lundi malin. 

« Hier au soir on a envoyé un courrier à Monsieui; 
pour qu'il n'arrive pas à Paris, et le voilà arrivé ce 
matin, à ce que l'on dit; cela est même sûr. Eh bien, 
j'ai encore au fond du cœur l'espérance de voir tout 
finir bien, et que nous retirerons de ceci de grands 
avantages; mais nous sommes encore à voir les moyens 
de nous tirer d'affaire. Toute la maison du roi est ca- 
sernée à l'École militaire; et sans cesse, au moment 
de partir. 

« Les princes ne reparlent pas, ce qui fait un effet 
extrêmement mauvais. M. le duc d'Orléans devait 
être trop heureux d'une occasion qui pouvait le puri- 
fier; le peuple le dit hautement. Suchet et Ney vont 
donc se battre sans qu'il y ait un prince avec eux. 11 







#£■ 







29» AIES MÉMOIRES. 

paraît que les troupes croisent les bras, et que per- 
sonne ne tire. Macdonald est revenu aussi, et Roeer 
«le Damas. » 

« Lundi, minuit. 

« Le roi a reçu ce soir. Les princes ne partent tou- 
jours pas; cela est désolant. On reconnaît les cœurs 
des mêmes personnes qu'avant la restauration. M. de 
Brézése lamente, M. de Poix pleure, M. D... se meurt 
de peur ; je pourrais vous en citer bien d'autres. On dit 
que M. le duc d'Orléans veut faire partir sa femme; 
passe pour les enfants. Madame de Blacas est partie. 
Cela ôte le courage à beaucoup ; c'est impardonnable 
tant que le roi reste ici. Mais vous, où êles-vous? Je 
suis dans des transes affreuses. La lettre de mercredi, 
que M. votre père m'a envoyée ce soir, me prouve en- 
core votre ignorance. Puisse-t-elle durer longtemps! 
On dit ce soir Buonaparte à Mâcon. Voilà une petite 
proclamation que j'ai faite : 

a Français, en recevant Buonaparte, vous appelez 
« toutes les puissances contre vous. L'ambition d'un 
« seul homme sera leur prétexte pour venir prompte- 
« ment partager vos provinces et vous asservir. Paris 
« a vu mourir son roi, que Paris le sauve! » 

« J'en donne tant que je puis. Mon frère est encore 
commandé cette nuit pour Fontainebleau. Bonsoir, 
ami bien cher, mon véritable frère, que tout me fait 
aimer. » 

XIII. LETTRE 

«t Ce Mardi matin, trois heures. 

« Je viens de recevoir votre lettre ; elle me met au 
désespoir, non que je ne vous approuve d'être parti, 



m* v. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



2!)* 



mais Buonaparte est à Lyon. Où aurez-vous été? Je 
cours chez la vicomtesse ; peut-être en saurai-je plus. » 

« Ce mardi, huit heures et demie. 

» Nous avons bien examiné la carte. Il nous parait 
impossible que vous n'ayez pas su à Clermont que les 
princes étaient partis pour Paris avec Macdonald et que 
Buonaparte est à Lyon ; alors nous vous attendons à tout 
moment, ami. Vous n'aurez pas eu l'imprudence de 
faire tout seul une reconnaissance. Pourvu que vous 
n'ayez pas été trompé par les mêmes bruits que Mon- 
sieur, qui croyait ne plus trouver à Paris qu'un gou- 
vernement provisoire. Tant d'inquiétudes vous auront 
fait du mal. Peut-être avez-vous eu l'idée d'aller au- 
près de M. le duc d'Angoulême ; mais j'espère que cela 
n'est pas. Car enfin vous aviez des lettres à remettre à 
Monsieur; c'est lui qu'il faut rattraper. 

«A... est venu hier; il a encore parlé campagne. 
Je prends les jours qui me sont donnés ; mais l'avenir 
me pèse bien sur le cœur. Comme je jouis de tous vos 
soins pour moi ! » 

« Hardi, minuit cl demi. 

« On est donc plus satisfait. Il est de fait que ma- 
dame de D... a quitté Paris; mais elle y est revenue. 
Elle va aux Tuileries le matin, et, depuis tout ceci, 
elle a une telle peur, qu'elle couche rue de Varennes; 
c'est indigne de ne pas comprendre qu'elle est bien 
heureuse d'être sous le même toit que nos princes 
pendant le danger ! 

« Un homme arrivé de Lyon aujourd'hui 14 dit que 
Buonaparte y était encore le 1 2 , faisant le bonhomme, 



'/ 



290 MES MÉMOIRES. 

disant qu'il n'est venu que parce qu'on l'a appelé de 
loutes les parties de la France. Il donne cinq francs 
par jour et à six mille hommes. Il a caserne ses 
troupes et frappé la ville d'une contribution; mais, 
ce qui est incroyable, c'est qu'on dit que les autorités 
ont été le recevoir. La ville a été illuminée ; on y est 
consterné. 

« Décidément madame la duchesse d'Orléans est 
partie; je trouve cela digne du nom. Mademoiselle est 
restée. La première a été huée. Mais vous, ami, où 
êtes-vous? Je vous attends à chaque instant; passé mer- 
credi ou jeudi soir, je serai dans la plus vive inquié- 
tude. 

« L'important est de savoir si les troupes de Ney vou- 
dront se battre; tout gît là. Jusqu'ici chacun se croise 
les bras. Ney a dit qu'il tirerait lui-même. C'était au- 
jourd'hui, cette nuit même, que la conspiration devait 
éclater. Le roi devait être enlevé, conduit à Saumur el 
gardé jusqu'à ce qu'il ait abdiqué; vous jugez ce que 
l'on aurait fait souffrir à lui et à nos princes. Moxsieci; 
a été au moment d'être pris dans un faubourg à Lyon. 
Il s'y est conduit admirablement, demandant seule- 
ment mille hommes pour le suivre et combattre; per- 
sonne n'a répondu. Le concevez- vous? La veille, on 
criait si fort: Vive Monsieur! Aussi j'ai maintenant 
horreur des cris. On a assommé aux Tuileries des 
gens qui criaient pour Buonaparte; un homme entre 
autres l'a été par des femmes à coups de parapluie. 

Bonsoir, ami. Je me suis reprise à plusieurs fois. 
Ce soir la vicomtesse est venue; ainsi nous nous sommes 
vues, bien vues, aujourd'hui. Il y a ici une énergie 
qui vous ferait plaisir. Il y a vingt-trois mille per- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 207 

sonnes inscriles déjà. Je suis bien fâchée que notre 
Madame ne revienne pas; comme une autre Marie- 
Thérèse elle mènerait à la victoire. On dit qu'elle reste 
à Bordeaux. Je suis convaincue qu'elle aurait tout 
cleclrisé ici ; car, au moment de la bataille, bien des 
gens seront malades, et la garde nationale sortira fort 

peu. 

« A demain. Je tiens à vous écrire ; même cela vous 
mettra au fait de toutes nos anxiétés. » 



X.IY- LETTRE 



« Ce mercredi, cinq heures. 

« Clarke est venu ce malin chez M. le prince de 
Condé, il était rassurant; mais il ne peut pas faire une 
autre figure. On dit qu'il est arrivé des officiers du 
régiment de Labédoyère fort repentants, et que Buo- 
naparle a quitté Lyon ; qu'il est à Bourg, et va gagner 
les recrues de Suisses que Joseph, son frère, a ras- 
semblées. 

«Le maréchal Ney marche, Oudinot aussi. Ce qui 
est fort inquiétant, c'est que les préfets des villes où 
étaient les troupes mandent secrètement qu'ils sont 
pleins de confiance dans les maréchaux; mais ils ne 
croient pas que les troupes se battent; tout gît là. 
Alors notre ressource sera dans les volontaires. Il faut 
au moins espérer que les troupes seront neutres. Buo- 
naparte se montre avec sa redingote grise. Elles ne 
peuvent résister à la vieille habitude de voir leur 
général. Vous n'arrivez pas; j'ai envoyé chez vous, on 
ne sait rien. Ami, arrivez, arrivez! Jugez de l'inquié- 







•298 MES MEMOIRES. 

tude dévorante de vous savoir errant, mal instruit et 
inquiet. » 



( Ce mercredi soir, minuit trois quarts. 

« Point de nouvelles ; c'est à en perdre l'esprit. Où 
aurez-vous été? Je ne puis plus penser qu'à vous et à 
Buonaparte. Venez vile, ami, n'entreprenez rien ; vous 
me faites peur. La vicomtesse est venue ce soir; nous 
parlons de vous. Mais cette manière d'être en troisième 
ne nous suffit pas. Les nouvelles de ce soir sont bonnes. 
Buonaparte, le 13, était encore à Lyon. Il y a de- 
main séance royale à la Chambre des députés. On dit 
que Madame ne reviendra pas; j'en suis fâchée. Elle 
aurait pu faire merveille ici. Quel triste prince que ce 
d'Orléans! Ses aides de camp donnaient vingt mille 
hommes à Buonaparte, et ont dit que tout était perdu ! 
Toute cette jolie compagnie a quitté Lyon plus tôt 
qu'il ne fallait. Le duc d'Orléans va au camp d'A- 
miens; il n'y risquera rien. L'opinion du peuple en 
fait justice. » 

XV" I.EÏTKE 

« Ce jeudi, 16 mars, minuit et demi. 

« Bonsoir, ami. Voilà le bon moment de la journée; 
c'est celui où je m'occupe de vous. Je suis si inquiète 
que je me trompe moi-même en vous écrivant; et ma 
tète me sert mal pour me calmer. Il me vient cent 
idées sur ce que vous avez pu faire, sur ce que vous 
aurez inventé ; cela n'est que trop naturel. Je ne sais 
seulement pas sur quelle route vous êtes. Voilà trois 
jours que je ne sors que des demi-heures pour vous 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 29* 

attendre chez moi. Enfin vous êtes de la maison du 
roi; votre congé est près de finir. J'ai vu la vicom- 
tesse ce soir; elle est inquiète comme moi. J'ai été 
à la séance royale ce matin. Le discours du roi a été 
fort touchant; mais il ne m'a pas prouvé que Buona- 
parte ne serait pas sous nos murs bientôt. M. votre 
père est noir comme un corbeau; il le croit couché à 
Auxerre ce soir. Les troupes ne sont pas bonnes. Mon- 
sieur a pris deux aides de camp, deux généraux : Di- 
geon elBelliard. M. le duc de Berry a pris Coigny (le 
manchot) et M. de Beauf remont. Arrivez donc. 

« On dit M. le .duc d'Angoulème arrivant avec une 
population immense; mais on ne sait pas positivement 
où il est. Mais êtes-vous avec lui? Mon Dieu! quel 
poids de cent livres! Maman a bien envie de partir; 
je tiens bon. La partie va donc se décider. 11 y a demain 
matin revue de la partie de la maison du roi qui ira à 
la guerre; c'est Marmont qui la commande. Il y a un 
camp à Fontainebleau ; M. le duc de Berry commande 
en chef. On dit Fouché arrêté ; d'autres disent qu'il 
s'est enfui. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la police était 
chez lui ce malin. 

« Bourienne est préfet de police. M. le duc d'Or- 
léans est enfin parti, mais pour Amiens. M. de Blacas 
a été dénoncé à la Chambre des députés. On crie après 
tous les ministres. 

« Bonsoir, ami, il est tard. Je vous rends compte de 
tout; mais jamais vous ne saurez quel poids j'ai sur 
le cœur. » 



jr- 



K 



310 



MES MEMOIRES. 



XVI- LETTRE 

20 mars. 
« Ami bien cher, mon frère, ma pensée, mon 
cœur, tout vous suivra ; partout je serai avec vous. 
Du courage, vous qui savez tant en donner. On me dit 
que Lecourbeest ici; il était avec Ney. Peut-être est-il 
venu confier le projet du dernier. J'ai une lueur d'es- 
pérance ; peut-être marchez-vous à la victoire. Clarke 
était assez gai ce soir. M. le prince de Condé a envoyé 
prendre les ordres du roi, qui a dit : « J'ai dit à du 
« Cayla hier que je ne partirai pas sans lui ; qu'il se 
« tienne donc bien tranquille. » 



''t. 



WII" LETTRE 

« Ce 1 7 avril. 

« Mon ami, mon frère, je n'ai de consolations (\\w. 
celles que je vous dois; une petite lettre me donne la 
vie; je voudrais bien apprendre que vous avez toutes 
les miennes; je ne manque pas une occasion; je vou- 
drais savoir si celles par ma veuve arrivent. Je suis 
dans un partage de tout avec ma voisine ', ce qui me 
la fait aimer encore plus, si cela se peut. Nous 
jouissons bien de la justice rendue, mais je ne com- 
prends pas le voyage, aujourd'hui surtout. Mon Dieu! 
que de choses à vous dire! et il faut ne parler que de 
santé. L'on dit que vous ne laissez guère passer les 
lettres, je vous plains d'être si peu libre. Ici l'on cric 
Vice la liberté! tous les jours, en attendant la Consti- 
tution, à laquelle travaille M. B. Constant; il a dit 
qu'elle serait très-libérale, très-grande : liberté de la 

1 La vicomtesse de La Rochefoucauld. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 301 

presse sans bornes, plus de noblesse, etc. Il y a eu 
aujourd'hui une belle revue de onze mille hommes; il 
y avait peu de gens des faubourgs. Paris est comme 
lorsque je courais tant avec ma voisine. Nous espérons 
la paix; si elle n'a pas lieu, on dit que nous avons 
de bonnes troupes (nos meilleures sont du côté de 
Lille) et que, si les ennemis nous donnent un mois, 
nous serons bien forts, parce que le matériel manque, 
et il nous faut un peu de temps. Du reste, nous ne 
nous endormons pas. Il est parti des gens sûrs pour 
Gand.L... etB..., qui doivent mander ce qui s'y passe; 
entre autres un ancien commissaire du département 
de l'Orne. L'espérance nous soutient, et une paix gé- 
nérale est bien nécessaire. 

« Si nous avons un mois, ici, devant nous, il y aura 
des forces considérables à opposer. Une lettre d'un 
négociant mande que le petit chasseur 1 est à 0... 
C'est l'endroit où l'ami de la Gras... avait si bien dansé 
l'année dernière. Mais comment espérer un si grand 
bonheur, lorsque chaque jour on augmente les incer- 
titudes par les nouvelles qu'on donne de sa santé. Il y 
a des lettres du 11, d'auprès de Valence, de MM. de 
Damas, Guiche, etc.; ils sont entourés, à ce qu'ils 
mandent. Charles de J... était à la grande affaire du 
9. Il est revenu à Valence, et mande que la capitula- 
tion avait lieu lorsqu'il a quitté. Faites passer ce 
mot à mon oncle Jaucourt, et l'autre pour mon beau- 
père. Nous ne savons pas de ses nouvelles. Adieu, ami, 
que ce petit papier vous dise mille fois ce qu'on sent 

1 C'est Mgr le duc d'Àngoulèrue craa madame du Caylâ appelle parfois 
ainsi, pour dissimuler son nom. 



■ 



502 



MES MEMOIRES. 



chaque jour, chaque heure, chaque minute; jamais 
séparation ne fut plus cruelle. 

« Je continue, pensant que je ne puis rien perdre, 
puisque ma lettre passe dans celle de la vicomtesse. Je 
vais vous gronder; j'aurais mieux aimé que le petit 
mot du serpent fût pour madame votre mère. Voyez, 
moi, comme je suis difficile à vivre; c'est pourtant de 
la générosité d'une autre manière. Maman me charge 
de compliments tendres pour vous. Adieu, prince 
chéri, je répéterai sans cesse tout ce que vous savez, 
mais c'est ma seule consolation. Ugolin méritait que vous 
l'embrassiez; il vous demande tous les jours à la grille. 

« Pensez bien que vous pouvez disposer de moi, et 
que j'en serais bien heureuse. Rien de plus touchant 
que les récils de B..., quelle pensée adorable, quelle 
trahison ! » 



5 



XVIII e I.ETTHK 



« Ce 25 avril an soir. 



« Je viens de recevoir votre petit mot du 18, ami; 
je lis lentement pour ne pas finir; je recommence, 
c'est ma vie, enfin. J'ai été si abattue jusqu'ici, qu'à 
peine avais-je la faculté de m'occuper de la moindre 
chose; l'espérance de vous voir se ranime au fond de 
mon cœur; votre absence me paraît devoir finir, je re- 
prends courage. Ce qui me soutient et me fait jouir 
encore de quelque chose, ce sont vos qualités et votre 
caractère remarquable et attachant. Si vous saviez avec 
quelle satisfaction on jouit de pouvoir admirer qui 
l'on aime, vous m'envieriez. La lettre de mon beau- 
père est du "20. Je vois, d'après sa lettre, que vous 
aviez eu une petite mission; je crains bien que les occa- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 305 

sions ne deviennent plus rares encore. Tâchez de trou- 
ver le moyen de me mander si Y oncle du petit chasseur 
désire qu'on aille le voir. Bien des personnes vou- 
draient le savoir d'une manière positive (y sera-t-on 
utile?). Ainsi disposez de moi; vous savez que tout ce 
qui me vient de vous est doux à recevoir. 

« On dit ici que nos troupes se portent sur Reims. Il 
a paru des bonnets rouges : on les arrête. Le journal a 
été saisi; mais malgré cela nous avons la liberté de la 
presse. Il y a deux partis dans l'armée, mais on espère 
qu'elle se battra bien; d'après la personne chargée de 
l'administration des rations, nous avons cent trente- 
sept mille hommes sous les armes. Malheureusement 
les gardes nationales ne veulent pas marcher, les four- 
nisseurs ne veulent rien fournir sans argent, et il y en 
a peu. On croit ici à un départ prochain. M. Dambre- 
geac est sorti de prison ce matin. Sa belle sœur Mar- 
beuf est morte à Lyon. M. de Vilrolles est à Vincennes. 
Dites-moi pourquoi le frère de la reine Hortense est 
auprès du Russe Alexandre; j'ai peur de tout. On dit 
Clause! assassiné à Bordeaux. Nous n'avons pas un seul 
mot de mon oncle Jaucourt. Maman est toujours souf- 
frante, toujours sur sa chaise longue; sa maladie n'a 
rien d'inquiétant, mais demande absence totale de 
mouvement. 

« La Constitution fait un mauvais effet général; 
aucun parti n'est satisfait, c'est à qui criera le plus- 
fort. Enfin, la paix n'est pas ici, et je dirai le bonheur, 
sans offenser personne. Je n'ai pas, là-dessus, d'expli- 
cation à faire, n'est-ce pas? Adieu, ami bien cher, vous 
savez le fond de mon cœur, et tout ce que vous êtes 
pour moi. » 



iïfl 



^04 



MES MEMOIRES. 



XIX> LETTRE 



V. 



« Ce 29 avril. 

« Voilà donc une véritable occasion, on peut écrire 
à son aise. A vous, ami, l'objet de ma pensée conti- 
nuelle et d'inquiétudes bien vives; car, enfin, ce que 
nous désirons, c'est de vous revoir; mais à travers 
quels dangers passeront ceux que nous attendons! 
Tout cela ne laisse pas un moment de repos. À force 
d'éprouver des sentiments différents, des agitations 
continuelles, on reste souvent dans un état de bêtise 
et de nullité qui ressemble à de la stupeur; l'espérance 
vous tire de là, et puis l'on retombe. C'est un certain 
cercle d'où l'on ne peut sortir; aussi je prétends que 
je tourne dans ma tète. J'ai copié beaucoup tous ces 
temps-ci, et cette occupation n'est pas sans succès. 
Tout ici est dans les mêmes dispositions que lors de 
votre départ. Les marchands prétendent qu'on a donné 
l'ordre de ne rien acheter, et toutes les boutiques 
pourraient être fermées. 

« On raconte une conversation de Buona parle avec 
la baronne de Monlesquiou, dans le jardin de l'Elysée. 
Il lui a demandé plusieurs fois si elle le reconnais- 
sait; elle lui a affirmé que oui, qu'il était bien le 
même. « Non, non, je ne suis plus le même homme, 
« qu'il y a quinze ans. Je suis étonné que vous me 
« reconnaissiez. J'avais de grandes vues pour le bon- 
« heur de l'Europe entière; aujourd'hui, je ne veux 
« m'occuper que de celui de la France. Il y a de l'ef- 
« fervescence, quelques troubles, de la division; je 
« calmerai tout cela, et l'on sera encore heureux; 



'%" s 



LETTRES DE MADAME DE CAYLA. 305 

« mais je ne suis plus le. même, l'impératrice ne se 
« soucie plus de moi, je suis dans le cas de tous les 
« maris; mon fils sera très-distingué; c'est un joli 
« jeune homme, je l'aurais bien élevé; je suis bien fà- 
« clié de ne pas l'avoir avec moi. Madame de Montes- 
« quiou, je ne suis plus le même qu'il y a quinze ans. » 

a II y a une histoire de spectacle que je réserve pour 
mon beau- père, qui vous la dira. J'ai vu ma vicom- 
lessc hier. Madame et M. de D... sont revenus. Made- 
moiselle de Seuil ' et moi nous sommes fort bien 
ensemble. Pouff est aimable et embellit beaucoup. J'ai 
des nouvelles de la Vendée, qui sont bonnes. Trente 
pourront sortir et cent resteront bien armés dans leur 
pays. Le drapeau blanc se promène dans beaucoup 
d'endroits. Les conscrits ne marcheront point, et Buo- 
naparte n'aura de ce côté ni un homme ni un écu. 
L'ardeur guerrière se ralentit dans les mauvais dépar- 
tements dès qu'il faut marcher. 

« Maman est toujours de même, el le régime de la 
chaise longue sera de longue durée .Je vis* au jour le 
jour, ce qui est fort triste; je souffre de temps à autre. 
mais pas davantage. Bayle est bien malade. Si maman 
pouvait se transporter, j'aurais été charmée de ne pas 
rester ici; vous ne pouvez vous figurer la déplaisance 
d'être à Paris. Ce qui me donne force et courage, ce 
sont vos lettres, el la certitude de les avoir plus promp- 
lemenl; mais la vicomtesse ne restera pas là, et alors 
il ne me restera que de la peine sans pouvoir la parta- 
ger, el en parler à mon aise, ce qui fait toujours du 



f 



1 Mademoiselle Alexandrine de Seuil était une cousine peu fortunée 
dont nia mère s'était chargée. 

m:. 20 




! 



.-oc mes mémoires. 

bien. Madame de Monteynard est accouchée d'une fille^ 

madame de P. . . est venue passer trois jours. 

« On va lever des corps francs, qui feront un tort 
irréparable; tout ce qu'ils prendront sera de bonne 
prise. Ils n'auront pas de solde ; ainsi vous pouvez 
juger qu'on ne sera plus en sûreté nulle part. Je crois 
jusqu'à présent Paris ce qu'il y a de mieux. Mandez- 
moi ce que vous en pensez pour la suite. Vous lirez la 
lettre de la comtesse. Je ne puis vous dire le nom de 
l'homme que vous me demandez; j'ai accroché cela 
de M. de ***, qui l'avait su d'une manière positive, cet 
homme ayant été dans son département. En tout vous 
ne pouvez imaginer comme Fonché fait sa besogne. On 
sait ici tout ce qui se fait dans toutes les villes de la 
Flandre, dans le plus petit détail. Tâchez, en grâce, de 
m'écrire longuement et ce que vous savez. Beaucoup 
de personnes croient que Buonaparle va partir et atta- 
quer sur-le-champ. On croit ici que les Russes ne sont 
pas prêts d'être arrivés, et que les hostilités du côté des 
alliés ne commenceront pas avant six semaines ; tâchez 
donc de nous mettre au fait de quelque chose. 

« J'ai vu la reine Hortense hier pour la seconde fois 
seulement, quelque missive et quelque billet que j'en 
aie reçus; elle m'a paru au désespoir de noire opinion 
sur elle; et elle m'a dit tant de choses, que je com- 
mence à nous croire injustes. Elle est fort occupée de 
vous, et je crois bien que j'aurai un mol d'elle pour 
vous avant que cette lettre soit fermée. Elle dit que sa 
plus grande peine est notre doute sur elle ; elle espérait 
que nous la connaissions. Elle dit que nos doutes dé- 
truisent la confiance que nous devions avoir en elle; 
([lie rien ne l'étonné et ne l'afflige davantage. Son mari 



f 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 307 

va arriver. Elle n'a encore pu parler de ses affaires à 
son beau-frère. Elle lui en a écrit; il a répondu qu'il 
attendait son mari. Elle n'a rien, et sa position, en effet, 
n'est pas gaie. Elle a écrit à son frère, qu'elle supposait 
mécontent. 11 parait que la lettre a été prise; ce qui 
doit, si cela est connu, lui faire encore du tort de votre 
côté. Elle est décidée à partir pour toujours de France, 
si les choses changent, ne voulant pas rester une se- 
conde fois dans ce qu'elle appelle une fausse position, 
à laquelle elle attribue toutes les calomnies. Je crois 
bien qu'elle n'a pas vendu un seul de ses diamants: 
ce sera sa ressource. Enfin je vous raconte tout cela, 
ne sachant qu'en penser. Elle a beaucoup appuyé hier 
sur la peine que je lui faisais en la laissant ainsi; je 
lui ai répondu que, d'une part, je ne sortais point, 
étant trop triste et d'ailleurs garde-malade ; que l'idée 
de rencontrer chez elle quelques figures affreuses me 
ferait fuir à mille lieues; qu'ensuite la première 
fois que je l'avais vue, au lieu d'être occupée de vous, 
de votre dévouement, enfin de votre conduite, elle ne 
m'avaiL parlé que de vos torts, de ce que vous aviez 
dit à M. de Lascours; qu'alors nous nous entendions 
si peu, que je n'avais rien à lui dire, etc. Nouvelles 
protestations, occupation de vous, sentiments pour 
moi, etc. Si, en effet, elle n'est pas ce que nous sup- 
posons, elle doit être peinée; et puis je vois que sa si- 
tuation est bien loin de s'améliorer. 

« Que fait donc mon frère qu'il est si occupé? 
Mandez-moi donc tout; je ne sais rien de tout ce que 
je veux savoir. En quoi sa position est-elle agréable? 
•le veux tout savoir. Le général Maison, que fait-il? 
Est-il vrai que, par le Congrès, la France aurait trois 




V 




308 MES MÉMOIRES. 

nouveaux département, el que vous seriez en France? 
Esl-il vrai que vous ayez un corps de Français? Que 
font les souverains? Allez-vous avoir Madame? Quelle 
admirable conduite! Jugez ce que nous avons éprouvé 
d'anxiétés pour le petit chasseur. Tâchez de me faire 
savoir si l'on désire du monde; si, une fois ce monde 
arrivé, on s'en sert; si l'on est bon à quelque chose, 
employé, el à charge à personne. Camille particulière- 
ment voudrait le savoir. Mandez moi aussi ce que vous 
pensez sur le séjour de Paris; il serait affreux qu'une 
ville si dévouée fût punie. On fortifie le château 
d'Amboise. 

a îl y a une rage générale contre M. de Blacas, à 
tort ou à raison; il est chargé de la malédiction de la 
nation. Lors de l'entrée du roi, on criera : Vive le roi! 
A ban le Blacas! Attendez-vous à cela. Il devrait se 
retirer de lui-même, pour éviter des scènes qui seront 
affreuses! Je crois à de l'injustice pour lui; mais la 
besogne était trop forte; el, dans des circonstances 
aussi difficiles, le manque de capacité aide la tra- 
hison. 

a 11 y a, dès aujourd'hui, une justice dont on jouit. 
Ney est en horreur. Il a fallu retirer ses enfants du 
lycée; ils étaient battus, vexés par tous leurs cama- 
rades. Ma cousine de Lorge est bien inquièle de son 
beau-père; il avait eu à Bordeaux une mission de 
Madame pour Londres. La traversée esl longue; depuis 
d'autres l'ont faite, et elle n'en a aucune espèce de 
nouvelle. Tâchez de trouver le moyen d'en avoir. Elle 
se recommande à vous et à Denis; mais vous êtes plus 
près que lui pour le savoir. Celle bonne cousine est 
bien occupée de vous aussi. » 



LETTRES DE MADAME DU CAÏLA. 



509 



ii Ce 29, cinq heures. 

« Tous les éléments de 95 sont en jeu. On rappelle 
tous les anciens militaires de tout âge. On croit que, 
si l'on a encore du temps, il y aura quatre cent cin- 
quante mille hommes; et le gouvernement ici compte 
sur le cordon de places fortes et sur l'esprit enragé 
qui domine dans les provinces qui ont été ravagées 
l'année dernière par les Cosaques, comme la Cham- 
pagne, etc. On ne peut savoir ce que le premier coup 
de canon peut faire lever de monde s'il était vain- 
queur; et, si du temps est encore donné, il sera dia- 
boliquement employé. Je vous dis ce que je crois sa- 
voir d'une manière sûre. Je ne sais si je vous ai 
dit que Murât a été complètement battu. On accuse le 
petit chasseur de n'avoir pas compris M. de Vilrolles 
dans ses arrangements; moi je dis qu'il était impos- 
sible qu'il sût qu'il était dans une aussi affreuse posi- 
tion, toute communication ayant été interceptée. 11 est 
à Vineennes. » 



I 



xx. uttui; 



« Ce S0 avril. 



a Je disais vrai ; la reine llortense m'a envoyé un 
mot pour vous. Elle me mande qu'elle vous a dit tout 
ce qu'elle avait sur le cœur ; elle me souhaite que nous 
n'entendions plus parler d'elle, à cause du bonheur 
que nous aurons, et qui l'éloignera; elle ajoute qu'elle 
me cachera tous ses sentiments pour moi, si je con- 
tinue à croire des choses injustes et à la méconnaître. 
On a des nouvelles de Barcelone; le petit chasseur y 





7 



510 MES M ÉMOI «ES. 

est arrivé en bien bonne santé. Vous verrez M. de "* 
ces jours-ci ; vous le ferez parler sur ce que je vous ai 
mandé. Vous saurez par lui ce qui concerne les es- 
pions, parce que nous avons le même moyen; mais 
n'ayez pas l'air instruit par moi. 11 ne veut pas se 
charger de lettres. En voici une que j'écris avec un 
grand bonheur. Vous arrivera-t-elle, ami? Vous dira- 
t-elle tout ce que j'éprouve d'agitations, d'inquié- 
tudes, d'espérances? En grâce, mandez-nous quelque 
chose. 

« M. de Montron est reparti ; j'espère qu'il travaille 
à peu de chose sous la couleur qu'il porte. Son départ, 
qui devait avoir lieu hier, faisait parler de paix avec 
l'Autriche. 11 est sûr qu'on fait ici sans cesse des pro- 
positions différentes avec et sam Buonaparte. Il vient 
d'ordonner une mesure qui lui donne douze mille 
chevaux, en faisant prendre tous ceux de la gendar- 
merie; on lui en fournit d'autres, mais cela la mé- 
contente. On disait ce soir que Buonaparte part après- 
demain. Bonsoir, ami. C'est demain que part cette 
.lettre; j'y ajouterai encore un mot. » 



XXI 1 LETTRE 




« Ce l" mai. 

'< J'arrive de Sainte-Geneviève avec la vicomtesse; 
■elle attend ma lettre, et je vais me dépêcher. Nous 
avons prié Dieu de bon cœur. Vous étiez là. Vous savez 
que nous continuons ce que votre amitié faisait pour 
ceux que vous aimez. 

« Buonaparte a fait dire aujourd'hui qu'il ne par- 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 5H 

tait que dans six jours. Mon opinion esl qu'il atta- 
quera, s'il attaque, du côté deColmar, Strasbourg, etc. ; 
mais ce sont mes conjectures. Les proclamations font 
un grand effet. L'esprit de l'armée même devient meil- 
leur que vous ne le pensez; mais, si Buonaparte a en- 
core du temps, ce sera bien fâcheux. 

« Lisez bien pour répondre à tous les articles. 

« Vous ne pouvez imaginer quels ennemis lui fait 
la constitution, c'est-à-dire le supplément; ni tout ce 
qui va aux petits cercles ; c'est effroyable. 

« La lettre sans adresse est de maman pour mon 
oncle Jaucourt. Adieu, ami, mon frère bien-aimé; 
ces mots disent fout. » 



XXII» LETTRE 



« Ce 5 mai. 

« Voici une bonne occasion que je saisis aux che- 
veux. Les nouvelles deviennent plus rares. J'en souf- 
fre bien, et puis il n'y en aura peut-être plus dans 
le moment où elles tiendront à la vie. Que ces mau- 
vais jours sont longs; ils sont éternels. Votre petit mol 
du 28 m'est arrivé hier par la poste. Il était triste 
comme moi, et par rapport à vous. Je n'ai de courage 
que celui que vous me donnez. Toute ma consolation 
c'est que vous pensez à moi; et ma seule distraction 
est de penser et repenser à vous. Sûrement, vous com- 
prendrez cela dans votre cœur. 

« Le paquet par madame de M... vous est-il arrivé? 
Cette lettre-ci vous arrivera par un monsieur que je 
vous recommande vivement, parce qu'il est bien dé- 
voué, plein de cœur et d'âme. Je ne l'ai jamais vu; 





:\i 



MLS MEMOIRES. 



mais je le sais, el peut-être pourrez-vous lui être utile. 
C'est un gentilhomme de Picardie, M. de Guilleboh. 
Il veut servir et être utile. L'avenir, après lequel on 
soupire tant, nous réserve, je crois, des événements 
imprévus et extraordinaires. On dit que Buonaparle 
a envoyé de nouveau à Vienne, et propose de renoncer 
à tout, si l'on reconnaît son fils. Ce qu'il y a déplus 
sûr, c'est qu'il y a une correspondance de Vienne ici. 
Cela n'inquiète pas, car la proposition était bien plus 
acceptable l'année dernière, et celle année elle serait 
llélrissanle pour l'empereur d'Autriche; aussi nedonnc- 
t-elle aucune alarme. 

c< L'esprit se bonifie tous les jours, et même il y a de 
la désunion dans la garde impériale. Quarante grena- 
diers et dragons, dans la rue de Bourgogne, à moitié 
ivres, ce soir, ont crié : Vive le roi! Vice Madame! 
Il y a dans l'armée plusieurs partis bien distincts : 
royalistes, bonapartistes et jacobins. Ces derniers vou- 
draient M. le duc d'Orléans. Le drapeau sans tache les 
fait pâlir. Ils en voudraient une... J'ai reçu une lettre 
de Dôie du 29, qui me mande que trente mille Suisses 
vont entrer; que pas une garde nationale ne veut 
inarcher, el que les braves volontaires sont diminués 
de nombre; à côté de cela il y en a qui parlent comme 
des enragés, décidés à se battre jusqu'à leur dernier 
soupir. Il est bien remarquable que tous les généraux 
en chef ne sont que des lieutenants-généraux. Il n'y a 
point de maréchaux, excepté Brune qui est dans le 
midi, et Albuféra dans l'intérieur. On peut compter 
sur cinq mille grenadiers d'Oudinot. Maintenant ce 
sont des soldats qui portent les proclamations dans les 
casernes. Nous en avons à foison d'imprimées, ce qui 



I.ETTKES DE MADAME DU CAYLA. 513 

rend noire besogne facile. Je suis avec mademoiselle 
Alexandrine de Seuil dans une grande communication. 
« Une lettre d'A... demande à la nourrice de venir 
avec les enfants, demain samedi, à Viroflay. Us revien- 
draient lundi. J'en suis malade. J'irai, je crois. Mon 
petit garçon est plus charmant que jamais; dans ce 
moment il joue dans mon écritoire, et tortille le haut 
delà page sur laquelle je vous écris ce qui me rend 
illisible. Je vous envoie une chanson, qui est celle du 
moment. Il y en a par milliers. J'en envoie aussi h 
M. 0... Le voyez-vous beaucoup? Voyez-vous aussi 
madame de Duras? J'aime bien mon beau-père d'après 
ce que vous me mandez. J'ai une grâce à vous de- 
mander, prince chéri, c'est de ne pas jouer gros jeu 
si l'occasion s'en présente, comme cela doilèlre parmi 
Ions les Anglais. La note de M. de Kergorlay a fait 
un bon effet. En quatre jours, on en a vendu vingt 
mille. 

« Les uns disent que Buonaparle est encore ici pour 
huit jours, les autres qu'il part. De fait, on n'en sail 
rien. S'il part, je ne serais pas étonnée que le drapeau 
blanc reparût ici. On commence les fortifications de 
l'aris. Palamède a un régiment de dragons; ce qui fait 
crier tout le monde. M. Alfred de Chalellux est aide 
de camp de M. de Flahault. M. de Marinier a aussi un 
régiment. Toutes ces récompenses sont pour les corps 
francs de l'année dernière, et font un mauvais effet 
dans l'armée; en tout il y a beaucoup de désunion; ce 
qui donne espérance. Adieu, ami. Je pense à ce petit 
voyage. Je ne sais si je ferai bien d'y aller. Cela me 
coûte horriblement, je vous l'avoue. La nourrice, qui 
ne peut y aller qu'un moment, me donne la certitude 



m 






OU MES MÉMOIRES. 

que mes enfants me reviendraient juste le lundi. Mais 
c'est égal, je... Ah ! mon Dieu, que je suis faible, je 
ne sais pas supporter cette idée d'y aller ou de n'y pas 
aller. Dans aucun cas ne vous en tracassez. Adieu, 
ami. Je vous vois tant je pense à vous. 

« Je suis fâchée maintenant du prêt; il vous aurait 
été utile. Cela me désole, et je ne pourrais dans ce 
moment le rendre. 

« Blanche vient d'accoucher d'un garçon et se porte 
à merveille.» 

XXIII* LETTRE 

a Nous sommes en attendant, et toujours écoutant, 
ami bien justement aimé. L'espérance de vous revoir 
peut seule soutenir dans ces cruels moments. Votre 
absence est bien longue déjà; et combien de mauvais 
jours vont suivre tous ceux qui ne pourront jamais 
s'effacer? Je ne sais pas à quoi l'on est réservé ici; 
mais c'est encore le lieu où je préfère être. La scène 
d'hier a avili Buonaparte encore plus, si cela peut 
être. Cinq mille hommes à peine habillés traînant 
des femmes, des enfants, escortés de droite et de 
gauche par des troupes. On aurait cru voir, d'après le 
récit qui m'en a été fait, une chaîne de forçats et de 
galériens. Les troupes sont furieuses d'avoir été si 
près de cette multitude, à laquelle elles servaient d'es- 
corte. Ensuite tous ces gens se sont répandus dans la 
ville, ivres. Ce matin, pendant que j'étais à Sainte- 
Valère, après l'élévation, on a entendu à la porte de 
l'église des voix qui tenaient des propos affreux. Il y 
en a un contre les prêtres qu'on entend sans cesse. Au 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. Stà 

resle, les gens en place autour de Buonaparle ont dil 
qu'ils prendraient le bonnet rouge s'il le fallait. Ce dé- 
vouement tient de l'enfer, et fait horreur, comme tant 
d'autres choses. A Cahors on a attelé quatre nobles à 
la charrue. A... de C... est aide de camp de M. de 
Flahault. C'est un atlelage aussi que celui-là. J'aime 
mieux l'autre. 

« La vicomtesse m'a dit ce soir que vite je pouvais 
vous écrire un mot pour demain; et j'en profite avec 
avidité. Madame votre mère a été d'une bonté ineffable 
l'autre jour. Mais plus de lettres de vous, voilà un vé- 
ritable chagrin. Je crois qu'il y a encore une autre 
petite occasion demain. Si on me la propose, j'en serai 
comblée. Il y a un homme qui vous en portait de nous, 
qui dit être resté à Mons onze jours sans pouvoir passer; 
et qu'il y a mis nos lettres à la poste. Je ne le crois pas. 
Je serais fâchée qu'elles fussent prises. Il y a de grands 
mouvements parmi les troupes. Sept mille hommes 
ont passé depuis deux jours de Versailles par Paris; 
Ils venaient du Midi. Il n'y a plus de troupes en ce 
pays; et la nouvelle était ce soir que trente mille Espa- 
gnols, et Marmont avaient tourné Bayonne et s'avan- 
çaient. Du resle, on veut ici abuser. De toute manière 
on va fédéraliser les autres faubourgs. Les marchands, 
les bourgeois sont indignés au delà de tout ce que vous 
pouvez imaginer. On arrête passablement. Trois cents 
gendarmes, il y a quatre jours, et six cents hier, 
ont été envoyés en poste dans la Vendée. J'en ai vile 
averli. Les nouvelles de Bretagne sont très-bonnes. 
J'en ai de Montpellier de la même couleur. Enfin les 
Français se montreront; je commence à l'espérer, ce 
10 mai. Mais le temps que vous dormez fait bien du 



o*^ 



1^4» 




516 MES MÉMOIRES. 

mal. Quant aux gardes nationales, croyez bien qu'il 
en part excessivement peu, pour ne pas dire poinl. 
On dit aujourd'hui qu'on fera venir ici lous les fé- 
dérés de Bourgogne; alors ce séjour ne sera plus 
Icnablc 

«N'écrivez plus par la poste, il n'en arrive absolu- 
ment rien. J'ai écrit à Denis avant-hier. Tâchez de nous 
faire parvenir quelques mots, c'est notre seule conso- 
lation. Ami, je voudrais bien savoir voire œil guéri '; 
nous ne vous savions pas seulement celle incommodité. 
Parlez de moi à mon beau-père, à mon oncle, à mes- 
dames de R... et d'Oui... Que faites-vous de madame 
Amédée? Je ne suis guère au fait de vous, ce qui me 
fait une vraie peine, et il y a plus d'un mois que mon 
frère ne m'a écrit; dites-le-lui de ma par!. Mes enfants 
vont bien. Maman est mieux. Je ne sais ce que je de- 
viendrai. Je vis au jour le jour, comme Dieu me les 
donne. Je ne me dissimule pas que ce qui me causera 
tant de bonheur, sera bien vraisemblablement un ar- 
rêt définitif pour moi. Dans ce moment il y met moins 
d'acharnement; mais aussitôt que le bonheur sera re- 
venu, il reprendra tout son éloignement et son parti. 
Ce n'est pas plus à cause d'une personne que d'une 
autre; mais il ne veut point de commerce avec les hu- 
mains; et la position qu'il a choisie, le gêne vis-à-vis 
tout le monde sans qu'il s'en rende compte. Enfin, à 
chaque jour suffit sa peine; nulle ne sera plus cruelle 
que d'être séparée de vous, même de pays. Que des- 

* En arrivant à Bruxelles, après des courses aussi fatigantes, j'avais lu 
sang tout en feu. Le docteur me demanda six semaines pour me guérir. 
« Je ne vous donne que quinze jours, lui répondis-je » Aussi me traita- 
t-il comme un cheval, en m'en laissant toule la responsabilité. 



1M 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 517 

péranee il faut pour supporter le présent! Adieu, ami 
frère, vous savez si je pense à vous, si j'en suis occupée. 
,)e ne vous pardonnerais pas de jabotter avec confiance 
vis-à-vis même du Grand-Turc. 

« Dans la lettre adressée à vous, que cet homme du 
avoir laissée à Mons, il y en avait une pour la com- 
tesse. 

«Ce mol est pour la comtesse'. Vous savez que vous 

devez toujours lire. » 

XXIV LETTRE 

• Ce 27 mai. 

« Si tous mes mots vous arrivent, ami, vous me 
trouverez bien bavarde. On me donne quelques mi- 
nutes, vile j'en profile. Avant-hier je n'ai pas eu le 
temps de prévenir ma voisine; la veille elle avait eu 
un petit moyen aussi, dont je n'ai pu profiler. Elle esl 
assez bien, et toujours remplie de courage. Un mol à 
Thérèse est arrivé hier; il était bien vieux, du 14. .le 
vois que vous en savez encore moins que nous; aussi 
je redouble de tristesse. La Vendée est tout à fait dé- 
clarée; on a envoyé force troupes contre quinze mille 
hommes et cinquante canons, et il va en partir encore. 
Les électeurs sont bien embarrassés : s'ils ne nom- 
ment pas le chef qui s'est nommé lui-même, ils ont 
peur de l'armée; s'ils le nomment, ils craignent la 
guerre. Voilà ce qu'ils disent. Les pauvres gens! On 
croit ici à de grands événements très-prochains. Les" 
confections de machines incendiaires continuent, et 



M 

■ 



1 Madame la comtesse de Rully. 




fà 




518 



MES MÉMOIRES. 



personne ici ne s'en doute; tout cela est secret. Jl 
pourra faire chaud ici, d'un moment à l'autre; si vous 
saviez quelque chose dans votre trou, je vous le de- 
manderais; mais vous ne savez rien dans votre pays 
perdu. On ne conçoit rien à ce dépouillement de 
votes; il y en a fort peu, et beaucoup sont contre. Il 
y a des gens qui croient que toute votre pension va 
voyager par eau; alors vous n'en seriez pas; vous 
vous devez à votre maître. On arrête beaucoup ici; 
madame Fels est toujours en prison. Votre cousin 
Adrien mande de fort bonnes nouvelles. Tâchez donc 
de m'en donner d'Adèle et de Thaïs; leurs sœurs 
m'en demandent, et vous pourrez leur dire qu'elles se 
portaient bien le 2 1 . Elles ne croyaient pas rester en 
place. Vous pourriez faire dire à madame de Nar, à 
L..., par la comtesse, que son médecin est inquiet de 
sa femme, et que sachant l'état de sa santé elle ne 
lui écrirait peut-être pas, si toutefois elle en avait le 
projet, comme cela est déjà arrivé. Voire œil était 
mieux, ce qui me fait un grand plaisir ; je m'en porte 
mieux. Maman est toujours sur sa chaise longue, mais 
mieux; mes enfants très-bien. Le boiteux est-il près 
de vous? Où est Denis? 

a Adieu. Celte ignorance de vous augmente bien 
ma peine. » 

XXV LETTRE 

o Ce 5 juin. 

« Voilà une petite occasion; c'est un vrai bonheur. 
On ne permet qu'un mot, ami bien cher ; ainsi dites à 
Denis, à mon beau-père, mille tendresses pour moi. 
On commence à me tourmenter pour le premier. Il 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



SI 9 



l'aurait été beaucoup ici ; car on agit avec une rigueur 
incroyable. Je vous écris pendant que mademoiselle 
Sophie me regarde et m'attend; jugez si cela me 
presse et me gêne. J'espère que toutes mes lettres vous 
sont arrivées, surtout celle qui devait suivre Beaufils. 
Votre canne nous est arrivée et nous a fait un grand 
bonheur; c'est la seule consolation que nous ayons, 
que vos nouvelles. Ne soyez donc pas tracassé de ces 
trois jours. Dites-nous aussi comment vous ferez la 
campagne, et enfin ce que vous saurez. Dites à L. W. 
et autres que le misérable W... travaille secrètement, 
continuellement; que le dépôt des deux cent mille 
fusées est parti pour l'armée. On compte détruire avec 
elles hommes et chevaux; on en réserve autant aux 
villes et châteaux royaux, si l'on a le temps, mais au 
moins ta Paris. La liste des pairs fait horreur à voir ; 
tous ces malheureux seront peut-être encore bien 
reçus. Pourtant il serait heureux et utile qu'on en fît 
justice, et que la confusion où l'on était ne recom- 
mence pas. La Vendée va cà merveille; Corbineau est 
revenu demander du secours. Si vous saviez quelle 
rage anime une partie des troupes, vous compren- 
driez mes craintes pour les prochaines affaires. Si la 
Vendée était soutenue, nous serions sauvés et l'hon- 
neur aussi. Adieu, ami. Je voleElisa*, qui ne me le 
pardonnera pas; elle ne parle et ne pense qu'à vous. 

«Le papier me revient; j'en suis enchantée, et je 
continue. Dites bien à mon frère mon chagrin de 
ne pouvoir lui écrfre, puisqu'on ne me permet pas un 
autre petit papier, ainsi qu'à mon beau-père. J'ai 



' La vicomtesse de L;i Rochefoucauld. 






B 



."•20 MES MÉMOIRES. 

dans l'idée que le Midi el la Vendée feront beaucoup. 
On dit un débarquement dans la Méditerranée. Suchel 
demande des renforts à tout prix; il n'a que dix mille 
hommes du côlé de Lyon, et l'on pourra arriver par 
là en se promenant. Lyon ne veut pas se défendre; et 
la garde nationale n'a voulu ni être désarmée ni 
marcher. Il paraît que Buonaparle se défendra comme 
un lion dans l'espace de trente lieues. Voilà toute la fa- 
mille réunie ici. Buonaparte part très-prochainemenl. 
La garde part depuis avant-hier ; il en laisse une partie 
ici avec les fédérés. Bien des généraux iraient joindre 
le roi s'il était en France, mais jamais ils ne voudront 
passer aux Prussiens, Autrichiens, etc. 11 y en a qui 
disaient hier que, si la Vendée prenait couleur, ils 
iraient, parce que c'étaient des Français. 

« Adieu, ami. Cette page est encore finie; l'absence 
finira aussi. Disposez de moi ici; nous sommes plu- 
sieurs qui n'avons pas peur, j'en suis bien sûre. A la 
police ils disent qu'ils ne craignent pas les hommes, 
mais bien les femmes. » 






\XVI» LETTRE 

« Ce 8 juin. 

« Une occasion de vous parler de ma tendre amitié 
est sans prix; l'espérance de vous revoir et de vous 
le dire compose ma vie. Je serais maintenant au dés- 
espoir de mourir; ce serait mourir deux fois que de 
ne pas me retrouver près de vous-, ami bien cher. 
Vous connaissez mon cœur; je ne puis rien vous ap- 
prendre. N'êtes-vous pas pour moi le côté le plus 
doux de ma vie? Tout me paraît facile à suppor- 






LETTRES DE MADAME DU CAVLA. 521 

1er, excepté vos injustices, quelque petites qu'elles 
soient. 

« Je crains maintenant que vous ne receviez pas un 
paquet où il y avait trois lettres de ma patle pour 
vous, une pour mon frère et trois pour la comtesse. 
Ce qui peut m'arriver de plus heureux est qu'il soit 
brûlé; ce paquet vous aurait mis au fait de bien des 
'choses. 11 paraît que Buonaparte part très-prochai- 
nement; il l'a annoncé dans sa séance, hier, auxdépu- 
- lés. Tous les pairs font borreur ; si on conserve les an- 
ciens qui ont accepté, cela fera un mauvais effet. 
D'autres ont refusé. On parle depuis quelques jours 
de nous donner un gouvernement républicain : deux 
chambres et Lucien chef ; car ici on regarde Buonaparte 
comme perdu; mais on compte sur un autre gouver- 
nement. Jamais vous ne pourrez concevoir l'effet que 
produit la présence de M. de Blacas auprès du roi; il 
ùle tout courage et toute espérance. Comment ne s'en 
va-t-il pas de lui-même? Je ne lui connais que ce 
tort; mais il est sans excuse. Le peuple ici le lapi- 
derait, et, s'il n'est pas cause que le roi ne revient 
pas, on lui fera ici son procès. M. de Talleyrand a loué 
en Suisse, ainsi que la duchesse de Courlande; jugez 
de l'effet que cela fera ici. Beaucoup de militaires 
iraient rejoindre, si le roi était dans une ville de France. 
Beaucoup passeront si on paraît avec le drapeau blanc; 
mais, passer aux étrangers sans signe français, c'est 
ce qui n'arrivera pas. Il y a beaucoup de meneurs. Ici 
le parti d'Orléans fait des progrès. La Vendée ne 
pourra pas se soutenir, s'il n'y a pas de débarque- 
ments. Ils ont quelques avantages sur des points. Mai-- 
comment tenir contre des troupes de ligne si on ne 



I 



fi 



.-,52 MES MÉMOIRES. 

leur en envoie pas? Ces braves gens font pilié. Seront- 
ils encore sacrifiés? Leur dévouement est absolu; on 
peut dire qu'il est dans le sang; mais, je vous le ré- 
pète, ils ne peuvent se soutenir sans débarquement. 

« On disait hier que plusieurs chefs traitaient. Les 
troupes françaises brûlent leurs villages. Il y a eu un 
combat près d'Angers, où la jeune garde a été 
battue. On dit les préfets de Laval, Rennes et Nantes' 
arrivés à Caen. Le père de la pupille se porte bien ; il 
y est. Donnez-moi des nouvelles de Théodore et de 
Gustave ; leurs sœurs en sont inquiètes. Elles sont tou- 
jours dans le même pays, d'où elles m'écrivent sou- 
vent; elles se portaient bien le 4 juin. Il paraîtrait que 
c'est contre les Prussiens que Buonaparte va d'abord 
marcher. Suchet est revenu sur Lyon. On dit que six 
cents blessés sont arrivés à Marseille; alors les Autri- 
chiens auraient passé les Alpes. 

«Adieu, ami, on m'attend; il faut toujours vous 
quitter. Tachez de nous donner de vos nouvelles. 
Mille tendres assurances d'un sentiment qui ne peut 
finir qu'avec la vie. Parlez de moi à madame d'Oul- 
(remont; elle ne me répond pas. » 



XXVII e LE T TU F. 



« Ce 2 juillet, minuit. 

« Voilà de cruelles journées, ami bien cher, et pas 
un mot de vos nouvelles depuis le 16 ! Où êtes-vous? 
que faites-vous? Je ne sais si nous pourrons trouver le 
moyen de vous écrire encore; mais je ne puis me cou- 
cher sans vous avoir parlé. Jusqu'ici j'étais muette, 
l'entrevois que cette séparation peut finir, et je suis 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 5'23 

touie remontée. On s'est battu. J'ai tout vu des com- 
bles de la maison. Les petites chambres parlent de 
massacres. Madame B... dit qu'il faudrait commencer 
par trente mille royalistes, et qu'alors tout irait bien. 
M. deFlahaull dit que dans six mois le roi ne sera 
plus ici. On fera bien de ne jamais pactiser avec 
tant de gens, qui vraiment ne peuvent faire que du 
mal. 

« Depuis la bataille de Mont-Saint-Jean, il me sem- 
ble que c'est le 4 juillet que je vous verrai. Quel bon- 
heur que celui de vous revoir! Qu'il soit durable. 
Nous avons ici la tête de tout ce qu'il y a de pis dans 
chaque province. Voilà ce qui nous met si bas. Les 
Chambres sont abominables. Vous en saurez par la 
suite les détails. 

« On a tellement répandu le bruit que le roi arri- 
vait aujourd'hui, que tout Paris s'y attend. Mais, 
d'autre part, on est dans la terreur encore. D'un côté, 
les Chambres qu'il faudrait balayer; et, de l'autre, un 
assez grand nombre d'ofliciers déguisés, une populace 
affreuse et qui se jettera sur les cocardes isolées. Voilà 
ce qui est vrai : l'arrivée du roi, en étonnant, para 
Ivserait; mais cela est une question, puisque, mal- 
gré elle, la garde nationale a encore la cocarde tri- 
colore. 

a Adieu, ami. J'ai au fond du cœur que je vous re- 
verrai, ce qui me donne du courage. » 



9. 



L 



XXVIII' LETTRE 



« Après vous avoir vu, ami, c'est de penser à vous ; 
voilà ma ressource. J'ai arrangé le bouquet; mais ne 



j& 






SU MES MÉMOIRES. 

venez pas le seul avec des fleurs artificielles. 11 n'y ;i 

plus de lis naturels. 

« Si vous étiez dans ce pays, vous jugeriez différem- 
ment. Par amitié, si ce n'est par conviction, modérez- 
vous; point de ces témérités qui ôtent le mérite de la 
bravoure. Que vos actions vous fassent remarquer, mais 
que la sagesse les accompagne toujours ! Pensez donc 
que la France est malade et que si le roi ne régnait que 
sur les honnêles gens, le royaume serait petit; il faul 
donc régner aussi sur les autres. Craignez la guerre 
civile. Ils disent hautement qu'il la conduiront mieux 
que nous. Hier les barrières étaient fermées; nous 
avons fait une lieue de plus pour ne pas retourner 
coucher à Saint-Denis. La raison en était la cocarde 
blanche, que plusieurs gardes nationales avaient prise. 
Les Chambres ont dénoncé la conspiration des mou- 
choirs, parce que, dans nos calèches, nous faisions 
drapeau avec. Patience et fermeté, mais point de 
coups de tête; de la suite, ami. L'histoire de M. de la 
G... révolte ici; on dit qu'il fallait le juger, et que, 
si les élourneaux font justice, où en sera-t-on ? En- 
fin, ami, quitte à ce que vous me trouviez jacobine, 
je veux être raisonnable. 

« Mille bonsoirs. Vous savez comme je vous aime, 
et vous aimerai toujours, toujours. » 

XXIX e LETTRE 

« Je pourrais, ami, vous adresser votre lettre toul 
entière; car il me paraît que vous ne faites aucun cas 
de ce que je dis. Vous me dites que vous avez été 
vengé; alors bien des gens vous trompent donc? -le 




LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 525 

viens de lire le discours ; le cœur m'en bat encore. 11 
y a de fort belles choses. Prenez surtout bien le mo- 
ment. Il y aura des choses qui ne plairont pas égale- 
ment; le fond vous en fera honneur, et il vous appar- 
tient bien de rappeler aux sentiments généreux et 
élevés, et, je dirai plus, de les rendre nationaux. 

« Si vous venez me prendre de bonne heure, je 
serai chez M. le prince de Condé; si vous venez tard, 
je serai chez moi. ha journée me paraîtra longue. Je 
n'ai pas de billets et ne puis aller à la séance. 

« Mille bonjours bien tendres » 



XXX" LETTRE 



« Je dis que vous êtes charmant, et que votre petit 
billet me charme. Je voudrais bien pouvoir aller à 
cinq heures chez ma vicomtesse; mais voilà que des 
cousines de Montpellier me viennent à cette heure, cl 
que maman les engagera à rester à dîner. Nous leur 
devons des politesses qui m'ennuient bien. J'aurais 
été plus tôt si vous aviez pu être libre. Ensuite je 
mène cette dame russe, qui me l'a demandé, chez 
madame de Rohan, ce qui me dérange à cause de la 
visite que je voulais faire à la comtesse. Dites moi si 
ma vicomtesse y va, et si elle pourrait venir me prendre 
à neuf heures; mais absolument si cela l'arrangeait. Il 
faudra qu'à dix j'aille chercher celte Russe. Est-ce que 
vous ne viendrez pas tard chez madame de Rohan? 
Vous pourrez bien faire cet effort, vous qui couriez 
avec tant d'empressement hier au soir après les chan- 
teurs, les acteurs et les comédiens, et qui magnétisiez 




7><ffi MKS M LU 01 11 ES. 

toutes les femmes ; aussi vous ne me magnétiserez pas. 
Voilà une jolie conduite; mais avant tout, ami, qi e 
tout ce qui vous plaît soit fait, et je mettrai mes ré- 
flexions de côté. Votre prince vous adore, je crois, 
puisque vous êles toujours de service. Je vous aime 
au moins autant que lui vous aime; vous le croyez, 
je pense. 

« Adieu, bien cher ami que je chéris de toute mon 
Ame. Je suis fort noire de plusieurs choses qui me re- 
viennent; mais vous dites que tout ira bien, je veux 
vous en croire. » 



t 




XXXI" LETTRE 

,( Comment! ami, vous pouvez dire qu'on vous 
aimera moins parce que vous n'avez pas eu un succès? 
Je ne vous reconnais pas là; mais les gens qui vous 
aiment vous écoulent et vous entendent. Rendez plus 
de justice à eux et à vous. Pensez que si je m'anime 
tant au récit de ce qui s'est passé, ce n'est qu'une 
preuve de plus de tous mes sentiments; et n'y voyez 
que l'amitié qui est comme attachée au fond de mon 
cœur. Je devrais m'affliger que vous n'ayez pas voulu, 
comme je l'espérais, garder longtemps le silence et 
prendre l'attitude de la raison, en attendant le talent 
et cet à-propos qui devient la moitié du succès dans de 
telles assemblées; mais que fait cela à l'amitié? Ce ne 
sont point de ces torts qui blessent et font du mal. 
Nous nous affligeons sur cet article ensemble; mais 
l'un et l'autre ne peuvent s'en aimer moins. 

« Relisez la bonne et excellente lettre de votre 
ami; replacez-vous dans les esprits par une grande 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 327 

reserve, el plus d'impromptu, au moins de quelque 
temps. Méditez sur le sujet qui vous occupera; con- 
sultez! il faut maintenant un succès assuré, dût-il se 
faire beaucoup attendre. Courage, vous avez plus qu'il 
ne faut pour prouver ce que vous êtes, mais ne préci- 
pitez rien; pensez aussi que la défaveur du moment 
rendrait plus sévère; ne teniez pas, je crois, en ce 
moment. Mille pardons, ami, de mes rabâchages. Il 
est bien tard. Je veux pourtant écrire la nouvelle 
assurance de la plus tendre amitié qui ait jamais 
existé. » 



■ 



L 



XXXII' LETTRE 

a Cher ami, je pars à deux heures. En grâce, ne 
m'envoyez personne, cela me désolerait. 11 n'y a pins 
de troupes, el je ne reviens pas tard. Je suis enchantée 
que l'affaire de ce sot duc soit arrangée, j'en aime en- 
core mieux M. votre père. Voire amitié fail loul 
mon bien. Je n'ai pas vu encore maman,, ce qui me 
presse. » 



K 



XXXIII- LETTRE 

« Commenl! encore de service aujourd'hui? c'est 
sans cesse. Je passe ma soirée chez madame de Duras. 
Où et commenl nous verrons-nous donc? Venez un 
petit moment à cinq heures, cela me ferait un grand 
plaisir; seulement jusqu'à cinq heures el demie, el 
puis j'irais chez maman un peu avant le dîner. 
Écoutez, ami, je vous aime trop pour que vous ayez 
le moindre doute sur mes sentiments pour vous. Je 









S 




1 




■ . 




K 








328 MES MÉMOIRES. 

vous ai dit que je regardais cela comme la plus grande 
injure que vous puissiez me faire. Je vous aime de 
toute mon âme, mais je n'ai pas la moindre inquié- 
tude à avoir sur mon sentiment pour vous. Si j'avais 
eu le malheur de rencontrer une amitié du monde, 
j'en aurais été bien malheureuse au fond de mon 
cœur, mais c'est à vous que je l'aurais confié; et je 
dois avoir pour moi la même certitude de vous. 

« Ami, qu'il n'y ait que des sentiments doux entre- 
nous, et que cette amitié fasse notre bonheur. Con- 
fiance et justice : vous avez une femme charmante, 
une amie qui vous aime plus que tout. Moi j'ai un 
mari que tout le monde connaît; mais j'ai un frère 
comme il n'y en a pas, et que j'aime de tout mon 
cœur 1 . 

« Je me reproche de faire attendre Ambroise si 
longtemps. Si je peux m'échapper de chez madame 
de Duras, je le ferai; mais elle a feuilleté tous les 



1 Assez heureux pour affirmer que je n'ai jamais donné un mauvais 
conseil, je regretterais que l'exemple que j'ai pu donner parfois piil 
avoir le plus léger inconvénient. 

Plus que personne, je pense et dois penser que l'amitié entre homme 
et femme, bien qu'elle puisse exister d'une manière parfaitement pure, 
n'est pas sans inconvénient ; ne fût-ce que par l'entraînement qu'elle 
peut susciter chez les autres, et aussi par le danger qu'elle pourrait faire 
courir à des esprits faibles. 

Mon existence tout exceptionnelle a eu ses avantages comme ses in- 
convénients. Mais il m'était impossible de passer sous silence des rela- 
tions qui ont eu sur l'histoire de mon pays des conséquences si graves. 

Je prie donc ceux qui seraient tenlés de me blâmer d'y bien réfléchir 
avant de porter un jugement trop sévère; et, d'ailleurs, en me racontant 
forcément, je n'ai pas la prétention de me donner pour exemple à qui 
que ce soit. 

Des positions semblables se présentent rarement. 

La R. 






LETTRES DE MADAME DU GAYLA. 



520 



jours, jusqu'à ce que je lui en donne un. Je vou- 
drais aussi aller chez la comtesse. Mille bonjours, ami 



Ires-ami. » 



M' 



1 



fi 



XXXIV- LETTRE 

« Que l'amitié me rende la vie! 11 me serait plus 
doux de mourir que de vivre, sans la certitude que je 
suis de quelque chose pour vous. Je connais toute l'é- 
lévation de votre âme, et si le bonheur ne peut être 
assuré par le charme cl la douceur de votre carac- 
tère, je me répéterai, à chaque nouvelle injustice, 
que^je connais le cœur qu'elle cache, et si votre ton 
menaçant et impérieux me menaçait encore, je gar- 
derais le silence, au lieu d'y trouver du courage 
contre vous. Je vous veux tout ce que vous voudrez, 
et si, depuis quelques jours, vous venez dans le palais 
encore davantage, j'en suis charmée, puisque cela 
vous plaît. Hélas ! que de pages j'écrirais, si je parlais 
de tout ce que j'éprouve en ce moment. » 



SJ 



XXXV" LETTRE 



« Je ne vois d'abord qu'une seule chose, c'est le 
bonheur que vous soyez venu me voir. J'ai été chez 
madame de Vence parce que, je ne sais pourquoi, 
j'avais l'espérance que vous iriez. Vous m'avez écrit 
ce matin que vous ne viendriez pas; je vous ai cru, 
sans pouvoir le comprendre, ainsi que beaucoup 
d'autres choses. Qu'ai-je donc fait? Mon crime est de 
ne pas avoir été de votre avis. Depuis que je suis re- 
venue, je n'ai vu que vous; absente, je pensais à vous. 






530 MES MÉMOIRES. 

Vous savez comme je vous aime, que s'est-il donc 
passé? 

« J'avoue qu'hier au soir j'ai eu tort. Le sentiment 
qui est entre nous exclut loute jalousie; mais il faut 
avouer que le tort que j'ai eu hier au soir, ne méritait 
pas une si grande punition. Ce malin vous m'avez 
écrit que vous ne viendriez pas; je suis sortie au plus 
trois quarts d'heure. Je n'en suis pas moins charmée 
que vous soyez venu, et si vous venez ce soir j'en serai 
encore plus heureuse. Madame de K... ne vient me 
prendre qu'à onze heures moins un quart. Que votre 
volonté soit faite, la mienne est de vous aimer tou- 
jours, et d'êlre juste. Dites-moi que vous viendrez et 
que vous rétractez cette sécheresse que vous avez 
mise dans ce dernier hillet, parce que vous savez 
combien je vous aime. N'imaginez pas des malheurs 
entre nous, et rappelez-vous tout ce que vous êtes poui 
moi. 

« Cinq heures. » 




XX XVI' LETTRE 

« Montpellier, ce 19 octobre. 

« Mon père vient de me dire qu'il partait ce soir 
ou cette nuit. Vile je prends la plume, ami, pourvous 
parler encore de cette amitié qui nous unit au delà 
des siècles, et vous dire une fois de plus ce que vous 
êles pour moi. Je voudrais bien être au jour où je vous 
dirai : tel jour, à telle heure, nous nous reverrons. 
Maman continue à faire un secret de son voyage; mais 
elle m'a promis de partir le 2 ou le 5 novembre, et 
une fois en route je me regarde comme sauvée. Tout 



■ ^ - , 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 5ôl 

ce chemin que je ferai vers vous ne compte plus de 

même. 

« Mais que d'émissaires de Paris ou envoie ici pour 
les élections! Jusqu'à présent ils n'ont réussi à rien, 
mais ils finissent par répandre une espèce de terreur. 
Il y a des paysans qui ont des peurs affreuses sans sa- 
voir de quoi. On va jusqu'à leur dire que les princes 
veulent faire assassiner le roi. Concevez-vous une hor- 
reur plus hête ou une bèlise plus horrible? 

« Tant de coups répétés ont lié les honnêtes gens 
ensemble; et maintenant il existe dans le Midi des re- 
lations qui pourraient devenir utiles dans un moment 
de danger. 11 y a des petites villes, des bourgs, où les 
partis sont comme en présence; et je sais telle et telle 
personne qui ne sort que très-armée. MM. de .1..., de 
M... et Durand ont été nommés ici; le second de- 
vient très-ministériel, il a le désir immodéré d'être 
pair. Mais quelle est donc cette conversion que vous 
avez entreprise? Votre profession de foi a été répandue 
dans tout le pays et a l'ait un bon effet. Je ne sais pas 
si mon beau-père la croit de vous, je l'ai laissée sur le 
compte de M. de Chateaubriand. Mon beau-père n'a eu 
que la peine d'en donner à deux ou trois personnes 
qui lui en ont demandé, et qui ensuite les ont distri- 
buées. Tous les hommes n'ont pas le sens commun et 
sont légers à faire pitié, pitié, pitié! etc., sans comp- 
ter le reste. 

«Adieu, ami bien cher, quelquefois bien aima- 
ble, et toujours très-aimé, je serai plus près de vous 
voir lorsque vous lirez cette lettre. Parlez de moi à ma 
vicomtesse, que j'aime bien tendrement, et prenez 
pour vous toutes les douceurs les plus douces. » 



m 




u 












m 



532 



MES MEMOIRES. 



XXXVII e LETTRE 



« Toulouse, ce mercredi, sept heures du malin. 

« Mille tendre» bonjours, ami, me voilà à Toulouse. 
On me raccommode, ce qui me laisse un peu de loisir. 
J'ai vu plusieurs personnes hier tort satisfaites el fort 
bien portantes. 11 fait un soleil admirable de Langue- 
doc, c'est tout dire. Je vais promener ma Valentine 
pendant une heure. Ce qui m'est un chagrin en voyage, 
c'est de ne pas avoir de vos nouvelles. J'admire la 
Providence qui, permettant que je sois obligée de 
m'arrèler, me donne le temps de courir el de tout 
voir; et vous savez comme votre déesse de la liberté 
est curieuse. Je suis dans l'enchantement de ce nom 
que vous m'avez donné, je ne le changerais pas contre 
un royaume dans lequel je serais obligée de me 
conduire d'après un premier ministre. Adieu, ami 
bien cher. » 

XXXVIII" LETTRE 

« Ce saniud . 

« Une grande lettre est partie ce malin pour vous, 
ami, et me voilà encore à mon écriloirc pour me rap- 
procher de vous. J'attends demain avec impatience 
pour avoir une lettre de vous, les miennes vous prou- 
veront mon occupation constante; jamais je n'ai été si 
écrivante de ma vie entière. Nous aurons, je crois, au- 
jourd'hui une expédition. On enlève deux ou trois 
demi-solde, qui (iennenl depuis quelques jours les pro- 
pos les plus menaçants. Il y en a ici un grand nombre; 
et ce coup d'Etat pourra les maintenir un peu; voilà 



r i 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 55:» 

ce que l'on espère. Il paraît bien positivement qu'à 
Toulouse ce sont les fédérés qui allaient achever de 
brûler la ville. On a trouvé un homme qui allait met- 
tre le feu au Capitule. 

« Maman est assez bien. Je suis comme une hébétée 
ce matin des devoirs de Valcntine, qui est en train de 
fort mal apprendre, et cependant ce n'est ni l'esprit ni 
la facilité qui lui manquent; il y a des jours ainsi; 
nous avons tous été de même. 

« Les Fczenzac partent demain; nous les regrettons. 
Madame de Fczenzac a de la douceur, de la bonté. Son 
mari a l'air tout occupé d'elle; et de ses enfants; ce 
petit ménage plaît à tout le monde. M. de Fezenzac 
hier au soir a dit beaucoup de vers, qu'il sait parfai- 
tement, et qu'il débile a merveille. Il récite des pièces 
de Molière et des tragédies entières de suite sans seu- 
lement chercher. Il a débile la pièce entière de Na- 
«m? avec une perfection incroyable, après celle de 
Britanuiciis; et puis cinquante fables de la Fontaine. 
Il sait deux sermons de Massillon et quantité de prose 
de même. Cette mémoire est incroyable, et il y ajoute 
un talent bien rare pour débiter, et toutes les bonnes 
traditions du théâtre. Cela vous aurait fort intéressé. 
La pluie nous désole depuis deux jours; mais il y a 
dans ce pays de montagnes une telle variation, que 
d'une minute à l'autre on peut espérer le soleil. Je 
dois vous croire à Montmirail, et je le désire de tout 
mon cœur, vous reposant ainsi que vos yeux; et ma- 
dame votre mère, bien charmée de vous tenir un peu. 
Donnez-moi des nouvelles de M. Duval, et parlez de 
mon véritable attachement à madame Alexandrine, je 
vous en prie. » 



I 



M 



^ 



5.14 




MES MEMOIRES. 



XXXIX» LETTRE 



o Suint-Sauveur, ce lundi. 

« Voilà que votre lettre d'hier est toute petite, et 
ne me parle que de votre légion, et l'autre courrier 
je n'avais rien eu. J'espère qu'à la fin vous appren- 
drez les jours de départ, n'est-ce pas? Nous avons eu 
hier toutes les dames de Saint-Sauveur; elles s'en- 
nuient apparemment chez elles, car leurs visites sont 
fréquentes. Il est vrai que les six chevaux blancs Gon- 
taut font on bel effet. Pour nous, qui n'en avons pas un 
noir ou un gris, nous sommes peu visitants. Je cric, 
victoire avec vous. Ce dernier bataillon arrangé mi- 
fait un grand plaisir. J'espère que vous ne serez plus 
si embesogné, et que maintenant vous allez vous re- 
poser sur vos lauriers, et que vous ne serez pas plus 
affairé que tous les autres chefs des légions. 

« Je m'apprête pour aller à Colterels et voir le lac 
de Gaube avec la famille Rop. Je vous rendrai compte 
démon voyage. Le beau soleil qui reparaît nous clé 
cide tout de suite. On a arrêté nos coquins, les propos 
n'étaient plus lenables. 

« M. de Castclbajac nous a fait ses adieux hier; il 
est parti. 11 m'a donné de jolies romances que je vous 
montrerai. 

« Adieu, ami. Que je voudrais donc vous assurer 
de ma tendre amitié sans avoir le chagrin de ne vous 
voir qu'en pensant à vous! » 



LETTRES DE MADAME DU CAYf.A. 



XL" LETTRE 

« Pas do leltre par le courriel'; je n'en sais pas 
prendre mon parti, et cela me fait toujours une peine 
extrême. Je comptais que vous me donneriez des nou- 
velles de Denis. Heureusement que mon beau-père m'a 
écrit du 10 qu'il était fort bien et allait se promener. 
Celte distance est affreuse et désespérante. Maman est 
un peu plus souffrante aujourd'hui, et moi je ne suis 
pas brillante. J'avais dû aller voir Gavcrnie avec les 
Grosbois et les Fczenzac; mais je suis restée en pares- 
seuse. Demain je vais déjeuner à Saint-Sauveur, chez 
les Gontaut. Ils viennent très-souvent nous voir, parti- 
culièrement le duc de Rohan. L'on vient tous les soirs 
chez maman, et à dix heures et demie l'on se sépare. 
Hier j'ai joué une partie d'échecs avec le comte Pake- 
nam, frère de la duchesse de Wellington, le seul qui lui 
reste, et clans un bien triste état. Deux de ses frères onl 
été tués dans les dernières guerres, et le pauvre homme 
n'en vaut guère mieux. Ma Valentine se porte à mer- 
veille et est fort gentille. L'autre jour elle est restée plus 
tard que je n'avais dit dans les montagnes; quoiqu'elle 
fût bien accompagnée, l'inquiétude m'a gagnée. Elle 
a pensé de son côté que je serais inquiète; et comme 
elle se croyait au moment d'arriver, elle vit que le 
chemin par où elle avait monté était impraticable 
pour la descente, et qu'il fallait tourner la montagne. 
Alors elle fut désolée, et elle fit une prière pour que 
Dieu permît que je ne fusse pas inquiète, et elle jeta 
toutes les belles fleurs qu'elle avait ramassées avec tant 
de peine, comme sacrifice. Je n'ai su cela que le lende- 



"A 



L 









5Ô0 AIES MÉMOIRES. 

main, ce qui fait que je l'ai assez mal reçue dans le 
premier moment. Voyez comme j'abuse, ami, de me 
raconter ainsi; et encore faites-moi grâce, car je vous 
passe quelques détails sur celle petite affaire. La vôtre 
m'a bien tourné la tête, et je n'en suis pas encore 
remise, en vérité. 

« Madame de Milon doit venir dans quelques jours; 
elle attend M. de Rastignac, c'est ce qui la retarde. Je 
n'ai pu la voir en passant, puisque nous avons quille 
Tarbes de grand matin. Je vous ai dit toutes les obli- 
gations de son époux. Soyez assez bon pour que 
M. voire père parle de la reconnaissance des habitants 
de Baréges pour ses bontés. 

«Adieu, ami. Bonsoir, je dors à moitié pendanl 
que ma petite fille rêve presque tout haut. Parlez de 
votre amie à ma vicomtesse, et écrivez-moi un peu 
régulièrement; c'est ma seule consolation dans celle 
longue et triste absence. 

« On parle ici d'un tremblemenl de terre, et de la 
fin du monde. » 

XLI* LETTRE 

« Baréges, ce 4 juillet. 

« La journée ne se terminera pas, ami, sans vous 
dire combien j'ai pensé à vous tout en me promenant 
au bord de ce gave furieux; j'aurais voulu qu'il m'em- 
portât pour aller vers vous. J'étais seule avec Valen- 
tine, et rien ne me dérangeait dans ma promenade. 
Qu'un ami vrai est une douce chose! Je vous aime 
bien (je le sens au fond de mon cœur) . Pourquoi donc 
toutes ces injustices soudaines et ces caprices qui vous 



■ 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. .157 

transforment en tyran égoïste, vous qui ne l'êtes pas? 
Mais alors vous sacrifiez tout à votre volonté; vous ne 
reconnaissez plus les gens qui vous aiment; car vous 
étendez cela sur tous ceux qui doivent vous être atta- 
chés; et vous méconnaissez même votre amie. Ce n'est 
une préférence d'aucune façon. Rendez-moi justice; 
personne ne vous aimera jamais mieux que moi, pas 
même moi. Vous êtes le bonheur tle ma vie; tout doit 
vous en convaincre; et, lorsque vous criez contre mon 
indépendance, c'est comme si vous m'enchaîniez, pour 
me défendre de vous aimer. Un chaînon lient à un 
autre; ne contrariez pas la volonté qui vous aime. 

« Soyez donc juste pour le bonheur de nous deux; 
trouvez, cherchez dans ma vie une distraction comme 
vous en avez tant. Tenez, si je vous ressemblais, vous 
ne me verriez jamais; mais que celte amitié si pure 
ne nous trouve jamais divisés, et que les jours que 
Dieu nous accorde soient employés à en jouir et à le 
remercier! C'est demain ma fête; je su:^ bien aise 
qu'elle soit si près du 4 juillet. Que ce jour ne se passe 
plus sans votre présence ! Elle m'esl nécessaire comme 
l'air que je respire. Mille et mille nouvelles assurances 
de ce sentiment qui nous accompagnera jusrm'au tom- 
beau et au delà. » 

X 1,1 1 - LETTRE 



« Ce mardi. 

« Je n'ai pas encore un seul petit mot de Votre 
Seigneurie, ami; cela n'est pas bien. Il me semble 
qu'il y a des siècles que vous nous avez quittés. Je ver- 
rai ma vicomtesse demain, ce qui me ravit. Hier c'était 

vu. -J.-2 





538 MES MÉMOIRES, 

le concert remis de madame de Duras. Je n'y suis pas 
allée. Pendant ce temps vous faites des conquêtes, j'es- 
père, à Chàlons. J'ai reçu un billet de madame Récamier 
avec une sauvegarde russe. Vitej'ai répondu ; et madame 
de Tourettc dînant ici; je lui ai demandé son adresse (je 
devrais la savoir); je connais une personne qui y allait 
tant et tant, qui y envoyait à tous les instants; c'est 
rue du Mont-Blanc. C'était l'Ancien Testament, ce qui 
fait que malgré le discours Tourette je n'ai pas en- 
voyé là. Bonjour, ami, grand preneur de cœurs, 
comme on disait grand preneur de villes. Je préfère 
la gloire, le reste n'est rien, rien, rien. J'ai soigné 
madame de Lorge ces deux jours-ci. J'ai accepté de 
madame de Noailles d'aller avec elle à Versailles le 27, 
voir jouer les eaux, ce que je n'ai jamais vu. Je compte 
bien que vous serez revenu il y aura déjà longtemps. 
Tout, à ce que l'on m'a dit, doit être terminé le 25. 
Maman a eu un peu de frisson. Je ne suis pas contente 
d'elle; cependant elle se trouve bien ce matin. En 
tout, je voudrais bien la voir reprendre ses grandes 
courses. On a donc bien à perdre, car l'on passe sa vie 
à regretter, et pourtant l'on croirait que le temps est 
meilleur pour nous. Je suis bien fâchée de ne pas le 
penser. 

« Adieu, ami, je ne sais pas vous quitter. » 

XLIII- LETTRE 

« Ce 20 juillet. 

« Je viens de me promener par le plus beau soleil; 
il y avait plusieurs jours qu'il n'avait paru, et nous 
en étions avides. Maman est assez bien; elle s'est as- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 539 

sise dans une prairie, et est restée avec les journaux. 
Ceux que nous avons reçus hier, habillent l'abbé de 
Pradtde toutes pièces. Je me désole encore plus de ce 
que vous me dites qu'il vous cite. Quel est donc ce 
grand personnage qui lui a donné tant de détails? Nous 
avons beaucoup commenté le Journal des Débats, et 
nous pensons que c'est un boiteux. 

a Vous avez donc encore découvert dans votre mau- 
dit Paris de mauvaises gens, avec de plus mauvaises 
intentions. Je pense que ce n'est que la suite de l'af- 
faire Pleignier. Si l'on pouvait faire parler les nou- 
veaux arrêtés, ce serait beaucoup; mais tous ces gens- 
là ont une tenue et une audace singulières. Cette fer- 
meté à ne rien révéler, est une espèce de courage fé- 
roce qui fait horreur, ne le trouvez-vous pas? » 



■ 



I 



« Ce 20 juillet, au soir. 

« Le sous-préfet d'Argelès me demande des com- 
missions; je lui donne cette lettre afin qu'elle \ous ar- 
rive plus tôt. Écrivez-moi vite, ami, et bien en détail. 
Tout ce qui vous touche est ma propre vie. » 



XI, IV- I.ETTiiE 



« Ce 1 1 août. 

« Tant que je vous aimerai, je ne m'abaisserai pas 
à feindre avec vous, ainsi je vous dirai en face, oui, 
en face, regardez-moi bien en ce moment, que votre 
imagination si impressionable s'oppose seule à votre 
bonheur. Si j'avais votre lot en ce monde, je me trou- 
verais si heureuse que j'aurais bien peur de mourir. 

« Croyez-moi, ami, si vous ne voulez pas ajouter à 




540 MES MÉMOIRES, 

tout ce que j'ai d'affligeant dans ma vie, laissez-moi 
vous aimer à ma manière. Si vous voulez me changer, 
je croirai que je ne sais plus vous plaire, et le bonheur 
s'enfuira. Votre lettre de ce malin est peu aimable. 
Ne datons jamais une journée. Comme par le passé, 
sait-on jamais si le lendemain sera à nous? Diles-moi 
que vous m'aimez comme je suis, et que vous ne ferez 
pas de moi un autre personnage façonné qui vous ai- 
merait moins. Et puis ne me faites pas répéter tout ce 
dialogue, parce que je ne veux pas rabâcher. 

« J'ai été sur ce beau pic du Midi, d'où l'on décou- 
vre trente lieues tout autour de soi : les montagnes 
près du Roussillon, Toulouse, la belle vallée de Cam- 
pan, les plaines de Tarbes, et la ville elle-même, treize 
chaînes de montagnes. J'ai vu le soleil se lever. Quelle 
orande main ! quelle ordonnance a présidé à tout cet 
ensemble! J'aurais voulu écrire votre nom sur une des 
pierres au sommet du pic, mais les yeux de mes voi- 
sins m'en ont empêchée. Je n'ai voulu le secours que du 
o-uide, que j'avais emmené, sous prétexte qu'on était en 
embarras. Tant à cheval qu'à grimpera pic, il faut onze 
heures : nous en avons mis douze. Dans ce pays-ci il 
faut toujours compter le double de ce que disent et 
mettent de temps les gens du pays. Chacun en a assez 
de grimper pour son compte. Vous me faites' penser à 
regarder le colonel Pakenham, frère de la duchesse de 
Wellington. En effet, il n'est pas mal; son œil de 
moins lui sied très-bien, et sa cuisse cassée lui donne 
assez bonne façon; la balle qu'il a dans les reins ajoute 
encore à sa grâce naturelle. Pour moi, qui ne peux pas 
souffrir qu'un homme soit beau, je trouve celui-là 
lout à fait de mon goût. 11 s'exprime avec une dil'fi- 



_. 



LETTRES DE MADAME DU GAYLA. 541 

culte extrême; mais cet embarras donne de la physio- 
nomie à tout ce qu'il dit. 

« Bonjour, je vous tourne le dos pour aller dîner, 
mais après vous avoir serré la main de tout mon cœur. 
Je me repose, ce qui fait que je n'irai pas ce soir à 
notre bal du mercredi. » 

« Ce vendredi. 

« Point de lettre de vous aujourd'hui; j'en ai de 
l'humeur, et cela me coupe le sifflet. 11 vous faudra 
cinquante ans pour apprendre les jours de poste. De- 
puis hier je me suis débarrassée de plusieurs lettres 
à répondre, ce qui me fait plaisir. J'ai eu une conver- 
sation avec le duc de Rohan que je vous raconterai . Où 
avez-vous vu que j'aie fait des frais pour lui, comme 
vous me le faites entendre dans voire lettre? J'ai bien 
été le contraire. Allons, il faut me taire. Je suis toute 
désappointée. 

« Je pense que celte lettre vous trouvera à Montmi- 
rail. Adieu, ami bien cher que j'aime de toute mon 
âme, malgré toule mon humeur. 

« Donnez-nous donc des nouvelles? Est-il vrai que 
MM. deBruge, deLatifel de Troyoff soient exilés? » 



XIV- LETTRE 

« Ce mercredi, '25 août. 

« Pas encore le moindre mot, ami; je suis mécon- 
tente; mais je ne sais pas prendre la mouche parce 
qu'on est en paresse. Ainsi ne dites pas mot, puisque 
c'est cela qui vous convient. Je verrai Élisa aujour- 










5i$ MES MÉMOIRES. 

d'hui ; j'en suis toute gaie. Comment vous portez- 
vous? A qui pensez-vous? Bonsoir. 

« Je devrais terminer ma lettre. Au milieu de 
toutes vos occupations, qu'ira-t-elle faire? Mais je suis 
trop personnelle pour un aussi bon procédé. Ainsi, 
prince, je reste. Nous sommes bien tristes des Espa- 
gnols qui nous arrivent. Le gouvernement en accuse 
M. le duc d'Angoulème. L'on ne peut y rien con- 
cevoir, surtout d'après sa dernière proclamation. Ils 
arriveront pour assister à la curée. Au reste, les 
souverains s'en vont et seront le 2 à Monlmirail, à ce 
que l'on dit, et ne reviendront pas ici. Il faut espérer 
que les troupes les suivront. La noblesse des Pays-Bas 
a refusé de signer ce que proposait le roi. Ensuite le 
roi de Wurtemberg est à couteau tiré avec ses États. 
Les lettres de Prusse sont très-alarmantes. On ne sait 
ce qui nous est préparé. Les princes feront bien de se 
rallier au roi franchement. Les étrangers n'attendent 
que nos divisions pour nous dévorer. On dit générale- 
ment les élections bonnes. Ce bien nous est nécessaire. 
Unité et ensemble, voilà, je crois, ce qui peut nous 
conserver; autrement, des guerres interminables. 

« Comme je suis tombée dans la politique! Adieu 
à vous, que je n'aime presque pas, pour dire quelque 
chose de nouveau. Pensez à moi, comme je pense à 
vous 

« Enchantée de votre retour. A ce matin 'donc, ami. 
•le suis charmée que vous soyez député. Je ne sais pas 
si maman après la messe ne fera pas une visite. Ainsi, 
pour plus de sûreté, à trois heures. » 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 3*3 

XLVI* LETTRE 

« Baréges, ce 11 septembre. 

« J'ai passé ma journée entière hier dans mon fau- 
teuil, ami, à bien souffrir, et malade comme une 
bête; je n'aurais pu ni écrire ni parler. Aujourd'hui je 
suis bien, mais d'une grande faiblesse, sans savoir 
pourquoi; ce qui va me rendre laconique malgré moi. 
J'ai reçu un mot de mon beau-père, de Montpellier. 
Maman se trouve assez bien, et vient de me dire qu'elle 
reculait le départ de trois ou quatre jours. Comme 
j'avais compté sur le mercredi prochain 25, cela me 
contrarie; cependant nous n'en resterons pas un jour 
de plus h Montpellier , puisque revenant avec mon beau- 
père, Dieu merci, j'ai l'assurance d'être bien près de 
vous le 1 er novembre. J'ai reçu ce matin votre lettre 
de Montmirail avec celle de ma vicomtesse, qui m'a 
fait un plaisir extrême. Est-il bien possible que vous 
ayant donné tant de commissions pour elle, vous ne 
lui en ayez pas dit un mot? Sérieusement je ne me 
lierai plus à vous. Je suis plus exacte dans ce que 
vous me dites de faire. 

« Je crois donc que nous ne partirons que lundi de 
l'autre semaine. Je vais me reposer et reprendrai la 
plume, puisque la poste ne part ni aujourd'hui ni 
demain. » 



"À 

MW 






XLVII" LETTRE 



ci 25 septembre. 



« Je suis encore bête et très-ennuyeuse ce malin, 
ami. Je suis tracassée aussi de n'avoir pas de nouvelles 




344 MES MÉMOIRES. 

de mon fils depuis bien des jours. Pas un mot de per- 
sonne depuis le départ de mon beau-père pour Mont- 
pellier. La moindre anxiété me fait un mal direct que 
je ne conçois pas moi-même; car je devrais me dire 
que l'on apprend tout de suite tout ce qui doit faire de 
la peine. 

« Ce malin, en déjeunant, maman m'a dit qu'elle 
avait envie de partir samedi. Vous voyez qu'il y a en- 
core de l'incertitude dans notre marche; j'aimerais 
mieux le plus tôt maintenant, à cause de votre bonne 
lettre qui m'attend à Montpellier. Nos deux jours de 
soleil me font un plaisir extrême. 11 ne nous manque- 
rait plus que la famine pour nous achever. Mandez-moi 
donc si madame de Narbonne va à Naples, cela ne se- 
rait pas une chose indifférente suivant ma manière de 
voir. Mais dites-moi donc, vous n'êtes pas doux et tout 
gentil. Je juge cela d'après une lettre que vous m'avez 
écrite. Soignez donc les malades comme vous aimez 
qu'on vous soigne; et surtout, ami, n'égratignez pas 
les cœurs qui vous aiment. Ce n'est pas le tout d'avoir 
toutes les qualités possibles, il faut qu'elles servent au 
bonheur de la journée. J'ai toujours détesté ces gens 
que l'on ne trouve que dans les occasions; ils accou- 
rent comme les mauvais augures. Je préfère l'égalité 
et la douceur qui font de tous les jours un jour de 
bonheur. J'en ai passé de bien doux près de vous; 
mais ils ne l'ont pas été tous. Pensez quelquefois que 
les autres aussi onl leurs défauts, et que je vous aime 
trop, pour que vous désiriez me changer, ou faire de 
moi une morte par anticipation sur l'avenir. Il est 
plus facile de me tuer que de m'empêcher de faire ma 
volonté, et elle est.tixe. La contrariété est un poison 



M 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 345 

lenl, j'aime mieux celui qui lue tout de suite; aussi je 
me promets bien de tâcher de tout mon pouvoir de ne 
contrarier personne en cette vie par ma propre et seule- 
fantaisie. » 



ff 



XI. VIII' LETTRE 

« Ce 24 septembre. 
«Je suis un peu plus vivante ce matin, ami, et avant 
que la poste ne parle, je veux vous dire un petit mot 
d'amitié, de cette amitié qui est comme née avec moi- 
même, et qui est au fond de mon cœur. J'écrirai à ma 
vicomtesse. Je vous gronde encore une fois de ne pas 
lui avoir dit la vérité, qui est que je pense sans cesse à 
elle. Je lui aurais écrit bien des fois, si je n'avais 
compté sur vous plus que sur moi-même. Adieu, ami 
bien cher, je vous retrouve toujours dans mon cœur 
pendant ce triste éloignement. Vous êtes ma plus douce 
et ma plus constante occupation. » 



XI.IX' LETTRE 

« Ce dimanche. 

« Je suis fatiguée comme un chien; je n'y conçois 
rien à la vérité. Il fait ici une chaleur qui est une 
vraie fatigue; imaginez-vous la canicule en feu, et 
vous n'aurez qu'une faible idée de notre soleil de tous 
ces jours-ci. Les orangers sont en pleine terre, les me- 
lons viennent de même. Pour nous qui quittons les 
monts de neige nous devons être un peu étonnés. J'ai 
écrit à mon général deBaréges, de Toulouse et de Bé- 
ziers; vous me direz s'il a eu mes épîtres. Parlez-moi 



â#j MES MÉMOIRES. 

des nominations de l'Alsace, de la Champagne et de la 
Bourgogne, etc. Ici l'on a nommé tous ceux de l'année 
dernière; le courrier qui porte cette lettre en portera 
la nouvelle aux gouvernants. On adore monseigneur 
ici. Il y a beaucoup de prolestants, et tous l 'aiment 
comme les autres. » 



1/ LETTRE 

« Ce lundi, 7 octobre. 

« On a nommé députés définitivement MM. de Mont- 
calm, Durand et Jepé; ce sont des choix de l'année 
dernière. Je sais que mon père vous a écrit ce matin, 
ami; il s'est trompé de date, et je ne mettrai cette 
lettre à la poste qu'après-demain, après avoir causé un 
peu à mon aise. Depuis hier j'écoute la vie de ma 
tante, ce qui est bien long; mais elle s'est comme em- 
parée de moi. Cela aura une fin, je pense, parce que 
tout finit, et que bientôt je saurai tout. Elle est excel- 
lente et bonne, mais un peu bavarde comme toute 
vieille fille, je crois. On voit qu'elle a dû être char- 
mante. La maison est très-belle et a un beau jardin. » 



Lt> LETTRE 

« Ca 8 octobre. 

« 11 vient d'arriver un paquet; nous avons lu ce 
qu'il contient, cela est très-bien écrit. Mais vous savez 
qu'il arrive trop tard, car tout est fini partout. Mon 
beau-père ne sait pas d'où est tombé ce paquet, et je 
n'ai rien dit; il a cru avoir reconnu vos armes, et puis 
après il a dit que ce n'était pas elles; il peut avoir rai- 



• ■ 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. ?>t1 

son. Le chapitre le plus court est très-bien senti, très- 
bien dit. Je crois qu'il faut maintenant, ami, un peu 
se reposer, et laisser tout aux mains de Dieu; il n'ar- 
rive rien sans sa permission. Laissons ceux qui sont 
chargés de mener la voiture s'en tirer, et dormons ap- 
puyés sur le bras de la Providence. 

« D'après ce qu'il nous revient de tous les départe- 
ments nos voisins, la chambre sera composée, en 
grande partie, d'hounctes gens; ce ne seront pas des 
étourdis. Ainsi, pour celte fois, on ne pourra pas leur 
reprocher leur trop grande jeunesse. Ici, comme dans 
les villes voisines, des gens couverts de crimes ont osé 
se présenter aux élections et donner leur voix. Les 
émissaires envoyés par le ministère ont fait un mau- 
vais effet; pour ne pas avoir l'air contraint, on a 
nommé le contraire de ce qu'ils indiquaient. 

« Je suis encore, ami, dans la stupeur devotre aven- 
ture; je la relis toujours en éprouvant le même effet. 
Je ne puis rien y concevoir. Nous en causerons bien à 
mon aise. Parlez de moi à ma vicomtesse; et pour 
cette fois ne l'oubliez pas, je vous en prie. J'en reviens 
encore à la profession de foi : c'est un très-bon mor- 
ceau. 

« Adieu, ami, écrivez-moi souvent ici, que j'aie de 
vos nouvelles pour hâter les jours. On passe ici beau- 
coup de temps chez ma tante ; avec les leçons de Va- 
lentine, la journée la plus insignifiante se défile. 
Adieu encore, ami bien cher toujours. » 






548 



MES MÉMOIRES. 



(.![• LETTRE 




» Ce 9 octobre. 

« Mais vous m'aviez dit, ami, que ce nigaud avait 
fait merveille, et que ma vicomtesse voulait se guérir 
et vivre, et puis je relis dans une de vos lettres qu'elle 
est plus découragée; parlez-moi donc bien longuement 
sur cela. Je n'ai plus de vos nouvelles, voilà le qua- 
trième jour que vous ne dites pas ouf! J'attribue ce 
silence à Chàlons. Quelle maussaderie, en effet, d'y 
aller pendant que la reine mère vient à Paris ! Tout est 
contrariété. Tous vos parents, d'un côté, vont donc 
passer l'hiver à la campagne, jeunes et vieux? Assuré- 
ment l'ambition se paye cher. 

a Je n'entends plus parler de madame de Vence; on 
me mande qu'elle est d'une tristesse affreuse. Mais 
pourquoi me laisse-t-elle là? 

« J'imagine que la duchesse de M... a changé do 
goût d'après ce que vous me dites, car elle n'aimait 
que les yeux bleus. Je suis sûre que votre redingote 
noire n'a pas un faux pli, et je vous trouve indigne. 
Cette femme qui court tant sur la bascule a donc en- 
vie d'être emportée; ce mouvement me paraît un peu 
diabolique; c'est apparemment pour cela qu'il plaît. 
Tâchez de voir mon charmant chien du chevalier de 
Saint-Martial, pour me dire s'il a bien l'air gothique; 
les dames des vieux châteaux en avaient de cette es- 
pèce. Celte idée me plaît beaucoup. 

« Comme vous le dites, voilà la princesse Volkonski 
perdue pour nous. Cette vilaine famille avec toutes ses 
vilenies, c'est pitoyable! Ce n'était donc pas une vision 



H 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 340 

que j'avais eue là. Si la bonne princesse est délivrée 
de son goût pour les gens dont on dispose et pour les 
parasites, elle n'aura rien à regretter. 

« Cela est vrai que madame J. de M... est insigni- 
fiante. Je suis bien aise de vous voir en goût pour 

l'esprit. 

«J'ai encore relu ce matin votre grande histoire; 
elle me fait toujours frémir. J'y ai beaucoup réfléchi; 
nous en causerons. Je suis fière de la conduite que 
vous avez tenue. 

« La profession de foi a été répandue à profusion. 
Mon beau-père ne peut imaginer d'où elle vient; 
maman pas davantage. Je ne dis rien, el pour cause. » 



LUI- LETTRE 

« Ami, ami, comme me voilà loin de vous! Toutes 
ces journées qui vont se recommencer sans jamais 
vous apercevoir seront longues et tristes. Loin de vous 
je ne saurais être ni heureuse ni tranquille : vous le 
croyez bien, cela? Dans la tristesse que j'éprouve il 
y a encore du ebarme. Rien n'est plus doux que ce 
sentiment qui fait que rien ne peut nous séparer : 
dislances, événements, tout n'est rien ; on peut souf- 
frir, mais l'amitié soutient; on pense qu'on pense à 
vous, on n'est pas seule. Hier, je serais restée ma 
journée entière à vous dire adieu. Je suis toujours 
consternée du moindre départ, à plus forte raison 
lorsque c'est pour trois semaines éternelles. 

« Encore un petit bonjour avant de partir, ce matin. 
Il est buit heures, je monte en voiture, je n'ai que dix- 
huit lieues à faire : aussi j'arriverai de bonne heure. 



550 MES MÉMOIRES. 

« Encore s'éloigner ; mais toujours pensant à tous 
en voyageant avec tout ce que j'aime. Que d'intérêts je 
laisse ! Je vous recommande mon Ugolin. Bien de vos 
nouvelles, ami; bien des détails, surtout sur les 
courses, sur les chasses. Pas un mot à passer. 

« A vous, bien à vous. » 






ANNÉE 1816 



l'REMIERE LETTliE 

o Ce vendredi matin. 

« Je vous trouve bien bon de tant vous tracasser de 
mille petites choses; d'abord cela vous fait du mal, 
ensuite pourquoi se charger de choses auxquelles on 
n'a que faire? Je jouis bien pour vous de la position 
où vous êtes de ne vous mêler de rien, et de n'avoir 
qu'à garder le silence et jouir du repos. On me paraît 
bien à plaindre d'avoir une place active. En ce mo- 
ment la vôtre est toute marquée et toute heureuse. Vous 
avez le bonheur de n'être pour rien dans le gouverne- 
ment; au moins jouissez-en, et ne vous mêlez jamais 
de ce qui ne vous regarde pas directement. Yous ne 
pouvez rien et vous n'auriez que des couleuvres à 
manger. Remerciez donc la Providence avec moi d'être 



■■■■I 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 551 

pour votre compte en ce monde, et pour le bonheur 
des gens qui vous sont attachés. 

« Racontez-moi si ma vicomtesse est pour long- 
temps à Montmirail. J'ai reçu des nouvelles de Chà- 
lons. Vous êtes un bijou, vrai bijou, d'avoir pensé à 
me faire donner des nouvelles de mon fils; et je re- 
connais bien là votre constante amitié, et pour en 
jouir jusqu'au fond de mon cœur. 

« Entre nous j'ai trouvé bien des petites affaires à 
éclaircir ici, et il est heureux pour mes enfants que 
j'aie fait ce voyage. Je vous conterai cela un jour que 
je vous verrai, et que la conversation languira. Je ne 
vous ai jamais répondu à votre facétie de passer ici 
l'hiver; il n'en est pas question une minute; coinmenl 
l'avez-vous pensé? Et maman n'en a jamais eu la 
pensée. 

a Tout ce que vous dites sur la Charte me paraît dil 
à merveille; malheureusement tout le momie n'es! 
pas de votre loyauté, et de votre sentiment; et de bons 
députés m'ont dit qu'il fallait penser qu'elle était in- 
compatible avec le caractère français; que jamais 
elle ne pourrait aller, et l'on se sera servi de ces armes, 
probablement qu'ils donnaient contre eux. Depuis 
quatre ou cinq jours on a destitué ici beaucoup de co- 
quins dans des petites places inférieures, ce qui a fait 
grand bien. J'ai appris cela hier, et la joie qu'on en 
avait dans la ville. Adieu, ami frère; ce mot dit tout, 
n'est-ce pas? Lisez ce griffonnage illisible et l'expres- 
sion bien vrai du sentiment qui me suivra au delà de 
la vie. » 



■ 



MES MÉMOIRES. 



II' LETTRE 



« Montpellier, ce mardi. 

« Je suis bien fatiguée de notre petit voyage; ainsi 
nous avons couru tous les magasins et les maisons de 
ma tante, deux ou trois établissements. Enfin il a 
fallu voir tout dans le plus grand détail, ensuite courir 
la ville, le port, etc., enfin tout voir. Depuis bien long- 
temps maman désirait aussi voir la mer; aussi cette 
course lui a-t-elle fait grand plaisir. Nous avons été 
en pleine mer dans un petit canot arrangé à mer- 
veille, et au risque d'être pris par les Barbaresques; 
car nous avons gagné le large. Une dame de notre 
bande a eu le mal de mer autant que possible; et, 
sans les mêmes suites, j'ai éprouvé comme elle les 
mêmes angoisses. Ensuite, avec des échelles, nous 
avons abordé un vaisseau ; rien n'y a manqué. Nous 
sommes revenues hier tard, et me voici enfin à vous 
écrire, ami. J'ai retrouvé ici une lettre de vous. Vous 
vous plaignez de ne pas avoir de mes nouvelles; il est 
impossible d'avoir plus écrit que je ne l'ai fait. Malgré 
cela, je ne vous conseille pas de faire du bruit pour 
vos lettres. Il faut éviter l'effet en toutes choses le 
plus possible, et je suis convaincu qu'on ne vous les 
garde pas ; ainsi tous mes bavardages vous revien- 
dront, et ne vous montez pas ainsi la tête jusqu'à avoir 
des explications, etc. Comme les gens de la poste ne 
veulent jamais avoir tort, et que ce n'est pas leur 
faute s'il y a des ordres donnés, vous n'avez rien à 
dire, je le crois, et tout ce bruit ne servirait à rien, 
comme il arrive souvent. 






LETTRES DE MADAME DE CAYLA. 



j.io 



« Vous me dites que vous partez de Ghâlons le 
vendredi; j'en suis bien aise, car j'ai été bien des 
jours sans nouvelles. 11 me semble, d'après ce que j'ai 
vu, que vous auriez aussi bien fait de ne pas prendre 
l'ennui de ce voyage; enfin je jouis bien toujours que 
vous ne soyez plus député, et je pense que ma vicom- 
lesse en jouit avec moi. 

« Vous me dites votre projet d'études, ami ; s'il s'ef- 
fectue, il me comble, car je crois que, pour parler, il 
faut beaucoup savoir, et avoir prodigieusement retenu. 
Avec notre nouveau gouvernement, il me paraît im- 
possible qu'un bomme ne connaisse pas les lois, et un 
député ou un pair doit avoir fait son droit; c'est bien 
mon projet pour Ugolin, si j'y puis quelque chose. Il 
faut, pour cette besogne, deux ou trois ans avec beau- 
coup de travail. Vous allez donc travailler et lire, cl 
prendre des avantages sur tous les autres. Mais ne 
dites à personne vos projets d'études; car vous ne 
pourriez alors changer d'avis sans vous donner un 
petit ridicule. Ce qui est, je crois, plus essentiel qu'on 
ne le peut, croire, c'est d'avoir un plan fixe dont il ne 
faut pas s'écarter; et la main qui doit le tracer n'est 
pas indifférente. Bien anciennement j'ai demandé un 
plan de lecture à l'évêque d'Alais qui est bien capable 
de le faire. Je lui en avais demandé un pour une 
femme et un pour un jeune homme; il me dit qu'il 
lui fallait six mois pour le bien faire. Depuis ma de- 
mande il a été si souffrant et si occupé, qu'il ne m'a 
pu tenir parole; mais il me dit quelquefois que ce 
n'est que différé. 

« Vous êtes appelé a parler un jour en public ; l'au- 
dace et la confiance ne doublent pas toujours les 
mi. 23 



? 











Il à 



554 MES MÉMOIRES. 

moyens donnés par la nature. Il faut d'excellentes 
études avant de compter sur soi-même. Le secret de 
se faire écouter consiste surtout à avoir l'air d'écouter 
les autres. La manie de parler, pour un homme 
d'État, me paraît bien dangereuse. Quel fond ne faut- 
il pas de connaissances différentes pour s'appuyer! 
Par exemple, pour une réplique improvisée, pour 
éclaircir une question, etc. On doit préférer aux 
applaudissements comme orateur, les succès d'un 
homme d'Étal. Il faut une vie studieuse et des obser- 
vations personnelles, des connaissances étendues et 
solides, pour être un jour capable de vous distinguer 
et vous élever au-dessus des autres, comme vous le 
dites très-bien et pas par un sentiment d'amour- 
propre. 

a Mon beau-père vient de me dire qu'il parlait de- 
main au soir. Maman, que je viens de tourmenter 
pendant deux heures, m'a dit qu'elle partirait positi- 
vement après la Toussaint; que je pouvais y compter 
bien positivemenl. Gela fera quelques jours encore de 
plus. Quelle longue absence, ami ! Lorsque je regarde 
en avant et en arrière, je me trouve si loin de vous, 
que j'en ai le cœur serré. J'ai été encore souffrante; 
c'est bien ennuyeux. On veut absolument que je con- 
sulte dès demain un fameux médecin; je ne peux m'y 
décider. Vous me manderez si toutes mes lettres de la 
route vous seront arrivées. 

« Quelle est donc la conversion que vous entrepre- 
nez? Vous ne m'en avez pas dit un seul mol. Ne parlez 
pas à mon beau-père de notre retour, puisque maman 
veut le tenir caché. Je vous dis tout, jusqu'aux petites 
choses, pensant que vous n'avez pas de distractions. Je 



1 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



555 



ne sais pourquoi maman y met ce secret ; au reste, elle 
le lui mandera peut-être dans deux jours. 

« Bonjour, ami bien cher; il me tarde bien de vous 
revoir. Cette lettre, commencée hier et finie aujour- 
d'hui jeudi, vous dira encore une fois toute ma ten- 
dresse. Prenez garde que la bonne visite Thierry ne 
contrarie. Adieu encore toujours et toujours. Com- 
ment va ma vicomtesse? » 






III» LETTRE 

a Poitiers, vendredi. 

«Maman a été beaucoup mieux aujourd'hui. Nous 
sommes arrivées ici avant six heures un quart pai 
un très-beau temps. 

« Voilà le bulletin, ami, pour les corps qui sont 
sur terre; mais le cœur et l'âme sont bien tristes. 
Chaque distance qui s'ajoute resserre encore nos liens, 
et votre souvenir me quitte peu. Que celle pensée aille 
au fond de votre cœur, cher ami! Elle est vraie 
comme lui. Combien je vais être encore de temps 
sans avoir de vos nouvelles! Mais je suis sûre que 
vous me suivez. Ne nous quittons jamais. » 



[IV LETTRE 

« Lectoure, ce mercredi, six heures du soir. 

« La journée d'hier, ami, s'est passée à casser et à 
raccommoder différentes choses du train de ma voi- 
ture. Hier au soir nous sommes arrivées bien fati- 
guées et bien ennuyées à Tonneins, où nous avons 



m 





. 



556 MES MÉMOIRES, 

couché ; ce n'était plus Bordeaux, dont j'ai été en- 
chantée. Nous sommes parties à cinq heures du ma- 
lin, et nous voici à Lecloure, ayant manqué verser 
deux fois, et ayant trouvé des chemins bien mauvais 
pendant quatre lieues. Demain nous couchons à Tar- 
bes, et puis à Baréges. Je n'en puis plus ce soir; mais 
de vous écrire me rend un peu de vie. Votre pensée 
me ranime, ami bien cher; et j'attends la fin de mon 
voyage avec une grande impatience pour avoir de vos 
nouvelles et de celles de mon fils. Je couche dans la 
chambre de maman, et l'on va éteindre. Adieu, adieu 
à vous que j'aime du plus profond de mon cœur. 
Mille choses à ma vicomtesse. Comment sont vos yeux, 
la légion? Il faudra me dire tout et vos éternelles 
visites. 

« Maman est assez bien, et moi bien occupée de 
vous. » 



V" LETTRE 

« 'i'arbes, ce vendredi. 

« Nous partons à l'instant pour Baréges; il est cinq 
heures et demie. Nous sommes arrivées ici bien tard, 
hier, sans nous être arrêtées un seul instant. La poste 
ne part que demain; mais la crainte qu'elle ne parte 
pas de Baréges me fait écrire ce mot. Comme nous 
voilà loin, ami, et, pour les lettres, quelle longueur! 
Nulle part je n'ai rien trouvé de vous. J'espérais au 
moins un pelit mot poste restante; mais rien du tout. 
Pourtant vous pensez à moi, n'est-ce pas? Voire sou- 
venir ne me quitte point; il fait ma ressource en re- 
gardant l'éternel grand chemin. Maman est très-bien, 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 357 

ce qui me rend toute espérance; car parfois cel état 
m'inquiète. 

« Il faut partir. Écrivez-moi beaucoup. Tous nous 
mangeons vos bonbons, et alors je parle du vicomte. 

c< Adieu, ami bien cher. Je vous écris trop rapide- 
ment pour vous dire tout ce que j'ai dans l'âme e( 
pour la vie. » 



! 



VI« LETTISE 

« Je respire, ami bien cher; tout est donc fini. Je 
reçois trois lettres de vous à la fois. Le mol de votre 
aimable et excellente Alexandrine ne m'apprenait rien 
du tout, et était du lendemain de votre lettre, et avait 
augmenté mes incertitudes, si cela était possible. Vous 
ne pouvez imaginer ce que j'ai souffert depuis quatre 
jours; vous savoir dans une position pénible, ne rien 
apprendre, cela ne peut se comparer à rien. Combien 
vous devez aimer et admirer cette seconde Providence, 
qui est toujours prèle à se dévouer pour vous, et qui 
aura bien souffert en celte occasion ! Assurément je 
puis dire que , en celle circonstance et en bien 
d'autres, je l'aime et comprends tout ce qu'elle a dû 
éprouver, en le partageant du fond de mon cœur. Je 
suis encore à comprendre ce qui est arrivé; vous pou- 
vez bien m'en indiquer un mot, je vous en prie. Je 
tremble pour l'avenir; en grâce, par pitié pour moi, 
faites-y une sérieuse attention. Ne vous mettez jamais 
en avant sur rien. Je suis sûre maintenant que c'est 
le protecteur de Denis qui m'a causé tant d'angoisses. 
Est ce une affaire de chasse? Est-ce la suite de ce 
dîner dont vous m'aviez parlé? .le ne crois pas qu'on 



■■ 




m'écrivent 




358 MES MÉMOIRES. 

l'ait su; car mesdames de P... et de V 
aujourd'hui et ne m'en disent pas le plus petit mot. 
Y avait-il du monde ? Enfin je me répète que tout est 
terminé. Dites bien à ma vicomtesse combien je 
m'unis à elle. Tout ceci lui aura fait du mal, j'en suis 
sûre; tout ce qui l'agite aggrave ses souffrances habi- 
tuelles. Combien je remercie Dieu! Vous ne concevrez 
jamais ce que j'ai éprouvé pendant quatre mortels 
jours. 

« Avant-hier j'ai été au pic de Bergon, qui est 
une des plus hautes montagnes. Je puis dire que, pen- 
dant huit heures un quart, je n'ai eu qu'une pensée, 
(jette course était beaucoup trop forte pour moi ; il a 
fallu descendre pendant trois heures à pic sur des ro- 
chers. Je ne pensais qu'à vous au milieu de cette fa- 
tigue; et j'étais bien aise, pour ainsi dire, de souffrir 
pour me distraire de mes tristes pensées. On se croit 
plus près du ciel sur ces hautes montagnes, et l'on en 
reçoit une forte impression. Ce pic est curieux, parce 
que l'on y domine une partie des Pyrénées. Nous avons 
traversé un nuage d'une demi-lieue pour arriver au 
sommet, et ensuite le nuage était à nos pieds. Les 
combattants étaient Valentine sur un âne, MM. de 
Fournehem, de Juigné, d'Orglande, Paris, Grosbois, 
et les dames idem. Nous ne pouvons plus marcher ni 
les uns ni les autres, et la courbature nous fait crier 
même pour nous asseoir, excepté Valentine, qui est 
*.oute leste et toute contente de tout ce qu'elle a vu. 
En effet, la -vue est admirable ; on voit la tour de Mar- 
boré; la brèche de Roland, qui, de l'ombre de son 
sabre, fendit deux montagnes; le mont Perdu; la cas- 
cade de Gaverine; deux vallées renommées, celles de 



■■■ 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 359 

Luz et d'Argelès. Les isards et les aigles s'enfuyaient 
à mesure que nous approchions. Nemrod, que n'étiez- 
■vous là ! vous les auriez atteints malgré leur fuite lé- 



gère 



o Maman est très-bien ce matin, ce qui me fait une 
véritable satisfaction. Mon frère a été plus malade que 
vous ne me le dites ; ma tante de Doué me l'a mandé 
en même temps que sa convalescence. Quel tourment 
que cet éloignement! Il ne peut jamais exister une sé- 
curité complète. Mon frère a donc été pris bien vive- 
ment; deux heures avant il se portait bien. Adieu, 
ami, on ferme le paquet; j'ai voulu vous achever cette 
lettre, ne pouvant jamais me décider à manquer le 
courrier. Mille nouvelles assurances de ce sentiment 
qui compose une partie de mon existence. » 




VII' LETTRE 



c Ce lundi. 



.( Point de lettre par le courrier d'hier; ainsi j'en 
aurai peut-être deux après-demain, mercredi, jour de 
l'arrivée. Lorsque le dimanche me manque, c'est un 
vrai chagrin, parce que cela fait un long intervalle. 
Depuis vingt-quatre heures il est parti beaucoup de 
monde d'ici; les généraux, etc., ce qui ne nous fait 
pas de peine. Je suis bien fatiguée d'une course que. 
j'ai faite au milieu des rochers pour voir le lac d'où 
sort ce terrible gave de Barégcs ; celle course m'a fort 
intéressée. On est au milieu d'un tel chaos que l'on se 
croit au commencement ou à la fin du monde. Ces 
belles horreurs m'intéressent infiniment. Que les 
hommes sont petits! Au milieu de toute cette puis- 










560 



MES MÉMOIRES. 





I 



sauce ils s'agitent dans tous les sens; une seule partie 
de rocher suffit pour les faire disparaître et les en- 
gloutir à jamais. Ce pays-ci change tous les ans, au 
point que les habitants ont peine à se reconnaître. 
D'un jour à l'autre nous trouvons du changement dans 
l'endroit où nous avons passé la veille; un jour ou 
l'autre les parties de terrain, et entre autres Baréges 
même, disparaîtront. Il ne faut pour cela qu'un seul 
petit événement. Il y a des lacs immenses sur les 
montagnes, et, dans plusieurs endroits, les digues 
naturelles sont légères; et il y a des parlies qui ont 
plus de cent pieds de profondeur. Il y a des mines de 
fer et d'autres métaux; mais aucun moyen pour les 
exploiter. Tous les Ilohan et Gontaut viennent aujour- 
d'hui dîner chez les R...; c'est une vraie entreprise de 
donner ici à dîner. Il n'y a rien à manger, en compa- 
raison surtout lorsqu'on veut entreprendre de donner 
un festin. Voilà les six chevaux blancs Gontaut, vieux 
et laids, qui font leur entrée ; ils entrent en bas, chez 
maman. Bonjour, ami. » 

VIII» LETTRE 

« Ce mardi. 

« Avec le projet de manquer la poste, je ne puis 
jamais, au moins rarement, m'y décider; cela ne 
m'est arrivé encore que deux fois. Je me sens moins 
triste lorsqu'une lettre court les champs et vous ré- 
pète, ami bien cher, le fond de mon cœur. Nos lettres 
sont une faible consolation contre cette longue ah- 
sence, et, si je ne les avais pas, quelle différence pour- 
tant ! Le dîner hier n'a pas été très-gai ; l'on est resté 






K> 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. Stl 

à table une éternité. Depuis trois jours nous jouons, 
tant mal que bien, deux ou trois charades le soir; ce 
qui nous amuse, surtout maman, qui ne s'endorl 
plus, au moins par politesse. Le jeune R... veut tou- 
jours jouer; il est bien drôle. Il n'y comprend rien, el 
l'on rit un peu à ses dépens. 

« Je ne suis pas encore remise de cette course au 
lac. Je pense avec double regret que vous n'aurez pas 
vu les mêmes choses que moi pour en causer en- 
semble ; je suis convaincue que nous en recevrions les 
mêmes impressions, admirant ensemble la Providence 
et l'adorant. 

« Adieu, ami, mille fois ami. Je compte les jours el 
les regretterai toujours; car le retour ne suffit pas pour 
payer de l'absence. Adieu encore. Maman s'informe 
de vos nouvelles souvent. » 



IX- LETTUE 

ii Ce niercvcili. 
«J'ai eu deux lettres de vous, ami, comme je m'y 
attendais. Faites donc attention aux jours de départ. 
Ce que vous me dites de vos yeux me désole ; j'espérais 
que de vous coucher de bonne heure les reposerait. 
Soignez-les donc par amitié pour moi ; consultez. Cette 
espèce de maladie aux yeux doit être facile à guérir 
avec du soin. Dites-moi que j'ai obtenu que vous y 
penserez. Je suis fidèle de mon côté à Y Ave Maria. 
Comment pouvez-vous me dire que vous ignorez ma 
vie? Je vous l'ai racontée depuis a jusqu'à z. Maman 
s'asseoit et lit, et je continue à marcher. Je reviens à 
elle, je repars; enfin je me promène plus qu'elle. Vos 











1 




362 MES MÉMOIRES. 

idées sur le Rop sont peu fondées. Je n'ai pas quinze 
ans, pour m'en aller faire l'extravagante. En vérité, 
ami, vous avez tort de ne pas avoir plus de confiance 
dans les personnes que vous croyez aimer. Si j'ai de 
l'indépendance dans le caractère, c'est pour vous être 
attachée. Si vous saviez comme il me faut du repos du 
côté qui fait le charme de ma vie, vous me ména- 
geriez, et me laisseriez tout mon bonheur à vous 
aimer en confiance et en paix. » 

« Ce mercredi soir. 

« J'ai laissé le bal du mercredi pour maman et 
pour vous sans sacrifice; cependant cette lettre ne 
partira pas demain, afin de laisser passer un courrier. 
Demain je me lève de bonne heure pour aller à Ga- 
varni ; il fait beau, et cela a été décidé ce soir. Je vous 
en rendrai compte après-demain; c'est une véritable 
entreprise. Les R..., les Paris, les Dorglande, sont de 
la partie. J'y vais en porteur, parce que l'on dit que, 
à cheval, cela n'est pas prudent. On était aujourd'hui 
bien occupé de Toulouse. M. de Castelbajac a passé 
hier une partie de la journée avec nous; il ne s'en 
doutait pas. On croit que ce sont les maudits fédérés. 
Mandez-moi donc si les condamnés ont révélé quelque 
chose qui en vaille la peine. Bonsoir, ami. Vous me 
diriez de dormir; mais je dis, étant toute réveillée, 
que je vous aime bien. » 



mmsmim 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



V LETTRE 

« Ce vendredi soir. 

« J'arrive; et, quoique bien fatiguée, mon pre- 
mier soin est de vous dire un petit bonsoir, après 
avoir embrassé maman et Yalentine. J'ai vu des choses 
admirables; je vous en écrirai, si toutefois il est pos- 
sible de donner une légère idée de ce que j'ai vu. Je 
dors à moitié ; mais la crainte de ne pas être réveillée 
demain à l'heure de la poste me fait fermer ma lettre 
ce soir. Partout j'ai pensé à vous et ai prié Dieu por.r 
notre amitié à Notre-Dame de Heas. Bonsoir, ami bien 
cher. Mille lendresses à ma vicomtesse. » 



■ 



lf> LETTRE 

« Ce samedi. 

a Que je vous raconte, ami, mon voyage de Baréges 
à Gavarni. Il faut six heures au moins; tout le chemin 
est très-curieux; il est pratiqué dans une montagne à 
pic, et les plus beaux rochers du monde sont suspen- 
dus, pour ainsi dire, au-dessus de votre tète dans beau- 
coup d'endroits. De l'autre côté du chemin est le tor- 
rent, qui, toujours furieux et blanc comme la neige 
par la rapidité de son cours, forme mille cascades dif- 
férentes. En général le chemin est beau et pas très- 
dangereux. Arrivé à la petite ville de Gavarni, il faut 
marcher encore pendant une heure et demie pour aller 
au pied de la cascade, qui tombe de douze cents pieds 
de haut dans une espèce de cirque; il y a onze autres 
cascades de huit à neuf cents pieds. Ce cirque est [elle- 




30S MES MÉMOIRES.' 

ment bien proportionné qu'il a l'air grand comme un 
ballon; et il a une lieue et demie de circonférence. 
Pour arriver au pied de la cascade, il faut monter pen- 
dant trois quarts de lieue sur des pierres roulantes el 
à pic. La cascade est tellement haute que l'eau tombe 
en pluie, et l'on est tout mouillé; nous avons été aussi 
loin que possible. Les monlagnes à perle de vue qui 
entourent le cirque sont couvertes de neige, et ont la 
forme de grands châteaux et de tours; elles sont sur- 
montées de glaciers impénétrables qui alimentent 
toutes les cascades et qui ne fondent jamais entière- 
ment; on passe sur des ponts de neige très-curieux. 
Nous sommes revenus dîner à huit heures et coucher 
à Gavarni. Je vous dirai que, pour grimper et descen- 
dre, je m'étais fait accompagner par un guide qui, de 
temps à autre, m'aidait, et chacun après en a fait au- 
tant, en prenant les porteurs que j'avais amenés. 

« Le lendemain à cinq heures, nous sommes partis 
pour Heas, où il y a une chapelle. On cite beaucoup de 
miracles. On passe pour y arriver par ce que l'on appelle 
le Chaos; rien n'est plus extraordinaire que les quatre 
lieues qu'il faut faire : ce sont des rochers entassés les 
uns sur les autres, des sources énormes passant dans 
tous les sens, mille cascades plus singulières les unes 
que les autres; des torrents roulant avec un fracas 
épouvantable qui ressemble au tonnerre; au milieu de 
ce Chaos on trouve, sur le haut d'une des montagnes 
appelée le Courmely, une pelouse qui a trois lieues de 
tour, habitée par des milliers de bestiaux, vaches, 
chevaux, moutons, gardés par des chiens blancs, énor- 
mes, de la dimension de celui de M. le prince de 
Condé. En descendant de la montasse on se retrouvé 



w^m^mmi 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 5(5b 

dans le Chaos; et puis l'on arrive à Heas, où l'on prie 
Dieu de bon cœur. De Heas à Gèdre, pour le retour il 
y a du danger; el il faut beaucoup de précaution, ce 
qui fait que j'ai été presque tout le temps à pied; pen ■ 
dant trois quarts de lieue on se trouve sur une très- 
ne li te corniche; à droite, la montagne, qui se perd dans 
la nue, et de laquelle roulent sans cesse des pierres, 
et à gauche quatre cents pieds et le gave. J'étais si 
émerveillée, que ce n'est qu'après que j'ai pensé que le 
chemin était difficile. Et puis, de Gèdre nous sommes 
revenus par le même chemin, et nous étions à Baréges 
à huit heures, émerveillés de tout ce que nous avions 
vu. Quel malheur, ami, que nous n'admirions pas 
tout cela ensemble, pour en causer ensuite. Je regrette 
bien plus ce que j'ai vu sans vous que tout ce que 
vous avez vu sans moi. » 

\\\> LETTRE 

a Ce lundi maliii. 
« Hier, j'ai dîné chez madame de Gontaut, à Saint- 
Sauveur : c'était un arrangement fait depuis le jour 
du dîner des Rois, car les Saint-Sauveur sont si désœu- 
vrés, qu'ils ne s'en vont jamais sans prendre un jour. 
Là encore, madame de Gontaut nous a donné un véri- 
table festin. Tous les Castellane sont arrivés; madame 
Bonni a chanté avec M. le duc de Rohan; M. de Castel- 
bajac a composé de jolies romances; il est gai et ai- 
mable ; sa fille est très-jolie, remplie d'esprit. La 
dernière poste, je n'ai rien eu de vous, ce qui me 
désole toujours, et probablement j'aurai deux lettres 
mercredi. Je voudrais bien savoir le jour de mon 






fi 






5G6 MES MÉMOIRES. 

départ, mais Dieu seul le sait. Maman se trouve 
assez bien des demi-bains et ne parle aucunement 
départ. Que de temps déjà passé sans vous voir, 
ami! que les heures sont longues! Sur toutes les 
roches où je me suis reposée j'ai pensé à vous; dans 
les mauvais endroits, je pensais qu'ils seraient bons 
avec vous. Je vais ce soir au pic du Midi, qui est la 
plus belle chose de ce pays. Je n'ai pu que bien peu 
dessiner; il fallait au moins une journée de plus, car 
nous avons toujours marché, et fait en deux jours ce 
que l'on fait en trois sans s'arrêter. Du pic du Midi 
l'on voit toutes les plaines du Languedoc et Toulouse. 
J'ai oublié de vous dire que dans notre dernière course 
nous étions tout près de l'Espagne, et nous avons ren- 
contré des Espagnols qui venaient prendre les eaux; 
ces figures, qui ont un caractère particulier et un cos- 
tume à eux, m'ont reportée à la belle défense de Sara- 
gosse, et j'ai trouvé les hommes moins petits. 

« Je vous conterai ma course du pic du Midi : elle 
est moins pénible que tout ce que nous avons fait; il 
faut sept heures en tout. Il me restera à voir Caute- 
rets et Bagnères. Toutes ces courses sont pénibles, 
mais l'on est bien dédommagé; le cœur froid qui 
ne serait pas étonné et frappé d'admiration devant 
toute celte puissance serait bien à plaindre. Voyez, 
cher ami, si je puis jamais finir; il n'y a que pour vous 
que je ne m'ennuie pas d'écrire; je suis en retard à en 
être honteuse pour mes griffonnages. Adieu encore, à 
vous qui êtes ma vie, et dont tout mon bonheur dé- 
pend. Je voudrais que mon Ugolin vous vît tous les 
jours, mais je sais que cela ne se peut. Ne m'oubliez 
pas auprès de ma vicomtesse. » 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 5C! 



XIII LETTRE 

« Ce mercredi. 

« J'arrive à l'instant, ami; je trouve une lettre de 
vous où il y a des mots illisibles. Je vous enverrai 
ceux que je ne pourrai pas absolument lire, malgré 
toute ma sagacité, car je vous devine presque toujours. 
La route de Baréges est triste et sauvage jusqu'à la 
moitié du chemin; mais de là jusqu'à la vallée de 
Cotterets c'est un pays enchanté : les montagnes culti- 
vées, des torrents, des habitations, tout est enchanteur 
de Cotterets au lac de Gaube, où des porteurs légers 
comme le vent vous portent comme des nuages; on 
passe d'étonnement en étonnement. 11 y a deux diffé- 
rentes cascades qui frappent jusqu'au fond de l'âme. 
Celle du pont d'Espagne est la plus extraordinaire; le 
lac, qui est à une lieue plus loin, ne m'a pas paru digne 
de sa réputation. Nous nous sommes bien étouffés pour 
pouvoir revenir au jour; et au lieu de cela nous avons 
passé notre temps à attendre les chevaux sur la grande 
route. J'étais si contrariée, que je ne jouissais plus de 
tout ce que je venais de voir. Partout, cher ami, j'ai 
pensé à vous, et pour vous regretter doublement; car 
j'aurais bien joui de parler avec vous de toutes ces ri- 
chesses de la nature. Toutes les pensées s'élèvent; 
l'occupation qu'on peut trouver, sans aucun reproche, 
au fond de son cœur, vous accompagne dans cette vé- 
ritable jouissance de la contemplation. Le parler mo- 
notone de la bonne R... m'a souvent ennuyée, et puis 
figurez-vous ce que c'est que cette poule; la peur des 
précipices la nuit fait qu'il q fallu coucher dans le 




568 MES MEMOIRES. 

Irou où nous étions descendus encore une nuit. Le- 
vées de bonne heure ce malin, nous voilà arrivées ici, 
et vile je vous dis mille tendresses après avoir vu 
maman. 

«Votre lettre que je trouve est du 11 août, arrivée 
ce matin, ainsi elle n'est pas fraîche. Vous voilà à 
Montmirail et vous reposant, ce qui me fait bien 
plaisir. Malgré la longueur des lettres à arriver, 
convenez que je vous aime bien, et pas pour moi 
seule. » 

XIV' LETTRE 

« Ce vendredi. 

« On est venu de Saint-Sauveur m'enlever pour aller 
à Pau, à la bénédiction des drapeaux sur le berceau 
d'Henri IV. J'avais résisté à M. de Grammont il y a 
quelques jours; j'ai continué. Madame de Gontaut 
me donnait un appartement dans sa jolie maison, où il 
y a une vue admirable; mais je suis bien aise de me 
reposer de mes courses, et celle-là serait longue, pour 
quitler maman . Je serais bien plus tentée d'aller à Sara- 
gosse; nous ferons ici notre petite Saint-Louis de notre 
mieux. J'ai eu un mot de vous de Châlons du 14 août. 
Vous avez l'air d'être mécontent de moi. Si vous pou- 
vez me prouver des torts, ami, même avec votre bonne 
volonté, sur cet article, vous serez bien charmant et 
bien habile. Je ne pense pas que vous resterez long- 
lemps, à cause de ma vicomtesse. J'ai une lettre 
de la comtesse par le courrier de ce matin; elle est 
!)icn aimable. Adieu, ami, j'ai fait une promenade 
;ivec maman sur une monfagne. Elle était avec des 






LETTRES DE MADAME DU CAÏLA. 5G9 

porteurs, moi aussi; mais j'ai toujours marché à 
pied, et je suis bien fatiguée au point que je n'ai pas 
faim. Adieu, ami, ami, toujours ami. » 



ANNÉE 1817 



PREMIÈRE LETTRE 

« Chantilly, 7 août. 

« Je ne puis vous dire combien je me sens triste et 
comme abandonnée; à qui parler ici? Je n'ai pas une 
àme, pas un individu sur lequel je puisse compter. 
Voici ma vie. Aussitôt le déjeuner je m'en vais, je me 
suis mise sur ce pied-là. J'ai toutes les leçons. Si j'en- 
tends un peu de bruit, le cœur me bal; je pense à vous, 
à ceux qui s'intéressent à moi, pour ne pas me croire 
abandonnée, et je tâche de me calmer. A trois heures, 
je me promène avecM. le prince de Cond-, toute la so- 
ciété, en voiture ou à pied. Mes enfanls l'amusent; il 
les comble, il les prend dans sa petite voilure, les mel 
près de lui à table quelquefois; enfin on ne peut ima- 
giner jusqu'où va sa bonté pour eux. Après le dîner 
on joue deux heures au loto, et je le fais régulière- 
ment. Ugolin tire les numéros; Valentine joue très- 
bien, et M. le prince de Condé se fâche lorsqu'elle ne 
joue pas. A huit heures et demie on quitte le jeu, et 
l'on travaille dans le salon jusqu'à dix heures el de- 
mie, que l'on se retire. • 

« Je pense que vous êtes en route ou môme arrivé, 



510 MES MÉMOIRES. 

si vous êtes parti hier. Adieu, ami, parlez de moi à 
ma chère vicomtesse; elle sait comme je l'aime et vous 
aussi. » 




II» LETTRE 

« Cliantilly, eu 12 août. 

« Je reçois à l'instant, ami, votre lettre et celle de 
ma chère Élisa; je lui ai écrit hier. Lorsque je vois ce 
timbre de Montmirail, le cœur me bat de joie; c'est le 
seul bon moment, car je suis toujours dans des craintes 
(|iii me rongent. 

« J'ai reçu une lettre charmante de mademoiselle 
Curzon; je vous la conserve; mais je n'espère rien, 
d'après ce que vous me mandez. Je trouve que la mar- 
quise s'est beaucoup trop hâtée; il y a des choses qui 
ne viennent à bien qu'avec le temps. Qu'est-ce qu'en 
pense ma vicomtesse? 

« La chasse d'hier a été très-jolie, à ce qu'on a dit. 
J'avais emporté une tapisserie. Nous étions près d'un 
étang; et au bout de deux heures j'ai vu le sanglier 
débucher. La Plaine l'a tiré et blessé. Le sanglier 
s'est jeté sur lui par trois fois, et est mort en le bles- 
sant un peu à la cuisse. 

« Je remercie mille fois Élisa de travailler pour 
moi; elle a bien tort de se donner la peine de finir 
l'écheveau. Voulez-vous parler de moi à mon général? 
Adieu, ami. Vous ne me dites pas comment vont les 
yeux de madame votre mère. Avez-vous des nouvelles 
de madame de Tonnerre? Mille, mille tendresses. » 



i h 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 571 



III» LETTRE 

« 15 août. 

« Mon frère me mande qu'on lui écrit : 

« J'espère, monsieur, que, demain ou après, le 
« dépôt sera fait chez M. Péan de Saint-Gilles. 11 n'y 
« a pas eu possibilité d'obtenir le dépositaire que vous 
« désiriez. M. A... a voulu retenir dix à quinze mille 
« francs; il a fallu céder. Croyez que, » etc., etc. 

« M. de la Calprade me mande : « J'ai vu M. de 
« Sèze hier, à qui M. Favart avait dit sans aucun dé- 
« tail que tout était terminé. » Et M. de la Calprade 
ajoute : « Les détails sont si importants, que je suis 
« impatient de les connaître. » 

« Savez-vous, ami, ce que j'augure de tout ceci? 
on, ennuyé de l'affaire et ne voulant rien tenter, a 
mis le fonds en sûreté; et, comme un père est tuteur- 
né de ses enfants, le voilà nanti de tout cl pas un seul 
moyen d'existence assuré. 

« Je suis bien aise que M. votre père soit d'avis que 
je reste ici, et surtout de suivre cet avis; cette idée est 
celle de tous ceux qui s'intéressent à moi. M. le prince 
île Condé m'envoie chercher, ce qui m'oblige de \ou^ 
quitter. » 



à 



m 



■ 



IV- LETTRE 



« Ce lii août, irois heures. 
« Nous venons de faire une promenade bien ebaude 
pour entendre dire : buisson creux. Hier je vous ai 
quitté pour une promenade à pied. J'ai pris mon 






w. 




■ 




7 



572 MES MÉMOIRES. 

grand parti de compter tout et la leltre dernière de 
on, etc., à M. de la Châtre, qui a été bon et sen- 
sible. Je devais sa bienveillance déjà à M. votre père, 
(ju'il m'a dit aimer beaucoup, et qu'il a vu naître. Il 
comprend qu'il faut trouver un biais pour nous mettre 
à couvert tous les trois et avoir quelques moyens 
d'existence; il voudrait trouver ce biais, qu'il cherche 
encore; et, dès lundi, il dira quelques mots à la pre- 
mière personne. Je suis bien aise d'avoir eu mes pa- 
piers avec moi ; je l'ai mis bien au fait. Il verra M. de 
la Calprade, si cela est nécessaire, pour se concerter; 
enfin il est impossible d'y mettre plus de bonté. Je ne 
sais pas s'il y a de la suite, parce que je le connais 
fort peu . 

« .Maintenant, ami, parlons de mon bon côté, de 
notre amitié. Je vous remercie de votre dernière lettre. 
Je vous assure que je ne m'augmente pas le danger; 
mais il parle maintenant de ses enfants. Ses lettres de 
Montpellier, en réponse à la mienne, me demandent à 
grands cris; mon beau-père aura tout expliqué. Je ne 
sais pas encore de ses nouvelles. J'ai pensé à vous, et 
c'est par le plus grand hasard que j'ai vu tout le nou- 
veau de ma canne en prenant l'ombrelle; c'était au 
milieu du salon. Les ducs de Coigny et de la Châtre en 
veulent une pareille, et ont pris le nom qui est sur la 
lunette : Juckrez. Adieu, ami bien cher. Je serai bien 
heureuse de vous revoir. Mille choses du fond de mon 
cœur à ma vicomtesse. Je crois l'avoir quittée depuis 
un an. » 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



V- LETTP.E 



■ ,y ^ 



« Chantilly, 25 août. 
« Je m'en donne pour vous écrire. Je suis loule 
seule, ce qui me charme, et, comme il a plu loule la 
matinée, je suis restée à lire bien à mon aise. Mes 
enfants ayant congé hier pour la première fois, je suis 
montée à cheval paisiblement avec Auboin, mes en- 
fants me suivant. Je n'ai pu rester qu'une heure à 
cause de l'orage, que j'ai prudemment évité. Je fai- 
sais leur partie à pigeon vule! perdrix vole! lorsque 
les Quesnay sont venus me voir; et, comme je disais pi- 
geon vole! perdrix vole! M. du Quesnay a jeté adroite- 
ment des perdrix sur la table, et voilà des rires à s'éva- 
nouir. C'est ce que j'ai de plus intéressant à vous con- 
ter. M. le maire vient de venir paré, éeharpé, avec de 
la garde nationale me chercher pour aller à un bal ce 
soir; j'ai refusé avec toute la grâce qui me caractérise, 
et me voilà dans mon fauteuil ayant les yeux fatigués, 
vous souhaitant le bonjour. J'ai écrit au duc de la 
Châtre ce que vous m'avez dit. J'embrasse notre bien- 
aimée duchesse de tout mon cœur. Que faites-vous de 
moi tous les deux? Comme je serais bien dans le cabi- 
net terre d'Egypte! Et la vicomtesse d'Agoust, l'avez- 
vous soignée? Allons, ami, des détails; n'èles-vous pas 
tous au bal ce soir? Je trouve la lettre Laval assez 
bonne, et vous? Allons, ami, écrivez donc. Adieu, 
je vous aime de tout mon cœur; mais n'exigez pas 
qu'on vous le dise autrement qu'à sa volonté. » 




■ 

II. 



m i 



MES MEMOIRES. 



VI- LETTRE 



« Ce 27 août. 

« .le ne compte pas mettre ce mot à la poste, ami, 
parce que je vous attends demain jeudi, avec une vive 
impatience. Si vous ne veniez pas ce bon jeudi, je 
serais consternée; car ensuite Eclimond...; ainsi plus 
d'ami pendant des siècles. 

« Je suis fâchée que vous ayez raconté ce que je 
vous écrivais l'autre jour; je vous dirai pourquoi. 

« Eh bien, toutes ces piteuses choses glissent comme 
sur la toile cirée; les faussetés qui n'ont pas une ra- 
cine effleurent un instant, mais le parti est bien vile 
pris. 

« Qu'est-ce que c'est que l'entorse de notre du- 
chesse? Cela la fera-t-il rester à Paris? Mais, comme 
je dois vous voir demain, je ne vous demande plus 
rien. » 



VII' LEjTTRE 

« Ce 29 aoùl. 

« Depuis ce commencement de lettre, j'ai eu le 
bonheur de vous voir. Je suis bien inquiète de la ma- 
nière dont vous aurez fait votre voyage; il me semble 
que vous avez dû être trempé depuis les pieds jusqu'à 
la tête. Cette voiture ne vous vaut rien, ni à vos yeux, 
et je suis fâchée que vous fassiez tant de chemin de 
cette façon. Je viens d'écrire à mon beau-père une 
longue lettre, ce qui m'a donné un mal de tète fou. Je 
vais me promener avec mes enfants, et puis rentrerai 



■'•: 
I 






!/•> 



LETTRES DE MADAMB DU CAYLA. 

écrire au bon la Calprade pour le remercier et l'entre- 
tenir dans sa bonne volonté. Si vous le connaissiez, il 
vous plairait extrêmement. Allons, il faut céder à mes 
bonnes gens 1 ; les leçons sont finies, il faut mar- 
cher. Mademoiselle Kern va à Paris, et je la charge de 
celte lettre. La tête lui tournait de voir son frère; elle 
me revient mardi de bonne heure. Le déjeuner est à 
dix heures et demie. Pour chasser, je me suis levée à 
sept heures pour être en avance, et je suis loin d'avoir 
fini. Je veux que cette lettre toute bête vous arrive 
avant votre départ, et vous redise une fois de plus tout 
ce que vous êtes pour moi ; c'est un engagement à la 
vie à la mort et au delà, ami. Faites que ce soit dou- 
cement que les jours pénibles s'écoulent en m'ap- 
puyant sur votre amitié. » 



VIII e LETTRE 

« Ce mercredi malin . 

a Enfin, deux lièvres à la fois, une de Beaulieu qui 
me paraît un véritable casse-cou et unedeMonlmirail. 
Vous voyez que j'ai passé une semaine sans savoir de 
vos- nouvelles. Tiré six coups, tué six lièvres; il en est 
des lièvres comme des femmes, aussitôt vues, aussitôt, 
danslecapharnaiim. 

« Toujours donc je vous trouve dans votre véritable 
royaume, et je vous écris avec plus de plaisir. 

« Mademoiselle C... * m'a encore évitée ce matin; le 
frère est pendu là tout près d'elle. Surtout ne soyez 
pas instruit de mes remarques : elle penserait que je 

1 Ce sont les enfanls de madame Du Cayla. 

- 11 s'agissait d'un mariage pour M. le vicomte Talon. 








376 MES MÉMOIRES. 

l'examinais dans tous ses mouvements. Je vous vois là 
lever les épaules. La chasse manquée d'hier avait élé 
remise à ce matin; l'on a encore fait buisson creux. 
Elle a monté mon cheval dans mon propre habit ayec 
son frère et le mien, ce qui l'a fort amusée; mais une 
vraie désolation de ne rien trouver. Il est quatre 
heures; je rentre ayant froid et je vous écris pendant 
que mon frère fait répéter Valentine. Le frère et la 
sœur ont bien envie de rester, ce qui est bon signe. 
Ils ont écrit à leur mère de venir sur l'invitation que 
nous avons fait faire à monseigneur. Le chevalier est 
en Angleterre. Ils ne croient pas que leur mère 
vienne; mais, dans tous les cas, cela leur donne encore 
la journée de demain jeudi à rester, qui était le jour 
de leur retour à Paris. Ils attendront la réponse de leur 
mère. Peut-être parlerai-je ce soir encore plus directe- 
ment; mais il y a cette présence continuelle du frère; 
et puis la crainte qu'elle ne s'explique en disant ce 
non; il n'y a pas de mal qu'elle voie un peu Denis, 
qu'elle a l'air d'examiner beaucoup. Je vous écrirai 
un mot ce soir. » 

« Ce mercredi soir. 

« La journée s'est passée comme celle d'hier : loto, 
musique, ouvrage; le frère là comme une ombre; 
conversation générale; sûrement le frère a bien reçu 
sa leçon. Elle a un respect pour lui qui est. inconce- 
vable, et le regarde à chaque instant pour savoir ce 
qu'elle doit faire, à la plus petite proposition. Je ten- 
terai encore demain matin avant le déjeuner. Bonsoir, 
ami, il n'y a que vous qui sachiez; ne vous embarras- 
sez de rien . » 



LETTRES DE MADAME DU CAVLA 



577 



IX- LETTRE 



a Ils ne partent pas aujourd'hui et attendent la 
réponse de la baronne. Monseigneur l'a engagée à 
venir. Le chevalier est en Angleterre. Cette réponse 
n'arrivera que demain; je tenterai de parler aujour- 
d'hui dans la soirée. Madame de Rully délournera le 
frère, car il ne quitte pas sa sœur une minute. Mon 
frère estvraiment très-bien ; vous en seriez content. Mais 
voilà qu'elle lui plaît plus que jamais. Il a voulu s'ap- 
procher d'elle hier; et le frère, à deux ibis différentes, 
est venu se mettre entre lui et sa sœur; ce frère est 
assez bien, mais il est le maître, je le crois. Nous 
nous sommes montré nos dessins réciproquement ce 
matin; elleest charmante pour moi, et je pense comme 
vous que son âme est élevée et tous ses sentiments 
généreux. Mon frère, je vous assure, sera bien mal- 
heureux, si vous ne pouvez achever votre ouvrage. Dites- 
moi quand vous revenez, cher ami, non assurément 
pour vous y engager, mais pour en jouir d'avance. 
Parlez de moi à ma vicomtesse; contez-lui où nous en 
sommes. J'avoue que j'espère beaucoup, mais parce 
que vous êtes là derrière. C'est beaucoup qu'elle ne 
dise rien. Ce matin elle m'a dit : « Je vais chercher 
un livre. » J'ai cru que c'était le fameux livre, mais 
ce n'était que son livre de dessin. Adieu, ami, 
je pense que mon frère vous écrira d'ici. Adieu, 
adieu. » 



'A 




! 



."78 



MES MÉMOIRES. 



X' LETTIIE 



« 22 septembre 

« Eh bien! nous voilà donc encore séparés pour des 
siècles, ami bien cber. Je vous vois d'ici agité, cou- 
rant, lisant, dictant; et le total de tout cela est que je 
vous voudrais reposant à Montmirail. 

« D'après une lettre que je reçois de ma tante 
Marthe, il me paraît que la dame s'est fait exécrer là- 
bas, et qu'elle veut faire revenir à Paris mon beau-père, 
plus tôt qu'il ne voudrait. Je viens de recevoir une 
lettre de madame d'Orglandcs, qui vous toucherait. 
Elle m'offre d'une manière qui part du cœur un asile 
chez elle; elle me dit qu'elle y resterait l'hiver si je le 
voulais; qu'à quarante lieues je serais plus en sûreté. 
Vraiment je suis bien touchée de cette lettre. 

« Tâchez de voir madame de Noailles. Si la dame 
.1... va à Valençay, elle lui contera de belles choses 
et toutes bien fausses. Je serais fâchée que Mélanie 
ne pût pas répondre lorsqu'on lui parlera. Enfin, ami, 
vous ferez pour le mieux; ainsi je n'ajoute pas un 
mot. 

« Je vous envoie ma chère canne; l'accident qui 
lui est arrivé me désole. Comme c'est une occasion 
dans laquelle je n'ai pas de confiance, elle vous arri- 
vera demain sans lettre par Joseph. Adieu, ami, écri- 
vez-moi pour me faire prendre patience. Vos lettres 
sont ma réponse contre la vive peine de cette longue 
séparation. Si vous voyiez le fond de mon cœur, vous 
seriez plus juste et moi moins malheureuse.» 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



379 



XI- LETTRE 

• Chantilly, 24 septembre. 

« J'ai reçu votre petit mot ce matin, cher ami, c'est- 
à-dire votre lettre. Vous me paraissez furieusement 
noir. Voici mon raisonnement à moi toute seule. 

« Le ministère est bien fort; en supposant le nou- 
veau cinquième des députes détestable, il a encore la 
majorité; des réflexions le rallieront aux gens honnêtes. 
Des mesures paralyseront les jacobins pour les élec- 
tions de l'année prochaine, et nous ne serons pas per- 
,!us. Cette grande leçon fera peut-être plus que la 
loyauté n'a pu faire jusqu'à présent. Sûrement ce n'est 
pas sans de vives anxiétés que l'on aura pris ce funeste 
chemin; mais je ne vois pas la chose totalement finie 
comme vous. 

« Votre travail de légion signé me fait un plaisir 
extrême. Tâchez de vous maintenir là, puisque vous 
pouvez y faire du bien, et n'y faites pas de bruit pour 
ne pas éveiller la haine ou l'envie. Il peut, en effet, 
arriver un moment où vous serez utile. 

« Moi à vous deux, vous deux à moi, j'y gagne 
tout. » 



XII» LETTRE 

« Ce 26 septembre. 

« J'ai reçu deux lettres de vous à la fois. Ce 

matin j'ai vu qu'on avait nommé M. de Fargues et 

M. de Corbière, mais que tous les autres étaient bien 

mauvais. Ètes-vous bien sûr que M. Laîné soit in- 



as 



580 MES MÉMOIRES. 

quiel? On dit que le ministère s'est arrangé pour ne pa 
avoir M. de la Fayette; tout ceci doit rapprocher le 
gouvernement des honnêtes gens; mais ce ne sérail 
pas la première leçon qui serait perdue en ce genre. 
Je ne suis pas étonnée du tumulte, c'est bien autre 
chose en Angleterre, et il ne serait pas raisonnable de 
se tourmenter sur ce que nous voyons pour la pre- 
mière fois, ni que les honnêtes gens s'écartassent par 
la raison qu'il y aurait du tumulte. Vous verrez que, les 
dix jours écoulés, l'on sera fort tranquille, et que rien 
ne s'opposera à ce que vous partiez pour Montmirail 
Je conçois que pendant les élections il ne serait pas rai- 
sonnable de laisser votre légion; mais voilà les élec- 
tions bien avancées. 

« Adieu, ami cher. Je suis bien aise que vous n'al- 
liez pas aux soirées. Bonjour encore. Je vous quitte 
toujours avec peine. 

« Les Bérichons ont été bons et aimables. » 



XIII" LETTRE; 



« Ce 50 septembre. 

« Le déjeuner est sonné parce que l'on va encore à 
quatre lieues pour ne rien voir; mais enfin cela est 
comme cela. Je n'ai qu'une minute, ami, je ne sais 
si je rentrerai à temps pour mettre ma lettre à la 
poste; mais je ne saurais quitter la maison sans vous 
dire que vous me donnez une anxiété affreuse en pen- 
sant que vous me cachez ce qui vous intéresse au mo- 
ment du danger; ce qu'il y a de singulier, c'est que 
j'avais l'idée que vous aviez quelque tourment, lorsque 
j'ai vu la troisième journée finir sans le plus petit mot 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 3X1 

devons. Ahuitheures.ee malin, j'ai reçu deux lettres, 
une du 25, l'autre du 29. Vous avez raison pour mon 
frère; s'il se décourage, l'aimant comme il m'a dit 
l'aimer, je le jette à l'eau au moins pour trois heures; 
je compte le voir aujourd'hui ou demain mercredi, et 
puis enfin madame de Rully vient de recevoir votre 
paquet, et j'ai mon petit mot qui me trouble à l'excès; 
quelquefois l'on croit les choses terminées, et elles ne 
le sont pas. Mais qu'est-ce que cela peut être? dites- 
m'en donc davantage. » 



XIY« LETTRE 



octobre. 



« Nous ne sommes revenus qu'à près de sept heures 
hier, n'ayant rien vu ni rien pris, et étant restés bien 
enfermés en voilure parce qu'il pleuvait; on a dîné 
tard, comme vous pouvez le penser. 

« Vos vers, la Fayette, ont fait le bonheur général, 
mais votre affaire, cher ami, quelle est-elle? Cela me 
tourne l'esprit; comment! la duchesse de Mouchy perd 
donc la tète? Et madame Alfred est-elle près de sa 
mère? 

« Je ne crois pas que votre père puisse venir ici 
avec vous, il ne s'est annoncé que pour la lin d'oc- 
lob;e. 

«Ce vilain B..., je suis comme vous en fureur 
contre lui; mais quelles sont les eaux qui se trouvent 
dans un port de mer? Où est-elle donc? Vous rap- 
pelez-vous tout ce que je vous ai conté de Nîmes, 
vous vouliez alors lui écrire. Ce grand W... est bien 
b'te. 








I 



582 



MES MÉMOIRES. 



« Je ne sais toujours pas l'arrivée de mon beau-père. 
Il m'écrit pourquoi mes affaires ne commencent pas; 
il en paraît impatienté, cela me désole. Je crois qu'il 
arrivera ce mois-ci cependant. 

« Je veux vous dire d'avance ma politique, en re- 
gardant la liste des députés. Voici ce que je crois : la 
minorité sera encore de quatre-vingts. Elle se réunira 
au ministère pour le concordat, le budget, etc., et elle 
s'opposera, ce que je trouve indigne, à la loi contre la 
liberté de la presse et à celle sur la liberté indivi- 
duelle, ce qui me paraît de mauvaise foi; et l'on verra 
encore cet odieux assemblage des gens les plus dis- 
tingués, comme M. de Villèle et autres, avec un Voyer 
d'Argenson et le furieux Benjamin, qui est bien drôle 
dans son écrit contre M. Mole. Vous entrerez aussi 
en fureur contre moi; mais jamais avec vous je ne 
pourrai dissimuler et m'empêcher de penser. Adieu; 
je ne songe à rien pour vous dire mille tendresses; je 
ne fais qu'écrire à notre Marianne.» 



XV LETTKE 



« G octobre. 

« Belle raison ! je vais chez madame B... parce que 
j'y suis engagée, et désirée depuis des siècles. S'il ne 
s'agit que de s'engager, ce n'est pas chose difficile. 

« Bonjour. 

« Je m'étouffe. Hier j'arrive sans avoir fait de toi- 
lette qu'ôter mon chapeau, vous étiez déjà parti. Je 
n'ai vu qu'Ambroise, qui élait dans le petit château 
lorsque je suis rentrée, au lieu d'être dans le grand; 
mais les Bully m'ont bien dit vos regrets. C'est trop 



7, 



LETTRES DE MADAME Dl) CAYLA. 3S3 

clans un jour d'avoir à courir des amies, une altesse 
royale et un sanglier. 

« J'ai reçu une lettre charmante de mademoiselle. 
C...; elle attendra quinze jours, mais viendra ici, et 
elle me mande que, comme vous avez proposé une 
chasse à son frère, il la ramènerait à Paris. Ainsi elle 
compte me donner plusieurs jours, et attendre lord 
S... à Paris, et elle viendrait ici vers l'époque de 
votre retour; c'est arrangé à merveille; il faut que mon 
frère s'y trouve. Je suis bien curieuse de savoir ce que 
vous vous serez dit. Toute sa lettre est charmante pour 
moi ; pas un mot pour Denis. Adieu ; je vous ai vite 
écrit, car il n'y a plus que demain pour vous trouver à 
Paris. Adieu, ami bien cher. » 

XVI' LETTRE 



(\l 



'' 0Ê 



« 20 octobre . 

«La lettre que J... a écrite il y a huit jours à M. de 
Plasseman est bien mauvaise. 11 annonce que le roi a 
fait un décret qui ôte l'inviolabilité aux maisons des 
princes, qu'il va attaquer et qu'il viendrai bout de 
ternir tous ceux qui sont contre lui. 

« Je suis bien occupée de savoir des nouvelles de 
votre chasse, et déjà de celles qui suivront. 

« Tenez-moi bien au courant; et puis parlez-moi, en 
étant moins pressé, de mademoiselle Marianne. Et 
ma chère vicomtesse, quand revient-elle donc? Aussi- 
tôt son arrivée, je saute au col de ma petite conso- 
lation. 

« Je relisais, il y a un instant, une de vos lettres. 




1 



384 



MES MÉMOIRES. 



Vous m'élonnez beaucoup; comment ! il vous a passé 
par la tête que j'étais malade à cause de celte lettre! 
Mais pas un instant, je vous assure. Sûrement, j'en 
suis fâchée,- mais je ne suis pas étonnée qu'un homme 
qui ne sait où donner de la tête s'adresse aux per- 
sonnes qu'il a connues. J'ai fait une chose assez laide 
de remettre le paquet en d'autres mains qu'au feu; 
mais ma position me défendait aucune générosité; et 
il faut que toutes les relations de ma vie soient claires 
comme le jour. J'ai réfléchi si je parlerais de celte 
pétition; je suis décidée; je n'eu dirai mot à qui que 
ce soit; tout a été remis au ministre de la police, c'esl 
bien assez. Madame de Polignac elle-même pourrait 
èlre forl étonnée que je raconte qu'elle a ce paquet. Si 
elle conte l'affaire, rien de plus simple; mais pour 
moi, quant à présent, je n'en ouvrirai la bouche à per^ 
sonne. 

« Le duc de la Châtre a été parfait pour moi, et der- 
nièrement encore le roi lui a beaucoup parlé de son in- 
térêt pour nous trois; et de l'occupalion où il était que 
riion sort fût assuré d'une manière stable par les lois. 
J'ai tout écouté et entretenu cet intérêt, et rien autre 
chose. Le duc de la Châtre dit tout à madame Devaux, 
sœur de madame de ***, qui la voit tous les jours. Ainsi 
le bon duc de la Châtre peut, sans le vouloir, être dans 
la gueule du loup. Ensuite la vicomtesse d'A.. . dit tout 
à son vicomte, et son vicomte est bavard, et n'a rien de 
caché pour son rusé frère, l'ancien évêque de Pamiers, 
lequel passe sa vie chez madame de Malignon, qui esl 
liée avec madame de Balbi, J..., etc. Il ne faut point 
parler, voilà ma décision. Madame de Polignac est très- 
liéeavecl'évêquede l'amiers, elle serait étonnée que 






LETTRES DE MADAME M CAÏLA. 585 

je la misse dans le cas de raconter ce qu'elle peut faire 
ou ne pas faire, etc. 

« Le jeune Curzon vient d'écrire à M. de Quesnay 
pour se trouver ici à la première chasse de sanglier; 
cela sera impossible, à moins qu'il ne vienne à la 
Saint-Hubert. On chasse demain mercredi, et puis pas 
avant le lundi. 

« Je tiens beaucoup à savoir si mon frère a vu 
M. de la Calprade. Mon beau-père retourne à Paris 
lors des Chambres. Le duc de la Châtre me disait hier : 
« C'est à lui à tout faire, et à se mettre en avant. » 
Comment donc faire? Adieu, ami. Je n'écris qu'à vous, 
et je suis arriérée sur toutes mes écritures. Adieu en- 
core, toujours. » 

A 
f 

XVII* LETTRE 



« Ce 25 octobre. 

«Depuis deux jours j'ai été dans mes bêtises, ami, et 
il m'a été impossible d'écrire, exceptéà vous. Ce malin 
je suis beaucoup mieux, et j'en profile pour vous le dire. 
J'ai reçu ce malin votre lettre de vendredi; j'en ai lu 
des passages à mon frère; il est bien occupé, et bien 
craintif et bien malheureux; il va demain à Paris, et 
vous y attendra. Mon beau-père m'écrit aujourd'hui, 
qu'il arrive le 25 et ne restera à Paris que vingt-quatre 
heures; ainsi, ami, si vous venez le vendredi comme 
vous en avez le projet et que mon beau-père ne dé- 
range rien à son voyage, vous le verrez peut-être le 
dimanche. Il me mande qu'il ne veut pas se mettre en 
avant, etc., etc. Tout cela me tourmente plus que je 
ne puis vous le dire. Il lui est arrivé un événement 
m. 25 






586 MES MÉMOIRES. 

bien extraordinaire : le tonnerre est tombé dans son 
cabinet, a tourné autour de ses fusils chargés, d'un 
paquet de deux livres de poudre; il était trois heures 
du malin! Il a tout vu, le bruit l'avait fait lever, et 
toutes ses portes étaient ouvertes en enfilade. Après 
avoir fait le tour de la chambre, le tonnerre a fait un 
trou de trois pieds dans le mur qui est de pierre de 
(aille et est sorti. Le vacarme a été tel que chacun 
dans le château a cru qu'il était tombé dans son lit. 
Voyez un peu à quoi tient la vie, passer ainsi dans 
l'éternité! Cet événement parle, et en ce moment nous 
nous entendons. 

« J'espère que ma vicomtesse se laissera faire vio- 
lence; mais je ne voudrais pas qu'elle fût contrariée 
même pour le vrai bonheur de la voir; vous ne pou- 
vez trop penser que la contrariété lui fait du mal, pour 
faire tout au monde pour lui éviter. Je compte que 
vous ferez un vrai Caton à la chasse. Mes petites ré- 
flexions ne vous ont pas trop plu; je n'en ferai plus, et 
j'y gagnerai, parce que vous me trouverez plus ai- 
mable. J'ai une lettre en train pour vous que je vous 
enverrai après-demain, dans laquelle je vous envoie 
mes lettres de Montpellier que j'ai voulu relire, el 
vous me rapporterez tout le paquet. Adieu, ami; en 
voilà long pour ma pauvre tête qui est encore toute 
fêlée. Adieu, toujours est aussi mon refrain. » 

XVIII' LETTRE 

« Chantilly, ce jeudi 51 octobre. 

« Nous déjeunons à dix heures pour continuer cette 
ennuyeuse chasse d'hier, et je n'ai qu'une minute. 



l 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 587 

Après votre départ, j'ai vu que le temps était bien* 
noir, et madame de Rully et moi nous avons été 
regarder par une fenêtre de la galerie : il faisait la 
nuit la plus profonde; aussi me larde-t-il de vous sa- 
voir sain et sauf arrivé à Paris. 

« Vous avez eu encore un coin d'injustice à mon 
égard. Vous connaissez commemoi les circonstances qui 
ont amené par ordre ma connaissance avec ce person- 
nage 1 . J'ai été mandée avec M. A... pour un triste su- 
jet. Le commencement de la conversation a été : « J'ni 
« été chargé de faire fusiller M. votre père; j'ai ob- 
« tenu qu'il ne soit qu'exilé, etc. » Ensuite les présen- 
tations, ensuite les histoires Boucheret, ensuite, en- 
suite... une obligeance infernale. Et je ne me rappelle 
pas sans satisfaction intérieure, je vous l'avoue, mon 
ami, que constamment je me suis refusée aux offres 
faites pour rattraper notre fortune, afin de ne rien 
devoir personnellement a ce personnage, quoique ma- 
dame de Polignac jurât toujours de toutes ses forces 
que le sauveur de son mari et de son beau-frère n'avait 
été pour rien dans le cruel événement qui glacera 
d'horreur toutes les générations 2 . 

« Le déjeuner sonne, adieu. » 

« Ce vendredi. 

« Nous avons passé la moitié de la journée hier 

enfermées en voiture, mes enfants, madame de Rully et 

moi, avec M. le prince de Condé. Un temps affreux, 

gens et chevaux n'en peuvent plus; et nous ne voyant 



:■■• I 



ViW 



1 Le duc de Kovigo. 

* Le meurtre de Mgr le due d'Enghien. 






388 MES MÉMOIRES, 

et n'entendant rien. Une pluie ballante qui n'a p.^ 
permis à madame de Rully même de monter à cheval 
un instant. Nous n'avons rien vu. On dit que la chasse 
a élé charmante; il y avait quatorze sangliers, el une 
énorme laie s'est fait chasser jusqu'à la nuit, et n'a 
pas été prise, etc. 

« Me voilà dans les leçons jusqu'au cou. Il y a eu 
deux jours de perdus à peu près. Mais je veux vous 
écrire. J'ai reçu votre petit mol ce malin. Sûremenl 
j'ai été confondue de cette pétition qui m'est arrivée 
là; j'en suis très-fâchée, mais que voulez-vous? Après 
tout, ce n'est pas ma faute, et tout ce qui n'est pas ma 
faute ne me fait pas grand'chose. 

« Et ma consolation ' pense-t-elle à moi? Je l'em- 
brasse de tout mon cœur. Votre lettre m'a fait plaisir 
en ce qu'elle m'apprenait votre heureux retour. Vrai- 
ment c'est une folie qu'il ne faut pas renouveler; s'en 
aller sur une chaise de paille, par une nuit noire, pen- 
dant onze heures ! 

« Adieu, ami. Je passe tout mon temps à vous écrire; 
c'est le donner n mon plaisir. Voilà qui est bien 
tourné. » 

XIX* LETTRE 

« Ce mercredi. 

a Pas un mot de vous, mon ami; cela me tracas-e 
jusqu'au fond de mon cœur, je n'y comprends rien. 
Comment, cher ami, il vous viendrait dans la tête de 



1 Celait la vicomlesse de La Rochefoucauld que madame Du Cayla ap- 
pelait ainri. 



LETTRES DE MADAME DL' CAÏLA. 589 

moins m'écrire, de me laisser pour une fable absurde! 
Mais ce serait donner raison aux gens qui penseraient 
mal de vous ou de moi. Je regarde notre amitié comme 
née avec nous, ne craignant pas plus les regards des 
hommes que ceux de la Providence. 11 y aura donc des 
choses que je ne devrai jamais vous dire lorsqu'elle* 
nous regarderont? » 



\\» LETTRE 

« ."> novembre. 

« Voici la lettre que je reçois de madame de Doué; 
j'en suis consternée, je n'y puis rien comprendre. 
N'en parlez qu'à M. votre père. Pour Élisa, elle lit 
dans mon cœur, et je ne la compte jamais; elle peu! 
lire toutes mes lettres. 

« Mais M. de la Calprade me paraît en opposition 
avec lui-même, avec ses lettres, et ce qu'il a dit à 
mon frère. Serait-ce M. de J... qui l'intimide? 

« Je reste confondue de cette lettre, qui me faisait 
du mal en la lisant ce matin. J'espère que M. de Doué 
s'est un peu trompé; mais ne faites pas de bruit de 
cela; attendez, il ne faut rien qui décourage mon beau- 
père. 11 a été chez M. de la Calprade hier; il ne l'a pas 
trouvé. Je n'en suis peut-être pas fâchée. A présent 
que j'ai lu celte lettre, je ne vous envoie pas la cin- 
quième page, qui n'est qu'en tendresses. 

« Il me tarde bien d'avoir de vos nouvelles autre- 
ment qu'en poste, ce qui fait que vous n'avez pas le 
temps de dire deux paroles de suite, et qu'il y a uni 
page où le mot rien est dix fois. 



"10 MES MÉMOIRES. 

« Je profite de M. Portai pour vous écrire. M. de 
Conti sera malade, je crois, longtemps. M. Portai 
•conseille un aulre air. C'est peut-être madame de J..., 
dont il est l'ami et le médecin, qui l'a soufflé. M. le 
prince de Condé reviendrait peut-être à Paris si M. de 
Conti y revenait. 

« Je me tiens à quatre pour ne pas me mettre le 
cœur à la torture; vous devinerez facilement tout ce 
quejenedis pas. M. delà Calprade attendait M. de Sèze 
et mon beau-père. Qu'on attende encore, rien de plus 
simple; mais de là à aucun moyen il y a du chemin. 
M. de *** aura travaillé comme une taupe. Le duc de 
la Châtre doit parler avec M. de Sèze. Il revient ici 
vendredi. Renvoyez-moi la lettre Doué; elle me con- 
fond. M. Curzon s'est fort amusé; sa chasse a été char- 
mante. Adieu, ami. Je ne puis penser qu'à tout ce que 
je viens de vous mander. Avez-vous vu la duchesse de 
Tonnerre? Comment va-t-elle? Adieu encore, bien cher. 
Je suis bien sûre que vous aller penser à moi; mais 
ne vous tourmentez pas. Parlez donc de vos affaires 
de légion. » 




XXI- LETTKE. 






« 1 1 décembre. 

« C'est par choix et par ma volonté que je parle de 
mes sentiments pour vous. Je sais au fond de mon 
cœur tout ce que vous êtes pour moi, et si, en restant 
moi-même, je vous plais encore, je n'ai rien à désirer, 
mon ami. Votre confiance est aussi nécessaire que votre 
amitié à mon bonheur. Il me faut la plus grande 
indépendance dans mes sentiments, et je suis tel- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 301 

lemcnt dans un étau sur tous les côtés de ma vie, 
qu'il me faut laisser ce qu'il me reste. C'est par ma 
volonté, c'est pour mon bonheur que je vous aime, el 
je ne veux pas que vous changiez rien à cela ; le jour 
où je calculerais que je ne dois pas dire ou faire telle 
chose parce que vous êtes là, alors vous n'êtes plus 
un second moi-même et je vous compte; chose que je 
ne veux pas. Le dîner sonne, ce qui ne me laisse plus 
le temps de continuer. Dites mille tendresses à ma 
chère petite consolation. Mille bonjours bien ten- 
dres. » 




XXII- LETTRE 



cembre. 



«Je viens d'écrire cinq lettres, el j'ai en sixième 
un si grand mal de tête, cher vicomte, que je serai 
sotte et ennuyeuse; je ne pourrai que vous dire des 
tendresses et des remercîments sur votre petit voyage. 
Si vous rendez justice à moi et à vous, les pensées 
tristes dont vous me menaciez n'auront pas été du 
voyage. Pensez une bonne fois pour toutes que l'on 
vous aime; et parmi tant d'amies, pensez que les plus 
anciennes n'en restent pas moins les mêmes : vos 
doutes viennent sûrement de la prodigalité de vos sen- 
timents; cela doit être. Si j'aimais douze hommes, je 
ne compterais sur aucun. 

« Vous pourriez demander dans votre testament 
à être porté en terre par les femmes du moment; 
les nouvelles liaisons c'est-à-dire; les valides, qui 
seront la vicomtesse et moi, seront, Dieu merci, 
mortes il y aura longtemps. Vraiment votre enterre- 









592 



MES MEMOIRES. 



nient sera une chose historique dans l'histoire du sen- 
timent. On pourra écrire en lettres d'or : // fut l'objet 
de toutes. Vous serez peut-être le seul homme qui soil 
parvenu à ce haut degré de gloire. Venir à bout de ce 
que l'on veut est un mérite. 

« J'espère que ma chère vicomtesse pense à moi. 
Dites-lui bien que je la supplie de prier un peu à mon 
intention. Je lui dis que j'embrasse de tout mon cœur 
ma petite consolation. 

« Adieu, ami, écrivez à celle qui sera pour vous 
toujours la même. » 



ANNÉE 1818 



LETTRE PREMIERE 



« 1" janvier. 

« Je crois que madame votre mère sera bien heu- 
reuse de passer le jour de l'an avec vous, et cela suffît 
pour me faire désirer que vous choisissiez ce moment 
là. Le 5 de janvier, ou le 4, ou le 5, elle pensera 
différemment peut-être, parce que ce sera le moment 
du départ. 



Y' 



LETTRES DE MADAME DU CiYLA. 595 

« J'espère qu'Élisa est mieux et qu'elle ne sera pa> 

trop fatiguée de son concert. 

« Adieu, ami, au moment bien doux de vous revoir 

ainsi qu'elle. » 

il* LETTRE 

« Lundi soir. 

« Quelle longue journée! lorsque je serais si char- 
mée de vous voir. C'était Longchamp ce matin chez 
vous; je n'ai pas vu ma vicomtesse à mon aise non 
plus. Ce soir je l'espérais un peu. Votre pauvre amie 
ne se porte pas bien. Je n'ai eu personne à vous envoyer 
ce soir, ce qui m'a désolée. Elle avait donné force 
commissions; il n'est pas venu; ainsi espérance de le 
voir demain. Donnez-moi de vos nouvelles bien en dé- 
tail. J'aurais voulu en avoir ce soir. Cet éternel genou 
me désole; je serais bien inquiète de savoir Elisa à 
cheval sans vous. Votre petit billet était doux; où l'a- 
vez-vous donc pris? Il m'a fait bien plaisir. Adieu, 
ami bien cher; j'irai vous voir demain, après l'heure 
où je suis requise à Sainle-Yalère. De vos nouvelles 
bien au long et répétez-vous que vous êtes pour moi 
tout ce que vous voulez, temps doux, temps moyen, 
tempête, rosée, orage, malheur et bonheur. Je vous 
quitte sur ce mot, en répétant que je vous aime de 
tout mon cœur, et ma vicomtesse. » 



III" LETTRE. 



« J'ai eu bien tort, cher ami, si je vous ai fait de lu 
peine. Je suis donc bien peu en accord avec ce que je 













:>94 MES MÉMOIRES. 

sens au fond de mon cœur; j'aurai dit trop vivement 
ce que je trouvais. Ne m'en voulez plus. 

« Ce que vous m'envoyez me paraît la perfection, et 
j'ai pleuré en le lisant, c'est le seul bien que je sente 
en ce moment. 

« Surtout ne m'en voulez pas. Que mes sentiments 
soient mieux jugés par vous et non pas sur mes ma- 
nières. Mes mau vaisnerfs m'ont empêchée de dormir. » 

IV- LETTRE 

« Le beau temps, la pluie, tout cela me paraît la 
même chose. Je me promènerai sur la terrasse ici, 
puisque vous le désirez. Mon frère est bien près de son 
départ; il court depuis ce matin et doit rentrer à midi. 
Je vous verrai à l'heure que vous préférerez : quatre 
heures, je pense. Je suis charmée que la chère amie 
monte à cheval. Mille bonjours bien tendres, ami, de 
mon cœur tout déchiré. » 

V« LETTRE 

« Je compte bien sur une visite de vous aujourd'hui, 
à moins que vous n'ayez des courses à faire. J'ai les 
Anglaises; mais à deux heures et demie je pourrais 
vous voir, si cela vous arrange, parce que celte se- 
maine votre Saint-Flour a dû vous mettre en retard. 
11 faudra que je sorte pour madame de Vence, ma 
tante Doué, etc. Vous êtes tout doux, tout aimable, 
tout charmant; je suis ravie de la fin de cette cruelle 
affaire. Dans trois jours elle aura un an. J'attends 
M. voire père avec une grande impatience. On doit 









LETTRES DE MADAME DU CAYLA. V.t.j 

être bien étonné de ne voir personne. Après avoir dil 
le mot exclusivement, j'aurais pu taire venir Denis 
vingt-quatre heures; il me l'avait proposé; mais j'ai 
bien préféré attendre M. votre père. Adieu, nous vous 
aimons bien et pour toujours. Ce nouvel éloignement 
m 'attriste jusqu'au fond de mon cœur. Soyez toujours, 
ami, tout ce que je vous crois; ma vie entière est atta- 
chée à la vôtre. » 

VI' LETTRE 

« Le quand même fait de la peine. Vous ne me traitez 
pas mieux que le roi l'année dernière, car aujour- 
d'hui vous n'en dites même pas autant pour Louis le 
Désiré. Je vais être en affaires toute la matinée. A 
trois heures je dois voir M. votre père. Mon frère vient 
me voir aujourd'hui et me mande qu'il arrivera à 
trois heures. Si M. votre père pouvait me donner un 
quart d'heure plus tôt, j'en serais bien aise. Si à cinq 
heures vous voulez me faire le plaisir de me dire bon- 
jour, vous serez fort aimable. Mille bonjours, ami. » 



VII" LETTRE 

a Je serais bien malheureuse si je n'avais pas une 
minute pour vous dire un petit mot. Je ne sais 
rien encore d'hier au soir. Je ne sais pas si les J... 
viennent ce malin, et dans ce doute je serais fâchée 
qu'ils me trouvassent avec M. votre père. Cependant 
je pense qu'on pourrait les faire entrer dans une 
autre chambre que celle où je serais; aussi vous déci- 
derez cela, et je donnerai des ordres dans le cas où il 



I 



396 MES MÉMOIRES. 

aurait la bonté de venir. Mille bonjours, ami. Toule à 
vous. » 

VIII- LETTRE 

« Bonjour, monsieur. Ma tranquillité vous salue. 
Que ce petit mot vous arrive jusqu'au cœur et vous 
fasse penser à moi. Je dis que ce samedi a l'air d'un 
mois. Je vais écrire à mon général et me borne à vous 
souhaiter le bonjour de par saint Pierre. Saluez M. de 
Chevreuse, et vous, pensez à l'amie qui vous aime pour 
sa vie entière. » 

IX' LETTRE 

« Que vous êtes donc bon et aimable, véritable 
ami; je suis si aise que je ne sais que vous remer- 
cier et jouir de toute votre bonté; tous ces différents 
sentiments l'emportent sur la peine de vous voir celte 
fatigue, et votre temps pris. Je vais regarder cent fois 
par la fenêtre. Combien je vous remercie, ami bien 
cher. » 

X- LETTRE 

« Comment me jugeriez-vous, si vous pouviez pen- 
ser que je ne sais pas sentir tout ce que vous êtes pour 
moi, tout ce que vous faites pour moi? Votre petite 
lettre me fait un peu oublier ma mauvaise nuit. A 
tantôt, ami bien cher. » 









,. - . 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



391 



XT LETTRE 

a Mille regrets de ne pouvoir passer quelques bons 
moments avec vous ce soir; mais vous me voudriez du 
mal si vous sortiez en étant souffrant'. Ma pensée ira 
vous chercher plusieurs fois, comme toujours. A ma 
vicomtesse mille tendresses. » 



XII- LETTRE 

« Je suis désolée de ce temps pour ma vicomtesse, 
et je crains que l'humidité ne lui fasse du mal. 

« Je n'ai pu vous répondre tout de suite à cause 
de madame de Périgord, qui m'est arrivée à dix 
heures un quart, me disant adieu pour Maffliers. Votre 
lettre m'a fait un plaisir extrême, comme tout ce qui 
me vient de bon de vous. Je suis bien aise de votre 
suffrage d'hier; mais je vous assure que je sens telle- 
ment tout ce que vous dites, que je n'avais pas besoin 
de penser à la mine que je devais avoir. J'ai vu le duc 
de la Châtre, il m'a promis de dire quelques mots ce 
malin. Combien M. votre père est prévoyant dans 
sa bonté! Je suis charmée de ce qu'il a dit sur le quai; 
et probablement que c'est lui qui a appris le gain, et 
voilà pourquoi M. Du Cayla le savait lorsque la duchesse 
de Tonnerre en a parlé. Nous causerons pour le ren- 
dez-vous. Mille bonjours, ami, nous remercions Dieu 
ensemble; cette idée est bien douce et bien consolante 
pour moi. » 







598 



MES MÉMOIRES. 




XIII- LETTHE 

« Je n'ai pu fermer l'œil. J'ai une courbature gé- 
nérale, mal à la gorge, me voilà. Si j'étais morte, je 
vous en ferais mon sincère compliment; moi qui trouve 
le bonheur dans le repos, vous jugez quel cas je dois 
faire de la mort. Bonjour, ami; ma vie sans vous sérail 
une agonie. Si M. voire père reste, je ne vous le par- 
donnerai pas, c'est impossible avec ses affaires. » 

XIV- LETTBE 

« Je n'ai pas dormi, ami, mais je suis beaucoup 
mieux ce matin. Je ne me fais pas le mal plus grand 
qu'il n'est, je vous assure; mais avec vous, je pense 
tout haut et j'approfondis tout, au lieu de penser 
toute seule suivant mon habitude. Mes enfants sont 
justement la conséquence de la maison de campagne, 
et la meilleure pièce de mon procès est mon beau- 
père. Envisager la profondeur du mal avec un ami, 
n'est que confiance et non pas découragement. Votre 
billet, bon, aimable et tendre, me fait du bien, et je le 
relirai plusieurs fois. Dites mille tendresses à ma vi- 
comtesse de ma part. 

«Bonjour, ami. Votre amitié fait tout supporter en 
rendant tout supportable. » 

XV LETTRE 

« Je prends, en guise de Dewidoff, M. Hutteau d'O- 
rigny 1 , et je veux qu'on me le confie solennellement. 

1 Homme respectable, maire du cinquième arrondissement. 






,)U'.' 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 

Je suis sûre qu'il est charmant, et M. de la Calprade 
m'arrangera cela; je veux un ami dans chaque coin, 
l'un pour une pastille, l'autre pour avoir une bague 
avec le nom à' ami, un autre pour la conversation, un 
autre pour la confiance, un autre pour les confi- 
dences, un autre pour représenter Satan comme un 
serpent, un autre pour le réduire, un autre pour le 
convertir à de meilleures opinions, un autre par 
amour-propre. Ah! mon Dieu, quel bruit! Les voilà 
qui m'étourdissent. Tenez, je vous les livre pour les 
enfermer avec toutes vos dames, et vous les regarderez 
par le trou de la serrure pour voir ce qu'elles font. 
Je souhaite le bonjour à toute la compagnie. En ré- 
sumé, après avoir ri, je vous prends pour ce que vous 
êtes en réalité, un personnage sensé; je vous remercie 
en embrassant le d'Origny et vous souhaite quatre 
Dewidoff dans la journée. Bonjour, ami; je vais prier 
Dieu de bon cœur. » 




9 



XVI- LETTRE 

a Je suis désolée de vous savoir souffrant; j'ai bien 
de l'humeur de votre redingote bleue. Vous voilà au 
lit, ce qui vous rendra moins aimable pour toutes vos 
belles, et moi j'en souffre aussi, et d'être la cause peut- 
être, quoique sans le savoir ; je souffre de votre im- 
prudence. Mais comment rester à lire lorsque vous 
avez si chaud? Mon frère est désolé de ne pas vous 
voir, il part à minuit. J'ai été plus contente de 
M. Delaveau que je ne m'y attendais, mais j'ai sujet 
d'être inquiète. 

« J'espérais le mémoire que vous deviez demander 



£ 



400 MES MÉMOIRES. 

à madame de Noailles. Imaginez que tous les juges 
demandent ce mémoire; je ne sais comment faire : il 
est de la dernière importance que je leur envoie le 
premier mémoire de M. A..., signé par lui-même. 
Vous devez connaître des maisons où il se trouve. J'ai 
couru inutilement, et les moments pressent bien fort. 

« Bonjour, ami, reposez-vous bien, faites-vous re- 
passer par Ambroise; mais pas plissé, vrai; un fer 
chaud fait tous les biens du monde. La vicomtesse 
n'est pas ici et ne peut pas aller voir le beau et bon 
malade auquel je dis mille douceurs. 

« Vos prières me porteront bonheur. C'est sans y 
voir que je vous écris. » 




XVII- LETTRE 

« Je reconnais bien là votre cœur. Oui, le mien est 
plein de confiance en la providence. Si le malheur de 
perdre arrivait, le bon Dieu aurait mis la consolation 
dans le mal, en me donnant un ami comme vous, et 
c'est à vous que je m'adresserais pour à l'instant faire 
disparaître '... J'irai au cloître et au Marais à trois 
heures et demie; je vous rendrai réponse des visites. 
Que M. votre père est bon, il a déjà tant fait pour 
moi! Adieu, ami; nous prions ensemble. Quelle con- 
solation pour moi! » 

XVIII e LETTRE. 

« Je suis bien tourmentée du cher cocher, et bien 
en peine qu'il ne soit enrhumé. Donnez-m'en des nou- 

1 Los enfants tic madame Du Cavla, 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. ,01 

velles, vicomte, ainsi que de ma vicomtesse; le temps 
plus doux a-t-il fait cesser complètement les petites 
douleurs? J'espère aller la voir ce matin. M'avez- vous 
pardonné de ne pas avoir été assez aimable hier? 
Mille tendres bonjours. » 

XFX« LETTRE. 

« Elle est délicieuse, cette chère petite lête; j'ai 
toujours aimé les tètes de mort à la folie; j'en avais 
mis partout, jusque dans les coins de mes mouchoirs 
de poche; j'en avais fait broder, ensuite j'en ai des- 
siné; çnfin, ami, vous ne pouviez pas me faire un 
présent qui fût plus selon mon goût. C'est un bouquet 
charmant, et la lettre ne lui cède pas. 11 n'y a que la 
lîn qui m'a donné un instant l'idée que vous alliez 
vous battre; et puis l'espérance que vous ne me trom- 
periez pas m'a rassurée. .Mille bonjours. J'attends le 
chirurgien; cela va avec une tète de mort. Ami, tou- 
jours. » 




XX« LETTRE. 

« Avant-hier c'était une idée, hier c'était un pro- 
jet, aujourd'hui nous voilà à cheval pour aller eu 
Russie; je ne puis pas dire autrement que le vicomte 
est expéditif; et certes il existe deux femmes .tssez 
folles s'en allant chevauchant avec lui. Aubouin dit 
qu'il fait une crotte affreuse; nous irons moins vile, 
voilà tout. Je resterai par derrière avec Aubouin; cela 
est-il délicat? Non, car je veux prendre aussi ma 
part de celte charmante personne, et tout partager 
avec vous. » 



402 



MES MEMOIRES. 





XXI- LETTRE. 

« J'ai vu M. votre père hier au soir, qui a été 
bien bon et bien aimable; il avait été chez M. de 
la Calprade. Lorsqu'il me l'a dit le soir, je croyais 
que mes oreilles me trompaient; je vous assure que 
j'ai été touchée jusqu'au fond de l'âme. Il devait, dè.s 
ce premier jour, avoir fait tant de courses indispen- 
sables, que de penser aux autres est d'une bonté bien 
particulière. Je crois vous avoir dit que ce pauvre 
M. de la Calprade a été bien inquiet pour sa femme; 
mais enfin elle va bien. Rien de nouveau pour le ma- 
riage de mon frère; nous savons seulement que ces 
dames ne sont pas parties, preuve qu'elles prennent 
des informations sur le caractère de M. de ***; mais 
nous ne savons rien, et mon frère attend. Passé un 
certain temps je serais d'avis qu'on sache à quoi s'en 
tenir, comme le 5 d'octobre, par exemple; car enfin 
on ne peut pas rester comme cela; et finir le temps du 
service sans rien mettre en l'air au moins. M. de G... 
sort de chez moi; il m'a conseillé de demander un ren- 
dez-vous à M. le duc de Bourbon. S'il ne veut pas me 
recevoir, j'écrirai et en détail; nous allons voir ce qui 
en sera. M. B... disparaît des journées entières; il est 
revenu les soirs jusqu'ici; il veut louer un petit appar- 
tement tout meublé rue de Courti; cela né serait sûre- 
ment que pour peu de jours. Il ne sait comment amener 
la séparation totale; je vois cela. Tous ses meubles son 
à Neuilly. Si M. le duc de Bourbon me refuse, je serai 
bien embarrassée. Une occasion partait pour Chantilly, 
ainsi j'aurai la réponse bientôt. Voici la copie de ce 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 4U5 

que j'ai écrit à madame de Rully : « J'ai une grâce à 
« vous demander, ma chère, c'est de m'obtenir une 
« audience de monseigneur. Je l'importunerai le 
« moins possible, et il sera bon à lui de vouloir bien 
« me recevoir. Si je dois demander cette faveur par 
« M. de Rully, veuillez bien me le mander, afin que je 
« fasse tout ce qui est convenable. » 
a Mille tendresses, etc. » 



-■ : ■ 



XXII" LETTRE 



« J'ai suivi l'avis de M. de Gatigny. Si cela tourne 
mal je n'aurai aucun regret: il est sûr que mes af- 
faires se prolongeant et M. de Gatigny me disant d'é- 
crire, je ne pouvais pas faire autrement; il fallait une 
démarche quelconque et M. de Gatigny ne peut servir 
que sous main. Je vous tiendrai au courant; mais, je 
ne sais pourquoi, j'en augure assez mal. M. le duc de 
Bourbon a beaucoup d'humeur; ne dites à personne ce 
que je vais vous dire. Sa chute n'est autre chose 
qu'une attaque, et la paralysie est sur le bras; il a 
toute sa tète et ne me paraît pas en bonnes disposi- 
tions; mais de la manière que je sais tout cela, vous 
me compromettriez beaucoup en en laissant percer 
un mot à personne, et surtout à la comtesse. Vous 
n'en pouvez parler qu'avec ma vicomtesse, parce que 
je connais sa discrétion; mais pas un mot ailleurs, el 
ne vous fâchez pas si j'insiste sur ce point; il est bien 
important. » 






■un 



MES MÉMOIRES. 



XXIII- LETTRE 






7 



I 



■ 
I 



■ 



7i 



* Ce -25. 

« Je viens de recevoir une lettre de ma petite con- 
solation; je l'ai lue avec douceur et bonheur. J'ai vu 
hier au soir la vicomtesse chiffonnière 1 ; elle m'a amené 
son malade, qui a l'air bien fané. En tout le ménage 
n'a plus quinze ans, et le vicomte se plaint d'une re- 
lique permanente. Je suis bien aise que vous vous 
trouviez bien de votre régime; loute réflexion faite, ne 
regrettez pas le petit voyage que vous aviez envie de 
faire. On parle des observateurs qui y vont avec une 
orande dérision dans les journaux; et, au fait, à moins 

O ,J ... 

que d'être lié avec une des personnes premières inti- 
mement, on a l'air d'écouter aux portes. J'ai une nou- 
velle passion à trav«rs le cœur, c'est lord Byron, du 
moins ses ouvrages. Quel génie! comme il anime 
tout, jusqu'aux pierres! On le dit méchant et difficile 
à vivre; cela doit être, autrement il serait adorable. Je 
suis dans la position la plus désirable; je ne connais 
que ses ouvrages; c'est le premier poêle du inonde 
connu. La grande expédition va peut-être nous rappor- 
ter du pôle glacé des poëmes tout de feu. Il est très- 
remarquable que dans le Nord les passions sont plus 
vives et plus durables. Adieu, vicomte; il me faut ré- 
pondre en Languedoc, à tour de bras, trois grandes 
lellres. On doit y voir M. Séguier. Sur ce je vous dis 
mille et mille douceurs. Êtes-vous content? . 

« On dit que M. Decazes a été chez le général Oudi- 



1 La vicomtesse d'AgousI. 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 405 

not lui dire que toutes les demandes étaient accordées, 
sur l'ordre du roi, au ministre de la guerre. Je ne sais 
pas si c'est la vérité. » 



VA 



ANNÉE 1819 



PREMIÈRE LETTRE 



Ce dimanche 



« Voilà encore une fois les tentatives des coquins 
déjouées; le plan n'était pas mal concerté. On arrivait 
par le pont tournant, et les Tuileries se trouvaient 
envahies. H y a des complices jusque dans la garde 
royale, dans l'infanterie, parmi les sous-officiers; 
les soldats, même des légions gagnées, étaient bons: 
ils auraient cru le roi privé de la vie, et auraient 
obéi. Le feu a été mis deux fois à Vincennes, pour 
détourner l'attention. Il n'en est rien résulté. On a 
arrêté tous les chefs hier à minuit, au moment de 
l'exécution, afin de les mettre entièrement dans leur 
tort. Les barrières ont été fermées toule la matinée, 
on entrait, mais on ne sortait pas, à ce que l'on m';i 
dit, car je ne le sais pas. La légion de la Meurthe est 
partie sur-le-champ par ordre, à minuit. 11 y a beau- 
coup de monde d'arrêté. Du reste, la tranquillité n'a 
pas été troublée un seul moment; tout est calme et 
tranquille; en voilà au moins pour quelque temps. Il 



?. 




II. 






•406 MES MÉMOIRES. 

parait que les pairs jugeront les coupables. Ce serait 
folie à vous de penser à revenir, car il n'y a pas une 
raison pour abréger votre voyage. On savait le complot 
par un homme qui avait reçu les avances qu'on lui 
avait faites afin de (ont dévoiler. Rendons grâces à la 
Providence. Vous voilà encore une fois quitte d'une 
belle écliauffourée. Quelles vilaines gens! Le capitaine 
qui menait tout est en fuite avec dix-huit cent mille 
francs en billets de banque, ce qui lui fera des amis sur 
sa route pour se sauver. Vous voyez qne vous ne pouvez 
pas nous quitter qu'il n'arrive quelque chose. 

« Je serai bien charmée de vous revoir, cher vi- 
comte; car vous savez combien je jouis de votre 
amitié. Votre lettre m'a interrompue. Quel amphi- 
gouri que toutes ces phrases, antithèses, etc., sur les 
femmes! MM. Thomas et Ségur ne sont que des petits 
garçons. Je vous dis mille tendres bonjours et j'attends 
toujours de vos nouvelles avec impatience. » 

II- LETTRE 

« Ce 25 août. 

« Le temps est superbe, ce qui fait plaisir à tout le 
monde. Le fauteuil mécanique du roi ne peut être ter- 
miné avant quelques jours : c'est dommage; mais, au 
reste, Sa Majesté a vu tant de monde depuis deux 
jours que le public a pu s'assurer qu'elle était en chair 
•et en os, et non pas un mannequin, comme on l'avait 
répandu parmi le peuple. 

« Beaucoup de personnes doivent venir ce soir voir 
île feu; on dit qu'il sera très-beau. Madame de Péri- 
gord va d'ici chez madame de la Briche aux comédies 



■ 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



407 



avec madame de Choiseul; il n'y a en actrice que ma- 
dame Mole. Ces dames sont inconcevables; rien ne les 
dérange dans ce monde; les trônes tombant les uns sur 
les autres ne les font pas même vaciller sur le leur. 

« On dit, mais je ne vous le garantis pas, que l'on 
a trouvé quatre millions. Aux libéraux égorgeurs 
M. de Trogoff dit : « Puisque je suis perdu, je ne 
veux pas mourir seul, je dirai tout. » Ce serait bien 
désirable. La procédure durera plus de trois mois. Je 
sais que M. Pastoret l'a dit. Les pairs vont s'assembler 
deux fois, et puis se reposeront six semaines, à ce qu'il 
paraît, pendant l'instruction. 

« Bonjour, cher vicomte; on a regretté de ne pas 
vous voir hier, et moi beaucoup aussi, comme vous 
pouvez le penser. Mille tendresses à ma vicomtesse et 
à vous. » 



i 

m 



III- LETTRE 



« Le niL'i'crfci:. 



« Lorsque l'on renvoie aux gens leurs lettres, c'est 
leur dire qu'ils feraient mieux de garder le silence 
que d'écrire. Je vous remercie de m'avoir renvoyé la 
mienne; elle m'a fort amusée. Je n'ai pas su qu'il y 
avait une occasion pour vous écrire; je l'aurais su 
qu'après votre lettre j'aurais eu le chagrin de n'en pas 
profiter. Ainsi mon ignorance a été pour le mieux. Pas 
du tout; voilà qu'hier je reçois une lettre fort aimable 
de vous, j'en ai été tout étonnée. Vous avez la fièvre 
tierce, et pour moi qui n'aime pas les malades (d'au- 
tant que je leur porte malheur), mais qui vous aime 
beaucoup lorsque vous êtes en bon sens, me voilà tout 







8 



408 MES MÉMOIRES. 

de suite à voire sonnette pour vous dire bonjour et 
mille douceurs. 

« M. de Byran m'a dit hier que l'on était sur la 
trace de beaucoup de gens, et que tout cela était fort 
grave. Nul doute que M. votre père ne revienne, du 
moins je le pense; mais quel ennui pour ces pauvres 
pairs d'être juges sans cesse! Il .paraît assez répandu 
qu'il pourrait bien se trouver quelque confrère com- 
promis; mais rien ne transpire sur cela. Les personnes 
arrêtées se coupent et parlent. Et que dites-vous de 
ces incendies généraux : les brigands font les choses 
en grand; ce sont des feux pour éclairer leurs funestes 
complots, de grands fanaux à de grandes distances 
pour de grands crimes. C'est la sainte Vierge qui nous 
aura sauvés encore une fois. M. de Trogoff doit être 
bien malheureux d'avoir des neveux aussi détestables. 
Le capitaine Nanty est encore dérobé à la justice. On 
fait une machine qui permettra enfin au roi de re- 
prendre ses promenades très-prochainement. Dans six 
jours j'aurai le plaisir de vous revoir, cher vicomte. 
Mille tendresses à ma vicomtesse quand vous la re- 
verrez. J'ai répondu à la minute, même à la lettre dont 
vous parlez bien sévèrement, et que j'ai reçue avec un 
vif plaisir. » 



IV* LETTRE 



Rï 




« Montpellier, 27 odebre. 

« Nous voilà arrivés, cher vicomte; le courrier pari, 

il n'y a pas une minute à perdre. Vous excuserez ce 

laconisme. On me dit qu'il y a ici des lettres pour 

moi. Mais si je lis je manque la posle. Nous sommes 



■ 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 409 

un peu fatigués. Il fait ici la canicule; il est tombé des 
torrents, mais avant notre passage. Bonsoir, cher vi- 
comte; j'embrasse ma vicomtesse de tout mon cœur 
et lui adresse ce griffonnage. » 

V' LETTRE 

« Je suis assez bien ce malin ; vous savez qu'il 
n'y paraît plus après. Je n'avais pas été surprise de 
l'humeur du petit garçon avant-hier; ainsi cela n'y esl 
pour rien; je suis faite maintenant à bien d'autres se- 
cousses. Venez me voir à deux heures et demie ou 
trois heures; je sortirai à quatre heures et demie. Je 
ne comprends pas ce que vous voulez dire de mes se- 
crets. Mille bonjours. J'écrirai ce matin probablement. 
A tantôt, cher vicomte. » 



I 



VI" LETTRE 



«Mon beau-père vient de me' faire dire qu'il ne 
dînait pas. J'ai mon oncle, ainsi rien de plus simple. 
Je compte donc sur le vrai bonheur de dîner avec 
vous et de vous voir. Je vais demander le vin de Cham- 
pagne, si vous ne me faites rien dire. Je suis contente; 
mais qu'il faut aimer mes deux petits trésors pour ne 
pas les voir! •■> 



?II« LETTRE 

« Ecrivez sur-le-champ. Bonjour, cher vicomte; 
vous avez le commandement beau ce matin. Comment 
va votre petite santé, qui s'est mise entre deux draps 
dès les poules? M. de Juigné est arrivé. La conversa- 
tion, très-animée, a passé minuit. La princesse a fait 




4 



410 MES MÉMOIRES. 

feu de bons mots et d'assez jolies histoires par-ci par- 
là. Il faut que madame de la Trémoille aille vous faire 
une visite; comme les dames que vous appelez quand 
vous êtes malade, elle vous amusera, et puis vous 
l'aimerez. Bonjour, cher vicomte. Les Louis XIV ' sont 
de braves gens; je trouve que vous avez parfaitement 
raison. » 

VIII" LETTRE 

« Avant-hier nous sommes arrivés à Toulouse, 
comme nous l'espérions; nous n'avons pas pu nous 
embarquer; les eaux étaient trop basses. Alors nous 
voilà repartis pour Agen ; ce n'était pas jour de poste, 
et nous voici à Bordeaux un peu fatigués, la journée 
étant un peu forte. Nous partirons demain pour Blaye, 
et ïalmond le lendemain. Voilà, cher vicomte, un 
compte rendu. Je vais souper et boire à votre santé. 
Mon frère vous dit mille choses toutes charmantes. Je 
compte maintenant les heures où je verrai encore le 
troisième voyageur, ce qui me rend bien triste. Par- 
tout je trouve des journaux exécrables. Bonsoir, cher 
vicomte. Mille choses à ma vicomtesse. Je compte tou- 
jours que votre amitié et votre bonne humeur me 
donneront patience et courage. » 

IX» LETTRE 

« Je vois, cher vicomte, d'où le moment vif est 
venu. Comme vous le dites, le mal ne se répare pas; 
je trouve cela indigne. Comme vous en voulez aux 

1 Expression dont se servait parfois madame Dn Cny1a pour parler Je 
nous. 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 411 

T... ! Vraiment vous êlcs méchant quand vous prenez 
quelqu'un en grippe, et pourtant la duchesse vous 
aime véritablement. Je crois que madame de R... fait 
au moins le double de frais ; et, en effet, cela peut se 
concevoir, car, certes, l'intérêt est de son côté. 

« Je n'ai point reçu de nouvelles de madame de 
Tonnerre. Je suis pour l'héritier Crillon comme pour 
M. le duc de Bordeaux. Je voudrais qu'il vînt de la 
belle fille aînée; ainsi je suis bien aise de la petite 
fille. Je vous crois à Montmirail pour recevoir celte 
lettre, que je finirai demain. Quant à ma destinée, 
dier vicomte, je ne m'en connais qu'une : c'est de 
sauver mes enfants. Du reste, ne me comptez pour 
rien, parce que je ne suis capable de rien, et n'envisa- 
gez que ce seul but. Quant aux romans, les femmes, 
qui pensent encore à en faire font bien de n'en pas 
lire. Pour peu que l'on s'amuse à retrancher de la 
littérature tout ce qui parlerait au cœur, tous les 
poètes, toutes les tragédies parce qu'elles respirent la 
passion, il ne restera pas grand'chose. On ne peut 
pas toujours lire l'histoire quand l'on passe sa vie à 
en voir faire; et, avec cette pensée de trouver du mal 
partout, il ne faut pas même regarder les mouches, 
qui peuvent donner de mauvais exemples. Ma mère 
était plus heureuse ; elle voyait les choses sous leur 
aspect le plus simple. Je ne ferai sûrement pas ma 
lecture habituelle de romans; mais, comme je ne 
connais pas de héros, je n'y trouve aucun danger. Vous 
n'aimez pas que je dise si clairement ma façon de 
penser; alors il ne fallait pas aller chercher madame 
A... pour l'aire vos commissions, en donnant par elle 
un coup de patte. » 




si* 





412 



MES MEMOIRES. 



« Ce 7 octobre. 



« J'ai été un pou souffrante; voilà pourquoi ma 
lettre n'est pas partie hier. J'en ai reçu une de la du- 
chesse, et probablement que j'en recevrai encore une 
ici. MM. de Grave et Montcalm ont dû se battre; mais 
le marquis de Grave, qui est ici, et le grand prévôt 
ont arrangé la chose. Ainsi voilà heureusement tout 
terminé. 

« Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis trois jours, 
cela est tout simple : c'est le voyage de Compiègne. 

« Je vous dirai que mon frère fait des rêves incon- 
cevables, ce qui me fait bien rire; cela vient sûrement 
du souper de neuf heures. Je trouve cela plaisant, di- 
vertissant. Mon petit homme se plaît ici beaucoup; 
de toutes manières je suis charmée d'avoir fait ce 
voyage. Je vous remercie mille fois de tous vos soins 
pour mon beau-père; il faut espérer qu'il viendra à 
Or... Adieu, cher vicomte. Les Louis XIV se disent 
mille bonjours et se souhaitent toutes sortes de bon- 
heur. Cette lettre vous trouvcra-t-elle à Montmirail? 

« Alors je prie ma vicomtesse de se souvenir de 
moi. » 



X" LETTRE 
u Rouen, vendredi 20 novembre, trois lieures du malin. 

« Grâces à vous, cher vicomte, et à ma vicomtesse. 
Nous sommes arrivés dans sa bonne voiture sans un 
cahot, sans un clou manqué. Remerciez-la bien de ma 
part, et dites-lui que tout a été bien soigné. Nous étions 
empaquetés comme de gros chats dans nos fourrures, 






U:- 



M 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 413 

mon frère comme un ours, el nous n'avons pas mangé; 
ainsi point de dégâts. Ilem pour revenir. J'ai passé ma 
journée entière, hier, à parler, ainsi que mon frère. Je 
suis fort contente de M. Thit. Il ne peut juger de rien, 
n'ayant pas les pièces. L'avoué Dupuis a son intelli- 
gence en dedans; demandez à notre duchesse si je me 
trompe. J'attends le président. Madame de Fontenillal 
est charmante, jolie, bonne, sensible, vive; nous l'ai- 
mons déjà. M- Manoury est vénérable. Nous allons 
manger des huîtres; vous quitter pour une huître! 
vos dames ne vous ont pas accoutumé à cela. Mon 
frère vous dit des douceurs en moustaches. 

« Bon appétit, cher vicomte. Mille tendres bonjours 
pour ma vicomtesse. Le bon Dieu m'a faite gaie ce 
matin; cela pourra bien durer une demi-heure, profi- 
tez-en; car un mot de plus je pourrais bien me mettre 
à pleurer. Je compte toujours être à Paris lundi. Dites 
mille choses de ma part à M. votre père. Si le sucre de 
pomme pouvait lui faire du bien, je lui en rapporte- 
rais un bâton. » 



ANNÉE 1820 



PREMIERE LETTRE 



« Sans vous je n'aurais rien pu faire; mais de tout 
cela ce n'est ni vous ni moi : c'est notre bonne Provi- 
dence qui règne el. veille. 



4U MES MÉMOIRES. 

(f Le roi est enchanté; c'est bien à lui que l'on doil 
tout. M. de R... n'aurait rien fait. 

« Bonjour, mon cher vicomte; j'ai des affaires par- 
dessus la tête. Aimeriez-vous mieux venir à six heures 
faire un mauvais dîner? cela m'arrangerait bien, sinon 
je vous attends à quatre heures et demie. » 

II' LETTRE 

« Vous n'avez aucune idée, mon cher vicomte, 
comme cela me décourage lorsque je vois tant de ja- 
lousie et d'ennemis autour de moi. A chaque nouvelle 
découverte, cela m'abat. Après cela, forte des choses, 
la tranquillité ordinaire de mon âme reprend le des- 
sus; je pense aussi à ceux qui me rendent justice, 
mais il faut toujours un peu de réflexion, et dans ces 
cas-là je reste avec un poids sur le cœur tout le temps 
qu'elle se fait attendre. Vous avez été bien à mon goût 
hier au soir. Mille, mille amitiés. » 

III' LETTRE 

« Mille remercîments, ami; cela va très-bien ce 
malin. J'espère qu'il en est de même de vous et de ma 
vicomtesse. Je préparerai une lettre pour le curé; 
mais il faudrait êlre insensé pour se tuer à plaisir, et 
vous n'imaginez pas le mal que m'a fait ce remède. 

« La journée va être bien longue! tout est bien long! 
Bonjour, excellent ami, partagé, divisé, disséminé, 
diminué, etc., mais cependant aimé. » 



I 






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LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



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/ à 



IV- LETTRE 

« En vous écoutant ainsi on se sent anime d'une 
mainte ferveur. La Providence peut faire de moi ce 
qu'elle voudra. 

« Je souffre beaucoup moins; j'ai dormi; il ne faut 
plus que de la patience. Bonjour; mille tendres bon- 
jours. » 

V LETTRE » 

«Que je suis donc encbantée de ce mieux! J'allais 
envoyer chez vous, ami. Au lieu de vous donner au 
dogue, vous êtes gentil à croquer, et on ne s'en charge 
pas. Je trouve vos lettres très-bien aussi, et je me dé- 
ciderai à écrire. 

« Ce qui me désole, c'est de ne pas pouvoir monter 
à cheval ce matin, comme nous en étions convenus 
hier au soir, madame D... et moi, malgré toutes les 
culbutes qui se font sous mes fenêtres; je suis sûre 
que la promenade aurait été délicieuse. Soyez assez 
bon pour le faire dire à madame D..., et qu'elle ne 
m'en veuille pas, ce serait un regret de plus. Nous 
avons causé un petit quart d'heure hier; elle m'a 
parlé de madame de Noailles, ce qui m'a prouvé que 
vous aviez un peu trop dit ce que je vous avais ra- 
conté. Au reste, cela ne me paraît pas une indiscré- 
tion; c'est une charmante personne, et ceux qui la con- 
naissent autrement en sont restés à ses quinze ans, et 
n'ont pas le sens commun. 

« Bonjour, ami; je regrette bien la cavalcade; je 






HH 



4!0 



MES MÉMOIRES. 



regarde ma vicomtesse avec les yeux de mon cœur, qui 
appartient bien au ménage. 

« Ne trouvez-vous pas que nous sommes bien aima- 
bles ce malin? » 




VI- LETTRE 






« Oui, mon ami, je suis pleine de confiance dans 
la Providence. Sans cette confiance je mourrais de 
désespoir. Je remercie bien ma vicomtesse et ne cous 
sépare jamais; tous les deux vous m'aidez à supporter 
ces cruels moments. 

« Rien ne presse pour ôter mes papiers; on ne 
peut pas les enlever; c'est pour mes enfants qu'est 
Je danger. Patience cl courage, voilà les paroles du 
pape à un postillon qui était désespéré de servir à 
l'emmener de force. Je dis aussi patience et courage. 
Plus j'y réfléchis, plus je crois qu'il faut mettre l'un 
d'abord, ensuite l'autre en sûreté. Nul doute qu'il 
faut gagner des heures. 

« Je ne compte pas sortir. Si par hasard cela était, 
ce ne serait que pour aller chez M. de la Calprade. 
Mille mots venant du cœur, ami très-cher. » 





■ 


■ 





VII - LETTRE 

« C'est toujours en tremblant que j'envoie le matin 
savoir des nouvelles de votre ami. Une nuit est si lon- 
gue pour un malade, et elle l'est bien aussi pour ceux 
qui ne peuvent pas savoir comme dans le jour ce qui 
se passe. 

« Et vous, avez vous dormi? Comment est ma vicom- 






LETTRES DE .MADAME DU CAVLA. 417 

[esse? Combien madame voire mère doit êlre a«itée 
et fatiguée. Je n'ajoute pas un mot pour avoir des nou- 
velles une minute plus tôt. » 

VIII LETTRE 

« Prenez à l'espérance, ami; cette crise ne se re- 
nouvellera pas, espérons-le ensemble. Reposez votre 
cœur et votre tête; vous en avez bien besoin et ma vi- 
comtesse aussi, je suis sûre, qui aura été bien vive- 
ment émue ce matin. Que de peines dans celte vie! et 
qu'il doit faire bon d'être ailleurs! 

«Mille, mille bonsoirs. Que ce soit vous qui me don- 
niez de bonnes nouvelles demain matin quand j'en- 
verrai. » 

IX- LETTRE 

«Donnez-moi, ami, de vos nouvelles. Il me tarde 
bien de savoir comment vous avez dormi, et ce que 
vous éprouvez aujourd'hui. Pensez que votre santé 
m'est plus nécessaire que la mienne. 

« Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines. 
Voilà que je viens de recevoir de nouvelles assigna- 
tions. Que deviendrais-je sans la tendresse et les soins 
de ma belle-mère! » 



X- LETTRE 

« Vous gâtez mon petit homme qui va êlre enchanté 
et moi charmée de le voir heureux et conlent. Il faut 
que je voie d'abord M. Darrieu, il me semble; et puis 

vu. 27 







418 MES MÉMOIRES. 

je vous dirai que je souffre beaucoup de la drogue du 
curé, et je ne pourrai pas sortir avant quatre heures, 
et encore je n'en suis pas sûre. Si, à cette heure, 
M. votre père voulait, il serait bien bon. Je vais écrire 
à M. de Sèze. Je ne pourrai pas aller avec mon 
frère et mon père au logement, je le crains bien. 
Pourtant, ayant commencé cette drogue, il faut l'a- 
chever encore deux jours. Mille tendresses à ma vi- 
comtesse; c'est un chagrin de tous les moments de ne 
pas la voir. Plus j'y pense, plus je reviens à votre idée 
au sujet de mon frère. Mais il faudrait que vous 
lui fissiez bien sa leçon avant. Ah! mon Dieu! ami, 
dès que je pense à cet abîme, je retombe dedans. 
Pensez-vous qu'à dater de vendredi je n'aurai plus 
une minute de tranquillité. Non, je ne pourrais pas 
supporter ces angoisses. 

« J'allais envoyer chez vous, je suis tracassée de ne 
vous voir pas en bon train de santé. Adieu, à ce soir; 
c'est long. » 

XI- LETTRE 

« Pensez que vous me feriez une peine profonde si 
voire intérêt pour moi vous rendait malade. Je vous le 
demande en grâce; ne vous animez plus comme hier 
au soir, et prenez garde à ce froid en sortant aujour- 
d'hui; mettez-vous un mouchoir de mousseline sur la 
poitrine, je vous en prie. Ma vicomtesse est plus que 
jamais ma consolation, dites-le-lui bien. Ce matin je 
mène mes enfants avec madame Victor de Vibraye, rue 
de Sèvres, à midi et demi. Calculez le temps et venez 
quand vous voudrez. La procédure n'a pu être encore 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 41g 

retirée; croyez que je ne négligerai rien; mais ne vous 
faites pas de mal, je vous en prie. Je serai plus tran- 
quille lorsque tout sera combiné, et nous en cause- 
rons. 

« J'ai tout à fait au fond de mon cœur que mes en- 
fants me resteront; et tout mon courage vient de cette 
assurance qu'il me semble que le ciel me donne. 

« Quelle lettre j'ai reçue de votre ami, de celui de 
tous ceux qui souffrent 1 ! Ce sont les sentiments et les 
pensées que l'on reçoit de chacune de ses paroles, 
qu'on peut lui offrir seulement pour lui prouver le 
bien que fait une lettre comme celle qu'il m'a écrite 
hier. Dites-le lui-bien; soignez-vous. 

« Je suis plus calme aujourd'hui; ma marche est 
assurée, et je fixe le but. 

« Je n'ajouterai jamais un mot sur cela par rapport 
à vous, ne voulant point m'attendrir et étant inébran- 
lable. Mille bonjours, ami bien cher. » 



1 
I 

I 



I 



XII- LETTHE 

« Vous êtes un ingrat, car cette petite attention 
m'avait charmée, en me rappelant aussi le temps des 
violettes. La coquetterie est encore plus simple dans les 
femmes que dans les hommes, lorsqu'ils ne vont pas 
au delà. Vicomte le coquet! Ah ! fi ! je ne veux seule- 
ment pas m'arrèler sur cette idée. 

« Bonjour, cher vicomte, bonjour. Ètes-vous dans 
les doff? ce matin ou dans les mier? ou dans les lou? 
ou dans les nasse? ou dans les fort? C'est une orgue 
montée en ut ou en mi. Bonjour, bonjour, ami. » 

1 M. l'abbé Le Grès Dnval. 







t20 



MES MÉMOIRES. 



XIII' LETTRE 



« M. de Rastignac m'a conté hier le dédit monta- 
gnard; j'en ai eu un mouvement de dépit tel que je con- 
çois bien que vous en ayez eu un plus fort. Jen'ai pensé 
qu'à ma vicomtesse dans ce moment-là. Comment est- 
elle? que fera-t-clle? La santé de la belle-mère est 
donc la cause? 

« Je n'avais sûrement pas la pensée de vous punir 
en ne demandant rien. Je disais que j'étais mal en 
train pour ce rendez-vous. Voilà tout. Je vous prie 
d'embrasser votre amie pour moi. Bonjour, vicomte 
Russimi, j'ai bien l'honneur d'être. Je suis malade 
comme une bêle, ce qui me rend encore plus bêle. 
Vous avez tort de me venir voir. » 



XIV LETTRE 

« Je suis ravie de vous savoir mieux ce malin. Pour 
des mines, vous en trouvez partout, ainsi je ne vous 
en fais pas. Je suis bien occupée de votre amie; vous 
ne m'en avez pas parlé hier; elle devait être au déses- 
poir. Je disais à mon frère ou je voulais lui faire en- 
tendre ce que je croyais ce jour-là : c'est que le roi 
était en mauvais état. Ainsi prenez bien garde à la 
première page. 

« Lorsque vous viendrez ce soir, je vous laisserai 
chez moi, et j'irai faire votre service chez Monsieur. De 
cette façon nous serions contents; car Monsieur est trop 
poli pour me faire la grimace. Mille bonjours, cher 
vicomte des dames. Si vous vous plaignez de ce billet, 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 421 

vous avez tort; car je vous aime beaucoup. Des ten- 
dresses à Elisa. » 



a 



\V« LETTRE 

« Oui, un mot de tout mon cœur, ami. Votre billet 
efface la soirée d'hier. En y pensant aujourd'hui, j'en 
étais irritée contre vous, et ce que vous me dites m'était 
nécessaire: je ne vois plus que celui que j'aime, parce 
que je l'estime du fond de mon cœur. Les fleurs sont 
charmantes. Mon père m'attend pour se mettre à 
table. » 



XVI" LETTRE 

« Je pense, cher vicomte, que c'était une suite de 
voire gaieté si charmante, ce soir, qui vous a fait me 
mallraitersi fort en partant. Je vous promets que je 
ne pensais qu'à rire, d'autant que je ne crois pas votre 
B... dangereuse; c'est une question de savoir si 
elle a des griffes, puisqu'elle ne vous les montre ja- 
mais; prenons-la en croupe et galopons, il serait trop 
maussade de nous abandonner après avoir été si ai- 
mables. » 






XVII» LETTRE 

c< Mille remerciements fort tendres, monsieur le vi- 
comte. Je ne sais lequel m'étonne le plus ou de vos 
rigueurs ou de votre amabilité. Je ne puis comparer 
l'une qu'à votre cœur, et les autres qu'à votre carac- 
tère. Je neveux point partager l'une, et je ne puis souf- 
frir lesautres.Si uniforme d'ailleurs pour la moitiéde 



I 




42-2 



.MES MÉMOIRES. 



l'espèce humaine; je vous laisse au milieu d'un sérail 
toujours renaissant pour vous encenser. « Tout plaît un 
jour, «dit Bernard; j'aurais dû ne pas vous ennuyer de 
ce billet, puisque vous n'avez pas voulu m'écrire, et 
vous envoyer en pendant de mes juges, la liste de vos 
amies. J'aime mieux devenir le vôtre (juge) que 
faire nombre et cortège. » 

XVIII e LETTRE 

« Je suis charmée, ami, que ma vicomtesse ne se 
soit pas lassée davantage pour moi; et à votre place je 
lui tiendrais souvent compagnie. Mille mille bon- 
jours. Dites-lui des tendresses pour moi. A ce soir, 
j'espère. » 



'/ 



XIX' LETTRE 

« Mais oui, ami, voilà bien le moment de donner 
de l'intérêt, à M. L...; mais surtout qu'il ne croie 
pas qu'on veut le tourner. 

« Ah! mon Dieu! qu'écrire au premier et au duc 
de D... J'en suffoque; pourtant vous avez raison. Mille 
mille tendres bonjours. » 



XX' LETTRE 



« Gomment êtes-vous ce matin? Avez-vous pu dor- 
mir? Pourrez-vous manger un peu? Avez-vous vu votre 
médecin? Et ma vicomtesse, comment est-elle? Ré- 
pondez à toutes mes questions, je vous en prie. 

« Mille mille tendres bonjours. » 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



m 



XXI- LETTRE 



« Il faut absolument voir voire médecin el prendre 
des fortifiants pour l'estomac. Il me semble que cela 
est tout à fait indiqué. Vraiment, ne négligez pas de 
faire quelque chose, et tout de suite, je vous en prie. 
M. votre père, qui est toujours la bonté même, veut 
bien venir avec moi chez M. Hutteau d'Origny, et puis 
encore à mon rendez-vous, que je regarde comme la 
fixation de mon sort. Il est alors probable que j'aurai 
deux mois encore. Mille tendres bonjours, ami. Je 
compte bien être revenue à quatre heures. » 

XXII- LETTRE 

« Je vous remercie bien, cher vicomte, et made- 
moiselle K... aussi. Vous ne lisez pas dans mon 
cœur. Si vous me croyez injuste et si je ne m'explique 
pas bien, ce n'est pas ma faute. Je vous ai dit, il y a 
longlemps, tout ce que vous êtes pour moi. » 

XXIII« LETTRE 

« Vous n'avez pas fait un pas que je ne vous aie 
suivi, et j'avais pressenti tout ce qui est arrivé, ami 
bien cher; il vous aura été doux de retrouver Elisa 
qui me paraît toujours un ange sur la terre. Venez me 
voir. La petite de Périgord vient le matin; sa mère 
l'amène. Il vaut mieux que cela soit tard, quatre heures 
si vous voulez. Enfin je vous attendrai dès trois heures 
et demie. Mille tendres bonjours. » 






424 



mes Jiniomu. 



I 






XXIV» I ETTRK 

« J'ai reçu vos bonnes lettres, cher vicomte; je ne 
suis pas Irop en état d'y répondre comme je le vou- 
drais. J'ai été un peu souffrante. Je crois toujours 
être jugée. Si c'est de bonne heure, j'enverrai un 
courrier à M. votre père, s'il peut arriver, demain 
jeudi, entre huit et dix heures; sinon la diligence 
qui arrive à huit heures du malin sera chargée de 
la nouvelle bonne ou mauvaise; mais partez du point 
qu'il faut que l'avocat du roi soit prêt, et qu'il n'y 
ait pas un retard pour être jugée demain, ce qui 
est donc encore incertain. A mesure que j'approche, 
ma confiance redouble. M. L... m'avait écrit qu'il 
faisait parler pour moi là-haut. Bonjour, cher vi- 
comte; soyez bien content de M. Thil, et croyez qu'au 
milieu de mes angoisses je pense bien à vous, parce 
que votre amitié est toujours un bonheur. Mille ten- 
dresses à El i sa. » 



xxv« I.ETTP.E 



« Bonjour, cher vicomte. Comme il y a déjà cinq 
jours que vous êtes absent, je vous prie de vous dépê- 
cher de revenir. J'ai bien admiré votre patience dans 
les trois lettres et même quatre. 

« J'ai envoyé Joseph de votre part hier soir, rue 
de l'Arcade, avec le paquet de papiers et la note 
ci-jointe dont j'ai pris copie pour vous tenir bien au 
fait. Il faut d'après ceci que vous écriviez tout de suite 
au B... que vous n'avez pas perdu une minute; que, 



LETTRKS DE MADAME DU CAYLA. 



425 



eomplanl sur sa parole, vous ne négligez rien, el qu'il 
vous réponde un mot qui l'engage. Aucune de vos 
trois lettres n'a élé envoyée. On en a pris connaissance; 
mais l'affaire avait déjà pris une autre direction. J'es- 
père que la chose réussira; elle est si bien recom- 
mandée. Quel dommage que vous ne soyez pas ici 
pour presser M. la T... M... La note que j'avais co- 
piée hier est entre ses mains. Partez de là, pour 
M e B... en lui écrivant. Vous comprenez que vous 
avez tout fait, et d'après sa parole. Tachez surtout 
qu'il ne parte pas avant votre retour. 

« Le brevet est fort laid; nous ne l'avions pas lu. Il 
est signé par la nation, la loi et le roi. Il est bien dé- 
sirable que l'affaire ne traîne pas; elle a été bien re- 
commandée, et est en bon train, puisque la note est 
entre les mains du ministre. 

« Maintenant, que je vous dise autre chose; car vous 
devez en avoir par-dessus la tète; je ne puis concevoir 
que vous ayez pu, ayant tant écrit, partir à huit 
heures et demie. Les nominations sonL excellentes de 
Bordeaux, MM. Bavez, Laine, Marcellus, tous les cinq 
enfin. M. Bignon s'est évanoui lorsqu'il a su qu'il ne 
serait pas nommé. Les libéraux seront en bien petite 
minorité, il faut espérer. Je compte aller ce matin 
voir ma vicomtesse. 

« Joseph est retourné ce malin et a demandé si 
M. B... n'avait rien à vous faire dire. Il lui a donné 
ce petit mot et lui a demandé s'il y avait longtemps 
qu'il était à votre service. Il lui a dit que oui, parce 
qu'au fait, a-t-il ajouté, je suis au service de ce qui 
peut êlre agréable à M. de La Bochefoucauld dans 
ma petite sphère. J'ai trouvé cela très-bien. Com- 



,, - .. 









426 



MES MEMOIRES. 




ment avez- vous trouvé madame votre mère? Je suis 
désolée de ne pas vous avoir donné le petit mot pour 
M. votre père. Parlez-lui de moi, je vous en prie. 
«Voilà une sotte lettre. Bonjour, mon cher vicomte. 
Mille mille amitiés. » 

XXVI» LETTRE 

« Je prépare ce billet en attendant la réponse. Bon- 
jour, cher vicomte; voici une réflexion de cette nuit : 
M. B... est plus fin que nous; le rusé compère nous 
croit bien du crédit d'arranger une affaire avec le 
ministre de la guerre en une nuit. Il tombe sous 
le sens que cela est impossible pour tout le monde. 
Voici la réponse arrivée; je vais lire. 

« f.e titre ne peut être légal, puisqu'on n'y fait 
pas droit. Une seule exception ouvrirait la porte à 
mille abus. Ce n'est pas lui qui irait , contre une loi, 
malgré son rêve favori depuis trois mois. Nouvelles 
craintes de votre discrétion, c'est ce qui me choque le 
plus. Vous aviez hier un air de supériorité sur l'indi- 
vidu lui-même qui l'a effrayé. Vraies calembredaines 
pour le coup. C'est moi qui ajoute cela. 

«Maiseommeavanttoutil lui fautSaint-Onen, le roi 
préfère une petite somme delà main à la main, qui ne 
sera point dans l'acte, pour l'indemnité de maréchal 
de camp. Titre honorifique qui n'a pas le sens com- 
mun. Ce sont ses propres paroles : « Qui pourrait se 
« flatter de faire obtenir une retraite usurpée, lorsque 
« moi je m'y refuse pour la chose que je désire le 
« plus. Faire plaisir à ma fille chérie 'est devenu mon 
« seul bonheur. » 

1 Madame Du Cayla. 






LETTRES M MADAME DU CAYLA. 



-427 



« P. S. Le roi dit que c'était à la ville à acheter; 
que l'on fait tous les jours des souscriptions qui n'en 
valent pas la peine, et que ce n'était pas à lui à com- 
mémorer ce grand événement; mais qu'il y tient trop 
pour en laisser échapper l'occasion. Dans le temps, 
M. Decazes lui avait proposé d'acheter, à ce que Sa Ma- 
jesté m'a dit. » 



ANNÉE 1821 



PREMIÈRE LETTRE 

« J'espère avoir de vos nouvelles ce matin, et de 
ma vicomtesse, par Joseph, cher vicomte. Il n'y a per- 
sonne ici que les cardinaux. On mène une petite vie 
dont je m'arrange fort bien. Le cardinal de Beausset 
est assez noir sur les événements. 

« On veut absolument me garder; mais je tiendrai 
bon, je vous le promets. Je ne sais pas encore à quelle 
heure j'arriverai ; arrangez-vous pour être charmant. 
La note de l'empereur de Russie sur l'Espagne me fait 
espérer qu'il n'ira pas de main morte auprès de 
Naples, ce qui décidera l'Autriche. Une armée dictant 
des lois, cela le regarde directement; il aura peur, je 
l'espère. Madame de P... m'a menée hier voir le Val ; 
cela m'a fait horreur. C'est une abbaye; l'apparte- 
ment de la maîtresse du logis est arrangé gothique- 
ment, à la dernière mode, dans l'église même. Nous 



v:- ■ 












-428 



MES MEMOIRES. 





nous sommes promenées comme deux ombres à Ira- 
vers de beaux jardins négligés; je pensais aux moines, 
et puis à tout ce qui avait succédé. En m'éloignant de 
ce lieu, des idées plus douces sont revenues dans mon 
âme ; vous n'y étiez pas étranger, cher vicomte. Quel 
volume vous aurez envoyé en Russie ! 

« Je compte que vous me direz des nouvelles au- 
jourd'hui ; j'en attends d'autres aussi. Mille tendres 
amitiés. » 

II- LETTRE 

« J'espère que vous serez circonspect, cher vicomte. 
Je conçois le désir qu'on aurait d'en finir sur tout 
cela ; mais il faut bien de la prudence avec ces abomi- 
nables aboyeurs de la Chambre des députés. Il est 
bien heureux que l'on emploie les troupes, et qu'on ne 
les éloigne pas comme au commencement de la révo- 
lution, en s'en remettant à la garde nationale, troupe 
qu'il ne faut jamais compromettre avec elle-même et 
avec le peuple; car c'est alors de la vraie guerre ci- 
vile. Tous ceux qui la commandent ne vous ressem- 
blent pas. 

« Le maréchal Macdonald a la grande main; il sait 
bien ce qu'il faut faire. Il a de bons régiments sous 
ses ordres ; je ne vois pas encore là de quoi perdre la 
tête. 

« Soyez bien tranquille pour moi, cher vicomte ; je 
resterais des mois seule ici sans avoir un instant de 
crainte. Je suis bien plus inquiète de vous voir avec 
M. de V... allant courir les aventures au delà de ce 
que vous avez à faire ; et puis rappelez-vous le corn- 






1 '•' ' • 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 420 

mencement de la révolution, la garde nationale, si 
bonne, ce qu'elle est devenue. Vous ne me parlez pas 
de la Chambre des députés. 

« Je suis bien aise que mon frère soit à son régi- 
ment. Ainsi, cber vicomte, point de craintes pour 
moi; vous avez bien autre chose à penser, et il faut 
conserver tout son courage par le temps où nous vi- 
vons. Je remercie mille fois ma vicomtesse d'avoir 
écrit à mon beau-père. 

« Je suis heureuse que le roi soit ferme dans ces 
circonstances, et qu'il se porte bien. 

« La police me paraît bien mal faite. 11 est clair que 
la minorité légale est devenue minorité factieuse. Par- 
lez beaucoup de moi à madame Récamier. Bonjour, 
bien cher vicomte. Soyez prudent en pensant à moi. 
Mille tendres amitiés. 

« Il n'est pas sûr que je sois jugée jeudi. » 

III- LETTRE 

« Je suis d'abord enchantée que ma vicomtesse soit 
bien. 

« Quant à prendre la figure d'une prude pour vous 
plaire, c'est ce qui ne nvarrivera jamais. Je ris quand 
cela me convient, je pleure de même, et sur cela j'ai 
l'honneur de vous tirer ma révérence et de vous offrir 
mille et mille amitiés. » 



IV- LETTRE 



« Allons, mon vicomte, dites-moi vite bonjour, 
comme si vous étiez de bonne humeur. Dieu merci! 
vous n'êtes pas là pour m' éventer. Je vous revaudrai 



450 MES MÉMOIRES. 

toutes vos maussaderies d'hier soir, soyez tranquille. 
Quoique aujourd'hui il me semble n'appartenir qu'aux 
morts, je veux que mon cher vicomte, bien vivant, ait 
aussi un souvenir. 

a Mille tendresses à notre vicomtesse; j'espère la 
joindre aujourd'hui. » 

v- Lettre 

« Bonjour, ma vicomtesse; je vous souhaite une 
bonne fête de tout mon cneur. Mes compliments à 
M. votre fils et mes souhaits à mademoiselle votre fille 
pour qu'elle vous ressemble; c'est souhaiter tout le 
bonheur possible au vicomte. Maintenant, cher vi- 
comte, que je vous dise aussi mes petites tendresses. 
Voilà un brouillard qui détruit nos légers projets. Re- 
mettons Saint-Ouen à demain. Mille et mille amitiés. 
A ce soir; je trouve cela fort long. » 

VI* LETTRE 

« Une petite occasion fait que je me glisse à votre 
porte pour vous dire mille bonjours, mon cher vi- 
comte. 

« Écrivez donc pour que Monseigneur vienne au 
monde. » 



■ 

I 
■ 

I 

I 



Vif LETTRE 



« De vos nouvelles, cher vicomte. Quelle drogue 
avez-vous prise, et votre nuit comment s'est-elle pas- 
sée? Quelques détails ; la petite charité, s'il vous plaît. 

« Mille tendresses à ma vicomtesse, à M. votre fils. 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. «1 

Vous savez que j'aime M. son père de tout mon 
cœur. » 

VIII- LETTRE 

« Bonjour, mon cher vicomte; j'ai une petite occa- 
sion et je vous dis mille tendresses. 

« Voyons les bons côtés de notre vie; il y en a tant 
de tristes dans ce monde. » 







I\. LETTRE 

« J'attends avec bien de l'impatience de vos nou- 
velles, ami; faites-m'en donner verbalement et n'écri- 
vez pas, afin de ne pas me faire repentir de mon billet. 
Soignez-vous bien, ne sortez pas; vous auriez dû vous 
mettre à ce régime dès hier matin. J'embrasse ma 
vicomtesse de toute mon âme. Avez-vous vu M. Du val 
ce malin? » 



s 



X- LETTRE 



« Je ne veux pas envoyer à Noisselles sans que vous 
y soyez pour quelque chose, mon cher vicomte. Je 
pense avec plaisir que j'aurai celui de vous voir de- 
main soir; j'espère vous trouver mieux portant. Elisa 
m'a dit que vous souffriez et toussiez moins. J'aimerai 
beaucoup cet emplâtre s'il vous débarrasse de ce long 
rhume. 

« Vous conviendrez que j'ai un bon caractère de 
me trouver contente de tous vos sarcasmes d'hier; il 
y a longtemps que je me connais un bon caractère. 
Mes lettres sont courtes; l'on sera fort peu content. 



PI 



432 MES MÉMOIRES. 

Mais comment faire? Je n'ai pas une minute ici. 
« Tout cela est bon pour deux jours; car, sans cela, 
je dirais dans deux heures vous me reverrez. Madame 
de Ghalais, pour laquelle j'ai un véritable senliment, 
fait preuve d'un grand courage; jamais une plainte ni 
le cardinal non plus, qui ne quitle pas son fauteuil et 
n'en est que plus aimable et plus occupé des autres. 
Je le suis beaucoup de vous, comme vous le voyez, 
mon cher vicomte, et sur ce je vous dis mille et une 
douceurs si vous les méritez. J'embrasse ma vicom- 
tesse. » 




XI- LETTRE 

« Mon cher vicomte, embrassez la vicomtesse pour 
moi ; embrassez votre enfant, que je me croie avec 
vous. » 

XIV LETTRE 

« Bien occupée de la vicomtesse, \ priant pour elle, 
ne pensant qu'à vous, tout entière dans votre maison.» 

XIII- LETTRE 

« Je suis sur le gril, mon cher vicomte, j'ai voulu 
attendre trois heures avant que de vous écrire. Voilà 
neuf heures. Je voudrais bien un petit mot verbal; 
ma discrétion me pèse bien, je vous assure. 

« Je suis tout entière dans la chambre d'Élisa. » 



XIV- LETTRE 

« Mille tendres bonjours, vicomte ami; autant de 



LETTRES Dh: MADAME DU CAÏLA. 433 

remereîments et d'amitiés. Et ma vicomtesse peflse- 
t-elle à moi ? » 



XV LETTRE 



« Si je suis ici, je serai charmée de vous voir, cher 
vicomte, en passant, moi et mon cheval. Vous aurez 
été bien fatigué encore hier au soir ; ce sera un grand 
bonheur de penser que vous aurez fait effet a nic> 



juges, 



et de vous le devoir 



« Mille mille bonjours à ma vicomtesse, à Eli> 
beth et à vous. » 




XVI- LETTRE 

«Je ne serai tranquille que lorsque je vous saui;ii 
une nourrice. Où en ètes-vous, cher vicomte? Com- 
ment votre petite et Élisa ont-elles passé la nuit? Kl 
vous? De vos nouvelles; un petit mot. » 

XVII' LETTRE 

a Voulez-vous venir à Saint-Ouen? J'ai l'honneur de 
vous y inviter. Voulez-vous me prendre, en passanl. 
chez madame de Doué, où je me trouverai à deux 
heures et demie? Je prendrai un autre arrangement 
cher vicomte, si vous ne trouvez pas celui-là bon ; 
mais il me paraît parfait. Mille tendres bonjours. » 



■ 



XVIII e LETTRE 



« Bonjour, cher vicomte. Mille tendresses à vous el 
à ma vicomtesse, à Gripetle, etc. J'ai reçu une espèce 
de déclaration pour ma vicomtesse; il faudra que je la 

m. 28 






AU MES MÉMOIRES. 

voie. C'est aujourd'hui jour de congé, et voilà que 
vous m'obligez à rentrer, que vous me bousculez, etc. 
Si vous venez à quatre heures et demie me dire bon- 
jour, je serai charmante, heureuse de vous voir. » 




XIX- LETTRE 



« Je rentre à l'instant; je suis désolée de vous sa- 
voir souffrant, et j'espère toujours vous voir à quatre 
heures. Mille bonjours, cher vicomte. » 



ï 



XX- LETTRE 

« Je suis bien personnelle, comme vous l'a appris 
madame de Dawidoff; car je préférerais votre bonne 
humeur à la lettre que vous m'envoyez. Elle est par- 
faite. 

« Vous devriez ne pas tant écrire dans ce moment ; 
Félix dit que vous êtes souffrant. Riez avec les gens 
qui vous aiment de tout leur cœur; cela vous fera tout 
le bien du monde et à eux aussi. » 



XXI' LETTRE 



« En envoyant mon offrande à madame de Dreux, 
je profile de l'occasion pour vous dire mille tendresses, 
mon cher vicomte. » 



XXII e LETTRE 



« Je rabâche que je vous aime de toute mon âme. 
( ( Je suis dans l'eau, ce qui m'empêche de parler à 
Roger à trois heures, ami vicomte, 
a Je crois qu'il va pleuvoir. » 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. |% 



XXIII" LETTRE 

« En rcnlrant l'on me dit que mon beau-père ne 
dînera pas; j'ai été au moment de retourner chez 
vous reprendre mon quart d'heure, que j'ai beaucoup 
regretté. Vous voyez que l'on aime à vous voir, malgré 
vos coups de poing dans le creux de l'estomac. Com- 
ment va le genou ce soir? 

« Bonsoir, cber vicomte. Tâchez de m'attràper de- 
main une promenade, de deux à quatre surtout, pas 
plus tard. Nous ne pourrions pas causer, et puis j'ou- 
bliais l'immortel Frayssinous. Que je voudrais être 
dans sa poche pour monter au ciel avec lui ! A après- 
demain donc. Que c'est Ion" ! » 



XXIV LETTRE 

« Votre lettre hier au soir m'a fait pleurer et fait un 
grand bien, cher vicomte. Je compte, en effet, sur 
vous pour tout. 

« Je serai charmée de marcher tantôt; nous pour- 
rions peut-être nous promener aux Tuileries et faire 
une visite à mon frère, que vous avertiriez pour cinq 
heures et demie. Nous causerions un peu avant; voyez 
si cela vous convient. 

« Je suis assez bien aujourd'hui. Mille tendres bon- 
jours, cher vicomte. Je ne suis guère en train d'é- 
crire. » 



i 



XXV» LETTRE 



« ha cavalcade est remise; soit ainsi, cher vicomte. 
Ne me venez qu'à quatre heures et demie, afin 



430 MES MÉMOIRES. 

que je me débarrasse pour Dampierre le plus pos- 
sible. 

« Vous savez que je poursuis, ou vous vous en dou- 
tez bien, mon même projet; c'est donc la personne! 
que j'ai vue hier qui a le billet de M. votre père. Je 
vous rendrai vos portraits ce matin, à moins que vous 
ne me laissiez saisir l'occasion de les montrer. 

«Bonjours bien tendres à qui n'est jamais content 
des autres. » 




XXVI' LETTRE 

«Bonjour, ami, comment sommes-nous ce malin? 
El ma vicomtesse? Les sons harmonieux, hier, nous 
ont trouvés d'accord. Combien je désire que vous ne 
changiez jamais le bonheur en peine ! 

« Quel joli temps pour montera cheval ! Il faut ab- 
solument que j'ajourne à demain, à cause de ce qui 
j'ai à faire, surtout à écrire. 

« Je viens encore de recevoir un volume. Bonjour, 
ami, que j'aime de tout mon cœur. J'oubliais de vous 
dire que mesdemoiselles Byrne ne se marieront que 
dans leur pays. Miss Edgeworlh a été étonnante; une 
vraie scène de roman. 

« Si vous venez ce matin un inslant, il faudrait que 
je susse l'heure ; je ne sais par où commencer tout ce 
que j'ai à faire. » 




XXVII* LETTRE 



« Je vois que vous ne me trouvez pas d'un naturel 
assez tendre. Venez me voir, cher vicomte, après deux 



LETTRES DE MADAME DU CAVi.A. 



457 



heures; une petite visite en passant. Il faudra que je 
sorte ensuite pour cinq ou six visites indispensables. 

« J'en reviens à la tendresse; je vous aime de toute 
mon âme. Que voulez-vous de plus, ami? 

« Que je vous remercie de ce que vous me dites 
pour M. H. d'Origny; nous en parlerons. 

« A tantôt, et croyez que vous avez une amie qui, 
sans être Dewidoff, n'est pas de neige fondue. » 



k\Ml 182-2 



PHEMlÊIiE LETTRE 



« Le roi est attendri, touché, enchanté de la propo- 
sition de M... pour les déjeuners. 

« Je pense que vous saurez cela avec plaisir. 

« L'amitié la plus sincère, la plus tendre vous dit 
mille bonjours. » 

II- LETTRE 

« Mille tendresses, cher vicomte, sur votre aimable 
billet. Je vous remercie de tout ce que vous me dites, 
et je sens plus que jamais votre amitié au fond de mon 
cœur. Point d'injustices; vous avez raison. Je pourrais 
répondre bien des choses aux choses tortillées qui sont 
dans votre billet; je me les interdis parce que j'avoue 










m 



MES MEMOIRES. 



que vous pouvez penser que j'ai manqué de conliance 
en vous. Je vous remercie au contraire de ne pas croire 
cela légitimé par plusieurs raisons. Rien ne me prouve 
davantage votre affection. Prions Dieu ensemble : là 
il n'y a pas de mécompte. Je comptais aller voir ma 
vicomtesse ce matin; mais je ne le puis. Je regrette 
beaucoup aussi la promenade à cheval. Mille mille 
tendres bonjours. » 

IIP LETTRE 

« Cher vicomte, c'est pour ce soir; en grâce toute 
votre soirée. Je ne sais pas l'heure; je compte absolu- 
ment sur vous pour décider madame de Rully. Elle 
n'aura pas de chevaux; pourrcz-vous la ramener? Je 
ne lui dis rien dans le doute; c'est vous qui arrangerez 
cela. Je pense que vous serez peu dérangé, en allant 
au cl\àteau, de passer par là. Trois Anglaises à la l'ois, 
dont un auteur. Ah ! mon Dieu ! Vous vous mettrez en 
quatre. Je voudrais bien que vous décidiez ma vicom- 
tesse, toutefois sans la contrarier; car elle m'a dit hier 
qu'elle ne viendrait pas. Mille mille amitiés fondues 
dans une bonne. Je prie M. votre père. Je voudrais 
bien ne pas être refusée. Je prie M. Félitz et les Ci- 
vrac. Cette M... qui viendra me fait enrager; j'espère 
qu'elle sera partie. » 




IV- LETTI'.E 



« Je suis enchantée, mon cher vicomte, que vous 
alliez un peu respirer à Eclimont. Cela va me priver 
de vos nouvelles; mais je jouis de penser que vous al- 
lez respirer le bon air et un peu chasser. J'ai très-bien 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 159 

compris le mol de savoir au sujet de M. H... Ce qu'il 
y a de sûr, c'est que l'on vous sait gré de tout ce que 
vous avez fait. Je suis charmée que quelqu'un se 
charge de ma reconnaissance; car, pour moi, je ne 
suis pas assez contente d'avoir ce que vous appelez le 
repos. Votre amitié va au delà de la prudence; enfin, 
étant contrariée, on ne peut l'être mieux. Nous allons 
demain dès six heures du matin passer la journée à 
Cette, au bord de la mer, dans les propriétés de ma 
tante. Aujourd'hui nous avons un grand dîner bien 
ennuyeux. 

« Dites millechoses de ma part à M. deVillèle. Toute 
ma reconnaissance ensuite à M... d'avoir songé à moi. 
Des tendresses à ma vicomtesse; des remercîments à 
M. de Wolbock. Je m'en remets à vous pour ce que je 
puis avoir oublié. 

«Mon frère est muet comme une souche; il est dans 
les embarras du changement de Saint-Cloud. Je suis 
enchantée d'être presque tante. M. Hocquart doit être 
ravi et M. de Cape aussi. On dit ici que les royalistes 
ont de grands succès en Espagne. Tant mieux. 

« Bonjour, mon cher vicomte. Mille mille amitiés 
en attendant le bonheur de vous revoir. » 




V- LETTEE 

« Nous sommes arrivés hier au soir, mon cher vi- 
comte, à moitié rôtis. 11 n'y a plus dans ce pays ni air, 
ni eau. A Narbonne il y a un an qu'il n'a plu. Et le< 
cousins et les maringouins nous ont empêchés de dor- 
mir. Dans deux jours nous n'y songerons plus. Je suis 
désolée que vous n'alliez pas respirer quelque part. 









I 



m 



mi:s Mi:.vuii!Ls. 



J'ai trouvé ici une lettre de vous qu m a prouvé que 
vous n'y songiez pas. Vous voilà bien seul; j'embrasse 
Stanislas; il n'y a que lui qui aie de l'esprit dans votre 
maison. Bonjour, mon cher vicomte. La manière dont 
j'ai été reçue m'a touchée jusqu'aux larmes. Mille 
amitiés, mille sentiments. » 



1 



VI- LETTRE 

« La journée d'hier a été des plus pénibles, mon 
cher vicomte, pour mes enfants, à cause de la pous- 
sière et de la chaleur. Ensuite, comme c'était diman- 
che, quoique levés à trois heures du matin, nous ne 
sommes arrivés à Agen qu'à minuit et demi, à cause 
aussi de deux bacs à passer et deux ou trois postes 
sans chivaos, comme l'on dit dans ce pays-ci, et ce 
malin il n'en a pas moins fallu passer par les horreurs 
de se relever une heure après être couchés. Nous 
sommes morts de fatigue, de chaleur et surtout de 
poussière, ce qui ne dispose pas à écrire. J'ai eu mon 
paquet à deux heures du matin à Agen. Nous venons 
d'arriver; il est huit heures, ayant eu hier un cour- 
rier, ainsi qu'aujourd'hui; mais c'est que le chemin 
est long; et le Midi est d'une sécheresse inouïe; il 
tombe en poussière à la lettre. 

« Je suis fâchée de ne pouvoir être plus aimable; 
mais j'ai en sus de la fatigue, un ouvrier qui me de- 
mande. J'ai deux roues qui tombent en ruine; il faut 
les châtrer. Le cabriolet de M. G... est tout disloqué 
aussi; et pourtant je veux partir de bonne heure. Bon- 
soir, mon cher vicomte; nous sommes fort occupés 
des absents et qu'ils pensent à nous. Mille mille ami- 
tiés. » 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



il! 



VII- LETTRE 

« Je ferai usage de beaucoup de votre lellre. 

« Je viens d'en recevoir une bien longue et vais me 
mettre à l'ouvrage après madame Toock. Mille bon- 
jours, vicomte que j'aime du meilleur de mon cœur. 
Je suis ravie de la justice que M. voire père s'est ren- 
due à lui-même, en regrettant hier. Mille mille ami- 
tiés. » 

VIII' LETTRE 

« Je ne veux que vous dire un mol, mon cber vi- 
comte. Ma lettre n'arrivera pas longtemps avant moi. 
Je n'ai fait qu'apercevoir Genève avec madame de 
Monleynard. Sans la duchesse de Tonnerre, nous n'a- 
vions pas d'abri. Je suis enchantée de ce que vous 
m'avez envoyé sauf un point; nous en causerons. 11 est 
impossible d'avoir été plus charmante que la du- 
chesse; il est impossible d'imaginer ce que nous de- 
venions sans elle, ainsi aimez-la pour nous. Je mets 
ceci à un relais tout en courant. Bonjour, mon cher 
vicomte. » 



IX- LETTRK 

«Oui, cher vicomte, je suis cent fois heureuse de 
vous revoir; mais je ne sais pas sauter au cou des 
gens; et il est tout simple que je saute au cou de la 
duchesse de Civrac que j'aime bien tendrement, mais 
pas comme vous, vous le savez bien. Je viens seule- 
ment de m'éveiller; je ne crois pas être débarrassée de 



Wl 



MES MEMOIRES. 



bonne heure; et si vous m'attendiez, ce serait singu- 
lier. Voulez-vous venir dîner avec moi et mon beau- 
père? Je ne sais pas s'il viendra, et peut-être vaut-il 
mieux que je lui parle seule. Faites ce que vous pen- 
serez le mieux sur cela. Croyez donc une bonne fois 
que vous èles aimé mille mille fois. » 




\' LETTRE 

« Tout est pour le mieux, car je crains bien qu'a- 
près une mauvaise nuit vous n'ayez été imprudent de 
monter à cheval. Cette pensée me console de cette 
bonne promenade que je regrette beaucoup, elles sont 
si rares. Alors ce malin je ferai mon devoir. Mesdames 
Milon, Vence, etc. Quel affreux malheur! Toute la 
nuit je pensais à madame de Bassompierre; cet enfant 
charmant est donc au ciel? Bonjour, cher vicomte; 
soignez-vous bien. » 

XI- LETTRE 

« Je crains bien de ne pas vous voir. Donnez-moi 
de vos nouvelles, cher vicomte. Votre prison et vos 
souffrances me désolent. Èles-vous un peu mieux ce 
matin? Ce genou a-t-il encore saigné? N'écrivez-pas. 
Faites-moi seulement dire un mot verbal. 

« Je ne sais ce que je vais dire; enfin, à la grâce 
de Dieu. N'écrivez pas à votre M..., sans nous être 
revus sur le chapilre que nous traitions hier. Mille 
mille tendres bonjours. Avez-vous dormi?» 



W 



LETTRES DE MADAME DU CAÏLA. 



i\- 




XII- LETTRE 

« C'est en effet fort délicat et fort aimable à M. votre 
neveu; je serais vraiment enchantée de tout cela. Ne 
perdons pas une minute; et, d'une manière ou de 
l'autre, marions ce colonel qui sans nous mourrait 
garçon. 

a Je suis vraiment fâchée que vous prolongiez cette 
attente. A ce soir bien positivement. Je viens do rece- 
voir des lettres de Rome. J'ai à écrire par-dessus la 
tête. Mille tendresses, cher vicomte. » 

XIII- LETTRE 

« Vous avez raison, cher vicomte, de vous reposer. 
Votre billet me trouve seule, et je faisais de la musique 
en vous attendant. Il faudra être piteuse demain, 
écouter et plaindre, ce sera assurément de tout mon 
cœur. 

« Mille tendres bonsoirs. Croyez que vous pouvez 
m'associer à tous vos sentiments. Je partage la peine 
bien mieux que le bonheur. Je crois cela de votre 
avis. Mille tendresses. » 



XIV LETTRE 

« J'ai quelquefois des airs tristes, à ce qu'il paraît, 
vicomte, sans savoir pourquoi, comme il y a des jours 
où je vois tout en noir, sans savoir aussi pourquoi. Il 
faut que j'aille chez ma tante de Doué et deux ou trois 
autres courses. Si vous voulez, donnons-nous rendez- 
vous à trois heures et demie chez la comtesse Anatole 



ili MES MÉMOIRES. 

de Vibraye. SS'ous irons de là nous promener. Cela 
vous convienl-il? Mille tendres bonjours. » 




XV- LETTRE 

a Cher vicomle, que ce mal de dents est déso- 
lant; je vous assure que je le sens avec vous; rien 
n'est plus douloureux. Je vous remercie mille fois. 
Je vais écrire. Je venais d'apprendre qu'on allait 
mieux. Je n'ai pas de temps à perdre. Mille mille ten- 
dresses. » 



XVf LETTRE 

« Je viens de recevoir la lettre que je vous en- 
voie ; vous pouvez la montrer à M. votre père; est-il 
mieux ce soir? Bonjour, cher vicomte. Renvoyez-moi 
seulement ma lettre; je vais répondre au duc. 

« Mille tendresses. J'espère que la comtesse char- 
mante a dîné. Les ours ont pu lui donner appétit. 11 
me paraît positif que le roi est mieux ce soir que ce 
matin. La goutte descend. » 

XVII* LETTRE 

« J'ai à écrire sans fin. J'aurais bien voulu courir 
avec la comtesse une bonne heure, si telle avait été 
sa volonté. Mais comment arranger cela? Et puis elle 
ne le peut pas peut-être. Mille tendres bonjours et à 
ma vicomtesse. » 






4 > 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 445 

XVIII» LETTRE 

c< Je suis désolée de vous savoir souffrant. Bonsoir, 
cher vicomte; soignez-vous bien pour tous ceux qui 
vous aiment, moi après la vicomtesse, si d'autres ne 
m'arrachent pas les yeux. » 






XIX* LETTRE 

« Oui, cher vicomte, lorsque je ne vous vois pas, je 
pense à vous; que ce petit mot vous le dise mieux que 
moi. J'ai passé trois heures en écritures; je ne suis 
pas contente. Mille mille amitiés. » 

XX- LETTRE 

« Nous avons bu à votre santé tout en arrivant. 
Bonjour, vicomte ami. 

« Imaginez que bichelle a été étranglée. Mademoi- 
selle Kerne s'est trouvée mal trois fois de chagrin. 
Tout cet assassinat s'est passé hier. A ce soir; et ne 
vous fatiguez pas trop; cet enrouement me désole; je 
suis bien aise que vous alliez aux eaux. Tout cela 
fera bien de l'absence. Je tordrais volontiers le col 
à ma tante; sans elle nous pouvions aller aussi 
dans les montagnes et de là à Bonnes. Begrets inu- 
tiles ! » 



XXI' LETTRE 



«Votre lettre me fait un plaisir extrême, ami; je 
vous en remercie, et surtout ne vous tracassez pas 



i 



■iïO MES MÉMOIRES. 

pour moi, car je me porte à merveille; chacun a 
quelque petite infirmité du plus au moins. 

« Je viens de recevoir une longue lettre fort aima- 
ble. Il y a à boire et à manger. Voilà madame Toock. 
Mille mille tendres bonjours. Les promenades Kerne' 
m'ennuient. » 

XXII- LETTRE 

«Je vais très-bien aujourd'hui, ami. J'ai un bon 
fonds de santé ; cet accident en est indépendant. C'est 
un surveillant, voilà tout. Cette pauvre madame de 
Prousleroi ! J'ai en effet vu dans le journal sa mort. 
Mille mille bonjours à vous et à ma vicomtesse. J'irai 
chez madame d'Hautefort; » 






XXIII- LETTRE 

« Si encore c'était une belle qui vous tournât la 
tête, prince Torticoli, ce ne serait que demi-mal. Je 
crains que ce petit effort ne vous fasse souffrir long- 
temps. 

« Je pars à l'instant pour la rue Palatine, et ne puis 
que vous ajouter un tendre bonjour. 

« Repousser mon meilleur ami, moi? Dites-lui 
qu'il a la tête à l'envers. » 

XXIV LETTRE 

« J'ai eu l'honneur, en passant, de vous souhaiter 
le bonjour, ainsi qu'à père et frère. Ou, pour mieux 

' La veille gouvernante de la fille île madame Du Cayla. 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 447 

dire, n'en dites rien; je ne parle qu'à vous, mon cher 
vicomte, vous sachant inquiet. Tout va très-bien. » 






XXV LETTRE 

. i 

« C'est pour vous tromper sûrement que je viens 
vous dire bonjour et vous dire des douceurs; aussi je 
n'en dis pas. N'y a-t-il rien de changé à ce soir? Deux 
femmes auront-elles l'air de courir après vous, et vous 
de les enlever? Mille bonjours à celui qui impatiente, 
qui est insupportable, et qui n'a pas plus de confiance 
en ses amis qu'en lui-même. » 

XXVI- LETTRE 

« A Grenoble, je vous dis mille choses aimables. Je 
n'y ai rien trouvé. Mes lettres sont-elles à Tencin? 
Bonsoir, ami vicomte; rien n'est plus délicieux que le 
chemin de Valence à Grenoble; c'est à tourner la tête. 
La pauvre voyageuse vous aime. » 



ANNÉE 1823 



PREMIÈRE LETTRE 



« Nous avons très-liien passé notre temps, ma vi- 
comtesse et moi, hier, et elle était très-bien; elle ne 
vous écrira pas aujourd liui, c'est moi qui m'en suis 



448 



MES MEMOIRES. 






/ 



chargée. Nous ne pouvons pas revenir de toutes vos 
aventures, et je suis bien occupée de savoir vos chevaux 
très-bien; il est à craindre qu'il ne leur reste quelque 
souvenance de leurs gambades. Les miens ne vont pas; 
il y en a un qui ne tire plus; l'autre est en eau même 
au pas, et tous les deux ne mangent plus. Le pauvre 
Roger était bien triste ce malin. Enfin il faut espé- 
rer que tout cela s'arrangera. Le général D... est 
nommé; j'en suis fâchée; il nous faut des sages. Voilà 
le bill passé en troisième; il faut s'attendre que cela 
n'ira peut-être pas aussi bien à la chambre des com- 
munes. A Angers, il paraît que les royalistes ne se 
sont pas entendus; ils ne se sont pas réunis, et dès lors 
ni M. Benoist, ni M. d'Audigné n'ont été nommés. Ne 
faites pas de même. Mon frère me mande qu'une 
lettre de la jolie veuve à M. de B... dit qu'il est dans 
les trente-deux. Je n'en ai pas entendu dire un seul 
mot nulle part. Il fait tout de suite de là un château 
en Espagne pour la demoiselle que vous avez deman- 
dée pour lui. Je ne puis pas concevoir qu'au fait M. de 
M... n'aie pas au moins dit non. Il ne tardera pas à 
venir; la chambre est pour le 25. Vous le ferez ex- 
pliquer. Je suis encombrée d'affaires, ce qui me rend 
bête. 

« Bonjour, mon cher vicomte. Je vous dis mille et 
mille tendresses de- tout mon cœur. » 



II- LETTRE 



« Je veux que ma vicomtesse vous rapporte un petit 
mot de moi, mon cher vicomte. Je ne sais jamais du 
soir au matin dans quelle disposition je vous trouve, 



i ■ 



LETTRES UE MADAME l)U CAYLA. 449 

à plus forte raison du jour au lendemain. Je suis ar- 
rivée ici avant cinq heures et demie. On y est fort ai- 
mable pour moi, et j'ai trouvé du plaisir à sentir 
l'odeur des bois; il y a si longtemps que je suis tou- 
jours enfermée dans Paris! Madame de Périgord n'aime 
pas la promenade; mais après le dîner madame de C... 
et moi avons fait avec Alix le tour du parc du côté de 
Baillet. 11 faisait fort joli. Je me suis échappée pour 
venir vous dire ce petit bonjour. Je pensais que vous 
viendriez peut-èlre avec la carrossée; mais votre service 
vous en aura empêché. 

« Je n'imagine pas recevoir grand' chose ici; on est 
de si méchante humeur de mon petit voyage qu'on vou- 
dra m'en punir; ce serait par trop fort de me croire 
à la tâche; ainsi je ne pourrais plus remuer. Ah! je 
ne laisserai pas établir la chose ainsi, vous le compre- 
nez, n'est-ce pas? 

« Ce beau temps me charme. Nous allons, j'espère, 
un peu courir. Figurez-vous qu'hier au soir je me 
suis mise en remontant à lire M. Lacrelelle. Je ne me 
suis couchée qu'à deux heures, ce qui est fort bêle. 
« Adieu, mon cher vicomte; j'espère que vous êtes 
de belle humeur, ce qui me fait vous dire mille ten- 
dresses. » 



1" 



III- LETTUE 

« Paris est à la même place que lors de votre dé- 
part, mon cher vicomte; et j'espère qu'il n'en est pas 
de même de vous qui penserez à tourner le dos aux 
vieux dâlices de Chàlons lorsque cette lettre sera dans 
vos pattes. Le Journal des Débals a placé un mot ac- 
vii. 29 






450 MES MÉMOIRES. 

cordé d'une sotte manière hier 18 janvier. Ces gens-là 
ont avalé le diable et sont colères à fleur de peau. 
Quand le jugement dernier est si près, comment se 
donne-t-on tant de peine inutile dès que l'ambition 
devient l'esprit. Il n'y a plus de raison; et les plus ha- 
biles tournent le dos à leur objet. 

« Grande nouvelle! J'ai vendu mes deux chevaux 
bais, ces vieilles bêtes que j'avais achetées queues et 
oreilles, du moins je ne les ai jamais vues sans ces 
objets, ni vous non plus. 

« Bonjour, mon cher vicomte; je suis en gaieté 
quand je vous écris; il ne faut pas moins que cela, car 
j'ai un fonds de tristesse qui sera toujours là dans un 
coin pour toujours. Aussi je ne puis me décider à 
aller avec Yalenline à un petit violon chez madame 
de Choiseul pour Alix; il me semble que je me met- 
trais à pleurer si je voyais danser; on n'est pas maître 
de ces impressions-là. Le drapeau blanc relève le mot 
accordé. Je n'ai pas encore un mot de vous : c'est très- 
mal. Êtes-vous devenu corniche ou lampe ou tout autre 
ornement? tout plutôt que muet. Vous n'imaginez 
pas ce que j'ai vu de monde depuis deux jours; c'est 
un torrent. Le garde des sceaux a été hier très-plai- 
sant. 

« Bonjour, ami vicomte; beaucoup de plaisir et 
restez là-bas. » 



IV» LETTRE 



« Vous voilà donc dans ce fameux pays de Gallar- 
don, qu'habite ange, ou diablerie, cher vicomte! 
salut. C'est un mal incurable de songer à ses amis, 






LE-miES DE MADAME DU CAYLA. 451 

voilà ce que je vous dirai pour nouvelles de ville et de 
campagne, et si le même mal vous afflige, tenez-vous 
pour dit mille choses loutes charmantes. Ce début 
n'est pas mal, surtout si je ne me sauve pas en vous 
faisant quelque niche; j'en suis incapable; mon cœur 
est mon maître quelquefois; et dans ce moment je 
veux le laisser faire, puisque vous êtes un peu souf- 
frant, découragé; et moins à tout venant et à tous les 
plaisirs, que depuis six mois chose n'est arrivée. 

«Et vos moulons qu'en diles-vous? Rapportez-m'en 
des échantillons 1 ; j'en ai un qui dort depuis quinze 
jours que vous ne m'avez pas redemandé, vous auriez 
pu comparer, c'eût été assez curieux. Je ne pense pas 
que ce mot vous arrive; mais vous me l'avez demandé, le 
voilà.. l'espère que vous ne m'aurez pas oubliée auprès 
de la vicomtesse. Je lui ménage sous deux jours une 
épître de ma façon. Bonjour, ami. Dites au prince 
chéri que, malheur ou bonheur, tout est entre ses 
mains; mais pas de milieu. Amitié ou haine, tout près, 
ou le bout du monde, n'oubliez pas ma commission. 

«Adieu, cher vicomte, au revoir. Voulez-vous venir 
dîner jeudi et monter avec Valenline, j'engagerai 
M. de l'Aigle? » 

V> LETTRE 

« Je vais monter en voiture. Adieu, cher vicomle; 
nous penserons ensemble et l'un à l'autre. Prions 
aussi ensemble. 

« Je pars avec l'espérance dans le cœur. Adieu, mon 

1 Madame Du Cavla cherchait en ce moment à acclimater en Franco 
une race de moutons mérinos venus d'Egypte. 






' 












452 MES MÉMOIRES. 

ami. Mille tendresses encore à Élisa. Soyez aimable 
pour moi sur votre chemin vis-à-vis de ceux que j'au- 
rais oublié. 

« Adieu, à la vie à la mort. » 



VI" LETTRE 

« Après le dîner, madame d'Haulefort a pris 
M. votre père. Impossible d'entamer cette longue 
conversation. Je suis convaincue que tout le travail 
contre un mariage quelconque pour Valentine vient 
de M. ***. Il n'a sûrement pas envie que ce qu'on ap- 
pelle mon crédit se soutienne; et remarquez qu'il se 
donnait l'air de travailler pour en me faisant faire un 
grand mariage. La chose à mes yeux est claire. Re- 
marquez qu'il ne s'est pas soucié d'écrire au duc de 
M.... C'est encore lui qui aura dérangé cela. Soyez 
sûr que je ne me trompe pas. Je dirai à sa fille 
que la mienne ne se soucie pas encore de se marier, 
et que je n'y songe plus. Voyez comme il me pressait, 
c'est sûr, c'est sûr. J'aime beaucoup votre lettre à ce 
vilain. Quel homme méprisable! Je suis ravie de mes 
juments, je les trouve superbes, nous causerons sur 
Villèle. Je vais à Mafliers passer une heure avec ma- 
dame de Chalais. Vous ne me dites pas mot de la B... 
Bonjour, ami. A ce soir. 

« Mille amitiés. Je vois d'ici en neuf mois un petit 
homme qui sera fort gentil. » 

VII e LETTRE 

« Malgré toutes les bontés dont j'ai été comblée 
hier, cher vicomte, j'ai bien regretté la veille, et je 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 455 

vous ai trouvé fort incivil de m'avoir quittée le jour 
de ma fête. C'est le procédé d'un rustre. Comme je 
suis polie de mettre un l pour un s! Je vous dirai 
donc qu'on a été d'une obligeance pour moi sans pa- 
reille; j'ai reçu un petit bouquet oriental composé de 
quatre fleurs; l'idée en était fort ingénieuse et fort 
jolie, et puis j'ai reçu des tablettes avec une image 
bien laide dedans. Mon bracelet n'a eu aucun succès. 
L'on a trouvé que je regardais les gens comme déjà 
morts, et cette idée est revenue à deux différentes re- 
prises, ce qui m'a fort déconcertée, je vous l'avoue. 
Je n'avais pas eu le projet de faire de la peine assuré- 
ment. Madame de Montmore a gagné son procès, cela 
m'a fait un grand plaisir lorsque je l'ai su hier par 
une personne qui est accourue de l'audience pour me 
le dire. Cette pauvre femme en serait morte si le juge- 
ment avait été différent; mais je ne l'envie pas, car je 
la crois séparée de ses enfants. Ils lui avaient été en- 
levés, je crois, précédemment. 

« L'on aura été heureux de vous voir à Montmirail, 
cher vicomte. Quelle chaleur vous avez eue, c'était à 
en mourir; le tonnerre était tombé dans la nuit sur les 
Tuileries. Le duc de Duras m'a dit qu'il avait sauté 
dans son lit; le coup en effet a été affreux. L'on dit 
qu'il y aura des changements dans le ministère pendant 
le voyage de Saint-Cloud. L'abbé Louis a encore perdu 
hier à la Chambre un procès pour les broussailles. 
• « Adieu, cher vicomte. De vos nouvelles je vous 
en prie, pour prendre voire absence en patience. Mille, 
mille tendresses à ma vicomtesse. J'ai eu de bonnes 
nouvelles de mes enfants, et j'ai écrit pour eux ce 
malin à en avoir la main fatiguée.» 



454 



MES MEMOIRES. 



VIII- LETTRE 

« J'ai été exacte à ma promesse, cher vicomte; votre 
cheval est noir, allongé du nez, fort doux, charmant; 
mais un peu enlaidi, comme il arrive à l'âge de perdre 
ses dents. 11 a pleuré et était tout ému; je lui ai dit 
en langue de cheval de ne pas se contraindre comme 
il faisait, ce qui l'étouffait; et après avoir pleuré il a 
ri. Pendant ce temps vous faites pleurer les lièvres; 
vous tuez pères, mères; rien n'est épargné. Mon frère 
n'est pas gai, ainsi que tout le monde. Quand serons- 
nous donc tranquilles? J'ai été avec lui voir la voiture 
de Valnot. Il a trouvé le même défaut que vous, au 
total la caisse trop enterrée dans les roues de derrière; 
lorsqu'on ouvre la portière et le marchepied, les roues 
vous empêchent de monter et dépassent l'ouverture 
de beaucoup. Le remède est difficile. 

« Je ne sais rien à vous mander de nouveau, sinon 
que les réunions continuent, ce qui prouve que les 
projets restent cachés et les mêmes. 11 y aura quelque 
chose de vif, cela est inévitable, à moins de grandes 
mesures. Je voudrais être à mardi pour avoir le bon- 
heur de vous revoir, et cependant mon bon temps sera 
près de finir. Mercredi je fais des courses dans ma ma- 
tinée. Je vous préviens de cela parce que je ne pourrai 
vous voir qu'après le dîner, à moins de changement 
que je ne prévois pas; enfin vous me tiendrez au cou- 
rant de votre marche. 

«Bonjour, cher vicomte; je relourne à ma petite 
société, mon frère vous dit mille choses, et moi 
j'ajoute que je vous aime de tout mon cœur. » 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



455 



IX» LETTRE 

« Nous sommes arrivés à cinq heures, cher vi 
comte. La poste part à midi. J'ai demandé si je pou- 
vais écrire, cela était impossible; me voilà donc au- 
jourd'hui. J'avais le cœur hien serré en entrant dans 
Rouen hier, c'est un mauvais signe. Ce matin, à la 
messe, j'étais tellement préoccupée de tous les gens 
que j'allais voir, que je ne pouvais pas prier. Enfin, 
me voilà dans une assiette plus calme; j'ai reçu votre 
lettre, une autre aussi, et j'ai vu plusieurs juges. Mon 
beau-père a très-bien parlé; j'ai été contente de 
M. Thil; voilà où j'en suis; je viens de rentrer un in- 
stant et je repars. 

« Votre lettre m'a fait un plaisir extrême; je vou- 
drais vous écrire longuement et je ne le puis pas. Je 
ne sais non plus comment faire. Mes bonnes occasions 
pour ne pas mol Ire l'adresse par la poste seront rares. 
« Adieu, cher vicomte; le préfet est absent pour 
quinze jours, j'en suis bien aise. J'ai trouvé mon frère 
à Gisors. Adieu encore, très-cher vicomte. Mille, mille 
amitiés. Je penserai à vous; ne doutez donc jamais 
comme vous le faites sans cesse de mon plus tendre 
sentiment. » 



X» LETTRE 



« Votre lettre première m'a bien "touchée, ami. 
J'étais à sept heures ce matin à Saint-Thomas, n'ayant 
pas pu dormir, je ne sais pas pourquoi. Je me cou- 






456 MES MÉMOIRES. 

cherai ce soir à onze heures, car demain il faut être en 
l'air de bonne heure. 

«Je ferai tout ce que je pourrai pour le J... de 
Paris. Je n'ai pas pu vous comprendre hier près de celle 
dame russe. C'était si simple. J'ai dit comme vous 
pour vous faire plaisir, vous ne vous en êtes seulement 
pas aperçu. 

« À présent revenir est bête, et c'est dire que vous 
faites de moi une girouette. J'ai euvie d'aller à Sainl- 
Ouen à deux heures et demie, trois heures. 

« Bonjour, ami. » 

XI' LETTRE 



1 . 



« Allons, ami, oui, de la persévérance; mais c'est à 
en perdre l'esprit. 

« J'ai le fameux monsieur aux moulons avec M. Jes- 
saint. 

« Mille tendresses. A ce soir. » 



XII" LETTRE. 



« Nous ne comptions pas aller à Saint-Ouen, mais 
vous décidez la question. Je vais demander les che- 
vaux, et à deux heures moins un quart nous partirons. 
Il faut être ici à quatre heures précises pour le maître 
de danse, ainsi cela ne vous prendra pas trop de 
lemps. Venez ici à deux heures moins un quart. Nous 
causerons de fout cela; c'est très-délicat. Il faut que je 
sache quelques délails pour mieux vous répondre. » 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



457 



XIIP LETTRE 

c< Je vous remercie, mon ami. Je ne vivais pas. Que 
l'attente a été longue et cruelle! Je fais dire un mol 
à mon frère. » 



ANNÉE 1824 



PREMIÈRE LETTRE 



« Ingrat, perfide, injuste, grognon. Si après avoir 
ramé, vous receviez une lettre comme celle de ce ma- 
tin, vous en auriez par-dessus la tète et vous auriez 
raison. 

« J'ai trouvé toutes les préventions contre vous 
avant la confiance. 

« Que je suis heureuse que vous m'empêchiez de 
vous aimer à la folie, monsieur. » 



■ 



IL LETTRE 

« J'ai lu; c'est effroyable! Pauvre jeune prince! 
« Mais ce C..., quelle horreur! c'est clair. 
« Le nouveau journal est inouï. 
« Bonjour, ami. Mille amitiés. Qu'a donc Elisa? 
« A ce soir; c'est long. » 



458 



MES MKMOIKES. 



III- LETTRE 

a Votre lettre me fait de la peine; elle est dure sur 
bien des points. 

« Il m'est impossible de comprendre ce que vous 
voulez dire avec mon envie de courir, quand depuis 
six ans je mène la vie d'un ermite. 

a Quoique vous puissiez dire le contraire, il serait 
triste que l'on pût dire au roi tout ce que vous trou- 
vez simple d'établir. 

n Le roi est bien mécontent de tout ce que je lui ai 
écrit bier. Gela retombe sur vous dans ma lettre de ce 
matin. » 



IV' LETTRE 



I 



« Mon cher vicomte, ne parlez pas à M... de l'af- 
faire. Je vous déduirai tous les motifs. 

« Je suis accablée de lettres du monde. Je dis que 
vous viendrez dîner. N'est-ce pas se voir davantage. 

« Mille tendresses. A tantôt. » 



V- LETTRE 



a Bonjour, mon cher vicomte. Patience et courage; 
les pauvres en ont besoin. Le roi est mieux. Tant 
mieux. Mille amitiés. » 



VI- LETTRE 



« Mille remercîmenls. 

« Je vous aime même grognon; que serait-ce?... 

« Si vous «avez quelque chose, mandez-le-moi. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



459 



« Que voulez-vous dire avec les ambassadeurs puis- 
sances? » 

VII- LETTRE 

« Je ne crois pas que cette lettre lui fasse effet. Il a 
eu de bien grands succès hier à la Chambre. Il aurait 
fallu quelques compliments. 

« La lettre à madame R... est parfaite. 

« Patience, mon cher vicomte; tout cela ira à bien, 
j'en suis convaincue. 

« Ce journal est affreux. Oui, amitié pour tou- 
jours. » 



VIII" LETTRE 

« Cette chanson est gaie, fort drôle. Bonjour, cher 
vicomte. Je réfléchissais qu'en deux mois et demi vous 
n'avez pas fait un pas, au contraire (là-haut) '. A 
peine oseriez-vous ce que vous avez fait dans le com- 
mencement; les deux chiens qui sont encore en laisse 
et qui bientôt deviendront ceux de l'aveugle qui le 
mènent, doivent commencer par culbuter aux yeux de 
leur maître le premier instrument, la chose est claire. 
Je me disais ce matin bien des réflexions utiles. 

« Ne perdez pas un pouce de terrain : c'est reculer 
que ne pas avancer. 

« Bonjour, ami; bon appétit. Allez sûrement et 
doucement; mais chaque jour. » 



1 On faisait beaucoup d'efforts au début, pour me perdre dans l'esprit 
du roi. Je n'hésitai jamais à me compromettre pour atteindre mon but. 



I ' 



460 



MES MEMOIRES. 



IX* LETTRE 



« Certes c'est à merveille, que M. de C... indispose 
dès ce soir. Moi je frappe joliment, et M. de V... fait 
le reste demain. 

« Quand le roi est vraiment souffrant, il fait sa 
figure gaie, ouverte et en vie. 

« Il est très-bien aujourd'hui. 

« Mille bonjours, ami. » 



I 



^ 



X" LETTRE 

« C'est admirable s'il n'y a pas de chapchut, ami. 

« Donnez-moi des nouvelles de la Chambre avant 
ma lettre fermée. Le roi sera bien aise d'en avoir. 

« Mille amitiés, vicomle. 

« J'ignore l'article de la pandoure. Il faut forcer 
la main à Villèle pour M. votre père. Quelles horreurs 
que tous ces misérables ! Je leur ai fait tant de bien ! 
Mais le roi avant tout. 

« Je me suis plainte au roi de M. de B — 

« Quel homme peu franc que ce Villèle ! mais il 
faut qu'il reste. » 

XI e LETTRE 

« Je ne réponds pas un mot, mon ami, à cette sotte 
lettre. Partons du point où l'on est : j'ai écrit jusqu'à 
deux heures du matin au roi ; mais voici un autre 
coup de Jarnac; lisez celte lettre; je vais écrire à Vil- 
lèle. 

« Renvoyez-moi son billet el ce que vous en pensez. 



■p 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 4fil 

« Quelle lutte, et qu'il est malheureux aussi qu'une 
objection vous allume à ce point! 

« Comme le billet Villèle est sec! il vous prouvera 
si j'y vais de main morte. » 

XII» LETTRE 

« C'est ma faute : ce matin j'ai fait une confusion. 
Il vient tant de gens ici ! 

« Villèle l'emportera '. Cette conversation du chat 
est bien ridicule. Villèle y sera pris, je le crains. Je 
vais encore tâcher d'avoir la place que désire le baron. 

« Bonjour, mon cher vicomte. » 

XIII» LETTRE 

« Je crois que le télégraphe a marché pour le Ta- 
laru. M. de Villèle ne sait plus comment se tirer de 
là. Faites ordonner M... Il n'y a que cela. 

« Bonjour, ami. A tantôt. » 

XIV« LETTRE 

« C'est admirable et je vous reconnais bien là, mon 
cher vicomte, mais j'espère que cela ne réussira pas. 
Vous êtes le véritable personnage à mettre là, toute- 
fois en ne donnant pas une importance funeste à la 
garde nationale, parce que les choses restent, et les 
hommes s'en vont. Le duc de M... est paresseux, insou- 
ciant. C'est vous qu'il faut là. 

« Bonjour, mon cher vicomte; vous avez bien raison 
pour les déplacements. » 

1 11 s'agit ici de la lutte entre MM. de Villèle et Chateaubriand. 









I 

* ■ 



462 



MES MEMOIRES. 



XV* LETTRE 



« J'espérais trouver quelque chose d'intéressant. 
Vous ne me dites rien de ce qu'ont dit Villèle et Cor- 
bière. Nul doule que le roi sera fort et luttera; tenez- 
vous-le pour dit, comme je vous l'ai affirmé hier au 
soir. 

« Bonjour, ami. Je vois que Villèle a été sans con- 
fiance pour vous ce matin. » 

XVI e LETTRE 

« Que voudrait dire : Je vous veux du bien! Il faut 
être de bien mauvaise foi pour s'arrêter à ce mot, 
surtout lorsque je vous ai expliqué comment je le di- 
sais; mais vous y tenez. Vous avez autant, de plaisir à 
trouver des torts qu'un autre à se faire aimer. Tout 
comme il vous plaira. 

« 11 faut que le roi vous donne une marque de son 
estime et de son affection ; c'est essentiel à la situa- 
tion. Je vais écrire cela fortement; votre désintéresse- 
ment passe les bornes. Que Mathieu parle aussi. M. de 
Villèle est essentiel à avoir pour soi. 

« Quelles horribles gens que ces gens-là! 

« Vous ferez bien de venir tenir tête à votre prin- 
cesse. Et surtout ne l'amenez pas avant six heures. Si 
vous devez voyager côte à côte avec cette sorcière, pre- 
nez par Rambouillet et pour cocher Barbariau, qui 
vous jettera dans la rivière. C'est pain bénit. » 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



465 



XVII" LETTRE 

« Votre lettre m'a fort amusée. Je suis sûre que le 
roi aura été content de vous. 11 faudra lui conter la 
prochaine fois votre visite chez madame la duchesse de 
B... N'oubliez pas la malice et les antécédents qu'on 
examinera. Mes nouvelles aussi étaient excellentes. 

« Bonjour, ami. A ce soir. Je vais à Paris à cinq 
heures. » 

XVIII e LETTRE 

« Je vais travailler d'après votre lettre dans le cou- 
rant de la matinée. Ne vous découragez pas. Pas de 
milieu; du courage ou bien hors de tout. 

« Le cabinet est la chose la plus importante avec 
le caractère connu. Tout est là. Bonjour, ami. Père 
gouverneur, il n'y a que cela. » 



XIX e LETTRE 

« Voilà un délicieux bulletin, mon cher vicomte. 
Mes nouvelles données par le roi lui-même et M. de 
Damas étaient aussi toutes gentilles. 

« Quel bonheur ! J'enrage contre Villèle. Voyez donc 
comme vis-à-vis du roi la chose allait toute seule; c'est 
insupportable. Oh! nous l'emporterons. Je vous envoie 
ci-joint un joli poulet. Pourquoi ne venez-vous pas 
dîner? Bonjour, ami. » 



464 



MES MEMOIRES. 



XX* LETTRE 

« Je ne sais rien; je suis sur le gril. Ma lettre de 
cette nuit était bien forte. Que voulez-vous donc dire 
sur les femmes qui n'étaient pas au logis? 

« Il faut ruser et l'emporter. Travaillez auprès de 
M. . comme moi auprès du roi , que l'indécision afflige 
aussi. 

« Mais voici une lettre que je vous envoie qui com- 
plique l'affaire. Surtout que vous ne l'ayez pas lue. 
J'espère que M. votre père n'ira pas parler du L...; 
M. de Villèle le prendrait. Ne lâchons pas prise. Que 
je voudrais que ce Corbière s'en aille pousser M..., et 
surtout que Villèle nous craigne! Ce sera un premier 
pas que le chat l par terre; c'est après qu'il faut faire 
bois de toute flèche, abreuver C... de dégoûts, et le 
taire partir pour Rennes. 

« J'attendrai ce que vous saurez; car moi je n'ai 
point de chances instructives pour ce matin. Villèle va 
peut-être forcer la main au roi. Pourtant je crois cela 
bien difficile. Croyez-moi, il faut en ce moment ne pas 
perdre de vue M... Notre position est si difficile qu'il 
faut à tout prix la fortifier, dans l'intérêt du service 
du roi, et aussi dans celui du pays. C'est notre but et 
notre unique pensée ; personne ne pourrait nous com- 
prendre, si nous agissions autrement. » 



XXI- LETTRE. 



« Je ne peux lire les passages les plus intéressants 
de ma lettre. Tâchez donc de voir Villèle. Je crains que 



M. de Chateaubriand. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 405 

le roi ne soit souffrant; cela nous dérangerait bien. 

« Bonjour, ami. Courage, tout ira bien, si tout va. 
Que j'aurais voulu voir L...! 

« Le roi a beaucoup réfléchi. Il se donne mille rai- 
sons contre. 

« J'ai un tel mal de tète pour avoir pensé toute la 
nuit, que je n'en puis plus. » 

XXII' LETTRE 

« Vous et le roi me prenez tout mon temps. Ce sera 
admirable d'avoir la Quotidienne. Mille amitiés, 
ami. » 

XXIII' LETTRE 

« Je vais me mettre à l'ouvrage. 

« L'abbé Nicole m'a tenu sa parole; c'est un brave 
homme, car il était absolument confre. 

« Bonjour, ami que j'aime de toute mon âme et de 
tout mon cœur. 

« Le roi est bien . » 



XXIV» LETTRE 

« Ce mot toujours, je l'aime beaucoup, ami, ne 
vous en défaites pas. La lettre est très-bien; j'y ai fait 
quelques raccourcis; je suis désolée de l'avoir brûlée, 
puisque vous la demandez. 

« Je vous avais dit que Villèle prendrait l'intérieur 
d'après lui-même, il y a trois mois. 

« Bonjour, ami; vous ne l'avez donc pas vu? Mille 
tendresses. 

vu. • 50 



I 



s 



46li MES MÉMOIRES. 

« Je crois que nous faisons des visites ce soir. Ne 
venez pas avant dix heures et demie, onze heures. » 

XXV" LETTRE 

« Voilà un petit mot. Mille compliments, mon cher 
vicomte. LeVillèle a eu tort de ne pas présenter le duc 
deLorge. Comme on va crier avec justice! Il n'a idée 
de rien. Mille amitiés. L'affaire Viirolles a été signée. 
Je me suis bien débattue pour les gentilshommes. 

« M.. . doit être content de moi et autres. » 

XXVI e LETTRE 

« Hier au soir j'ai écrit au roi pour lui demander 
de joindre le duc de Castries et le duc de Doudeau- 
vilie au chat. Il m'a répondu négativement. J'ai récrit 
ce matin par le duc de la Châtre. Il est un peu 
ébranlé. 

« Le roi ne veut point de M. de Brézé. Inutile d'é- 
crire, cela ferait manquer les autres. Le duc de Lorge 
ne l'a point; mais Villèle se moque de vous, il sait très- 
bien que MM. de Damas, Lauriston et peut-être encore 
un troisième de votre liste l'ont. 

« Dans mon billet de ce matin il y avait un mémoire 
sur M. votre père; cela lui est bien dû. 

« Bonjour, ami. » 




XXVII 8 LETTRE 



« Mille amitiés, ami. Je vais bien mettre le roi 
pour les journaux autant que je pourrai. » 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



467 



XXVIII e LETTRE 

« Il a fallu quinze jours pour faire remuer la lête et 
Ja queue de cette petite tortue. Ne trouvez-vous pas 
qu'elle est l'emblème de votre arrivée au ministère? 
J'en ai ri comme une folle en ayant cette idée. Mille 
bonjours, ami. 

« J'ai emporté M. Gabriel et M. d'Harcourt : ils le 
doivent bien à moi seule pour le coup. » 

XXIX" LETTRE 

« Bonjour, ami; je sors à l'instant et n'ai que le 
temps de vous dire que je vous aime beaucoup. 

« Je n'irai point, toute réflexion faite. Je préfère 
croire ce que dira le grand ministre. 

« Le roi saura vos bonnes remarques. J'irai ce soir 
vous attraper en passant. 

« Mille amitiés. 

« Faites-moi une réponse. » 

XXX» LETTRE 



« Quand je vois ce B... acharné ainsi contre moi, 
j'en suis malade. 

« Bonjour, ami. Tout cela est Irès-bien. 

« Je ferai de mon mieux auprès du roi ; mais je 
n'irai pas voir la merveille, le roi me croirait pré- 
venue. Quant à l'engourdissement, il l'avait au mois 
de décembre pour jeter le ministère. Il l'a maintenant 
contre les guerriers. » 






I 



468 



MES MÉMOIRES. 



XXXI LETTRE 



« Il me semble que M. , . ' doit être choqué de ne pas 
passer avant tout. Il vous l'avait demandé. Pesez bien 
cela, ami. Je crains que vous ne fassiez une grande 
faute, cela me tourmente. 11 faut aussi tenir à quelque 
chose. Ne donnez point d'armes à Villèle contre vous. 
En grâce, allez encore deux ou trois mois. Pensez à 
tout cela. Mille amitiés. » 






1 



XXXII e LETTRE 

« Je sors, mon cher vicomte, et n'ai que le temps 
de vous dire que vous êtes un sorcier. Je ne sais pas 
si v*ous êtes plus content de madame de M... que 
moi; mais certes elle n'aurait pas parlé au roi comme 
je l'ai fait de vous et détruit. . . tant de choses. 

« Mille amitiés. » 




XXXIII- LETTRE 

« J'espère bien que ce petit mot ne vous arrivera 
pas. 

« En effet, M. de Vitrolles remue ciel et terre ici, 
malgré que M... se soit prononcé hautement contre 
lui. Je vois que si vous ne réussissez pas, ce ne sera 
pas de votre faute. M. de Villèle va être bien fort; il 
aura dans la Chambre trois amis contre un. 

a Bonjour, mon cher vicomle; à demain, ce qui 
me fait bien plaisir. » 

1 M. de Montmorency. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



469 



XXXIV e LETTRE 

«Tout cela est évidemment si faux qu'il sortirait 
plus fort de là que jamais. Il est évident qu'il y a 
quelque chose en l'air, il faut le découvrir. Donnez 
cette note à lire à Villèle. Ça ne peut que bien faire. 

« On veut aussi faire peur. Cela vient des pointus, 
et il est évident que si j'avais voulu, j'aurais été placée 
comme délaissée par Villèle, ne lui étanlbonne à rien. 
Toute la question est à la Chambre des pairs. Il y a 
longtemps que je le dis. Prenez garde qu'au poids de 
l'or, en ce moment, on ne parvienne à faire des enne- 
mis à Villèle; tout esl connu. Examinez Villèle en lui 
donnant la lecture à faire. 

« Bonjour, ami. Ils succomberont, j'en suis morale- 
ment convaincue. 

« C'est long de ne vous voir que ce soir. » 



XXXV" LETTRE 



« Il me prend une inquiétude au sujet du peu de 
bonne foi de Villèle. Ne serait-il pas plus adroit, au 
lieu de vous faire voir en rivalité avec lui, ce qui met 
dans un ministère un sujet de trouble; et où, au con- 
traire, il faut, comme disait le roi, marcher du môme 
pied que le premier ministre; ne serait-il donc pas 
plus adroit de dire au roi : Pour que je sois député, il 
me faut le sous-préfet de Vitry. Si on le propose au roi 
comme préfet, je lui demande de différer, sans due 
pourquoi, jusqu 'après manomination. Je vous soumets 
cette pensée, pour laquelle j'envoie exprès à Pans. Ne 



' 






470 MES MÉMOIRES. 

me répondez pas, vous avez trop de choses à faire ce 
matin. 

« J'ai oublié de vous dire que j'ai su beaucoup de 
détails sur l'ambassadeur de Berlin; il a sur monsei- 
gneur un grand ascendant. Sa femme est fine et 
adroite. 

« Il se fera bien des choses en votre absence, je le 
crains. Prenez garde à la séduction d'esprit de madame 
de G...; j'en sais des choses inouïes. Ses opinions sont 
tout orléanistes. Elle va beaucoup par calcul chez 
votre grand'mère ', et cette dernière, qui en est dupe, 
serait charmée de vous voir dans ses griffes. Le mé- 
decin dont elle vous a donné l'adresse est celui de 
Pau, qui est charmé d'y garder tout le monde; il 
s'appelle Darrald. Le fameux, je crains qu'il ne soit 
mort, parce qu'il était vieux, est Darieux, et demeure 
à Tarbes; le premier après lui était M. d'Elpy. Quel- 
ques personnes même, comme les Gontaut et les 
Rohan, lui donnaient la préférence. 11 est tantôt à 
Baréges ou à Saint-Sauveur. Je vous envoie ce que 
dit votre bague. Puisse-t-elle vous donner une pen- 
sée de plus pour celle qui a l'honneur d'être votre 
petite servante. Faites des compliments au R... pour 
qu'il vous quitte agréablement et qu'il croie bien qu'il 
n'a pas de bataille à avoir à votre sujet, et que c'est 
vous qui lui êtes utile, et non pas lui à vous. 
« Je vous serre la main de tout mon cœur. » 



XXXVI' LETTRE 

« Je suis fâchée que vous n'ayez pas voulu aller 

1 La vicomtesse de Laval. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



47'i 



prévenir Monsieur de la démarche de M. de Lauris- 
lon; toujours la même insouciance lorsqu'il s'agit de 
vous. Si Monsieur va vous refuser, quelle chose désa- 
gréable! 11 est probable que M. de Lauriston viendra 
me voir ce matin. Je ne puis lire ce que le roi me 
mande. J'ai vu M. de Corbière hier au soir; je trouve 
cela mauvais signe. Je vous le répèle 1 , si Paris n'est 
pas assez grand pour nous deux, je vous donne ma pa- 
role de le quitter pendant deux mois d'abord très-na- 
turellement; ma lante Marlhe voulant nous revoir, 
étant mabide, etc.; et puis, revenant pour peu de 
temps, je vous le promets; mais ne faites pas un coup 
qu'il ne vous est pas permis de faire, vous manque- 
riez à tous vos devoirs. 

« Attendez aussi pour aller chez Monsieur de savoir 
ce qui se sera passé. Je n'ai rien écouté pour aller en 
en avant, parce que je l'ai cru dans l'intérêt du roi, et 
aussi de Villèle. Jeter Corbière à terre était bien diffi- 
cile 2 . J'ai réussi si Monsieur n'a pas dit non. Lauris- 
ton, dans ce cas, serait au désespoir. Il s'était jeté 
dans la mêlée, le roi aussi. 

« Enfin je crois le royaume de France la succession 



1 Madame Du Cayla, très-indépendante de caractère et tiraillée par 
les uns et par les autres, ne voyait pas toujours comme moi, et semblait 
parfois s'éloigner de la ligne qui était notre règle de conduite. Nous 
avions alors des discussions assez vives. Mes lettres, qui se trouveront 
dans le huitième volume, donneront la clef de bien des choses. 

2 M. de Villèle se plaignait sans cesse avec amertume de M. de Cor- 
bière, et de sa paresse, disant qu'il ne faisait rien et s'opposait aux ré- 
formes utiles que lui, Villèle, méditait et préparait. Ce fut cette pensée, 
émise si souvent par M. de Villèle, qui nous décida à agir; bien décidé 
que j'étais à prendre en tout les conseils de celui dont la capacité en 
affaires m'inspirait une grande confiance, tout en faisant la part de son 
caractère. 



472 



MES MEMOIRES. 






de celui de David; ainsi tout ce qui s'y passe vient par 
ordre de là-haut. 

« Bonjour, mon cher vicomte, vous ordonnerez de 
mon sort. N'importe où, je serai la même toujours. 

« J'écrirais pour dire la même chose; je m'en ré- 
fère à ma lettre immense d'hier, et à celle d'aujour- 
d'hui. » 



I 
V 







XXXVII- LETTRE 

« Nul doute que ce ne soit qu'un prétexte; mais 
quant à avoir mon écriture, j'ai déjà répondu, vous 
le savez. J'aurais cru qu'un mot tout simple était plus 
naturel que tout; enfin, comme vous l'entendrez. Ce 
mot « coquette » est bien bêle et bien mal placé. 

« Pourquoi, ami, vous découragez-vous au moment 
de devenir si utile? alors cela me gagnera. Je continue 
toujours vis-à-vis du roi. J'en suis ennuyée aussi; voire 
courage m'est nécessaire. Aussi , plus il y a d'obstacles, 
plus il faut que vous soyez âpre à l'emporter. Stanislas ' 
va à merveille. Bonjour, ami. » 

XXXVIII e LETTRE 

a Yillèle, en faisant le doux, nous a joués, et il a été 
mauvais hier auprès du roi. C'est égal, je le jouerai 
plus fort dans son propre intérêt et celui du roi. Soyez 
tranquille. 

« A tantôt. Je n'ai pas encore tout déchiffré. Bon- 
jour, ami. » 

1 Mon fils Stanislas avait été fort souffrant ; on lui avait ordonné un 
changement d'air, et madame Du Cayla avait eu la complaisance de le 
prendre à Saint-Ouen, 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



473 



XXXIX* LETTRE 

« Voilà votre jolie calèche; elle me paraît très-bien. 
Vous me direz si elle est douce. 

« Madame m'a fait dire de venir ce soir au cabinet 
vert; ainsi, point de billard. 

« Bonjour, mon cher vicomte. À ce soir. Mille ten- 
dresses. Soyez assez bon pour me donner des nouvelles 
de madame É... '. » 

XL" LETTRE 

« Rien de Villèle ne peut étonner; mais c'est un pré- 
texte. Que peut lui faire la journée d'hier, quand celle 
où le roi a été si mal reçu, ne lui a rien fait non plus? 
Enfin, c'est inouï. Tâchez de regagner aujourd'hui, 
et pensez qu'on est encensé et gris. 

« J'ai les d'Oultremont à déjeuner. Bonjour, ami, 
avec la crainte ou l'espérance de vous voir ou de ne 
pas vous voir. 

« Le roi aurait dû me mettre dans les trente fem- 
mes, c'eût été bien dans cette circonstance, mais je ne 
suis pas Decazes. » 

XLI« LETTRL 

« Mais le roi vous connaît, puisqu'il vous voulait. 
C'est excellent. Bonjour, ami. » 



1 La Mcomlesse d'Acoust. 



174 



MES MÉMOIRES. 



S 



XLII- LETTRE 

« Vivat! je suis enchantée, vous êtes un sorcier. Je 
suis sûre que le roi sera ravi. J'aurais voulu être dans 
un petit coin pour le coup de théâtre. 

« Venez-vous chez madame de Cossé? je l'espère. 
Mille amitiés, mon cher vicomte le victorieux. » 

XLIII* LETTRE 

«Vous aviez un air attrapé, mécontent, hier; je 
suis convaincue que votre prince vous avait bourré, ce 
qui s'appelle. Tant pis pour eux. Je vais faire des pieds 
comme de la tête pour M. de C... On l'exècre, je ne 
crois pas réussir. Comme vous le dites, faisons le bien 
et moquons-nous du reste. » 

XLIV» LETTRE 

« Vous êtes bien Malin I er , et comme vous y allez! 
Je ferai ce que je pourrai, à l'aide du ciel. » 




XLV° LETTRE 

« Je ne puis lire en ce moment les journaux ; je 
vous les donnerai ce soir. Tout cela s'arrangera, et 
vous aurez été admirable. Je secouerai le petit Villèle 
s'il vient. Il me craint plus qu'il ne m'aime; cela 
m'est égal. 

a Ces Narbonne m'écrivent toutes les semaines; que 
peuvent-ils avoir contre moi. Bonjour, mon vicomte. » 



ma - 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



475 



] é 



XLVI- LETTRE 

« Je vous remercie mille fois, mon ami, je ne savais 
rien. J'espère. Prions. » 

XLVII» LETTRE 

« Bonjour, ami. De vos nouvelles. Voici M. de Lau- 
rislon maréchal avec le commandement d'un nouveau 
corps. Cela me paraît bon. Le petit homme a peur. 
Je vais continuer à lui montrer les dents. 

« Mille amitiés. 

« Venez me voir à quatre heures, ou bien renvoyez 
à midi ; je verrai ce que je puis faire. » 

XLVIII» LETTRE 

Je ne veux pas me priver de vous dire un petit bon- 
jour. Votre lettre est très-bien. Quand je verrai M. de 
Villèle je lui parlerai. 

« Bonjour, ami. Cette journée est fatigante. Mille 
amitiés. » 

XLIX" LETTRE 



«Vous êtes bien aimable de n'avoir pas oublié mes 
réponses. Mille amitiés d'abord. Je suis enchantée de 
la satisfaction de M. de Villèle. Bonjour, grognon et 
ami. » 



K 



476 



MES MÉMOIRES. 



V 



L- LETTRE 

« Il ne me manque plus que cela, c'est que vous 
soyez malade. Soignez-vous bien, il vous reste la moi- 
tié de la besogne à faire. Et croyez bien qu'ainsi que 
par le passé, je ne demande qu'à être de moitié avec 
vous. 

« Cet arrangement me paraît très-bon. N'allez pas 
vous tracasser. Bonjour, ami. » 

LI* LETTRE 

« Vous me faites bien du bien en m'envoyanl cela. 
Je suis toute bouleversée; me voilà mieux. 
« Je parlerai bien, animée par vous. 
« Bonjour, ami. » 

LIT- LETTRE 

« Bon voyage à tous les traîneurs. 

« M. deT... appartient en ce moment entièrement 
à l'exagération, ce serait un choix détestable. Bonjour, 
ami, je vous souhaite tous les plaisirs et aucun mé- 
compte à tous les deux. Je regrette de n'èire pas en 
troisième, je vous guetterais et me percherais dans 
un arbre pour rire en cachette. Mille amitiés. » 



LUI' LETTRE 

« En général je me méfie des spéculations. 

« Je ne puis agir à moi toute seule. J'ai avancé la 
besogne en tout ce que j'ai humainement pu. Ne m'a- 
vez-vous pas dit mille fois que M. de Yillèle avait la 
majorité? 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 477 

« Mille bonjours, mon cher vicomte; à tantôt deux 
heures et quart, je pense, à cause du S... qui vient à 
deux heures. » 




LIV" LETTRE 

« Le B... me mande que M. de Villèle n'est pas si 
ferme sur ses jambes. 

« Bonjour, ami, je n'ai que le temps de vous dire 
que je vous aime. 

« Bemarquez que les Ilurbide voient les d'Orléans. » 



LV- LETTRE 



a Je trouve tout cela si parfaitement bien, que je 
regrette aussi les copies. 

« Nous verrons ce que fera le petit Villèle; est-il de 
bonne foi là dedans? J'ai bien regretté hier de ne pas 
trouver sa femme. J'y ai été. 

o Mille tendresses à ma vicomtesse. Bonjour, ami. 
Vous avez été délicieux hier, et charmant. » 



LVI- LETTRE 



« Vous êtes un vilain vicomte de ne pas m'avoir écrit 
jeudi; il en résulte que je serai juste huit jours sans 
savoir de vos nouvelles; le courrier est venu ce malin 
dimanche: il ne viendra plus qu'après-demain; ainsi 
vous nous laissez là. J'ai reçu des nouvelles de 
M. votre père; il me répond d'une manière fort ai- 
mable au sujet qui m'avait fait écrire le soir. Qu'il 
me tarde donc que ce soit vite terminé 1 Je vous garde 






I 



478 MES MÉMOIRES. 

sa lettre. J'attends ce que votre prochaine lettre me 
dira; jusque-là je serai tracassée. 

« Nous avons été reçues ici à merveille par les bons 
habitants. Vous vous amuseriez ici beaucoup, mon 
cher vicomte. Mon frère est arrivé pour dîner. Mes 
hôtes se portent bien; ainsi nous en serons quittes pour 
la peur. Vous aidez sûrement M. votre père; je suis 
sûre qu'il se fera aimer là comme à ses postes. 

« Mon frère et Valentine vous disent mille choses. 

« Bonjour, mon cher vicomte. » 



V. 



LY1I- LETTRE 

« Vous voilà encore une fois tombé dans les impos- 
sibilités. La lettre du roi est pleine ce matin d'éloges 
pour L..., donnés d'après M. deVillèle.Je vous attends 
à deux beures et demie. Donnez rendez-vous à un che- 
val de selle. 

« Bonjour. -» 



LVIII- LETTRE 



« En tout, cher vicomte, vous me paraissez dans un 
moment de fièvre qu'il faut calmer.. On peut s'éga- 
rer avec les meilleurs sentiments; prenez-y garde : 
«qui trop embrasse mal étreint! » vieux proverbe 
assez sage. Je ne sais pas comment vous me voudriez; 
mais je ne me façonnerai point, et je resterai comme 
le bon Dieu me fera. Si je meurs aujourd'hui, le temps 
de la minorité de mes enfants est assuré; eh bien! 
tant mieux. Si je meurs plus tard, je les verrai plus 
longtemps; eh bien! tant mieux encore. Benoncez, 
cher vicomte, à faire de moi au Ire chose que ce que 



wà - 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 479 

j'étais, même dans le bien. Peut-être un jour irai-je 
m'enterrer dans quelque solitude; alors njon cœur m'y 
mènerait. D'ici là je resterai froidement ce que je suis. 
« Je viens d'être interrompue par une lettre char- 
mante, mais vraiment charmante; on 1 est content de 
vous, on me le dit pour me faire plaisir. J'écris cela 
avec un bonheur infini. » 

MX- LETTRE 

« Que voulez-vous que je fasse à tout cela? j'en ai 
par-dessus la tête. Et cette rage de faire de moi un 
être politique! Au diable tous les ministres! Tout cela 
m'ennuie et m'excède. » 

LX- LETTRE 

« Il est sûr que nous avons déjoué tant de gens, 
P..., D..., etc., et tant d'autres, qu'il faut s'attendre 
à tout. Il y a des moments où cela me décourage. » 



LXI" LETTRE 

« Monseigneur d'Isoard est très-protégé, à ce qu'il 
me paraît. M. l'abbé de S... veut encore un canoni- 
cat; jamais ces messieurs ne sont contents. Comme 
c'est vilain! 

« Le roi me parle beaucoup de M. Decazes, qui est 
arrivé mercredi dernier. Demain nous causerons de 
tout cela. Je ne pourrai cependant aller à Saint-Ouen 
que s'il fait beau; et tard, à cause d'Ugolin. 

«M. de Villèle commencera la septennalité par la 
Chambre des pairs; c'est un secret. » 

• Le roi Louis XVI». 



4S0 



MES MEMOIRES. 



LXII" LETTRE 

« Mon pauvre ami, vous vous tuez pour le service 
du roi. En grâce, reposez-vous un peu. Ce Villèle est 
un méchant personnage; mais il faut le sauver, cela 
est sûr. Comment donc faire? 

« Pourquoi Monsieur ne ferait-il pas venir Lau- 
rencie? 

« Emportez ce dernier laurier, mais laissez tout, 
plutôt que de vous fatiguer ainsi. 

« Mille, mille amitiés. » 

LXIII° LETTRE 

a J'ai senti tout cela hier au soir, et j'ai parlé abso- 
lument comme vous à madame de N. . . Quelle patience 
il vous faut! Tout cela ira, mon ami. Votre conduite 
est trop généreuse pour ne pas triompher. 

« Toute à vous, cher vicomte. » 



LXIV LETTRE 

« Bonjour, cher vicomte, on dit que vous êtes un 
véritable diplomate et un ami fort aimable, et le billet 
commence comme ceci : 

Non, les dieux immortels, dans leur gloire suprême, 
N'ont rien de comparable à mon bonheur extrême. 

*« Deux vers de la comédie de Y Andrienne : et l'on 
ajoute que le vicomte aille trouver Pradel, qu'il lui 
dise que je suis au fait de l'affaire, et de venir prendre 
mes ordres plus tôt que plus tard. L'argent sera tout 
prêt mercredi 1 . 

1 C'est de l'acquisition de Saint-Ouen dont il est question ici. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



4SI 



« Enfin l'on est clans l'enchantement, et moi je suis 
îoul étonnée de ne pas l'être à ce degré-là. » 

r. x V LETTRE 

« Mais je n'ai rien dit qui ne soit ahsolumenl dans le 
sens de M. de Yillèle. J'en ai dit du bien tous les jours, 
j'en ai écrit des volumes. Je n'entends rien à cet éloge 
à venir sur ma vanité, que l'on ne pourra mettre en 
jeu. Il me semble que je ne mérite pas des encoura- 
gements. Je vois tout à fait comme vous pour l'intérêt 
du roi, et je lui disais mercredi : Le roi pense, M. de 
Villèle agit. Et il est très-content. 

« Mille tendres bonjours, mon cher vicomte » 



LX VI- LETTRE 

« Je suis fâchée à présent de vous avoir empêché 
d'aller chez Villèle. Afin de le démasquer, j'ai tout 
écrit, tout demandé au roi. Je ne puis revenir sur ce 
que j'ai dit. Ma lettre lui a fait une grande impres- 
sion. Villèle lui avait demandé tout le contraire. Quelle 
mauvaise foi ! 

« Tâchez de me donner du nouveau, et ce qui est 
dans ce moment, afin que j'écrive. Allez à la dé- 
couverte, sur Villèle, par sa femme ou Renneville; 
enfin, avant trois heures, dites-moi ce qui sera. C'est 
bien important. 

« Mille amitiés, ami. » 

I.X.YII' LE ï THE 

« Vous ne pouviez pas parler plus à propos. C'est 
aussi tout ce que je dirai. 

vu. 31 



V 



1 



4S2 MES MÉMOIRES. 

« J'ai parlé de la note, mais ne puis la montrer, 
n'ayant point de copie. 

« Je ferai de mon mieux. Mille amitiés, mon cher 
vicomte. Soignez-vous bien. Des tendresses à ma vi- 
comtesse. » 

LXVÏIï' LETTRE 

« Je vous conjure, ami, d'aller avec confiance à ce- 
lui qui voit tout, et connaît vos sacrifices. Que sont les 
hommes auprès de lui? 

« Je vous remercie et vous dis cent mille amitiés. » 

LXIV LETTRE 

« Portai m'a dit hier, ainsi qu'à madame d'Àuti- 
champ, que le grand feu de l'érésipèle est passé; 
demain il sera Irès-diminué. 

« Ainsi cela n'est pas étonnant; mais ne croyez donc 
point que je ne sache pas votre tendre occupation 
du roi. 

« Bonjour, ami. Mille tendresses d'un cœur tout à 

vous. » 



LXX« LETTRE 

« Je suis fâchée de voir que les ministres sont plus 
sots qu'une femme. On a cru me prendre en me dé- 
montrant que j'étais à leur suite, que la France atten- 
dait mieux de moi, et autres grandes images. Les im- 
béciles veulent secourir eux-mêmes leurs ennemis en 
écoutant leurs discours. Mais rien n'est pour moi que 
le service" du roi ; et je puis dire que mon amour-pro- 
pre est mort par rapport à tous ces individus. Je ne vois 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 485 

d'eux que ce qu'ils ont d'utile. Bonjour, mon cher 
vicomte. J'ai un cœur entouré de toile cirée, et je me 
sens très-contente de moi . 

« Fi donc! vous ne vous mettrez pas comme un 
malade dans votre lit. Je vous attends ce soir. » 



LXXI" LETTRE 

« 11 m'a pris, en effet, un sentiment profond de 
tristesse, hier, tout le reste de la journée. Quand le roi 
eut la confiance de me meltre à la place de lui-même, 
je fus si effrayée que je lui demandai la permission de 
consulter mon confesseur avant de me charger des 
preuves. Celui-ci me dit que je pouvais y consentir, 
parce que j'aurais la force de garder le secret, et d'en 
prendre solennellement l'engagement; qu'il y aurait 
d'autant plus de mal à moi de le trahir, ce secret, 
qu'il serait difficile de trouver un être assez vertueux 
pour n'avoir pas la pensée de profiter de telles armes. 
Ce hon prêtre ignorait ce que c'était; le roi avait écrit 
sur un papier. « Papiers d'État qui ne peuvent être 
« remis à personne sans inconvénients, qu'à, etc. » 
Le reste était aimable pour moi, et j'ai montré seule- 
ment ce mot. Il me semble que j'en ai trop dit hier. 
Ce reproche que je me fais m'a plongée dans cette tris- 
tesse '. » 



' Bien que je ne nie rappelle pas à quoi se rapporte cette lettre, elle 
m'a paru d'une trop grande importance pour la retrancher. Elle est une 
preuve irrécusable de la confiance illimitée que le caractère de madame 
du Cayla inspirait à Louis XVIII. 

Je dois avouer cependant que l'indépendance et l'impétuosilé de cette 
femme distinguée étaient souvent un obstacle au bien auquel je travaillais 
avec une invincible persévérance. 






■pi 



48 i 



MES MEMOIRES. 



L\XII= LETTRE 



« Que le roi est grand dans ses derniers jours! Le 
comte Charles m'écrit ce matin toute sa conversation. 
Il était étonnant ce matin et très-réveillé. Il s'est en- 
dormi près de M. votre père. » 



7 



LXXIII' LETTRE 

« La voilà, mon cher vicomte, cette sainte relique; 
le roi, en me la remettant, me dit : « S'ils ne veulent 
« exécuter aucun de mes désirs, ni par affection, ni 
« par le souvenir de ce que j'ai fait, je le leur de- 
« mande au nom de toutes mes souffrances. » 

« Il y avait six mois que le roi méditait cette af- 
freuse pensée de me donner ce cruel dépôt lorsqu'il 
me l'envoya. C'est ce qui explique les mots qu'il a mis 
sur le papier. Le roi me dit ensuite, lorsque je le re- 
vis : « Je l'ai placé dans une boîte venue de Vexil. 
« Elle est anglaise. » Il ne faisait rien indifféremment, 
et ajoutait à tout une pensée. 

« Un petit mot au crayon, mal ou bien. » 



LXXIV' LETTRE 



« Bonjour, ami, je ne perds pas de temps. Portai 
sort d'ici. Le roi peut vivre encore un an. Grande 
consultation demain. Ne le dites pas. 

« Son écriture est très-bonne ce matin. » 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



485 



LXXV- LETTRE 

« J'ai oublié hier, mon cher vicomte, de vous dire 
une chose bien touchante. Le roi, en me parlant de 
l'avenir, m'a dit : « Y a-t-il encore une chose difficile 
« et épineuse à faire, signalez-moi-la. C'est ce que 
« mon frère ne pourrait faire sans inconvénient. » 

« Je ne crois pas qu'on puisse pousser la prévoyance 
et l'affection plus loin. » 

LXW'I' LETTRE 

c< Je viens de lire ce plat journal '. Eh! mon Dieu, 
mon ami, que cela ne vous fasse pas la moindre peine. 
Avec toute la méchanceté possible ils n'ont pas pu 
vous effleurer une minute. Qu'y voit-on? Qu'un homme 
d'honneur a voulu être utile à son pays, faire cesser 
une opposition de famille politique, affermir le trône 
par ceux qui devraient en être tous les dignes appuis, 
et frapper la Fronde dans son centre. Cette entreprise 
généreuse consommée par vous avait réussi fabuleuse- 
ment. Le mérite vous en restera. 

c< N'allez pas vous tourmenter parce qu'un si utile 
projet se trouve entravé dans le bien qu'il aurait fait. 
Patience! patience! le succès et la récompense hono- 
rable n'arrivent pas en ne marchant que sur des roses. 
Et le roi, et celui qui est sur la première marche du 
trône ont été dignement servis. Que faut-il de plus et 



1 11 s'agissait d'un article du Journal des Débats contre moi, à propos 
de journaux que je cherchais à mes risques et périls à donner à la mo- 
narchie. On en verra plus loin l'explication. 



■ 



à 



486 MES MÉMOIRES. 

de mieux? Cetle belle el fabuleuse guerre d'Espagne 

aurait tourné en venin. 

« Tout doit tendre à une union qui peut seule affer- 
mir la paix en France et en Europe. Patience donc, 
patience! Le roi est bien mécontent des deux juge- 
ments. 

« Mais ne tournez pas en amertume pour ceux qui 
vous aiment une injustice passagère. 

« Mille bonjours, mon chervicomle. » 



V 



LÏXVII' LETTRE 

« Ami, je suis bien aise que vous lisiez dans mon 
cœur par le roi . 

« Je vais chez tous les parents. Trouvez-vous à 
quatre heures chez madame de Doué ' ou dans la rue 
de Clichy, nous vous mènerons à Saint-Ouen. Mille 
amitiés. » 



LXXVlll- LETTRE 

Le bulletin est bien mauvais; pourtant le roi m'a 
écrit beaucoup, et du latin parfaitement lisible, parce 
qu'il sait qu'autrement je ne pourrais le lire. C'est l'é- 
résipèle qui est tout. Encore aujourd'hui il me mande 
qu'il faut que je compte sur ma maison, et avec des 
détails d'une bonté infinie. Il a raison s'il pense que je 
suis reconnaissante. Mais que ce bulletin est mauvais, 
et pourtant comme il se croit bien! 

« Envoyez ici à six heures, et venez dîner à Saint- 
Ouen avec nous. » 



Tanle de madame du Cuyla. 



■ ■ - 



LETTRES DE MADAME DU CAYL.V 



iS7 



LXX1X- LETTRE 



« Je vois aussi en noir que vous, mon cher vicomte, 
mais je n'irai point aujourd'hui au château : le roi se- 
rait étonné, cela ne ferait rien de bon.» 



LX\X« LETTRE 

« Je vous vois dans une agitation violente. Pour 
moi, je n'ai que de la peine, et je suis bien sûre que 
Sa Majesté fera tout ce qu'il faudra faire sur l'article 
le plus essentiel. Au reste, je lui suis si profondément 
attachée, que je me sens capable de tout dans cet af- 
freux moment; mais il faut le hien choisir. » 



LXXXI» LETTRE 

« Comment est Élisa, mon cher vicomte? De vos 
nouvelles aussi, elles me sont bien nécessaires. Quelle 
triste chose que de vivre et survivre aux êtres les plus 
chers! Avez-vous un peu dormi? Je suis avec vous 
deux, et bien triste aussi. Je ne sais pas de nouvelles 
du roi un peu fraîches; j'attendrai le retour de Nuret 
avec impatience. Quel mal m'a fait madame de Brézé 
hier au soir! enfin, elle m'a donné une lueur d'espoir. 

« Je voudrais bien vous voir, ami. 

« Élisa me veut-elle? j'arriverai; mais je ne sais 
comment j'en aurais le courage; je veux être ici ou au 
chevet de ce pauvre prince. 

« Adieu encore. » 



488 



MES MEMOIRES. 



LXXXII- LETTRE 

« Je ne pourrais pas assister à deux scènes pareilles 
en ma vie, mon cher vicomte; et je fonds en larmes 
encore en vous écrivant ce petit mot dont mon cœur a 
besoin. 

« Ce prince est admirable; et, comme saint Louis T 
il voit arriver les derniers jours avec un grand cœur. 
Croyait-il donc me voir pour la dernière fois? Celle 
idée me déchire. Il m'a parlé de toutes les personnes 
qui lui tiennent avec des expressions qui remueraient 
des pierres. En parlant de Madame et de Monsieur, il 
disait : « Ils me font bien regretter la vie. Mon frère, 
c< ce bon frère, a-t-il ajouté, honorera ma mémoire 
« en vous. » Il m'a donné sa bénédiction. Tenez, je 
suis hors d'état de vous dire les détails. Je retourne 
bouleversée à Saint-Ouen. 

« Bonjour, cher vicomte. Vous partagerez tout ce 
que j'éprouve. Cependant il y a du mieux, il le dit lui- 
même; mais ce sont quelques mois, et voilà tout le 
mieux. Il veut marier Valentine et est bien occupé 
quelle ait cette charge de grand écuyer en dot. Pour 
moi, je ne le veux pas ; et je ne pense qu'à cet adorable 
prince. 

» Adieu, à ce soir, j'espère. Je n'en puis plus. » 






I 






LXXXIIP LETTRE 



« Votre petit mot m'a fait pleurer de bonheur. Mille 
tendres amitiés. Quel courage il me donne! 
« Toute à Dieu, à vous et à eux, mon ami. » 



LETTIIES DE MADAME DU CAÏLA. 



489 



Vf/ 
Xi/i 



LXXXIV" LETTRE 

« J'ai le cœur déchiré, mon cher vicomte; non, ja- 
mais on n'a vu un tel courage, et comment le cœur peut- 
il surmonter la faihlesse jusqu'au point de dire tout 
ce que je viens d'entendre? J'ai sangloté sans pouvoir 
dévorer mes larmes. « Puisque j'ai encore le bonheur 
« de vous voir, » voilà comme le roi a commencé. Ei 
Sa Majesté est partie de là, pour me dire tout l'avenir et 
tout le bonheur qu'elle m'avait dû, que je devais y 
trouver ma récompense d'avoir été si courageuse; et, 
reprenant tout le passé, elle m 'a ouvert son cœur comme 
cela n'était jamais arrivé. Je n'en puis plus, mon cher 
vicomte. Quel courage! Mais que je crains que tant 
d'efforts ne perdent le peu de force qui reste ! Il est im- 
possible qu'un état pareil se prolonge. Je pars plus na- 
vrée que jamais. 

« Ace soir, ami. Ouelle douleur! Tant d'énergie et 
de souffrances! » 



I. \ X X V" I. E T T I\ E 

a Je suis hors d'état d'écrire; et puis, il faut que je 
parle; la chose est très-délicate. Ah! qu'il a fallu être 
dévoué pour oser! J'ai fait du mal, je le crains. L'ef- 
fort pour m'entendre a été si grand! On m'a congédiée 
bien vite après. Je fonds en larmes encore en y son- 
geant; je croyais avoir quitté la terre. Mais que le roi 
est courageux, quel modèle, quelle résignation! Il 
croit la mort encore éloignée; je la voyais circuler 
dans ses veines. Il veut que tout vienne de lui, et 
mrtoutqiiejeriaiepas parlé. J'ai promis avec une telle 



490 



MES MÉMOIRES. 



solennité, que dans ce moment je crois le trahir; mais 
Dieu lit clans mon cœur. Si le roi n'appelle pas pro- 
chainement ce puissant secours, on peut le lui offrir; 
son àme est prête, je le crois. 

« Votre billet m'arrive. Je vous prie de cacheter et 
d'envoyer celte lettre. Je n'en puis plus. Que d'assauts 
dans ma pauvre vie! encore si on pouvait la donner! 
Plaignez-moi, mon ami. » 

LWWl- LETTRE 

Mon Dieu, quelle lutte! quelleforce! Pauvre prince, 
il aurait vécu vingt ans de plus sans celte terrible hu- 
meur qui le détruit à petit morceaux. 11 est clair qu'il 
a toute sa tête; dès lors bien des souffrances... c'est là 
ce qui me déchire. Je pense à Élisa, à vous de tout 
mon cœur aussi. Pauvre petite, mon Dieu, que d'é- 
preuves ! J'ai compté toutes les heures; et justement, à 
quatre heures, il m'a semblé que cela finissait. Oui, 
ami, croyez-le bien, votre amitié est tout; sans elle je 
ne pourrais rester. Je perds le roi comme tout le 
monde; mais il s'y joint la perte immense d'une per- 
sonne qui avait bonté, amitié, confiance, et qui était 
plus occupée, plus prévoyante de moi et de mes en- 
fants que tout ce qui peut s'imaginer dans le monde. 
Par combien de manières mon cœur le regrette! 

« Adieu. Soignez-vous. Pauvre Monsieur, il doit 
être anéanti. » 

LXXXV1I' LETTRE 

Septembre 1824 

a Je vais voir ce qu'il y a à faire. Je n'ai pas eu de 
réponse encore. Profitez donc de votre présence à Saint- 



WÊ - 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 491 

Cloud pour parler au roi l . C'est un point immense que 
sa signature n'ait pas été donnée le jour où elle devait 
l'être. Profitez du temps; il est évident qu'il y a hésita- 
lion. Demandez au roi M. deVillèle pour arbitre; qu'il 
aille tout voir par lui-même; sa situation sera embar- 
rassante. Il a du bon ordre dans la tête. Il n'aime pas 
à le détruire; il faut profiter de ce bon côté, il verra 
en même temps ce que vous avez fait. 

« Ne perdez pas le petit avantage de l'hésitation. 
Soyez persuasif et doux, pourquoi n'iriez -vous pas 
parler à monseigneur dans l'intérêt du service, sans 
lui rien demander, pour le mettre au fait? 

« Bonjour, ami; j'espérais toujours qu'un temps de 
galop vous ferait voir cinq minutes. 

« À demain donc, c'est encore bien long. Au reste, 
vous avez été longtemps sans le garde-meuble; vous 
seriez de même. 

c< Je déteste tous ces brouilleries brouillonnant. 
La Ferté est là derrière. Ce serait plus de dépense 
pour le roi; enfin il ne faut pas se regarder comme 
battu. Je ne vois pas en quoi l'effet serait mauvais 
pour vous; c'est une mesure administrative. Je vais 
ruminer là-dessus. 

« Amitié, amitié. » 






LXXXVIII' LETTRE 

Octobre 1824. 
« Je ne trouve pas, ami, qu'il y ait là rien de dés- 
espéré. Le jeudi est un lendemain de conseil, peut- 

• On faisait tout au monde pour ôter à mon ministère l'importance 
que j'avais su lui donner dans l'intérêt du service du roi. 









' 



^K 



492 MES MEMOIRES. 

èlre est-ce le seul jour où il n'a pas Villèle. Cherchez 
dans voire mémoire s'il y va ce jour-là . 

« Après cela, ami, vous avez fait beaucoup de bien, 
vous avez prouvé votre capacité. Wellington n'était 
rien hier, aujourd'hui il a repris l'armée. Les places 
ne sont rien, c'est d'être capable de les remplir qui est 
tout. J'avais suspendu le courroux Villèle. La chose est 
claire, voilà pourquoi je voulais éteindre le reste du 
feu. Je sentais tout cela, et vous auriez toujours pu 
me désavouer. On est bien fort lorsqu'on s'entend 
deux personnes. 

« Je le répète, je ne vois rien encore là de déses- 
péré; il faut tenir contre vent et marée, puisque telle 
a été votre décision. Je ne suis pas suspecte quand je 
dis cela; il faut vaincre ou saisir, attendre une belle 
occasion. Il faudrait que quelque chose de particulière- 
ment agréable au roi vînt par vous. Faites préparer des 
pièces de vers vraiment bonnes sur les arts pour le 
4 novembre ', — sur la gloire de la France. — La pro- 
tection du roi, qui fait plus que François I er en réu- 
nissant tout ce que son siècle a produit. — Que vous y 
soyez nommé avec adresse. — Sur la manière dont il 
aura employé la paix pour en mieux montrer le prix 
et les fruits... 

« Bonjour, ami. A tantôt, et fort de vous-même, 
nulle épine ne doit vous piquer. 



LXXXIX 8 LETTRE 



Octobre 1824. 

« Ami, je prends la plume pour vous dire que je 




La Saint-Charles. 



LETTRES DE MADAME DU GAYLA. 495 

me croirais coupable si un seul mot pour faire peur 
venait de mot, pour moi. Le roi ne voulait pas que 
cela devînt jamais un moyen. J'ai indiqué une fois 
qu'il fallait vous ménager; c'est tout ce que je me suis 
permis. 

« Je désire beaucoup que l'on me croie préparée à 
tout, et sans me plaindre. Le beau rôle sera pour votre 
amie. Vous êles tout pour moi; plus rien ne me fait. 
On ne sent pas deux fois; il faudrait avoir deux vies. 

« J'écris cela avant de me coucher. 11 me paraît que 
vous êles sur un bon terrain pour rester où vous êtes. 

a Mille bonsoirs. 

« A demain soir. 

« Le temps passe vite, ou bien il est très-long, voilà 
ma vie. J'espère que vous êtes endormi, et mes pau- 
vres voyageurs aussi. Bonsoir encore. Mon cœur vous 
suivra. Et ne vous affligez pas pour moi si Harpagon 
est la seule personne que vous rencontrerez. 

« Vous savez qu'après avoir vu le nonce, je dois 
demander une audience au roi. 

« Le mot bruit, que vous trouverez dans ma note, 
porte sur l'étonnemenl de chacun de me voir réduite 
à celte extrémité, tandis que l'on me croyait si riche; 
il est vrai que j'aurais pu, et que peut-être j'aurais 
dû l'être. » 



494 



MES MEMOIRES. 



ANNÉE 182IJ 



PREMIERE LETTRE 




« Je commence par vous dire, ami, que j'ai lu avec 
larmes et bonheur l'article de M. de Marlinville; 
faites-lui arriver mon nom, je vous en prie, pour la 
douloureuse satisfaction qu'il m'a causée. Votre lettre 
m'avait aussi tout attendrie. Je vous remercie d'avoir 
été à Saint-Denis pour vous et pour moi. De là-haul, 
si on voit tout, ce bon prince aura vu que nos cœurs 
ne sont point ingrats à son souvenir. J'avais cru pou- 
voir écrire ici, j'étais bien en veine; mais ma bonne 
tante ne me laisse pas un seul instant; celte pauvre 
femme me lient comme si j'allais lui échapper. À toute 
minute elle me dit : « Peut-èlre ne vous reverrai -je 
plus; » el ses yeux mouillés de larmes achèvent la 
phrase, ce qui me fait beaucoup de peine. Imaginez 
que M. de Sémonville est venu dans ce pays plusieurs 
années de suite pour boire les eaux de Balaru; il 
amenait toute sa maison, donnait de grands dîners, et 
exerçait une sorte d'influence. A tout le monde il di- 
sait que la famille royale, à la mort du roi, serait 
obligée de quitter la France, que cette branche était 
finie, qu'il en était, pour son compte, très-fàché, Mon- 
sieur le traitant fort bien; mais que personne ne vou- 
lait du règne de Charles X; qu'il s'était isolé de son 
frère el de la nation; enfin il avait tellement persuadé, 
que les royalistes les plus dévoués disaient en pleurant 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



495 



qu'il valait encore mieux avoir M. le duc d'Orléans, 
que la république ou le petit roi de Rome ; que bien 
des gens s'étaient accoutumés à cette jolie idée. Je 
pourrais vous en dire des détails inouïs, inutiles à 
répéter aujourd'hui qu'on doit se trouver si éloigné 
de celte époque. Tout cela avait mis une sorte de dés- 
ordre dans l'esprit qui en est sorti maintenant; et 
dont chacun, en vousparlant, vous raconte des détails 
personnels comme un mauvais rêve dont on est débar- 
rassé. Mon Dieu, que tout cela a bien tourné, et à quel 
point on voit que cela pouvait être autrement ! 

« C'est inouï comme maintenant partout chacun 
sait ce qui se passe. 

« Yalentine sera enchantée de revenir, elle s'ennuie 
beaucoup ici; pour moi je fais tant rire ma vieille 
tante, qu'elle dit qu'elle en a mal aux joues, parce 
qu'il y avait bien longtemps que cela ne lui était ar- 
rivé. 

«Bonjour, ami; je pars pour la petite guerre, et 
gala après chez le lieutenant général; on me fête et 
j'y suis sensible. Le Turenne part après-demain pour 
le Périgord. J'embrasse Élisa de tout mon cœur, et 
mille douceurs à son époux le patriarche. Ce n'est pas 
celui d'Àntioche, mais bien celui d'un véritable senti- 
ment. » 



I 






II- LETTISK 



a C'est aujourd'hui samedi; nous n'avons pas en- 
tendu parler de vous encore; je pensais ce matin que 
si le feu roi vivait encore, que de mots la poste m'au- 
rait déjà apportés! 







496 MES MÉMOIRES. 

« Ne prenez point pour des reproches les tristes re- 
marques que je puis faire à chaque instant. Seulement 
voyez-y l'explication très-simple de tout ce que je puis 
penser. 

«11 fait beau aujourd'hui ici, j'espère donc que 
rion ne manquera à l'entrée du roi aujourd'hui, et à 
la cérémonie de demain. Je désire des rayons de soleil 
au moment le plus important de la cérémonie. Remar- 
quez bien le temps à ce moment-là. 

« J'invite tous ceux que je vois, ouvriers, etc., à 
aller crier de toutes leurs forces, le 6 juin, dans les rues 
de Paris; il faut que l'entrée du roi soit admirable. 
Les ambassadrices sont fort grognons et très-maus- 
sades sur tout ceci. C'est dommage, on aurait pu faire 
des frais pour elles bien facilement. Dans quel frou- 
frou vous devez être? j'espère que vous n'aurez qu'à 
moissonner des lauriers comme ceux qui s'en sont 
occupés avec vous. 

« Je viens de soutenir un assaut contre Valentine. 
Elle voulait que nous partissions à l'instant pour 
Reims, afin d'assister sans rien dire à la cérémonie, 
et de repartir à l'instant même. Ce qui fait que ceux 
qui nous auraient aperçues, ne nous retrouvant pas, 
auraient cru s'être trompés. Pour moi, j'ai été com- 
battue par la peine que j'avais à la refuser quelques 
instants; et puis je trouvais impossible de repartir, le 
roi recevant le lundi soir, quelque indifférent que 
l'on soit devenu, quand l'on est inutile présentement; 
mais je pense un peu tard que vous avez trop de frais 
petits et grands à faire, pour avoir plus le temps de lire 
que d'écrire. 

« Adieu; ce mot deviendra doux, j'espère. 



LETTRES DE MADAME UIJ CAVLA. W7 

<i Valentine me tourmente encore; pour la retuser 
j'ai eu besoin de penser deux fois à ce que je me de- 
vais à moi-même, et à la position que m'ont donnée 
les bontés dont j'ai été honorée. Seule je ne puis les 
oublier. » 



III" LETTRE 

« M. l'abbé Dernier 1 ira jeudi; dites-le à Élisa. 11 a 
été chez vous, et n'a pas vu la vicomtesse. 

« Je viens de lire ce que vous m'avez remis; j'en suis 
enchantée. Combien le roi Louis XVIII en aurait été 
satisfait! Et le roi Charles X, en lisant aujourd'hui, 
serait content de lui-même, ce qui est un sentiment 
toujours agréable à éprouver. Il ne sait peut-être pas 
(injuste ce qu'il avait fait; il se dirait ; Je savais bien 
ce que je faisais. 

« Dien ne prouve plus une mauvaise foi désolante 
que le refus de l'insertion. L'auteur est bien habile. 
II cite à propos certains orateurs dont les noms se 
trouvent sonner contre ce qu'ils disent eux-mêmes, 
au profit de la couronne. Ces citations sont d'une bien 
bonne tète; on ne peut mieux définir la balance des 
pouvoirs pour l'équilibre général. Cet article est très- 
fondamental; il aborde tout, il démontre évidemment 
qu'une république rétrécit les pouvoirs et concentre; 
il prouve que l'absolu s'y retrouverait. On ne peul 
mieux entrer dans la question. La page T>7 dit 
tout le secret de ce qui est arrivé. Rien de mieux 
prouvé que la discussion se trouvait faite par les ad- 
versaires du trône, etc., etc.; que des engagements de 



\r 



1 Gouverneur du fils de madame du Gayla. 

VII. 



32 



i 




vjfi MES MÉMOIRES. 

rois ne sont pas des concessions qui puissent jamais se 

reprendre. 

« Mais aussi a-t-on jamais le temps de réfléchir? il 
y a-t-il ensemble ici? En Angleterre, les lois sont autre- 
ment connues d'avance par ceux qui doivent les discu- 
ter, parce (pie les chefs de file sont prévenus et pré- 
viennent. L'auteur a parfaitement jugé en disant qu'en 
ce moment la loi va mûrir. Quant à la Charte, elle a 
été le fruit d'une, direction donnée d'après des ré- 
flexions faites à Hartwell; mais elle a été construite en 
vingt-quatre heures sur le pan d'une table et d'une 
manière bien singulière. Mais voilà ce qu'avait le roi 
Louis XVIII de bien extraordinaire : il imprimait une 
direction avec un talent bien rare, comme le batelier 
en touchant le rivage dont il veut s'éloigner. J'ai vu 
cela bien des fois pour M. de Villèle; un mot lui traçait 
son chemin. J'ai une grande idée de votre auteur, il 
est éloquent avec son mot tribune brûlante, et l'on ne 
peut mieux critiquer le chat, que de retourner le ti- 
tre. Voilà de ces directions données dont je parlais : 
Charte suivant la monarchie. Ses notes sur Sainl-Ouen 
m'ont fait grand plaisir, j'en voudrais copie. Rien 
n'est plus vrai. Le roi, pour me décider, m'avait conté 
tout cela parmi toutes les raisons que Sa Majesté vou- 
lait bien me donner. L'idée, disait-il, ne vient pas 

de moi. 

« Bonjour, vicomte ami; je n'ai pu ne pas vite vous 
écrire après avoir lu. Comment ètes-vous ce soir? Mille, 
mille amitiés. » 

IV LETTRE 

« Bonjour, mon cher vicomte ; ne vous laissez aller 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 499 

à aucun découragement, ami, je vous en supplie. 

« Ayez-moi des nouvelles si vous en savez. J'en suis 
un peu dénuée pour en écrire. M. de Villèlc vous rend 
toute justice, j'en suis bien sûre. Patience, patience. 

« Mille amitiés, mon bien cber vicomte. » 



V LETTRE 



« Je venais d'apprendre la mort de M. de la Cal- 
prade lorsque votre lettre m'est arrivée. Quelle perle 
pour tout le monde et pour ses amis! C'est un être 
rare, irremplaçable, l'honneur de la magistrature, 
un dernier monument de ces caractères que l'on ne 
connaît plus; il tenait une grande place par sa seule 
valeur. Certes, il est au ciel; il y protège ses amis comme 
il les protégeait sur la terre; car il donnait toujours 
sans avoir rien; c'était toujours les autres rjui rece- 
vaient de lui; son cœur si jeune ne comptait que les 
sentiments qu'on lui vouait si naturellement. Si vous 
l'eussiez connu, vous l'eussiez adoré; rien ne pouvait 
me faire éprouver une plus douce consolation que 
votre petit mot. 

« Bonjour, ami. Je trouverai la journée bien lon- 
gue. Mille idées, mille amitiés, mille pensées toutes 
pour vous. » 



VI« LETTRE 



« La salle du Trône est ce qui me satisfait le plus; 
y entrer par un titre est une chose toute simple, au 
lieu que c'est ainsi un véritable hommage rendu au 
roi dans la personne qui avait sa confiance. 

« Je vous dois tout cela, ami, j'en jouirai chaque 
jour di^nlage. » 






500 



MES MEMOIRES. 



VU' LETTRE 



« Hélas! je n'espère pas. Vous verrez que le roi ne 
se sera pas trompé. 

« Mille remercîmenls, ami, j'étais sur les épines. 

« Calmez-vous donc, vous aurez besoin de toutes 
vos forces. 

« Bonjour, ami, je n'ai pas besoin de vous deman- 
der de penser à moi. » 



y 




VIII* LETTRE 

« D'après ce que me mande le comte de Damas, 
vous trouverez le roi causant. 

« J'ai trois lettres de lui. Il a lu les miennes. Parlez 
aussi ouvertement que je vous l'ai dit bier au soir. 
Parlez aussi du bonheur de prendre ses ordres. » 

IX- LETTRE 

«Voici la plus jolie chose du monde; que je vous 
en remercie, mon cher vicomte! Ces quinze jours me 
pèsent, mon ami, croyez -le bien. 

« Voire B... m'excède. Je vous dirai les réflexions 
que j'ai faites sur le duc de ***. Le fourbe est un 
vrai gibier de potence, s'il y en avait une pour les 
âmes. Mille tendresses, ami. 

« On emprunte pour Marmonl. » 

X- LETTRE 

« J'attends Villèle. 

« Je viens d'achever la copie. Je vais à l'hôtel Cara- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 501 

man el chez Gérard. J'irai chez Elisa; ne sorlez pas, 
mon vicomte, je vous verrai là, c'est plus raisonnable; 
sinon je serai ici à cinq heures. » 



■ 



XI" LETTRE 



« Je vous aime, mon cher vicomte, et suis un pe- 



tit agneau. 

« Des tendresses à ma vicomtesse. Désolée de ne 
pouvoir y aller ce matin ; je suis destinée au Marais. » 

XII- LETTRE 

« L'article fait très-bien, et est à merveille. 

« Vous êtes ennuyeux d'aller à D...; mais j'en suis 
bien aise. ami. Je vous dis mille tendresses. Je n'ai 
point valsé à Benon; on ne connaît pas cette danse 
dans ce pays-là. 

« Mille amitiés tout le long de la route. Heureuse 
du commencement de promesse. » 

XIII* LETTRE 

« Je ne suis plus à temps, mon cher vicomte, pour 
arranger cela. J'en suis bien fâchée, je vous assure. 
J'aurais été si aise de voir Saint-Ouen, et avec vous, 
pour causer. 

« Un million d'amitiés. » 

XIV" LETTRE 

« Je suis touchée jusqu'aux larmes de ce que vous 
me dites, ami, et ces larmes sont bien douces. Il n'y a 



m 

! 



, 



.-,02 MES MÉMOIRES. 

jamais eu de lacunes dans mon cœur, et il n'y en 

aura pas. 

« Mille mille amitiés. » 

XV LETTRE 

« Je vous envoie mademoiselle Kern, cher vicomte. 
Elle me fait attendre depuis une heure pour savoir de 
vos nouvelles. Comment avez-vous dormi? Comment 
êtes-vous ce malin? J'ai été hien affligée de ne pas vous 
voir hier au soir. Nous sommes restées avec ma- 
dame D... jusqu'à minuit et demi à bavarder; mais 
cela ne nous arrivera plus. 

« Bon ! voilà de vos nouvelles; je vous en remercie 
bien. 

« Bonjour, ami. Je comptais aller vous voir. Je ne 
sais rien de particulier, ou bien des choses trop lon- 
gues. Mille mille amitiés. » 

XVI' LETTRE 

« Oui, ami bien cher, je vous aime de loule mon 
âme; comptez sur moi comme je compte sur vous, à la 
vie et après la mort. 

« J'ai loué un remise pour me tirer quelques épines 
du pied. 

«Quelles séances que celles de M. de B...! J'ensuis 
fâchée. Mais ne disons rien, parce que le lemps de la 
confiance n'est pas encore arrivé de notre côté. 

« Je répète que je vous aime, et que lorsque vous le 
croyez tout est bonheur pour les deux amis. » 






LETTRES DE MADAME DU CAVLA. 



5Uq 



XVII- LETTRE 

« Mais quel événement! Savez-vous que son ma- 
riage à miss B... était arrêté, fixé? Pauvre jeune 
homme! il était destiné au malheur. Venez me voir à 
deux heures et quart, nous causerons quelques mo- 
ments avant de sortir. Je voudrais me délivrer de trois 
ou quatre visites avant l'église. 

c< Bonjour, ami. » 



t 



*r\ 



XVIII" LETTRE 

a Mon cher vicomte, je pousse le temps avec l'é- 
paule, et vos aimables lettres m'aident. Celle d'Ecli- 
mont m'a bien fait rire; je pense que celle-ci vous 
trouvera revenu à Paris. 

« Au moment où je vous écrivais, ma tante est ve- 
nue; elle ne me laisse pas seule un instant. L'heure 
est avancée; je ne puis que vous dire que je vous 
aime; si cela ne vous suffit pas, vous êtes bien diffi- 
cile. 

« Voulez-vous vous charger de ce mot pour ma- 
dame de Thury? Où en est-elle? » 



I 



u 



XIX- LETTRE 



« Voici un petit bonjour, mon cher vicomte, pour 
demain. Je vous remercie mille fois de tout ce que 
vous m'avez envoyé. Je donnerai à Élisa ce matin le 
journal que vous m'avez prêté. Il est curieux. Je pla- 
cerai le reste. J'ai là M. Leroy et un clerc pour mon 



504 MES MÉMOIRES. 

affaire Benon. Mais je voulais vous dire que les ab- 
sents n'ont pas tort. Bonjour, vicomte ami. 

« La lettre de M. G... n'a pas le sens commun. Em- 
pêchez-la surtout. » 

XX' LETTRE 

« Ce pauvre abbé Nicole, après l'avoir déchiré, 
M. Liautard y a recours. Je lui ai écrit. Je l'attends 
dans la matinée. 

« Ami, ji' sais de vos nouvelles par Jadelot. Que 
vous avez été imprudent hier d'être sorti sans redin- 
gote ! Engagez après à mettre des châles. 

« Valentine a la rougeole; me voilà plus prise que 
jamais. On est au désespoir; c'est très-malheureux. 

« Bonjour, mon cher vicomte. Je voudrais avoir la 
lettre de Gérard. J'ai envie d'acheter les chevaux de 
M. de Dino. Que se sera-t-il passé à la Chambre? On 
me demande tout ce que je saurai. Votre homme est 
parti hier pendant, que je griffonnais. » 

XXI LETTRE 

« J'ai été bien souffrante, mon ami, encore pen- 
dant une heure, et puis cela s'est dissipé. Je suis très- 
bien ce matin. 

c< Bonjour, ami, mille amitiés. » 



XXII- LETTRE 



«Bonjour, ami, je viens pour me reposer, vous dire 
des vérités ; c'est que j'ai passé le reste de la journée 
d'hier à Surgères, et aujourd'hui je vous suis sur la 



LETTRES DE MADAME DU GAÏLA. 505 

roule; je ne sais laquelle, mais (ouïes les grandes 
routes se ressemblent; et je pense que ce griffonnage 
d'auberge vous trouvera à Paris. Que je vous raconte 
mon voyage : le bateau partait, c'est un miracle que 
nous ayons pu nous glisser dedans à Rochefort. Cette 
traversée est délicieuse, mais j'avais le cœur trop serré 
pour en jouir tout à fait. Dans ce bateau, où il y avait 
beaucoup de monde, j'apprends avec frayeur que la 
duchesse doit aller à Saintes, et qu'on l'y attend pour la 
fêter : un vieux monsieur qui conte cela me dit : 
« Notre duchesse de ce pays possède, dans notre dé- 
« parlement, Benon etTalmonl; elle était l'amie du 
« feu roi, nous l'avons vu jeune ici, et elle nous ai- 
« mait, de sorte que tous nos cœurs sont à elle, d'ail- 
« leurs elle a fait beaucoup de bien ; et ceux qui ne 
« pensenl pas comme nous l'aiment tout de même. » 
,1'élais dans mes petits souliers. Arrivée à Saintes, je 
m'enfuis bien vile à la poste; j'apprends là les mêmes 
choses, j'étais sur le gril. La maîtresse de poste me dit : 
« Depuis deux heures j'attends la duchesse (vraiment, 
«c'est une comédie). Vous me voyez, madame, fort 
« occupée à faire passer ma migraine pour aller la voir 
« à sa voiture. » Et puis des éloges sans fin. 

« Cetle humble duchesse supposée était là pédeslre- 
ment à écouler le récit, Valenline et moi mourant de 
rire en dedans. Nous venions, sur les ruines du temple 
de Jupiter où nous avions passé en cherchant la poste, 
de recevoir des sottises de quelques polissons qui 
avaient dit : A bas le lorgnon! à Valentine; et ces 
mêmes polissons nous altendaient aussi pour nous voir 
passer; il n'y avait rien de si comique que cette double 
position. Mais imaginez mon désespoir : arrivée à la 






>t 






506 MHS MÉMOIRES. 

poste de Saintes, à six heures, j'y ai attendu ma voi- 
ture jusqu'à neuf; il avait plu à la maîtresse de poste 
de Rochefort de ne pas avoir de chevaux, elle était 
d'une humeur massacrante de ce que j'avais été droit 
au port; vingt de mes voisins, que je ne connais pas, 
ayant su, parle receveur général, que je passais dans 
cette ville, s'étaient rendus chez elle pour faire con- 
naissance; quel désappointement! jugez. Pendant ce 
temps, j'étais sur l'onde, il s'en est suivi que je ne suis 
arrivée à Blaye qu'à six heures du matin. Enfin me 
voilà; et, pendant qu'on apprête le dîner, je vous fais 
mon plaisant récit, qui plus tard aurait été sans sel . Je 
crois me voir dans une gloire d'opéra ; ces hraves gens 
sont aussi bons que comiques; et maintenant, que le 
danger d'être reçue avec tant d'honneur est passé, je 
jouis de ne plus craindre la tempête, et de pouvoir en 
rire avec mon ami. J'ai laissé mon écritoire dans ma 
voiture, qui n'est pas encore arrivée, et je me suis em- 
parée de ce que j'ai trouvé pour dire au seigneur de 
Surgères ', qui reçoit si bien les gens, que je voudrais 
être encore sous ses verrous ; je l'invite à Benon l'année 
prochaine. Je lui dis ma peine de son absence, mon 
souvenir des bons moments qui viennent de s'écouler, 
et je vais boire à sa santé. J'ai entendu bien des choses 
et fait des remarques. 

a Mille tendresses à Élisa. Ne m'oubliez pas auprès 
de M. votre père. Adieu, ami. Toute à vous. » 



» Le cliàlcau et la terre de Surgères appartenaient à ma famille. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



507 



XXIII- LETTRE 



« Bonjour, monsieur le vicomte, qui ne dites pas 
bonjour ni bonsoir aux gens ; comment va votre petite 
santé? malgré le plaisir de vous écrire, je trouve assez 
ennuyeux de parler à un homme de bois. Je suis dans 
la ville d'Avignon ; parlez de moi à madame la vicom- 
tesse, dites-lui que j'ai une faim de loup, et que je vais 
dîner, lâchant d'assouvir la fringale au fond de mon 
écritoire. J'ai vu des choses curieuses depuis trois 
jours; on n'est pas plus poli que les préfets : celui 
de Marseille est venu chez moi tout de suite à mon 
arrivée; mais je ne fais de cas que des petites gens 
que je puis mettre en course de tous les côtés; aussi, 
passé les honneurs, je me suis donné toute satisfac- 
tion. 

« Je vous dirai que rien n'est plus agréable que ce 
qui vous arrive, c'est d'avoir un père eslimé et aimé 
partout. On lui rend justice à tous les étages, et il sa- 
tisfait jusqu'aux gens qu'il refuse. J'en ai entendu 
parler comme il le mérite, mais de la manière la plus 
agréable. 11 est rare de récolter si vite; l'on est souvent 
pour les ministres comme pour les rois; les Français 
rendent justice après la mort assez communément. 
Je ramène un charmant individu que j'aurai l'honneur 
de vous présenter; et je m'en fais une fête. Veuillez bien 
le recevoir avec toute votre grâce, je vous en prie. 

« J'ai encore vu des antiquités. M. de F... aurait 
bien des lithographies à faire. J'ai trouvé un très- 
beau portrait en deux mots pour lui. C'est le gran- 
diose du baladin. M. de Chateaubriand est bien dé-' 



I 



4 




508 MES MÉMOIRES. 

crié partout; mais il a bien réussi à faire le mal 
qu'il voulait en touchant au crédit. Il l'a un peu 
ébranlé, cela est sûr. Il est temps de finir quelque 
chose pour les Amériques; tout le haut commerce est 
bien occupé de cette affaire. Je me rappelle que Villèle 
y pensait avant Laybach ; comme il avait raison ! 

« Voilà le dîner. 

« Bonsoir, cher muet. Je vous souhaite toutes les fé- 
licités dans ce monde et dans l'autre; faites marcher 
tout cela ensemble si vous pouvez. Mille amitiés comme 
si vous méritiez qu'on vous aime. » 



i 



7 






XXIV- LETTRE 

« C'est fort laid d'être aussi paresseux, méchant 
ami; j'aurais voulu un mot sur votre visite. Je calcule 
que c'était le jour naturel où vous voyez voire grand'- 
mère ordinairement, d'après le journal ; car vous n'a- 
vez pas mis de date à ce seul et unique mot que j'ai reçu. 

« Voulez-vous un bon mot de madame de C...; elle 
dit que mon voisina fait un roman aux eaux, et qu'il 
a pris une maîtresse qui s'appelle madame l'ambition. 
J'ai répondu que mon voisin était trop distingué et 
avait des idées trop chevaleresques pour encenser cette 
déesse qui dessèche le cœur plus encore que l'avarice. 
Mais que toutes les personnes qui ne connaissent ni 
aiment Dieu sont donc sévères pour celles qui, l'ayant 
toujours servi, l'abandonnent comme elles ! C'est vrai- 
ment indigne; et sur ce chapitre je suis entrée dans 
une sainte colère. 

« J'ai tout quitté pour venir vous écrire. Le salon 
de ma tante est plein de monde. Je trouve le temps 
sans vous voir très-long, croyez-le bien. » 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



50!) 



XXV- LETTRE 

« Pas de lettre hier de vous, êles-vous assez insup- 
portable! Rien de plus magnifique que la journée 
d'hier : vingt mille âmes. C'est moi qui ai mis le feu 
à la mine, aux canons; tout a sauté en l'air. J'ai vu tant 
d'yeux bienveillants, on a été si aimable pour moi, que 
j'en suis touchée jusqu'au fond du cœur. Je pars de- 
main. On me donne un déjeuner à Beaucaire, etc., etc. 
Madame Lerat de Pont était ici aujourd'hui. 11 y a du 
monde encore dans le salon. Je pars demain, ce qui 
me presse, et ma tante est là. 

« Bonjour, ami. » 



XXVI' LETTRE 

« Je viens répondre à votre lettre d'hier, ami ; elle 
m'a charmée; car je commençais à craindre qu'il ne 
vous fût arrivé quelque chose; et puis ces mots : cous 
manque:., de, m'ont été au cœur. Il faut que j'en aie 
perdu une; car je n'ai pas eu connaissance de ce dé- 
couragement; en recalculant les jours elles journaux, 
je pense qu'à votre première visite vous aviez trouvé vi- 
sage de bois. J'en reviens à celte lettre perdue, il serait 
fâcheux qu'elle fût justement de cette mauvaise es- 
pèce. Je n'ai reçu ici que votre mot en arrivant, où 
vous me disiez l'arrivée de votre petit garçon dont je 
ne sais pas seulement le nom, ce qui me fait jouer à 
Colin Maillard avec lui, et ne medonne aucune idée de 
sa physionomie; el puis, trois jours après, celle d'hier 
qui finit par le mot rien. En parlant d'Élisa, ce mot 



510 MES MÉMOIRES. 

rien m'est revenu cent fois dans la pensée celle nuit, 
il me tracasse beaucoup ; je ne sais sur quoi le faire 
porler; car vous me dites qu'elle est bien ; et certes ce 
serait bien inquiétant, il me tarde de savoir davantage; 
car ma pensée y revient sans cesse. Serait-ce que, ayant 
nourri, la nature la rend encore la meilleure nourrice 
en ayant prodigieusement du lait? Je ne sais que pen- 
ser, et j'attends avec impatience de vos nouvelles. La 
certitude que je vous reverrai le 7 octobre, si Dieu me 
prête vie, me fait du bien. Bonjour, ami; mon cœur 
est tout à vous. 

« Je crois que Rothschild va rapporter un peu de 
hausse clans nos fonds. » 



7 



XXVII e LETTRE 

« Mon cher vicomte, il faudrait que j'aimasse quel- 
qu'un autant que vous pour être consolée de votre ab- 
sence; mais je n'ai pas encore trouvé cette égalité ni 
rien qui en approche; et, jusqu'ici, je songe à vous, 
sous toutes les faces, pour cet hiver. Ainsi vous voyez 
que mille choses me font penser à vous, outre les 
choses ordinaires. 

« Je vous écris un peu de provision; car ma lettre 
ne partira pas sans avoir encore attendu quelque lettre 
de votre façon. Vous nous croyez peut-être à deux cents 
lieues dans un pays perdu ; pas du lout, le marquis de 
Vaulchier a su renchérir encore sur la vitesse établie; 
et il nous a mises ici, à la Piscine, à la porte de Paris; 
nous avons lous les jours les leltres de Paris, et le 
quatrième jour, ce qui est vraiment fahuleux, j'en 
reçois des paquets; et, ayanl trouvé du temps, j'en 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. Mi 

ai répondu ces jours-ci, qui étaient si plaisantes, que 
je me faisais rire moi-même. 11 me tardait bien de sa- 
voir comment mon voisin avait été content de ses deux 
visites; et celte faim ne me passera que lorsque je le 
saurai satisfait. Je rentre dans le salon après vous avoir 
fait trois révérences. 

« Je reçois votre seconde lettre, où j'apprends que 
madame de la Rochefoucauld est mieux. Comment, 
ami, elle a donc été souffrante? j'ai donc perdu une 
lettre de vous? Je n'ai pas eu non plus connaissance 
du découragement. Vous me dites que vous êtes con- 
tent, voilà tout ce qu'il me faut. Moi aussi je regrette 
bien le temps passé sans vous; le courrier part, je n'ai 
que le temps de vous serrer la main. Àvez-vous été 
content de Villèle? Mille, mille amitiés; je reprendrai 
promptement la plume. » 



I 



XXVIII» LETTRE 



« Je trouve ici quatre lettres de vous, ami, dont 
deux ont été renvoyées de Montpellier; pour celle de 
Marseille, où vous me dites que vous me parliez de 
madame Delaveau, je n'en ai pas entendu parler, ce 
qui fait que j'ignore si c'est la brune ou la blonde; 
n'importe laquelle,! en suis affligée; il y a grande ap- 
parence que ce sera celle qui était prête d'accoucher. 
Combien je plains toute celte famille si unie! Vos 
lettres, arrivées en leur temps, m'eussent fait plus 
de plaisir. La lacune que vous aviez mise n'en est pas 
moins restée comme un trou. Trois roulent toujours 
sur Genève; vous éteindriez cent mille bougies, mais 



%.■■*-- 



I 



512 MES MÉMOIRES. 

vous vous repentez de bonne grâce; ainsi, pardon est 
accordé. 

« Il est .dit que vous viendrez dîner à Saint-Ouen sa- 
medi, je compte arriver entre 6 et 7; vous mettrez 
votre estomac dans votre poche; car il est toujours in- 
certain si on casse; par exemple, en ce moment, j'ai 
(rois ressorts cassés que l'on va raccommoder pendant 
que j'irai dans les manufactures, ce qui me paraît 
être l'antichambre du Paradis. On vient de me dire 
que l'archevêque allait venir me voir; et je me dépêche 
*le vous écrire, afin que cette lettre vous arrive encore 
avant moi. Je comprends ce que vous avez dû souffrir 
de ce contraste. Toutes ces pompes mortuaires et théâ- 
trales pouvaient moins encore sur les yeux faire im- 
pression que sur le cœur. Voici l'archevêque; à ce 
soir. 

« Ami, je suis harassée, c'est inouï ce que nous 
avons fait; j'ai eu des conversations bien intéressantes; 
mais il faut dormir. En rentrant, nous avons eu encore 
des visites : préfet, autorités, l'archevêque qui est en- 
core revenu, de la manière la plus aimable. A six 
heures du matin, demain, je vais encore à une grande 
manufacture. Quelle prospérité! comme ils sont tous 
contents! Je vous conterai tout cela à mon retour. Re- 
mettez ce petit mot à M. votre père. Tout en dormant 
je dis que ma pensée est à vous. » 






I 



XXIX = LETTRE 



a Vos lettres arrivées aujourd'hui dimanche, et les 
deux premières hier à dix heures du soir, m'ont fait 
quelque bien, malgré des mots qui s'y trouvent qui 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 513 

no ressemblent <jue trop aux cruelles remarques que 
j'ai faites. Je ne veux voir que le bien et vous remer- 
cier de vos bons soins pour Ugolin. Je ne suis d'ail- 
leurs guère en état de vous écrire; je viens d'avoir 
mon accident au cœur, et j'en suis toute courbaturée. 
L'idée que vous êtes satisfait me ranime un peu. J'at- 
tends avec impatience ce qui témoignera hautement à 
tout le monde la satisfaction du roi. Vous pouvez le 
servir encore; cela doit le rendre reconnaissant. Je 
n'étais pas inquiète; mais la certitude que tout a été 
bien me ravit; le plus fort est fait maintenant; mais 
que je voudrais donc savoir si on pense au remercî- 
ment. 

« Nous avons eu ici un temps superbe hier, sa- 
medi, et aujourd'hui dimanche, quel bonbeur! C'était 
la moitié de la fête. Je conçois que vous n'ayez pas 
voulu de lumière le premier jour, ,1e regrette de ne 
pas avoir vu une partie de tout cela à présent; mais en 
vérité ce n'est que pour vous. Je suis charmée qu'Ugolin 
parle le lundi, cela fera moins de temps de perdu; il 
est destiné à voir plus d'un sacre; mais celte cérémo- 
nie lui' aura donné une idée profonde du sentiment 
dévoué qu'il devra au roi qu'il servira. Celui-ci me 
destine, si je vis, à ne prier pour lui qu'à Saint- 
Denis. 

. « En grâce, mon cher vicomte, ne faites plus de ces 
quatre pages comme celle dont vous me parlez, qui 
vous ont empêché de nf écrire au moment de votre 
départ de Paris. C'est d'abord du temps qui peut être 
mieux employé. Ensuite une attention qui serait ex- 
torquée ne me ferait aucun plaisir, vous le compre- 
nez; et lorsque toutes les vérités paraîtront au grand 
v "- 53 



,-,Ii MES MÉMOIRES. 

jour, et qu'on verra ce que Dieu seul a opéré par ma 
faible main, alors il y aura un tel mouvement, que 
l'ingratitude me fera plus de bien, qu'elle n'aura pu 
jamais me faire de peine. Une seule et unique affec- 
tion me retient ici; si elle varie, rien ne me retiendrait. 
Je m'en irai me promenant, écrivant, riant de tout pour 
ne pleurer de rien ; et entreprenant une très-belle chose 
qui me mettra à même de donner. Tout est donc placé 
dans mon cœur maintenant, et je sais reposer ma 
pensée. Vous ne pouvez croire comme jesuis occupée 
du résultat de tout ceci; qu'on en profite bien, car le 
dehors ne ressemble pas à Reims. Mandez-moi bien 
vite quel sera le remerciment, car j'en ai faim; assu- 
rément c'est une belle occasion. Bonjour, mon cher 
vicomte. Valentine a monté son délicieux cheval ce 
matin; elle en a été enchantée. Mille, mille amitiés. 

« Je serais désolée qu'Isabey se plaignît à Mélanie 
de son indiscrétion; elle me retomberait. » 



I 
I 

I 
I 



XXX» LETTRE 

« J'ai gagné un gros lot à la loterie. Ma tante 
prend un bain, ce qui me donne quelques moments 
pour causer avec vous. 

« Voyons que je me rappelle ce que j'avais à vous 
dire : Primo, pourquoi l'Étoile et le Drapeau blanc 
sont-ils comme chien et chat ici et à Toulouse? On 
regarde le dernier comme étant un peu sous le pou- 
voir de M. de Chateaubriand; ce qui ôte toute con- 
fiance dans ce journal, car c'est inouï comme cet 
homme s'est décrié lui-même en se faisant journa- 
liste pour son compte, et pour caresser sa vengeance. 



f/â 



LETTRES DE MADAME DU CAVI.A. 5IT, 

« Vous me parlez du grand chambellan d'Angle- 
terre, ^es attributions sont immenses. Cette grande 
charge est héréditaire, elle est exercée par un membre 
de l'opposition en ce moment, et on ne peut pas la lui 
ôler. Je crois me rappeler que le roi d'Angleterre l'a 
tenté, et qu'il y a renoncé par impossibilité. Depuis, il 
en aurait été fâché, parce que, lors de son couronne- 
ment, ce même lord chambellan fil une très-belle 
ebose trop longue à vous raconter. Vous voyez que nous 
n'avons personne en France représentant cet être qui a 
des droits inouïs. Ensuite il nomme sous lui six ou sept 
très-grands seigneurs richissimes qui s'occupent de 
tout ce qui regarde l'Opéra, les pièces de théâtre, etc. 
C'est une sorte de grande censure dont il est le chef; 
mais tous les tbéâlres soiit conduits par des entrepre- 
neurs, à leurs risques et périls, et ne coûtent rien au gou- 
vernement. Je ne dis rien sur les pièces, il y en a de 
monstrueuses. On dit tout sur le théâtre, etc. Je ne veux 
pas entreprendre cette autre question ; mais j'en reviens 
à vous dire que nous n'avons personne en France qui 
ressemble à cette immensité du lord chambellan; en 
tout, rien ne diffère plus que nous de l'Angleterre, à 
laquelle nous croyons ressembler. Par exemple le 
président du conseil n'a point de. portefeuille; mais 
il possède une petite clef qu'il porte toujours à sa 
ceinture, qui ouvre tous les portefeuilles des mi- 
nistres. 

« A présent dites-moi comment se fait que vous me 
disiez constamment que je ne vous écris pas. Mettez 
donc vos lunettes, car je ne fais pas autre chose. 

« J'ai été interrompue par le retour de ma tante et 
l'arrivée de madame de Calvière, qui est venue me 



Il 



510 MES MÉMOIKKS. 

voir, et veut absolument que je passe chez elle, ce qui 
me détourne de seize lieues. Elle m'a quittée presque 
fâchée de ce que je n'ai pas voulu, parce que je n'ai 
pas pu dire oui; mais vraiment elle a été charmante. 
Comment allez-vous mettre la Fodor et la Pasta dans 
le même bonnet. Allons, bien de l'éloquence pour 
mettre l'accord dans ces deux voix admirables. En vé- 
rité, ce jour-là vous devez en troisième chanter la 
basse, et vous ne serez pas le moins applaudi. 

«Bonjour, ami. Le courrierme coupe le sifflet. Vous 
ne pouvez entendre mes paroles, lisez au moins tout 
ce que vous dit mon cœur. 

« Je n'ai pas eu de lettres de vous, depuis ce mot 
rien, qui me tourmente à toute minute davantage. 
Comment est survenu ce changement; et sans au- 
cune cause, à moins que vous ne soyez un grand 
maréchal de Mouchy. Vous connaissez sûrement 
l'aventure. Mais, mon cher vicomte, je vous en con- 
jure, ne vous endormez pas un seul instant sur cet in- 
cident; pendant neuf jours une femme en couche est 
en danger. Imaginez qu'ici, il n'y a pas longtemps, 
une jeune femme, belle comme le jour, accouche; 
trois jours après sa garde se prend de querelle avec un 
de ses gens; l'impression qu'elle en reçoit arrête tout; 
elle meurt. Toute la ville voulait lapider les deux in- 
dividus qui étaient cause de cette catastrophe. Tâchez 
de savoir si Élisa n'a pas eu quelque contrariété; se- 
rait-ce la peine de la perte qu'elle a faite qui, navrant 
toujours son cœur, lui a fait du mal en s'y livrant par 
accès entre ses rideaux, ou bien le chagrin de ne pas 
nourrir. Ne vous endormez pas, ami, quelque naturel- 
lement que cela soit arrivé, c'est très-dangereux; le 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 517 

lait aussi peut monter à la tête. Mon Dieu qu'on est à 
plaindre d'être éloigné, sans compter que l'ignorance 
du moment présent fait même que tout ce que l'on 
écrit n'a pas le sens commun quand cela arrive. Peut- 
être tout est-il bien en ce moment; mais je n'ai pu me 
défendre d'une sorte d'effroi, quand hier le premier 
médecin de Montpellier, que j'avais mis sur ce sujet, 
m'a conté les choses les plus trisles sur les dangers de 
cet accident; et je ne pense pas autre chose. Ce mot 
part en surplus du courrier ordinaire, ayant une oc- 
casion. 

« Bonjour, ami. Vous voyez combien toute ma 
pensée est avec vous. Je ferme vite, on me presse. Ami- 
tié, amitié. » 



■ 



WNI" I.F.TTIiK 



l" r septembre 1 8 ? 5 . 

« J'aime beaucoup celle expression : « Je suis 
comme le poisson hors de l'eau; » cette image me 
peint très-bien aussi; et je vous sais un gré infini de 
m'envoyer ma réverbération. 

« Imaginez qu'on arrange pour moi une petite 
guerre dont je me fais un vrai bonheur. Aujourd'hui 
le préfet nous festoie, ce qui est fort ennuyeux. Point 
de lettres de vous hier; j'espère être plus heureuse au- 
jourd'hui. Passé le 26 septembre, écrivez-moi poste 
restante h Lyon. Je pense avec délices que les jours 
défilent et que ce ne sera plus par des semaines qu'il 
faudra compter, mais par les jours. Je suis inconso- 
lable de ma lettre toulousaine, elle n'est que Irès-in- 
struclive; mais ne peut nuire à personne. 



S 



■ 



I 



1 




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I 

1 



bW MES MÉMOIRES. 

« Je suis bien aise aussi de penser que vous avan- 
cez tout ce débrouillage d'affaires que l'absence a dû 
nécessairement vous donner, et ravie que tout aille à 
merveille. 

« Ma tante est sur mon dos; c'est un tour de force 
quelquefois que de pouvoir écrire. Bonjour, ami, 
mille choses tendres autour de vous. Le ministre de 
l'intérieur a acheté l'hôtel Caumont; la ducnesse de 
Tonnerre le quitte et cherche. Adieu encore, ami.» 



XXXII' LETTRE 



5 septembre. 



« Impossible d'avoir un plus beau temps hier, ami, 
et, en revenant, j'ai trouvé votre lettre; je suis enchan- 
tée de votre crociato. On a été délicieux pour votre pe- 
tite servante, hier à Cette. Un canot charmant, allant 
comme le vent; et ce qui était bien aimable, c'était 
celui que le roi avait monté étant comte de Provence. 
La mer ne m'a fait aucun mal, et j'ai grimpé sur des 
rochers, comme un oiseau, pour mieux voir la nouvelle 
jetée; j'avais en face l'Afrique, à droite les Pyrénées,, 
à gauche les Alpes. Tous les bâtiments qui sont entrés 
faisaient un effet charmant. Les Hollandais en ont de 
fort beaux. 

« Mes lettres ont toujours été mises exactement à la 
poste; mais il s'en perd quelquefois. 

« A présent, vous m'annoncez que vous ne m'écri- 
rez plus, je crois que cela vous arrange. Peut-être mes 
lettres vous auront-elles fait changer d'avis. Bonjour 
donc, ami; à présent je vais à la guerre, ce sera 
superbe. Je regarderai tout à votre santé et à votre 
plaisir. » 



. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



510 



\X\IIL LETTRE 

Septembre 1S25. 

« Celait hier un bien triste anniversaire 1 pour moi; 
vous y aurez pensé, j'en suis bien sûre. Pendant le 
service j'ai bien pleuré; je voyais toujours ce bon 
prince à sa table, avec cette conversation si douce, si 
spirituelle; et tout ce bonheur avec lequel j'étais re- 
çue, écoutée; cette malice si piquante, si fine; ce re- 
gard pénétrant qui vous coupait parfois les idées, en 
déjouant si habilement la petite ruse inséparable 
d'une sorte de discussion sur des choses si graves; je 
recevais de toutes ces pensées une impression qui 
concentrait toutes les miennes. » 



XXXIV LET RE 

26 septembre. 

«11 faut être folle pour avoir la fantaisie de vous 
écrire, quand on ne sait pas si vous êtes à Paris ou en 
basse Guinée; je suis tout simplement furieuse : tout 
le monde m'écrit, excepté votre seigneurie ; si je ne 
trouve rien à Lyon, je serai exaspérée. Pourtant vous 
êtes bien une des causes qui me fait rentrer dans ce 
vilain Paris, où j'aurais pu renvoyer Ugolin tout sim- 
plement pour son collège. La lièvre me prend quand 
je songe que je vais passer mon temps à tirer le diable 
par laqueue; j'en suffoque d'avance. Si la bonté même 
ne continue pas, je vais être assiégée inutilement. Tout 

1 L'anniversaire de la mort de Louis XVIII 




520 MES MÉMOIRES, 

cela me tracasse, et ce maudit ver rongeur ne me 
quitte qu'en pensant que je vais retrouver mes plus 
douces habitudes. Il faut que ce soit une belle chose 
que de ne pas avoir désiré et aimé les richesses. Au 
reste, il n'est pas possible d'avoir une existence plus 
agréable, et j'en sens bien le prix. 

« Voilà une sotte lettre, mon ami. Je ne sais quel 
génie m'a ramenée encore à cette idée, qui m'a pour- 
suivie tout aujourd'hui. Demain, je vais à Lyon, où 
j'espère passer des heures de bergerie. J'espère n'y pas 
être comme partout, madame la duchesse; impossible 
d'empêcher cela. Si la voix du peuple est la voix de 
Dieu, assurément me voilà bien titrée, on mecroit veuve 
apparemment. Bonsoir, ami, il faut manger et dormir, 
mais le plus pressé est toujours de vous faire penser à 
moi. Cela est dit de bien bon cœur. 

« Au 8 octobre pour dîner à Saint-Ouen. » 



XXXV LETTRE 



Octobre. 



« Votre lettre de ce jour n'est encore qu'une espèce 
de certificat de vie, comme pour dire je ne suis pas 
mort depuis trois jours. Vous dites que je vais à Ge- 
nève, c'est là tout le fond. Mon Dieu, que vous êtes par- 
faitement ennuyeux. N'avez-vous donc rien à me dire, 
alors taisez-vous. Et l'Abbaye-aux-Bois, vous ne m'en 
dites mot. Quel affreux article que celui du Journal 
des Débats d'aujourd'hui, que la poste nous a apporté ! 
c'est du temps et du papier de perdu. Voilà le prince 
Auguste de Prusse arrivé, il trouvera son ancienne 
passion ' bien changée depuis trois ans. 

1 Madame Récamier. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 521 

« A propos, ne dites pas que ce que je vous ai mandé, 
vient de madame de Rully; cela me ferait un petit 
paquet avec elle, et j'en serais désolée; vous savez 
comme elle est aimable pour moi, et je serais fâchée 
qu'elle me prît pour une bavarde. Je suis charmée 
que vous ayez été le roi de la chasse. Que veulent donc 
dire ces lettres fausses signées de vous? et que disent- 
elles? C'est inouï; s'il en tombe ici, je me chargerai 
de la réponse. Je vois que ce n'est pas le papillon qui 
est mort; j'en suis bien aise, parce que je crois que 
cela vous aurait contrarié. Comme vous ne m'en par- 
lez pas, je le tiens pour être en vie. Je remercie celte 
dame qui me ressemblait, elle m'aura l'appelé à votre 
souvenir. J'ai vu aujourd'hui plusieurs personnes qui 
sont venues de INîmes pour faire connaissance avec 
moi; on croit donc que je vais me fixer ici? il y a bien 
trop de cousins et de scorpions pour cela. Dimanche 
je vais à Cette pour voir, en partie, quarante bâtiments 
qui viennent d'entrer dans le port; et puis ma tante 
possède là de belles propriétés qui sont assurées à 
mes enfants. Lundi, c'est le feu d'enfer ', etc. Vous 
m'apprenez que vous allez cesser de m'écrire; ainsi je 
serai ici plusieurs jours sans vos certificats. Parlez de 
moi à Elisa, je vous en prie. Vos chevaux vont-ils bien; 
j'y suis très-intéressée. Et mon haras, l'avez-vous loué? 
Bonjour, ami. J'aime mes amis comme le bon Dieu 
les a faits, et je vous souhaite une bonne santé en y 
ajoutant vingt grains de tendresse et une pincée 
d'amitié. 

« J'ai vu le Bétisy dans V Etoile. Ils doivent être 
bien contents tous. 



1 A l'occasion de la (oie du roi Charles X. 






522 MES MÉMOIRES. 

« La poste ici ne part pas le dimanche; autrement 
je vous écris tous les jours. » 



XXXVI" LETTRE 



« Nous voici à Marseille, mon cher vicomte, c'est 
une des belles villes du monde. J'ai encore revu les 
belles antiquités de Nîmes et de Saint-Remy; il me 
prend alors une fièvre d'antiquités. . . quelle grandeur ! 
Mon maître d'hôtel regarde tout cela; j'imagine que 
c'est pour en faire des biscuits de Savoie dans de belles 
formes. Puisque vous trouvez commode d'être muet, 
partez pour Conslantinople. Bonjour. » 

XXXVII- LETTRE 

« Mais, ami vicomte, vous perciez la tête de deman- 
der à Edmond d'écrire notre voyage; je ne lui dirai 
seulement pas votre proposition. D'abord, quel 
amour-propre! ensuite ce serait bien ennuyeux; et puis 
c'est de l'histoire ancienne. Je vous l'ai déjà dit, il 
est paresseux, il écrit peu; il s'est emparé du sujet, je 
le lui ai laissé; j'aurais donné plus de détails, voilà 
toute la différence, n'en parlons plus. 

« Je pense qu'avant que je ne prenne la plume vous 
changerez encore d'avis sur mes mémoires; je me rap- 
pelle que de Saint-Sauveur, de Bonnes, à votre pre- 
mier voyage, vous me mandiez que je ne devais rien 
écrire, mais vous laisser dire. Je vous répondis que je 
ne voyais pas de même, cela vous fâcha. A présent vous 
me mettez l'épée dans le dos. En grâce, laissez-moi me 
retrouver .moi-même; si je vis, cela viendra à son temps, 




LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 523 

et sera fait même avant son temps. C'est une chose toute 
positive, il n'yapaslà d'imagination. Si dèsaujourd'hui 
jesuisvéridique (comme je veux l'être), sans le vouloir 
je serai horriblement méchante, je ferai de la peine cà 
bien des individus, chose dont je suis incapable, ou 
bien alors je ne dis rien et suis à composer au lieu de 
raconter '. Sûrement bien des gens jaloux cherchent à 
mordre ceux qu'ils ont enviés, et je ne doute pas que 
le mot dont vous me parlez de la duchesse de Ton- 
nerre ne soit pour dire que j'ai des ennemis, etc. 
Oue puis-je y faire? Au reste, tout Paris serait contre 
moi, que cela m'est bien égal en définitive; et, sans 
ceux que j'aime, je quitterais tous les lieux les uns 
après les autres, en me trouvant toujours également 
partout. D'ailleurs, dans tant d'endroits je suis com- 
blée, gâtée, que je dois m'attacher à ceux qui ont tant 
de bienveillance pour moi; et si quelque vipère me 
mord, bien des baumes se trouvent là pour panser la 
blessure. 

« J'ai été interrompue; je n'ai plus que le temps de 
vous dire un petit bonjour, ami de tout mon cœur. » 






XXXVIII' LETTRE 



a Vous me déchirez le cœur, mon ami. Soignez- 
moi dans vous; puisque vous ne voulez plus de la vie, 
vous vous devez à vos enfants; tant de devoirs et de 



4 Madame Du Cayla, en effet, n'a pas cent de Mémoires, du moins on 
ne les a pas retrouvés après sa mort ; et il ne reste d'elle que ces lettres 
qu'elle ne soupçonnait pas devoir être mises au jour, et devenir une 
paye d'histoire aussi intéressante pour le public qu'honorable pour 
elle. 









5'24 MES MÉMOIRES. 

bonheurs, oui, mon ami, vous attachent ici-bas, sans 
compter les services à rendre à votre pays! 

« Courage, je veux que mon cœur vous en donne. 
Tout entre nous est commun. » 

XXXIX' LETTRE 

« N'en pouvant plus, je vous ai attendu jusqu'à 
onze heures et demie. J'avais tant lutté contre la fa- 
ligue et le sommeil, que je n'ai pas fermé l'œil; ce 
qui me rend imbécile ce matin. 

« Tout n'est pas rompu. Venez me voir à deux 
heures. Mille amitiés. 

«À qui faut-il écrire outre le roi, pour Guignard? » 

XL- LETTRE 

« Vous m'avez fait de la peine hier; vous êtes donc 
bien décidé à ne m'en faire jamais, puisque ce malin 
vous n'en parlez pas; je pars de ce point, mon cher 
vicomte. Mille, mille remercîments des petites lettres. 

« A tantôt. Tâchez d'être charmant. » 

XLI' LETTRE 

« Mon cher ingat , je vous prie de baiser la main 
d'Elisabeth pour moi, et suis heureuse avec vous. 
Mille, mille amitiés. » 




XLII- LETTRE 



« Je suis inquiète, ami; dites-moi un petit mot ver- 
bal. Je suis restée aux meilleures nouvelles de six 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 525 

heures. Je croyais vous voir un petit moment, c'est 
mauvais signe; je suis tourmentée; je ne respirerai 
pas jusqu'au retour. Toute à vous. » 



: 



XL1II- LETTRE 

« Bonjour, mon cher vicomte, comment êtes-vous? 
.l'espère bien aller vous dire bonjour en menant mes 
enfants promener. Faites finir bien vile cette vilaine 
chute, et surlout soignez-vous. 

c< Mille, mille tendresses. » 

M, IV- LETTRE 

« Veuillez, d'après les papiers que je vous envoie, 
me composer une lettre qui ne dise rien à M. B... 
Voici une lettre de M. Benoist qui fera plaisir à la prin- 
cesse Volkonski. » 



XLV- LETTRE 

« De vos nouvelles, mon cher vicomte. Comment 
avez-vous passé la nuit? Comment allait Elisa au mo- 
ment de son dépari? Eles-vous plus content de vous? 

« Voilà des queslions. En voici une autre : Avez- 
vous aulanl d'amitié au fond du cœur que moi? » 






XL VI" LETTRE 

« Bonjour, mon cher vicomle, mille remercî- 
uients. 

« Sans prétcxle je vous dis mille tendresses. » 



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S 



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526 



MES MEMOIRES. 



XLVII" LETTRE 










« Je vous attends à trois heures et quart. Je pars 
à l'instant pour me promener avec Yalentinc el ma 
belle-sœur jusqu'à Saint-Ouen. Mon frère va à mer- 
veille. Nous irons avec vous au musée. « 



XLYIIL LETTRE 

« JVest-il pas déplorable, ami, que vous m'ayez mal 
comprise hier au soir? 

« Je vous souhaite bonjour, avec toutes mes affec- 
tions. » 

XLIX" LETTRE 

« Je reçois votre lettre de Ghàlons, ami. Quel sera 
votre étonnement quand vous apprendrez que le mi- 
nistère a ordonné ici sous main de porter pour Paris 
MM. Delalot et Berthier, et que des ordres sont par- 
tis de tous les côtés aux préfets pour porter les ultras 
contre les libéraux. Quelle reculade! Le courrier part. 
Mille amitiés. » 

I." LETTRE 

« Imaginez que les artistes exclus du salon font 
une exposition particulière comme vous le savez. Mais 
le comique, c'est qu'ils ont nommé un jury pour faire 
un choix. Je ne sais rien de plus amusant. Les minis- 
tres se croient toujours sûrs de la majorité, ce n'est 
pourtant pas l'opinion générale. Je vous vois d'ici bien 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 527 

contrarie' du départde mademoiselle Cinti. J'ai mandé 
tout de suite à votre secrétaire d'écrire à M. de Kniff 
(sans me nommer surtout), conseiller d'Etat, un 
de mes cousins, et qui seul a le droit de ne pas laisser 
partir mademoiselle Cinti; mais voilà ce qu'il m'a 
répondu. C'est le savant de ce pays-là; et je crains que 
le comte de Lidet, qui doit être à la cour avec La Haye, 
quoique de plus haut, ne fasse pas, ou pour plaire, ou 
par absence, votre affaire aussi bien que mon cher 
cousin, qui commande toute chose à Bruxelles. 

«11 faut que je vous conte, par parenthèse, que le dé- 
vot F... avait envoyé une fille entretenue extrêmement 
jolie à mondit cousin, pour lui tourner la tète et savoir 
ce qui se passait. Mais mon rusé parent en a ri tout le 
premier, et a mis la demoiselle à la porte. C'est un 
des hommes les plus fins que je connaisse. Ce départ 
va bien vous contrarier avec les opéras nouveaux. Je 
ne vous dirai aucune nouvelle de Mimi Dupuis. Je ne 
la verrai que vendredi, si elle danse. J'ai passé mon 
temps en visites. Je vous attends pour le spectacle. 
Hier elle ne dansait pas. Ce soir, jour de sortie, nous 
irons chez madame de Gontaul et chez l'Angleterre. 
Lady *** m'a beaucoup demandé de vos nouvelles. Elle 
est ici pour six mois. Vous aurez le. temps de la voir; 
elle est bien pédante; elle m'a répété son mot sur 
M. de Chateaubriand : // dit trop de polissonneries. 
J'ai été au moment de l'avertir; mais elle est si assu- 
rée de son fait lorsqu'elle parle, que je n'ai pas osé. 
Son gros mari tout épais était un peu ivre, c'est son 
habitude. Un sot anglais ne vaut pas un sot français, 
j'en suis sûre maintenant. 

«J'ai une place à vous offrir, pour quelque jeune 



■ 
■ 



l 



528 



MES MÉMOIRES. 



personne intéressante et honnête, dans une pension à 
Charolles, pour montrer parfaitement la musique et le 
chant; elle aura quatre mille francs par an. On s'en 
remet à mon choix. Je m'adresse à vous, cela peut 
faire le bien d'une personne. 

« J'ai de bonnes nouvelles de mon pays. Mes mis- 
sives ont fruclifié. J'espère beaucoup, j'espère tout. 
Je vois qu'à Mamers il n'a pas été question de mon 
héros. On peut mander à un individu qu'on a des 
chances; mais lorsqu'on va au fond des choses, c'est 
bien différent, et il faut un grand travail pour être 
réellement nommé là; c'est le nombre qui fait tout, et 
il est bien facile de s'égarer par l'espérance. 

« Je vois clair et net maintenant quel était le plan 
du ministère : tuer l'opposition de droite, et n'avoir 
contre soi que des libéraux; ils ont été assez forts pour 
travailler pour eux seuls et ils ne nomment les ultras 
qui ont fait tant de mal, que lorsqu'ils ne peuvent pas 
faire autrement. C'était un plan assez bien pensé par 
le ministère; mais réussira -t-ilî Voilà la question. 
Si les choix continuent, le ministère est défunt; mais 
les ministres se croient sûrs encore du nombre. Pozzo 
a dit : « Oui, le ministère aura le nombre; mais je 
« vois de l'autre côté les talents et le peuple. » Ce pro- 
pos est remarquable. On croit que Ravez ne sera pas 
nommé. Je vous écris à toutes les heures pour tout vous 
dire, ainsi ne vous étonnez pas du décousu de mes 
lettres, commencées la veille, achevées le lendemain. 
Madame de Boigne ne croit pas que vous soyez nommé 
à la Maine. J'ai vu hier au soir madame de Vaucourt; 
elle venait de la partie du premier, qui était de la 
plus grande tristesse. Un homme considérable a dit à 



I 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 520 

M. de Villèle : Au moins retirez-vous à temps. Ne lais- 
sez pas forcer la main au roi. Il a répondu oui, oui, 
avec la tète basse. 

« Bonjour, ami. Mille amitiés; au bonheur de vous 
revoir; mais ce sera dans cinquante ans. » 



LI- LETTRE 

« Comme votre lettre est sèche, pas un petit mot 
d'amitié. Elle ne met pas ma plume en train de ba- 
varder avec vous. 

« La buse attendra chez mon frère voire relour. 11 
y a encore eu du train hier, la troupe a donné ferme; 
mon frère est resté jusqu'à une heure du matin chez 
le maréchal. On croit qu'il n'y aura rien aujourd'hui. 
Quant aux lettres que j'ai montrées, comment me 
dites-vous le mot indiscrétion? ce n'est au contraire 
que la suite de la réflexion. Je vous assure que j'ai 
très- bien fait. 

« Cette Chambre ci sera évidemment cassée. M. de 
la Lîigaudie n'est pas nommé, ainsi il y a apparence 
que le la Fayette est président d'âge. 

« Le roi est fort triste; les ministres espèrent tout 
encore des grands collèges; les libéraux disent que la 
majorité sera de trente membres pour le ministère; 
ce peu ne sera pas suffisant. Le roi Charles X est dans 
une position qui fait queje ne songe qu'à lui'. Certes, 
les alliés n'ont remis la couronne de France dans sa 
maison que parce qu'ils avaient tous confiance dans la 
sagesse du roi Louis XVIII. Enfin tout cela est égal, je 
n'en suis pas moins royaliste dans l'âme; et cette col- 
lection de bonnets rouges me rallie et en ralliera sûre- 
vu. 34 



$ 



vu 

£vW 



530 MES MÉMOIRES. 

ment bien d'autres. A la place du roi je sais bien ce 

que je ferais, et mon parti serait vite pris. 

«Bonjour, ami. Vous allez sortir d'auprès de la 
nouvelle pythonisse, et j'espère ne plus recevoir de 
lettres comme celle d'aujourd'hui. Mille tendresses 
comme si vous aviez été aimable et spirituel ; les nua- 
ges ne font que mieux sentir le prix du soleil; mal- 
gré cela je n'aime pas les éclipses, totales ou par- 
tielles. » 







I 



LII= LETTRE 

« Je suis consternée de cette lettre; cependant tout 
n'est pas désespéré, mais je conçois l'embarras. Tout 
le pays veut toujours M. Fleurian, et assurément, on a 
raison, il défend toutes les affaires regardant les dessè- 
chements, et l'on ne peut s'en passer. Il s'agit donc de 
mettre de côté M. de L .., qui jusqu'ici a été excellent. 
La défection arrivée à la Rochelle, comme partout, me 
désole, parce que M. G... arrivé là est tout nouveau, 
prend une place sur laquelle on comptait. 

« Les libéraux sont si forts, que l'on voit jusqu'il 
très-peu d'ultras élus; c'est très-remarquable, cela de- 
vrait bien leur ouvrir les yeux sur le danger de leur 
alliance. Je risque cette lettre à Châlons, ne sachant 
pas si je fais bien. M. deRully 1 nous a fait frissonner 
hier avec ses prédictions; mais comme j'y ajoute au- 
tant de confiance que l'évèque d'Hermopolis et l'ar- 
chevêque de Paris, ce n'est pas là ce qui me tour- 
mente, mais bien le succès de celui qui m'occupe uni- 
quement en ce moment. 

« Ghcviilier il'lionticur de Mgr lu prince Je Cjmle. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 531 

«Bpnjour, vicomte ami, je serais consternée d'un 
échec. Mille amitiés. Point de vos nouvelles ni hier 
ni aujourd'hui. » 

LUI" LETTRE 

« J'ai la main fatiguée d'écrire pour une personne 
qui m'occupe uniquement, vous ne pouvez avoir que 
deux mots, vicomte ami. 

« Je ne vous dirai rien de mademoiselle Dupuis, je 
n'ai pas été au spectacle depuis votre départ; mais 
MM. de Vence et de Périgord, venus hier au soir ici, 
disent qu'elle a eu un succès complet et mérité. 

« J'ai écrit ce qu'il y avait de Félix là-bas pour en- 
courager. Le moment est décisif; les ministres sont 
sûrs de leur majorité, tant mieux. Beaucoup de gens 
ne le croient pas, tous les pairs sont furieux, la Cham- 
bre est désorganisée. 

« Bonjour, ami, toute à vous. » 

LIV* LETTRE 



« Ëtes-vous satisfait du premier coup d'œil? J'at- 
tends de vos nouvelles avec une grande impatience. 
Mon frère est bien reconnaissant de ce que je lui ai 
dit de votre souvenir. Je vais envoyer ce mot. Je vais à 
la Savonnerie de ce pas. Les Beau vau sont déjà à Lyon 
avec madame de la Grange; ils n'ont passé que quatre 
jours à Montpellier. J'ai donné séance hier à Constantin. 
Je ne suis qu'à moitié ici, comme dans mon portrait. Je 
voudrais être petit oiseau et petit électeur, pour vous 
porter ma voix; mais il faut se borner aux vœux; les 



: 



532 



MES MÉMOIRES. 



miens vous accompagnent. Parlez de moi à ML voire 
père; je pense qu'il est fort occupé de vous. Je serai 
bien du temps sans avoir de vos nouvelles. Nous avons 
vu beaucoup de monde hier au soir. On est bien 
étonné delà diversité des discours que l'on entend; et 
cette dissidence que l'on remarque dans un salon, on 
peut se dire qu'elle existe dans toute la France. 

« Bonjour, vicomte ami, n'oubliez pas les absents 
au milieu de toutes vos occupations. Mille amitiés de 
toute la maison pour vous. » 



LV- LETTRE 



E 



« Je vous envoie ce que j'avais écrit hier. Bonjour, 
ami. Il faut se bien concerter et bien réfléchir pour ne 
pas laisser échapper Yillèle, et qu'il ne vous attrape 
pas. Il faut que tout soit arrêté, réglé avec le roi, et 
prochainement, autrement vous ne tenez rien. 

a Je ne m'étais pas trompée en trouvant tout le fau- 
bourg Saint-Honoré retourné contre Villèle. Il est bien 
essentiel qu'il réponde à l'abbé de Montesquipu pour 
convaincre l'esprit du roi. "Voyez comme le faubourg 
Saint-Honoré est adroit. Par ainsi, rien n'est encore 
décidé. M. de Chabrol court inutilement; on ne 
trouve pas de ministres. La droite furieuse agit auprès 
du roi, la liste est suspendue. Ne pourriez vous pas 
agir un peu? Ils ont besoin là d'un homme de carac- 
tère. Boy devrait vous proposer. Je verrai ce soir des 
figures chez madame de Bumford qui en sauront long, 
je tâcherai de savoir pour vous apporter les nouvelles. 
Je compte être rentrée à onze heures; s'il était le quart, 
ne vous en étonnez pas. 



îï« 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



555 



« Vilaine place que je déteste, comme elle vous a 
vite desséché, et celte maudite politique qui change 
les gens en cadavres ambulants; que je la hais aussi! 
Pas seulement un mot hier au soir qui dise : Je suis 
fâché de vous quitter; et moi, bêle, qui suis assez 
folle pour en pleurer et souffrir celte nuit. Ce malin 
la goulte d'eau n'a pas échappé, pas même ces mpls 
comme à l'ordinaire : Je monte en voilure. Bonjour 1 . 






t - 1 



« Je vais tâcher de savoir les nouvelles pour votre 
retour. Combien je désire là-bas vos succès, et qu'il 
n'y ait jamais pour vous de mécomptes au fond de 
voire cœur d'aucun genre. 

« Je vous recommande bien mon fils. 

« Je ferai tout ce que je croirai bon, soyez Iran- 
quille; mais si Villèle a lu, il n'y a rien à espérer de 
son côté. 

1 Mon dévouement à madame Du Cayla était profond et sincère comme 
l'amitié que je lui portais ; mais je faisais passer avant tout, les devoirs 
de la politique et ceux de ma place. 

L'amitié qu'elle voulait bien m'accorder la rendait parfois exigeante, 
et quelquefois même injusle à mon égard; c'étaient de légers nuages qui 
passaient ; à tout cela, madame. Du Cayla joignait enfin un caractère un 
peu difficile. 

• Madame Du Cayla venait de me témoigner un peu d'humeur dans un 
paragraphe de sa lettre que j'ai cru devoir retrancher. 

C'est ce qui a motivé la note qui précède. 

J'ai de même retranché de celte correspondance tout ce qui concer- 
nait les personnes, et aurait été de nature à déplaire aux familles. 

Des vérités dites ou écrites dans l'intimité auraient eu peut être de 
l'intérêt; mais j'espère que l'on me saura gré de mon silence. 



I 

i 



// 



534 MES MÉMOIRES. 

« Il faut absolument que vous voyiez le roi. S'il n'y 
consent pas, ce que je ne crois pas un seul instant, et 
pour cause, faites expliquer votre affaire des deux 
millions par l'évêque d'Hermopolis. Mais qu'il re- 
présente votre caractère, votre loyauté, etc. Regrets 
de vous voir partir. Tout cela me tourmente. Je vais 
voir ce qui est possible; mais ne vous endormez pas, 
allez voir M. de Blacas. Il est tout simple qu'il pense 
que vous ayez à parler au roi. 

« J'espère que M. votre père signera la Savonnerie; 
cet établissement lui fera honneur. Bonjour, ami. 

« Je suis uniquement occupée de vous, ami. Voyez 
donc si je me trompe? Vous me faites l'effet de tenir 
un fil qui pouvait tout coudre, et de l'avoir laissé 
échapper. Croyez-vous que ceux qui ont mis leur con- 
fiance en vous aient pu croire que ce ne serait pas 
vous qui agiriez directement auprès de la couronne, et 
dans le plus grand secret? Voilà deux ministres qui 
vont se parer de vos plumes, R... et la F... La moin- 
dre indiscrétion, et vous êtes désavoué par ceux même 
qui vous ont donné leur confiance. 

« J'ignore tout ce qui s'est passé entre vous et 
les deux ministres, ainsi je puis me tromper; mais 
j'ai de tout cela beaucoup de tristesse. Jamais vous 
n'auriez eu un plus beau moment pour vous em- 
parer du roi. 11 y aurait trouvé son amour-propre 
satisfait; la chose restant entre vous et lui, il avait 
l'air de tout arranger lui-même. Il prenait du poids 
près de ses nouveaux ministres. Tout cela demande 
un grand esprit de conduite. II me semble que vous 
avez tout laissé échapper, si je ne me trompe. Je suis 
ravie, ami. » 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



535 



ANNÉE 1826 



PREMIERE LETTRE 

« Je suis encore bien faible; mais il me semble que 
je retrouve des forces pour vous écrire; depuis deux 
jours je commence à être mieux. J'espère, mais je 
crains même de me livrer à l'espérance! Au milieu de 
tant de souffrances, le chagrin de ne pas vous voir 
n'a pas été le moins senti. J'ai su combien vous avez 
été occupé de moi, mon ami, et votre intérêt, dont je 
me sentais entourée, m'a fait du bien. Je vois ce 15 
bien près, et je ne sais encore quel jour je pourrai 
vous revoir. Écrivez-moi sur les neuf heures demain 
matin, que je revoie votre écriture. La mienne n'est 
pas lisible; mais vous me savez par cœur, n'est-ce 
pas? » 



II' LETTRE 



« Ce petit mot m'a fait bien plaisir, ami. Les trois 
quarts étaient De profundis sur la Marigny; mais le 
reste dédommageait amplement de la pilule qui pré- 
cédait. Tout simplement elle s'ennuie d'aller loin de sa 
sœur; elle a raison. Cassez les jambes de votre cheval 
pour y arriver demain, je vous en prie. Il faut que je 
cherche quelque poitrinaire aussi pour vous faire des 
morceaux d'éloquence sur son compte; je le mettrai 
dans les pattes des vaches de Lambert. 




550 MES MÉMOIRES. 

« Bonjour, mon cher étourdi, qui n'avez pas ré- 
pondu au comte de Lavenheim, qui vous a attendu 
hier pour dîner, jusqu'au moment où il m'a demandé 
de vos nouvelles, et que je lui ai appris qu'il ne vous 
verrait pas. 

& J'ai tout un hôpital à aller voir, et quoique je 
compte expédier mes malades, encore faut-il que j'ar- 
range mes heures. 

« Bonjour, ami chéri; il y a cent ans que mon cœur 
et mes yeux ne vous ont vu. » 



III" LETTRE 




« Votre charmante lettre fait beaucoup de bien à 
recevoir, ami, et je vous en remercie. Je pense qu'il 
faut remettre à demain plutôt qu'aujourd'hui. Je 
pense aussi que vous avez bien fait de tout dire à ma 
vicomtesse. J'attendrai mon frère pour en parler. 

« M. D... m'a fait dire de me tenir prête; je crains 
de sortir, sans cela j'aurais été voir ma vicomtesse et 
madame de Civrac; mais je ne l'ose pas, afin que s'il 
arrivait une lettre à huissier, je sois là pour ne pas 
perdre de temps. 

«Eh bien Ivoire choix est-il fait? Ne tardez pas, ami. 
Plus le temps deviendra sérieux et vous commandera, 
plus vous vous éloignerez; du moins je suis comme 
cela. L'on est coupable de dire soi-même :« je suis mau- 
vais; »cela a l'air d'une fantaisie. Les véritables mau- 
vais ne disent pas ainsi, je les trouve meilleurs; et votre 
pendant dit de son côté : « je suis mauvaise. » Qu'est-ce 
que cela veut dire? c'est pitoyable. Allons donc! com- 
ment, vous? Vous étiez donc un automate? ou bien 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 537 

êles-vous la pénitence de cet ami que vous regrettez? 
Celte idée fait mal. J'ai dit la petite prière que vous 
m'aviez demandée; mais qu'est-ce que mon faible rou- 
coulement? 

« J'ai dit ce que je pensais, et je ne vous en parle- 
rai plus. Tout ce qui ne vient que par les autres ne 
remplace pas un bon sentiment intérieur; quelquefois 
même ils refroidissent. Je suis ainsi bâtie. Ainsi, ami, 
je ne vous tourmente plus, d'autant que ce n'est pas 
dans ma manière de sentir. Et je vous prie d'oublier 
ce que j'ai dit, si vous en recevez quelque chose d'en- 
nuyeux. Mille, mille bonjours. » 



IV LETTRE 

« Vous êtes bien aimable, mon cher vicomte, de 
m'avoir écrit le mardi, et de m'envoyer les journaux, 
que je vous soignerai plus que la prunelle de mes 
yeux. Aujourd'hui, vendredi, je vous crois sur la 
roule d'Eclimont. Je désire bien aussi n'avoir pas 
plus tard à avaler la course de Monlmirail, et que 
vous suiviez voire projet d'y aller bientôt. 

« J'espère que vous allez chasser d'une manière 
agréable et faire un massacre épouvantable. Valenline 
aura été enchantée de vous voir, j'en suis bien sûre; et 
elle ne se sera pas enfermée comme elle m'en avait 
menacée. Je viens de lui écrire, bête par bète, toutes 
les nouvelles d'ici. 

« Les moutons et la Grise sont arrivés en très-bonne 
sinlé. Je n'ai aucune nouvelle des dames anglaises; 
j'ai envoyé cette nuit à la Rochelle; on est revenu il y 
a une heure. Sœur Anne ne voit rien venir sur l'onde; 






7 



538 MES MÉMOIRES. 

c'est désolant! Je vais tout préparer pour leur récep- 
tion. 

« J'ai des poulains dont vous serez fou, lorsqu'ils 
arriveront à Paris clans deux ans. Mais que M. Huvé 
est un homme terrible! Ses dépenses, lorsqu'on règle 
quelque plan avec lui, sont constamment comme de 
dix à cinquante. Il a raison quand il dit : « C'est beau- 
coup mieux. » Mais on n'en est pas moins fort attrapé; 
et c'est là ce qui m'arrive. Les postillons m'ont menée 
comme le vent. A vingt lieues d'ici ont commencé mes 
dignités; et la gendarmerie et les curés sont arrivés 
aujourd'hui saluer la duchesse, la princesse, que 
sais-je? 

« Je travaille à détruire tout cet amphigouri; mais 
c'est impossible. Les compliments, les harangues, 
tout cela a plu hier, et j'ai eu bien de la peine à me 
contenir, car la parole a manqué aux harangueurs, 
comme si j'étais le diable, ce qui me donnait bonne 
envie de rire. Bonsoir, ami. Pensez à l'absente. » 






V° LETTRE 

« Ami vicomte, il est bien dur d'avoir l'air de fuir 
tous ceux qui font le bonheur et le charme de la vie; 
tout ce chemin que je mets entre mes amis et mes en- 
fants me semble incommensurable; il me semble 
n'avoir jamais été si seule; ce n'est pas la faute de 
mon fils, il se met en quatre pour me faire plaisir; il 
croit posséder le monde, parce que je suis seule avec 
lui. Il me découvre qu'il est aussi jaloux de moi que 
Valenline, qu'il aime pourtant de toute sa belle petite 
âme. Il ne me parle que de la peine qu'elle doit éprou- 



nfl 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 559 

ver. Il est bien doux d'être aimée ainsi, et jamais je 
n'ai été plus attachée à la vie. 

a Dites à madame de Rully que son neveu Ganay se 
porte à merveille; il a été très-aimable pour moi, 
digne neveu de telle tante. 

«Tout Paris me semble à Poitiers, on indifférenls. 
Les femmes ont suivi leurs maris en garnison; l'hôtel 
de l'Europe est encombré. J'ai raconté à la maîtresse 
de la maison les suites du pèlerinage d'Elisa; chaque 
année elle fait, des exclamations uniques, et rapporle 
tout à sainte Radegonde. Je vous avertis que vous n'y 
êtes pour rien du tout. J'ai trouvé partout encore des 
maisons nouvelles. Les vignerons sont trop contents, 
ils n'ont pas assez de tonneaux et se plaignent. 

« La coquetterie d'Ugolin est telle pour moi qu'il 
me parle de vous. J'attends de vos nouvelles avec im- 
patience; je trouve de mes moutons partout, et la 
bête grise cheminait bien. 

« Adieu, ami, ne m'oubliez en rien, je vous en prie. 
J'espère que vous ferez de belles chasses; si j'ai le 
temps, je tirerai, afin de me préparer pour Àrnouville. 
Adieu. » 



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. 



VI" LETTRE 

« Un duel dans cetle circonstance serait du dernier 
ridicule, et pourquoi? Pour un théâtre; et vous d'une 
part, et de l'autre un premier gentilhomme de la 
Chambre, c'est impossible! J'espère tout de l'esprit 
conciliant de M. votre père. Malgré cela, cette idée me 
bouleverse. 












5-iO MES MÉMOIRES. 

« Tenez-moi bien au courant; cela me tourmente 
beaucoup. Je connais le pèlerin et tous ses amis. » 



VII- LETTRE 

« Je n'ai pas fermé l'œil; mais moins souffrante ce 
malin. Je vous attends à deux heures et demie, mon 
cher vicomte. Ayez une conversation bien franche avec 
M. rie M..., et cependant ne livrez aucun secret. 

« Mille, mille amitiés. » 

VIII' LETTRE 



« Il me semble que je puis tout supporter, hors vous 
voir exposé. Je vous vois toujours tenant M. de Vassé 1 
qui vous entraînait à un péril certain. Tenez, je ne 
puis encore vous parler de ce que j'ai éprouvé, j'en ai 
un tremblement universel. L'idée de votre courage et 
la connaissance de tous les sentiments qui sont au fond 
de votre âme ne me font pas encore de bien. J'y pense; 
mais je vous vois aussitôt attaché à celte affreuse roue 
contre laquelle il est impossible de lutter; vous auriez 
fait de même si vous eussiez été moins fort. Ah! mon 
Dieu, qu'il a besoin que votre bonté veille sur lui; il 
est si dévoué aux autres! J'espère vous voir à deux 
heures, si cette heure vous arrange. Je suis bien triste 
de la santé de madame de la M... Elle doit bien vous 
désirer, qui le conçoit mieux que moi? J'écrirai à 



1 A mes risques et périls, j'avais arraché M. le comte de Vassé à une 
mort certaine, et les cris d'effroi d'une nombreuse société n'avaient pu 
m'arrèter. 



LETTlïES DE MADAME l)U CAYLA. 



541 



M. B... avant une heure; je crains que vous ne me 
fassiez faire une indiscrétion. 

«À tantôt, mon ami, pensez que vous vous devez 
aussi à ceux qui vous aiment, et ne m'en voulez pas 
d'être si avare de vous; mais je n'ai pu hier éprouver 
qu'un seul sentiment en vous voyant courir un aussi 
grand danger. » 



* >| 



IX- LETTHE 

« J'aime mieux vous renvoyer la lettre de M. L.., 
elle est bien intéressante. Je «ous gronde pour n'avoir 
dit amitié nulle pari. 

« L'écriture du poignard est la même que celle que 
je vous envoie. 

« Bonjour, ami. Mille amitiés. Je vous attends à 
quatre heures. » 



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X' LETTRE 






«Comme vous êtes grognon, et pourquoi? je vous le 
demande. Je lirai tout cela à têle fraîche. A présent 
j'ai Phénix, qui vient d'arriver avec trois élus, qui 
m'absorbent tout entière. Si vous jugez, étant à l'as- 
semblée, que j'aurais dû y aller pour m'en laisser la 
porte ouverte une autre fois, veuillez dire à trois ou 
quatre personnes que je regrette de ne pas avoir pu y 
aller. Mais pour celle fois que j'envoie des moulons, il 
valait mieux, je crois, me soustraire aux compliments. 
Le petit bélier d'Arnouville est celui que je destinais à 
votre protégé. Pour Phénix et Benon , je crains que 



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542 MES MÉMOIRES. 

leurs supériorités rie fassent un peu de peine à mon 
associé. Vous examinerez tout cela. 

« Bonjour, ami. Vous me voulez à sept heures 
comme si vous m'aimiez; j'irai donc à sept heures et 
quart. Voulez-vous que j'envoie chez madame de lîully ? 
Je suis fâchée de ne pas être à votre goût; votre billet 
grognon me prouve cela. J'ai envie de voir Yillèle. J'ai 
oublié, de vous conter M. de Corbière. 

« Vous ne m'envoyez pas de billet pour la loge, et 
je suis seule comme l'as de pique. 

« A ce soir, mon cher ennuyeux, rabâcheur, que- 
relleur, boudeur, que j'aimerais beaucoup trop autre- 
ment. » 

XI- LETTRE 



« Bonsoir, ami, j'étais très-fâchée de vous quitter. 
Je n'ai pas réussi auprès de Malibran; je vous conterai 
cela. Tout le monde la prêche pour résister, et on l'a 
prise par l'amour-propre. 

« Je suis ravie du rapport, assurément il n'y a pas 
un mot à critiquer. Je pense comme vous pour le 
commencement, et au lieu du mot appelé je voudrais 
confirmé, ou quelque chose de semblable. Ensuite, il 
faudrait, à la fin, une sorte de phrase qui fît sentir au 
roi qu'il peut vous garder s'il le veut. Cela doit être 
mis dans votre lettre d'envoi. L'article le plus long est 
sur les théâtres; malheureusement c'est ce qui le 
touche le moins; mais cependant il peut y trouver des 
choses pour sa conscience. C'est, du reste, écrit à ra- 
vir, et beaucoup de choses en peu de mots, ce que j'ap- 
précie avant tout. Bonsoir encore, ami. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 545 

« .l'ai causé avec madame d'Abbadie; je vousconlc- 
rai cela. 

c< 11 est deux heures, il faut se taire, malgré qu'on 
pense. 

« J'ai eu un bien petit mardi ce malin; venez-moi 
au moins de bonne heure demain soir. 
« Allons, il faut dormir, adieu encore. 
« Je dis comme M. Villemain : rien à changer; 
mais avec plus de raison que lui; ainsi là je reprends 
l'avantage. 

« Je vous envoie, ami, toutes mes réflexions. Cela 
ne vous empêchera pas de rapporter la lettre pour en 
causer; mais vous aurez le temps de faire vos ré- 
flexions de Paris à Saint-Ouen, et nous en reçoit- 
serons. 

« L'autre jour, l'évèque de Tulle me disait : « Ja- 
« mais dans aucun temps on n'a tant dépensé pour 
« les théâtres; M. de La Rochefoucauld y mettrait 
« tous les deniers du roi si on le laissait faire 1 . » Car 
il ne faut pas nous dissimuler que toute la congréga- 
tion voulant les anéantir, vous avez aussi conlre vous 
ces gens-là, qui se réunissent sans s'en apercevoir à 
ceux qiïi voudraient les administrer à leur tour, cl 
avoir maintenant la gloire qui vous reviendra d'y 
avoir mis plus d'ordre. 

a J'ai raisonné cet évêque, je lui ai conté mille dé- 
tails qu'il ignorait, qu'il a approuvés, car il n'est pas 
contre le spectacle. 



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1 La somme destinée aux théâtres élnit toujours la mémo; mais grâce 
à mes efforts, et à de grandes améliorations, les recettes étaient tort 
augmentées. 



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Mi MES MÉMOIRES. 

« Mais dans mes raisonnements je lui ai dil : par 
exemple, on joue aujourd'hui dimanche et demain 
lundi, parce que M. de La Rochefoucauld ne veut pas 
qu'on joue le 15 août, grande fête. Il a trouvé cela 
parfait. Lubert m'avait dit qu'il donnait une repré- 
sentation de plus à cause de la fêle; et voilà que les 
journaux disent ce matin qu'on joue ce soir. Je suis 
désolée de cela. Bien des gens vous en feront un tort; 
ne pouvez-vous pas l'empêcher? Le jour du vœu de 
Louis XIII ! On va corner cela aux oreilles de madame 
la dauphine. 

« A tantôt, ami, je suis ravie de vous revoir; soyez- 
en aussi heureux que moi, voilà tout ce que je vous 
demande. 

« J'aurai à causer avec vous sur mes intérêts. Je 
vous dirai mes idées, nous verrons tout cela; mais pas 
un mot devant mes enfants, tant que cela pourra 
s'éviter. » 



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XII' LETTRE 



« Je ferais bien certainement justi-ce de ce petit di- 
recteur; et un choix qui fût approuvé de trop de gens 
pour que les louanges et les amis du nouveau criassent 
plus haut que les amis du renvoyé. 

« N'avez-vous donc pas été frappé que Lubert vous 
ait dit : « J'espère que le nouveau ministre rendra 
« les deux cent mille francs; je lui en ai déjà parlé. » 

« Je dirais an roi qu'il importe beaucoup que tous 
les nouveaux abus, extirpés par votre persévérance, ne 
reviennent pas; et qu'il vous faut pour cela garder 
l'autorité, et que pour le malheur de son service, 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 545 

elle va toujours en diminuant; qu'il faut qu'il ait 
au moins l'air de vous soutenir un peu; autrement 
vous ne pouvez froisser personne. 

« Lui exposer qu'à vous seul vous avez de quoi em- 
ployer toute votre journée; qu'ainsi réunir cette bran- 
che qui vous est confiée à d'autres branches, c'est la 
perle de tout voire ouvrage. 

« Que chaque règne est illustré par des choses dif- 
férentes; celui du roi ne le sera pas par des conquêtes; 
qu'ainsi il faut que le sien fasse époque par les arls 
et les richesses que donnent la paix. Qu'assurément 
vous aimeriez mieux aller lui conquérir la Belgique, 
que de diriger les plumes des écrivains et les pinceaux 
des peintres; mais que tout a si parfaitement réussi 
dans la partie que vous dirigez, que ce serait se bles- 
ser soi-même que d'y rien déranger. Vous avez arrêté 
les éloges, les pièces de vers faites en votre honneur, 
parce que tout doit être toujours rapporté au roi. Les 
théâtres ont coûté; mais aussi dans quel état les avez- 
vouspris! M. Lauriston avait vendu leurs ressources 
pour les soutenir; c'est ainsi qu'une rente de trente 
mille francs a été vendue pendant qu'il en était 
chargé, et il a fallu payer six cent mille francs de 
dettes, bâtir une salle, etc. Maintenant tout est en 
ordre; mais si l'autorité faiblissait, le désordre revien- 
drait promptement, ainsi que cela est arrivé pour le 
garde-meuble, où tous les abus sont revenus en trois 
mois. M. la Bouillerie n'a pas le temps physiquement 
de s'occuper de tout, c'est un nommé E... qui est 
réellement ministre, et qui en ce moment fait tout au 
monde pour tout arracher de vos mains. 

« En ce moment vous allez encore braver quelques 
th. 55 







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546 MES MÉMOIRES, 

cris. Vous demandezau roi, dans l'intérêt de son service, 
de faire votre budget, qui ne dépassera pas d'un sou la 
somme fixée, mais fixée de manière à ce qu'à chaque 
petite décision il ne faille pas courir auprès de vingt 
personnes pour être approuvé. Vous lui demandez de 
travailler avec Sa Majesté une fois par mois; il vous 
fera donner ses ordres pour le moment où cela lui 
conviendra; dans les cas pressés, vous lui écrirez ou lui 
enverrez vos rapports; et puis il vous fera demander 
pour l'explication. Autrefois, dans l'ardeur de votre 
dévouement et de votre enthousiasme pour lui, vous 
auriez demandé cela, pour avoir le bonheur une fois 
de plus; aujourd'hui que vous voyez avec douleur 
combien il s'est refroidi pour le cœur qui ne battait 
que pour lui, vous le lui demandez seulement pour 
le mieux servir. Dire qu'en ce moment il est néces- 
saire que vous remplaciez un homme qui a mal 
tourné, et que vous ne l'avez pas osé avant d'avoir vu 
Sa Majesté, malgré que ce soit une chose toute sim- 
ple; mais afin de ne pas être tourmenté pour cette pe- 
tite chose, comme dans les grandes. Que toute autorité 
émane du roi, et que dès que Sa Majesté a l'air 
d'abandonner, les intrigues commencent, depuis le 
balayeur jusqu'au ministre 1 .» 



XIII' LETTRE 

« Ami, on dit beaucoup que vous aviez demandé à 
rester jusqu'après l'ouverture du musée Charles X, et 

1 M. de Yillèle, comme je l'ai dit (6° volume, page 587), était parvenu 
à m 1 enlever le travail direct avec le roi; et il n'était pas de tracasseries 
que l'on ne me suscitât, sans parvenir jamais ù altérer mon dévouement. 



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LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 547 

que vous allez vous retirer. Il y a là évidemment travail 
contre vous. Passé ce premier moment, il n'y aura 
plus rien à craindre; mais il faut beaucoup de pru- 
dence pour le passer tranquillement. En grâce, n'allez 
pas épauler un homme que le roi repousse comme la 
France, et qui se servirait de vous, et voilà tout. Mon- 
seigneur est comme un fou de joie; jamais le feu roi 
ne lui aurait donné une telle autorité. 11 est président 
du conseil. 11 y a dix ans qu'il désirait avoir la guerre. 

« En grâce, ami, pensez ce que c'est que le lait qui 
qui peut en vingt-quatre heures monter à la tète; je 
me rappelle l'état où j'ai été, pour une vive contra- 
riété. Les pauvres mères ont tant de mal qu'il faut 
bien leur passer quelque chose. La susceptibilité dans 
ces moments-là est au delà de tout ce que vous pouvez 
croire. 

« Bonjour, ami, mille, mille amitiés. » 






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XIV- LETTRE 



a C'est beaucoup de gagner du temps; ne pourriez- 
vous pas écrire tout de suite au roi que vous lui de- 
mandez de vous laisser les spectacles encore un an; 
que vous mettrez à l'Opéra tant d'ordre, etc.; que 
vingt-trois loges ne sont pas louées, mais données par 
abus; que vous aurez le courage d'ôter les inutiles; 
que déjà il y a un peu de réforme dans les mœurs; 
que tous ces gensdà, par ce que vous leur avez dit, 
s'estiment eux-mêmes davantage; que le roi est pater- 
nel et plus aimé en les gardant; que si vous voyez la 
dépense continuer vous l'en avertirez vous-même, etc. 
Mais écrivez tout de suite de manière à ce que votre 






ft§ MES MÉMOIRES. 

lettre soit remise de bonne heure par votre fidèle 
A... Écrivez ou faites dire à ce dernier qu'il dise 
que cette lettre est pressée. Le roi n'aime pas à se dé- 
cider vite; demandez six mois. Suppliez le roi de ne 
pas s'isoler des plaisirs honnêtes de son peuple. Avez- 
vous fait parler au ministre de la marine pour qu'il 
soit pour vous dans le conseil? Vous n'avez pas été as- 
sez poli pour le théâtre des Nouveautés. 11 paraît que 
Paris aurait l'Opéra, lui le reste^ que c'est là ce qu'on 
signe demain. Évitez une décision; c'est beaucoup 1 . 
Mgr le Dauphin est-il pour vous? Le roi ne vous a pas 
donné votre audience parce qu'il se serait décidé, je le 
crains. Le fils Corbière sera si mal, que peut-être ce 
dernier n'ira pas au conseil; je leur souhaite le ciel à 
tous deux. Vite, ami, à la besogne, ne me répon- 
dez pas. » 



XV LETTRE 






« Envoyez cette lettre chez le comte de Corbière de 
ma part. Envoyez quelqu'un qu'on ne connaisse pas 
chez lui, et qui n'aille pas surtout vous nommer. Bon- 
soir, ami, toute à vous. 

c< Parlez aussi de Louis XIV. 

«Un roi qui gouverne par une constitution doit 
garder dans ses mains le plus possible. On dira plus 
que jamais que le roi est un bigot et un avare. Deman- 
dez six mois. 



1 II y avait de grandes intrigues pour enlever les théâtres au minis- 
tère de la maison du roi. Il avait même été question de joindre les jeux 
à l'Opéra : horrible scandale contre lequel je m'étais élevé avec force. 



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LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 549 

« Soyez sûr que ma lettre sera remise de bonne 
heure à M. de Corbière. 

« Pourquoi n'écririez-vous pas à monseigneur le 
Dauphin pour avoir six mois, et sur les mœurs pour 
intéresser sa conscience? » 

« Comme je suis bien aise que R.'.. vous dise d'at- 
tendre; six jours sont tout dans ce moment. 

c< J'ai passé la nuit à penser à vous et à tout ce qui 
se passe. Voici ce que je crois, d'après mes réflexions : 

« Chateaubriand, Polignac et la Bourdonnaie sont 
les trois ministres voulus par le roi. ho ministère des 
arts pour M. de Chateaubriand est à mes yeux évident. 
J'ai été choquée de sa lettre, vous le rappelez-vous? j'y 
vois la preuve de ce que j'avance. En grâce, mon ami, 
ne faites pas une démarche sans me la dire; je réflé- 
chis de toutes mes forces, et vous n'en avez pas le 
temps. 

« A six heures. Que de choses vont se décider d'ici 
à demain soir! Si la faction l'emporte, alors vous 

tombez bien. Si M arrive, tout ira bien pour 

vous. 

a Je suis à vous, » 



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550 



MES MÉMOIRES. 



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ANNÉE 1827 



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PREMIÈRE LETTRE 






« Poitiers, 6 avril 1827. 

« Aussitôt arrivée, je viens vous demander un sou- 
venir, ami; le vôtre m'a suivie dans chaque sillon de 
roue; rien n'est plus triste que de sentir que chaque 
minute éloigne ; j'avais laissé ma pauvre Valenti ne bien 
triste : j'y songeais sans cesse. Ugolin a causé avec moi 
toute la nuit; il n'a pu dormir ni moi non plus, mal- 
gré les bons coussins et toutes les attentions de mon 
frère, dont je me suis Irès-bien trouvée. Ce petit garçon 
veut bien laisser la marine pour ne pas me faire de 
chagrin; mais il ne songe qu'aux guerres qu'il espère 
faire avec M. le duc de Bordeaux : c'est comique. 

« J'ai lu quatre volumes sur l'inquisition chemin 
faisant, qui m'ont fait dresser les cheveux sur la tête. 
J'ai été très-bien, comme vous voyez, car je me suis 
arrêtée à peu près une heure et quart. Je remercie 
bien M. de Vaulchier : sur toute la route jusqu'à 
Tours les chevaux étaient prêts; il m'avait nommée. 
On m'a fait beaucoup de politesses aux postes. A pré- 
sent me voilà près de ma principauté, les titres com- 
mencent à pleuvoir, il n'y a rien de plus risible. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 551 

« Je ne puis croire que ce ne soit qu'hier matin 
que je me suis arrachée à tout ce que j'ai laissé à 
Paris. 

« Quoique fatiguée, voyez comme je bavarde après 
quatre-vingt-huit lieues avalées d'un trait. Bonjour, 
ami, je vous voudrais ici. » 



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II- LETTRE 

« Me voici arrivée depuis une heure, sans espérance 
de mettre ce mot à la poste, qui était partie; mais je 
crois combler le vide en parlant à un ami du fond de 
ma solitude. Chemin faisant j'ai passé plus de deux 
heures au haras; et je ne veux pas me coucher sans 
vous parler encore, mon cher vicomte, non pas de 
moi, mais de vos hôtes l . Elles sont en bon état, ce qui 
est beaucoup; mais je ne compte que sur une cinquan- 
taine d'agneaux, la fatigue du voyage, dit-on, les a 
empêchées d'être mères. Je ne le regrette pas autant 
que je m'y attendais, parce que les agneaux ont du 
jarre; je regrette bien plus de leur avoir donné le bé- 
lier blanc abyssinien que vous estimiez, suffrage qui 
m'a fait commettre une erreur. Un examen plus ap- 
profondi me mettra plus en fond pour vous donner 
des détails et mes remarques; je vais mieux choisir 
celte année, et vous ferai un petit état de tout cela. 
Les provisions que j'avais faites l'automne dernier ont 



1 J'avais auprès de Versailles des troupeaux magnifiques placés chez 
différents fermiers. Un beau, mais triste jour, ils partirent pour la terre 
de Benon, où j'ai tout perdu jusqu'au dernier : perte incalculable! 



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552 MES MÉMOIRES. 

maintenu leur bon étal : cinq seulement sont mortes, 
quinze sont tristes, le reste est gai; mais il y en a peu 
de très-belles, M. Miet ne s'est pas assez distingué. 
Au reste, cet aperçu est léger; mercredi j'aurai vu tous 
les individus, homme par homme. L'apathique Vin- 
cent me fait mourir à petit feu, il était plus que né- 
cessaire que j'arrivasse. J'ai bien besoin de me dire 
cela; car je suis restée rue Saint-Dominique au milieu 
de la rue. Je suis comme un poisson qui s'agite d'au- 
tant plus qu'il est hors de son élément. » 



m:- LETTRE 



« 8 avril. 



« Les bâillements de Joséphine ' m'ont fait tomber 
la plume des mains hier au soir, et je profite du pre- 
mier moment de liberté pour bavarder aujourd'hui 
avec vous, quoiqu'il soit près de minuit. La journée a 
été si remplie que je n'ai pas eu une minute à moi entre 
l'église et le haras. Rien de si solennel que notre curé, 
il me metlrait dans une niche pour être venue passer 
i !a semaine sainte; je suis très à la mode dans le 
pays comme vous le savez; et nous avons le plus beau 
temps du monde, de sorte que la foule est ravie. J'ai 
dit avec ferveur : « Miserere mei, Dem secundum 
« magnam misericordiam tuam. » Je ne connais pas 
une plus grande pensée. L'homme humilié est tou- 
jours plus près du Créateur. Cette phrase est un senti- 
ment que donne ce magnifique verset, n'est-ce pas? 



1 Femme de chambre de madame Du Cayla. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 553 

Qu'il est donc doux de se rapprocher d'un ami auquel 
on peut se raconter sans crainte de l'ennuyer, et qu'à 
cent lieues on fait entrer dans son âme. 

« Il faut convenir que vous avez été bien charmant; 
c'est aujourd'hui que j'ai reçu votre petit mol de 
jeudi; il m'a fait un vif plaisir; la hoîle à Pandore 
était avec. Cette lettre ne pourra partir que demain, 
ainsi vous serez bien des jours sans entendre parler 
de la fugitive. 

« Aujourd'hui les poulains ont été passés en revue; 
il y en a de jolis. M. le Roi sera parfaitement ici. A 
demain, mon cher vicomte, mes yeux se ferment en 
vous disant bonsoir. » 



r*>* 






IV- LETTUE 



« Je voudrais bien savoir ce qu'est devenu Pilale 
après sa mort; car il ne voulait pas la mort de Notre- 
Seigneur. Décidément, de tous les évangélistes, c'est 
saint Jean que je préfère, son récit est plus frappant. 
Vous voyez, ami, que je sors de l'église, où je n'ai pas 
manqué un verset, et prié de bon cœur, adorant la 
bonlé de Dieu; dévouée et croyante jusqu'à la mort, 
s'il fallait la subir pour notre sainte religion; mais je 
n'en suis pas meilleure, malgré tous les sentiments 
profonds et tendres avec lesquels je me sens m'aban- 
donner à la Providence, dès que mes idées me portent 
là-baut; le bonbeur qui m'environne m'absorbe, j'y 
rêve, et je me sens heureuse; j'en remercie Dieu, de 
lui vient tout. Me voilà, mon cher vicomte, telle que 
je suis. 




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554 MES MÉMOIRES. 

« Vous, vous êtes bien aimable, vous me gâtez, vous 
voulez, je crois, me donner l'absence douce; car je re- 
çois lettres, paquets de journaux, comme si j'étais à 
deux pas de la rue habitée par l'univers, et non pas 
dans une solitude peuplée d'animaux sur lesquels je 
parle, et auxquels je fais des conversations intarissa- 
bles. Ils finiront par me faire croire qu'ils m'enten- 
dent; car, hier, ayant séparé soixante agneaux de mes- 
dames leurs mères, ils se sont tous mis à pleurer. 
C'était les lamentations de Jérémie; et dans leurs bê- 
lements répétés, nous avons distinctement entendu, 
pendant une heure papa! papa! ce qui m'a bien fait 
rire. Vous allez me prendre pour une bête moi-même; 
voilà ce qui me pend à l'oreille. 

« J'ai bien plus de mal à dresser les hommes pour 
les soins, et tout ce que j'établis ici, qu'à gouverner 
mes moutons, je vous assure. Je fais des révolutions 
en agriculture comme dans le reste; tous ces livres 
d'agriculture el ces journaux idem, que j'ai lus cet hi- 
ver, me sont bien utiles. J'ai déjà quelques champs de 
verdure qui font l'admiration du pays, el de tout ce qui 
vient me visiter; ce serait bien autre chose si je n'étais 
pas pauvre comme Job. J'aurais mon défrichement 
bien avancé; au lieu de cela, je n'ai que cent arpents; 
et le défaut de moyens est un cercle vicieux qui ruine, 
parce que je suis obligée d'acbeler des fourrages qui 
me mettent à sec absolument. Vous avez voulu des 
détails, j'espère que vous m'en trouverez libérale. Si 
mes jambages d'écriture devenaient du sainfoin, je 
vous en enverrais bien d'autres, je ferais de l'herbe 
nuit et jour, pourvu que vous n'exigiez pas que je me 
mette à la brouter. Je crains seulement de me mettre 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 555 

à ruminer comme mes bêtes; car, étant inquiète de 
deux jeunes personnes anglaises qui ne ruminaient 
pas hier, je me suis surprise faisant un petit mouve- 
ment dans la bouche, comme pour leur dire : copiez- 
moi donc. Si vous êtes assez impertinent pour vous mo- 
quer de moi, croyez au moins que je vous aurai gagné 
de vitesse, monseigneur vicomte. 

« Tenez, je m'oublie avec un homme d'esprit en ce 
moment, ce qui n'est pas si bête; mais bien vite je 
retourne à mes moutons; j'en ai embrassé plus de 
trente hier, je ne sais où cela ira aujourd'hui. Je 
suis ravie de savoir Elisabeth tout à fait remise; je 
l'aime de se bien porter pour elle, et surtout pour 
vous. Je m'enfuis en vous disant que je vous retrou- 
verai à la bergerie; on porte ses amis partout où l'on 
existe. » 



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V LETTRE 

« Aujourd'hui la poste part de la Rochelle, mais pas 
d'ici, mon cher vicomte; mais n'importe, je ne veux 
pas passer la journée comme si j'étais morte à moi- 
même, et ce papier parlera, puisque je suis muette. 
J'ai achevé la revue de toutes vos bêles, restant dix mi- 
nutes sur chacune, tous les signalements faits comme 
pour des personnes qui demandent des passe-ports. J'y ai 
passé, en comptant les agneaux, dix-sept heures; il me 
reste à présent tous les miens. Je suis très-contente de 
la laine, et en général je n'ai que de bonnes nou- 
velles à vous mander. J'ignore ce que deviendront les 
agneaux, ils sont superbes; mais j'ai bien des ré- 
flexions à faire sur la laine; votre maudit bélier me 



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550 MES MÉMOIRES. 

désespère, il ne donne que du jarre. Jl faut voir s'il 
tombera, et pour cela il faut attendre deux ou trois 
mois; la laine entre le jarre est admirable, cela me ré- 
glera pour ce que je devrai faire au mois de septembre 
de cette année. 

a Le préfet m'est arrivé, et beaucoup de visites; 
je les reçois tout en continuant ma besogne, et tous 
rient de bon cœur et moi aussi de voir mes soins, et 
l'importance des différences que je mets entre une 
personne et une autre. J'ai déjeuné au milieu de mes 
bêtes et le préfet aussi ; mais nous n'avons pas la laine 
sur le dos des brebis. La nourriture de tout ce petit 
monde est ruineuse, en attendant que les prairies arti- 
ficielles soient en valeur. 

« Je vais passer deux heures à la Rochelle samedi, 
impossible de refuser; la ville a fait de grands frais 
pour les bains de mer ; tous les actionnaires sont si 
polis que je me suis décidée. 

« Impossible d'être plus contente de M. Leroy; vous 
verrez tout cela sur un bien bon pied. Cet établissement 
ravit le département, et sera unique en France. J'ai été 
bien inspirée devenir; Ugolin pourra vous dire combien 
j'aurai fait de choses; mais il me faudrait passer en- 
core ici deux mois. Je me réserve de vous donner tous 
les détails, bien sûre que vous serez assez aimable pour 
écouter avec intérêt; et puis vous jugerez par vous- 
même, j'espère; mais il me faudra encore du temps 
pour que tout soit réglé comme je l'entends; et puis je 
suis obligée d'attendre M. Leroy trois mois, il ne sera 
libre qu'à cette époque. Toutes les juments de vingt- 
cinq à trente ans sont réformées; il faudra que j'en aie 
quelques-unes l'année prochaine. Enfin, ami, je vous 



LETTRES DE MADAME DU CAVLA. 



557 



conterai tout cela; mais que de temps encore sans vous 
voir! Il me semble naviguer sur une mer sans bords. 
J'ai reçu votre grande lettre, elle est là dans ma poche 
comme une compagne; mais que vous êtes insuppor- 
table avec vos lettres de l'alphabet! Qu'est-ce que la fa- 
mille P.? et cette belle personne (dontvous avez rencon- 
tre le mari), qui a des bras maigres? J'en connais une 
forêt, de sorte que je me perds dans une armée de bras 
maigres; serait-ce la duchesse d'..., aux vésicaloircs? 
Enfin cette soirée est passée. Je suis un peu morte de 
tout ce que je fais. Ugolin l est charmant sous tous les 
rapports, et est mon ombre, car il ne me quitte pas. Je 
pense que vous êtes veuf d'hier; votre petite va vous 
tenir compagnie. Je l'embrasse bien tendrement; que 
ses petits bras vous serrent bien fort. 

« Bonsoir, ami, j'ai une journée bien fatigante de- 
main; je la passe aux marais; j'emporterai à manger. 
Vous n'avez aucune idée des soins de Joséphine et de 
Baptiste; il n'y a rien, et je ne m'en aperçois pas; tout 
va comme si j'avais toute ma maison. Mille tendresses à 
mon meilleur ami, et faites mes commissions, je vous 
prie. » 



i 









VI- LETTRE 

« Je rentre morte de la journée, qui a été bien amu- 
sante; on est venu voir madame la duchesse de la Ro- 
chelle; et, comme elle n'y était pas, on est venu la 
chercher, à deux lieues de Benon, dans les marais, et 
partager ses pauvres petites provisions; morte ou vive, 

1 Fils de madame Du Cayla, qu'elle perdit depuis. 



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7 



558 MES MÉMOIRES. 

on veut la trouver. J'avais été entendre la messe à une 
lieue de chez moi, mon curé ayant été obligé de s'ab- 
senter; on est venu me trouver là aussi en poste, et les 
coups de fusil, les bouquets toujours partout, c'est 
comique. Les travaux que j'avais fait faire ont réussi 
au delà demes espérances. J'ai des canaux, j'aurai des 
légumes pour les animaux, etc., etc. Dans six ans ce 
sera curieux à voir dans son ensemble. Je suis d'autant 
plus exténuée, que je me suis couchée très-tard, et 
n'ai été dans mon lit que peu d'heures sans dormir. 

« Deux personnages, venus dans la journée séparé- 
ment, ont paru louches à Joséphine: un homme déguisé 
en femme; un autre homme qui a rôdé et dit des choses 
différentes à chacun, etc., pendant mon absence. En 
me déshabillant, Joséphine me raconte tout cela, alors 
sa peur me gagne, et je réfléchis pour la première fois 
que je couche seule dans la nouvelle maison avec elle 
etUgolin; alors la terreur me prend, elle descend et 
va chercher Baptiste. Il transporte ses matelas et est 
venu coucher contre ma porte; mais impossible de 
dormir. On nous avait raconté un assassinat commis à 
deux lieues d'ici ; enfin Ugolin seul dormait comme 
une souche, Dieu merci ! car je n'aurais pas voulu 
qu'il me vît si bête; aujourd'hui nous n'y pensons 
plus. Je vais dormir, d'autant plus heureuse que deux 
lettres, à la fois charmantes, m'ont apporté plaisir et 
bonheur en rentrant, et trois de Valentine, à la fois. 
Que vous êtes bon de me débarrasser de mon écurie. 
Je crois peu à la scène au sujet de V 

« Bonsoir, ami, à demain. » 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 559 



VII- LETTRE 

« Aujourd'hui je vais à la Rochelle; en revenant je 
dois trouver de vos nouvelles, ce qui est ma récom- 
pense, et la fin du jour en fera le prix, ami vicomte. 
J'ai achevé hier toutes mes hêtes, au milieu de toute 
la gendarmerie de la Rochelle et des officiers des en- 
virons; le haras hier était comme un camp. Je suis 
comme une biche chassée par tout le pays; des voitures 
en poste de Saint-Jean-d'Angély..., enfin je ne savais 
auquel entendre, mais je n'en ai pas moins continué 
mes exploits. Les propriétaires prennent des leçons, ils 
m'en donnent aussi sur ce qui réussit le mieux dans le 
pays, c'est le commerce primitif d'échanges. Il faut 
toujours vous quitter, et quand je pense que vous vous 
envolez lundi, j'en suis bien triste; celte manière de 
jouer aux barres campagne n'est pas de mon goût. 

« Adieu, à ce soir en peinture. Celte lettre que je 
recevrai est ici la réalité. J'ai un temps admirable que 
j'espère partager avec vous. 

« Amitié, toujours. » 






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VIII' LETTRE 



« J'arrive de la messe. En vérité je me disais, au 
milieu de tout le délabrement de toutes les guenilles 
de notre pauvre église, quel contraste de Rome à Be- 
non! Et pourtant cela ne fait rien au Seigneur; tout 
ce qui frappe la vue ne renferme donc pas un seul 
éclair de vie; et pourtant cetle vie je la sens partout, 
un morceau de papier me l'apporte, un souvenir la 






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1 



560 MES MÉMOIRES. 

contient, je trouve que tout respire suivant l'impres- 
sion que je reçois. 

« Y a-t-il rien de plus insupportable que de ne 
pas avoir une seconde à soi. 11 y a une heure que je 
lutte contre trois voisines, que j'appellerai trois Atro- 
pos, puisqu'elles coupent, comme la Parque enlève la 
vie, le fil de mes discours sans aucune pitié. J'étais là 
à causer avec vous, et tranquille; mais il n'y a pas de 
trêve possible avec le voisinage. On me relance jus- 
que sur les routes. Ces empressements et tous les cer- 
veaux que j'ai ici à endoctriner pour leur donner 
l'amour des bêtes, font de moi une personne fort oc- 
cupée. 

« J'ai écrit ce matin à Yalentine; je lui parle de 
votre troupeau. A présent il faut partir pour le haras. 
Adieu, mon cher vicomte, tout cela vous intéresserait. 
Je vais passer six heures à examiner les moutons et à 
penser aux absents; qu'ils me le rendent, voilà ce que 
je me souhaite. » 



IX- LETTRE 



« Les offices viennent de finir, la poste va partir, je 
je me hâte, cher vicomte, d'ajouter un mot, lorsque 
je voudrais, au lieu d'être laconique, bavarder dans 
tous les sens, suivant ma fantaisie, comme si j'avais le 
bonheur d'être tout entière ici. Le pays est fort tran- 
quille; je vous raconterai une idée qui m'est venue. 
J'ai le plus beau temps du monde. Vous êtes un peu 
maussade de vous en aller de Paris au moment où j'y 
retourne; sans Yalentine, je resterais ici . Vous êtes bien 
aimable pour elle. J'attends avec impatience de savoir 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 561 

si elle s'est séparée de l'ami; quel présent vous lui 
aviez fait là! Je le regretterais pour elle: jamais on 
n'en trouvera un aussi bon. Si je retrouve mes bêtes, 
je vous les envoie au château des bois. Adieu, on m'at- 
tend pour la lettre; je ne puis respirer ici, je n'en ai 
pas le temps. 

« Adieu, ami, tonte à voire souvenir. » 



X- LETTRE 

« Poitiers, 15 avril. 

« En arrivant hier au soir, j'ai été ravie de trouver 
de vos nouvelles; celle certitude et celte preuve nue 
vous pensez à moi me donne du cœur; et puis, chaque 
soir, je me dis : voilà une journée de finie. Vous avez 
été si longtemps à recevoir de mes nouvelles, parce 
que je me suis éloignée vile; mais vous aurez vu que 
ce n'était pas par ma faute. J'ai été comblée hier à la 
Rochelle. Ce nouvel établissement des bains est très- 
beau. J'ai vu la salle d'armes. Le colonel, M. de Las- 
cour, m'a parlé de vous, de sa reconnaissance pour 
le buste que vous avez envoyé. Vous le combleriez si 
vous en envoyiez un de monseigneur le Dauphin ; il 
y en a un qui est réellement exécrable. Le dîner était 
fort beau. J'ai visité aussi le grand hospice. M. le Hoy 
a choisi un enfant trouvé pour le dresser aux chevaux 
à sa fantaisie. C'étail à qui voulait venir; les bonnes 
sœurs étaient bien amusantes; elles auraient voulu 
donner tous ceux qu'elles aimaient. Tous ces enfants 
abandonnés me faisaient une peine affreuse, j'en au- 
rais pris une douzaine volontiers. Aucun n'est grand : 
vu. 56 






in ii 

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5C2 MES MÉMOIRES, 

la misère, la mauvaise nourriture les empêche sûrement 
de grandir. Quelle admirable idée que celle de saint 
Vincent de Paul ! cet homme doit avoir une grande 
place dans le ciel. Ce matin nous avions tout le pays 
à la grand'messe; j'ai rendu le pain béni; personne 
n'a manqué à l'appel. J'ai oublié de vous dire qu'hier 
un joli canot s'est trouvé au bas de l'établissement des 
bains, et que j'ai fait une charmante promenade sur 
l'eau. Aussi, suis-je restée cinq heures à la Rochelle au 
lieu de deux heures, sans arrêter que le temps de 
manger. Ce matin un loup affamé est venu fondre sur 
le troupeau et a étranglé une belle brebis anglaise 
pleine; j'en suis toute triste. Il s'est sauvé sans rien 
emporter, aussi vite qu'il était venu. Il paraît qu'hier 
on a chassé a trois lieues d'ici, et celle vilaine bête 
s'est trouvée dépaysée. Je ne pense qu'à cette brebis 
étranglée depuis ce matin. 

« Je ne puis vous dire assez combien je suis triste 
de ne pas vous retrouver à Paris mercredi soir. M. de 
Vaulchier m'a mandé hier que je trouverais mes che- 
vaux commandés sur toute ma roule; aussi irai-je nuit 
et jour; cela me donne une journée de plus ici, et 
l'ennui de deux couchées d'auberge de moins. Valen- 
lentine m'écrit de telles lettres, que je partirai, mais 
bien à mon grand regret. Au reste, je serais ici une 
année de suite que j'aurais toujours une occupation 
enragée. Je crois avoir fait de bonnes choses; vous en 
jugerez par vous-même. 

« Connaissez-vous, ou du moins vous rappelez-vous 
le curé de Benon, et toute la peine qu'il a à s'expri- 
mer, d'abord parce qu'il a comme une grosse pierre 
dans le cerveau, et puis qu'il est Espagnol? Eh bien! 



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LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



563 



il nous a très-bien prêches, et il m'a fait grand plaisir 
en s'appuyant toujours sur saint Augustin, qui est pour 
moi l'ange des pères de l'Eglise. Tout le haras a fait 
ses pàques, et plus de la moitié du village, qui est de 
mille âmes. Ugolin a été très-édifié et très-content. 
Imaginez que le pain bénit les a tous fait pleurer; 
c'était Bapliste qui avait construit des brioches admi- 
rables. On manque de tout ici, eh bien! Joséphine et 
Baptiste se sont donné tant de peines et ont tant fri- 
cassé que je ne m'en suis pas aperçue. 

« Je vais me coucher, il est lard; bonsoir, ami, c'est 
bien finir la journée que de la quitter' seulement 
avec vous, et s'endormir en pensant à tout ce que 
j'aime, quelque loin que les objets chéris soient de 
soi-même. » 

XI- LETTRE 

« Poitiers, 16 avril. 

« Ce qui me fatigue jusqu'au cœur, c'est de vous 
savoir souffrant, ami ' ; j'espère que le repos va vous 
remettre. Voire lettre m'a été remise à lienon sur le 
chemin, la mienne était partie. Je ne puis vous dire 
quelle tristesse me donne votre santé ; vous ne me 
parlez plus de vos yeux, ainsi je les crois mieux. Votre 
petite Elisabeth est bien gentille et bien heureuse. Je 
ne puis m'accoutumer à l'idée de ne pas vous trouver 
à l'aris; donnez-moi bien de vos nouvelles. 









1 J'étais d'une santé de fer et d'une force peu commune ; mais 
l'excès de travail, une préoccupation conslante, le défaut de précau- 
tions et le manque de sommeil, en me causant une grande futigue, me 
rendaient quelquefois souffrant. 



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504 MES MÉMOIRES. 

« Je vais tacher de me reposer. Cette lettre courra 
après vous en même temps que moi, mon cher vicomte. 
Je me suis levée de bonne heure, j'ai été lire sur le petit 
banc que j'ai fait mettre en face de la maison; j'aurais 
été si heureuse de m'y trouver à causer avec vous. Je 
v.iis faire une bonne station parmi mes bêtes, et puis 
partir, à mon grand regret; je passerais volontiers des 
années ici, si lous ceux qui m'attachent à la vie s'y 
trouvaient réunis. Mon cœur serait alors aussi animé 
que la vie que je m'y suis arrangée. 

« Adieu, ami, le printemps est clans mon cœur 
comme dans la nature ; je suis contente de tout; point 
de malheur, je vous en prie, si vous y po:;vez quel- 
que chose; car le bonheur pour moi est dans tout ce 
qui m'environne, et je sens qu'il m'est si nécessaire 
qu'il ressort pour moi des objets qui paraissent les 
plus nuls et les plus étrangers. 

« Adieu encore, d'aujourd'hui en huit je serai au 
but. » 

XII" LETTRE 

« Poitiers, 17 avril. 

« J'allais envoyer ce mot à la poste. Avant de par- 
tir, Baptiste 1 dit que ce n'est pas jour de poste, alors je 
n'y gagnerais rien; je la mettrai moi-même à Paris, 
dans peu d'instants je serai sur la roule. Que je vous 
raconte que la maîtresse de l'auberge ici, qui a été en 
pèlerinage avec la vicomtesse, croit que vous lui devez 
tous vos enfants; elle espère, d'après le présent qu'elle 



Domer tique de madame Du Cayla. 



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LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



505 



vous a fait, que vous lui ferez un petit présent aussi 
pour sa fille, qu'elle marie dans un mois; j'en ai bien 
ri, et Ugolin aussi, qui ne comprenait rien à tout ce 
qu'elle disait. Je pense avec peine que vous souffrez, et. 
que je vais quitter Ugolin; vous n'imaginez pas comme 
il est aimable et gentil. Il est fort sensible, j'en suis 
bien aise pour moi et fâchée pour lui. J'ai lu dans un 
auteur, un jour, que la sensibilité était pour celui qui 
la possède comme un cadran est pour la personne qui 
est propriétaire de la maison où il est placé : il sert à 
tout le monde, hors à lui. Qu'est-ce que vous dites de 
cela? Adieu, vicomte ami, il faut partir; je me sens 
des ailes pour trouver de vos nouvelles à Paris. » 

XIII= LETTRE 

« Paris, 18 avril. 

« Me voici arrivée ici, comme un oiseau, à six 
heures moins un quart. J'ai rencontré Edmond qui 
allait dîner chez M. votre père et ne m'attendait que 
le soir; il m'a dit que vous n'aviez pas envoyé de 
lettres pour moi; en effet, je n'ai rien trouvé: j'en 
suis d'une tristesse que je ne puis vous dire. Ce qui y 
ajoute, c'est toutes les pensées que j'ai épuisées sur la 
route, en songeant que bientôt vous feriez la même 
pour aller aux eaux; j'en étais toute mélancolique. À 
présent je me dis : «. 11 n'est donc pas content de son 
« samedi? » etc., etc. Je suis heureuse de la joie de 
mes enfants, mais triste et mécontente de vous. 

« Comment êtes- vous? » 



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MES MÉMOIRES. 



XIV LETTRE 



« A l'instant on me remet votre lettre, qui me 
charme; vous êtes mieux, vous êtes content, voilà votre 
amie contente; à présent je trouve qu'il fait soleil; 
mais depuis mon arrivée j'étais dans la nuit. Toute la 
soirée, hier, j'ai eu du monde. M. votre père est venu 
après sa réception; j'étouffais, dans mon ignorance, 
de savoir quelque chose; enfin je me suis hasardée à 
lui demander si une personne avait été contente de la 
visite qu'elle devaiL faire. «Oui, assez! m'a-t-il ré- 
«pondu; mais elle va l'être bien davantage, en appre- 
nant que j'ai réussi à faire nommer B..., etc., d'autant 
«qu'elle y tenait extrêmement. » Je n'ai pu tirer autre 
chose. Vous voyez que je ne suis pas bien instruite; le 
mot assez ne m'a pas réjouie. Me voici tout éveillée et 
reposée ce matin, heureuse de vous écrire, pensant à 
lundi, et relisant votre charmante lettre. Tous les gre- 
niers ont éclairé hier soir; grand charivari à la porte 
du garde des sceaux, avec des chaudrons et des pin- 
cettes, jusqu'à deux heures du matin : la canaille 
montre sa joie au roi. Tout le monde souffre d'un si 
grand acle de faiblesse. Je vais mener Ugolin à la 
messe; après j'ai toute la savonnerie. 

« Je ferme ma lettre pour la reprendre, je vous ai 
écrit tous les jours, mais les lettres ne partaient pas. 
Adieu, ami, toutes mes pensées sont et me donnent 
un sentiment. » 




LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 


5fi7 




XV" LETTRE 




' 


« 20 avril. 




1 



« Je suis inquiète ou furieuse, il n'y a pas de mi- 
lieu. Comment, aujourd'hui, 20 avril, vendredi, l'an 
de grâce 1827, je n'ai pas de vos nouvelles depuis 
hier samedi ! Êtes- vous malade, muet par la main ou 
par la pensée, endormi, mort ou paresseux? Pour moi, 
je vous ai écrit tous les jours, et en ce moment je me 
moque encore de vous à voire harbe en vous écrivant 
encore pour vous faire honte de me tuer en silence. 

« En sachant tous les fronfrons, vous penserez 
peut-être qu'il faut arriver; mais je ne veux pas être 
égoïste, mon cher vicomte, et je vous assure que vous 
pouvez rester jusqu'au jour où vous deviez revenir na- 
turellement; vous complez assez sur moi pour penser 
que je vous dirais tout de suite : Arrivez. 

« Le roi doit être bien triste de ses succès. Hier on a 
voulu forcer la porte du garde des sceaux; on a tenté de 
chasser le corps de garde suisse auprès du trésor; un pe- 
tit corps du 4"' e de ligne est arrivé, la populace a crié : 
Vive h 4 me ! L'officier a répondu par des coups de plat 
de sabre et a arrêté sept mutins. En sortant du spec- 
tacle, madame de Podenas a eu ses lanternes cassées. 
On a pris des mesures, et il paraît que tout va rentrer 
dans la tranquillité. Les illuminations ont encore 
continué. A tout on retrouve toujours la petite pièce 
pour rire. Un bon patriote demeurant rue de la Chaus- 
sée-d'Antin, au quatrième sur le derrière, a allumé 
des lampions et se désolai l qu'on ne les vît pas; alors 
il a fait un petit transparent sur la borne de la rue à 



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568 



MES MÉMOIRES. 



sa porte, qui disait : l'illumination est au quatrième 
sur la cour. 

« Les pairs avaient fait une nouvelle loi, on peut 
concevoir la mesure de la retirer, mais jamais la sot- 
tise d'avoir choisi le lendemain du jour où le roi 
avait été si mal accueilli; le peuple croit le sacrifice 
fait à sa froideur, et le caresser est vouloir s'en faire 
étrangler; nous sommes au commencement de 88, 
on fera bien de ne pas suivre les années une par une. 
La Chambre des députés est bien mécontente; ceux 
qui se sont dévoués, sans calculer autre chose que la 
volonté du roi, sont ulcérés. Tout cela est maladroit 
et pitoyable; comment, avoir remué toute la France et 
finir par une cacade ! Si la Chambre des pairs eût 
mécontenté le roi, il était temps alors de mettre la 
censure. Comment l'imposer après ces cruels et tristes 
autant que sinistres applaudissements? Je vous donne 
mes raisonnements pour ce qu'ils valent. Hier soir on 
m'a dit qu'il y avait un monde énorme chez M. de 
Villèle; les attroupements n'ont rien fait aux fonds. 
Jusqu'ici personne de ceux qui pensent, n'en sont ef- 
frayés, il n'y a pas encore de commencement de fin 
dans tout cela ; mais c'est une grande leçon. 

« En voilà long sur la politique. Vous me parlez 
d'une crainte qu'éprouve une personne de votre con- 
naissance. Eh bien! imaginez que j'en connais une 
autre qui est si enthousiaste, qu'elle éprouverait le 
même malheur avec ivresse; chaque contrariété serait 
un bonheur. Ainsi voilà le monde, comme on se res- 
semble peu ! 

« Bonjour, vicomte ami, écrivez donc, si vous vou- 
lez qu'on pense à vous. » 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



569 






XVI» LETTRE 

« Je vous ai écrit longuement hier; mais vous n'aurez 
ma lettre que plus tard; j'y ajouterai ce qui arrivera en- 
core. J'ai trouvé de bien jolies choses au Salon. La Tête 
de l'enfant, qu'a envoyée Laurens, est admirable; le 
corps est collé au rocher et mal dessiné. M. de Girardîn 
dénigrait tout leSalon.M. de Cailloux a été très-salisfait 
de la manière dont je lui répondais. Si je n'avais pas 
voulu être bonne, je lui aurais dis qu'il y voyait tout 
de travers. J'ai trouvé un Suint Etienne et une Ado- 
ration des Mages parfaitement bien. Ce joli tableau de 
Bonnefond des Religieux et de cette Mère blessée a été 
acheté huit mille francs par M. le duc d'Orléans. On 
désire beaucoup que vous gardiez le joli tableau d'Isa- 
bey pour le musée, le premier qu'il ait fait à l'huile; 
il est charmant. Je n'ai pas encore vu les statues; je 
ne puis vous parler non plus de mademoiselle Mimi 
Dupuis; je me suis mise à faire des visites mes jours 
de sortie, pour me mettre au courant; si elle danse 
lundi, nous irons peut-être. Le spectacle sans vous n'a 
aucun charme; la musique m'aurait décidée, mais la 
Jawureck s'en donne depuis votre départ; elle me fait 
fuir. J'ai su que M. de Vence avait été assidu, c'est 
lui-même qui me l'a dit. Il est venu après (il y avait 
les deux fois du monde). Ainsi vous voyez qu'il a pris 
le droit d'aller chez vous pendant votre absence. Les 
Beauvau arrivent lundi avec madame de la Grange, 
toujours avec ce maudit Mercure dans la tête; c'est dé- 
solant; ce dieu-là est à mettre à la porte. 

«J'ai eu bien envie de rire au Salon, parce que El isa, 



sim 



X^v \ 



î 



570 MES MÉMOIRES. 

en voyant un vieux portrait hideux, a dilàM.deCailIeux: 
«C'est là mademoiselle de L....? » Il est devenu tout 
rouge. J'ai fait sa commission en disant que ce n'était 
pas elle. Tous les bureaux ont été ici bouleversés. Nous 
avons été hier au soir chez Rothschild au bal ; les propos 
étaient incroyables. Madame de Castellune a dit : « Ce 
sont toits les nôtres qui l'emportent. » La ministresse 
Ch... m'a dit : « Il est fou (ravoir fait des élections. » 
M. Santerre a tenu une assemblée; c'est à faire dresser 
les cheveux sur la tête. M. Hutteau m'a donné des dé- 
tails hideux; tous les vieux révolutionnaires sont sor- 
tis de leur antre. Je n'ai pu mettre le docteur de 
Castries pour moi; il travaille pour son fils; mais ce 
pendant je viendrai en second à Arras. 

« Bonjour, ami, au bonheur de vous revoir. Vous 
savez si je pense à vous. » 

XVII- LETTRE 



« J'arrive de l'exposition avec la vicomtesse, qui 
doit être fatiguée. Elle a pris beaucoup d'intérêt à 
tout voir, et a tout vu dans le plus grand détail. Elle 
est dans l'admiration de votre ouvrage, de voire beau 
musée; et M. deCailleux a mis la plus grande complai- 
sance dans cette longue course. L'intérêt a donné des 
jambes à la vicomtesse, je vous assure. 

« En revenant, j'ai trouvé vos deux lettres; ainsi 
elle a connu tout de suite les détails. 11 me paraît que 
vous avez sujet d'être content. Les libéraux disent ici 
que vous ne serez pas nommé à la Marne, parce que 
vous n'avez pas donné votre démission en même temps 
que celle de M. votre père; mais ce dernier est si aimé 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 571 

et si estimé dans le département, que, s'il agit, certes 
les libéraux auront tort. Pourquoi êtes-vous fâché 
d'avoir des voix à Mamers? S'il y en a beaucoup, cela 
fait toujours bien. Il paraît que vous en aurez beau- 
coup à Saint-Omer. Il a fallu paralyser là un homme 
qui dispose de beaucoup de voix et qui dit toujours : 
a Non, il n'aura pas mes voix. Tôt ou tard il reviendra 
a à M. deVillèle, et à cause de celle crainte il faut 
« l'écarter. » Il ne sera pas contre; mais voilà tout. 

« A propos, mon frère a apporté votre buse, qui a 
mordu Grisette; de sorte que la vicomtesse l'a ren- 
voyée. Elle retournera chez vous à votre retour. Vous 
verrez où vous voudrez la mettre; elle esl très-drôle 
cette bête. 

« Je ne donnerai ce mot qu'à voire secrétaire, 
à cause des détails qui sont dedans. Il est inutile que 
la poste voie mes réflexions, et fasse dire des mois par 
le télégraphe à la Rochelle. Je me méfie de tout, quand 
je pense que ce malin même on a envoyé une carte à 
mon frère, qui n'est point électeur à Paris, afin qu'il 
aille voter aujourd'hui; il n'en a tenu aucun comple. 
Il y aura bien des choses de décidées quand cette lettre 
partira; mais c'est égal, vous ne serez pas fâché de ces 
détails. Les régiments sont restés commandés par des 
capitaines par ordre, telle chose ne s'est jamais vue. 
Je vous dirai le propos de monseigneur à ce sujet. 

« Vos lettres à M. de Saint-Marceau, devenues inu- 
tiles, ne seronl point remises. 

«M. Berthier s'est, dit-on, retiré pour laisser toutes 

les voix sur M. II , qui se promène chez tous 

les savetiers, disant que nul n'est aussi indépendant 
que lui. Je recevrai sûrement des nouvelles de la Ro- 



: 



572 MES MÉMOIRES. 

chelle avant lundi, vous les aurez de suite. Je suis 

toujours bien satisfaite que M. de S soit coulé 

à fond. Le débat entre vous et M. L me déso- 
lerait. Je conçois très-bien combien votre altitude était 
difficile; vous avez pris le bon parti d'aller à Monlmi- 
rail pendant quarante-huit heures. 

« J'ai l'idée que tout là-hcmt on vous a mieux reçu 
à mon sujet, parce qu'en s'occupant des pairs à nom- 
mer on anra été rechercher dans les papiers, ce qui 
me donne l'idée que ce qui me concerne n'est pas 
encore brûlé. Rappelez-vous que vous avez trouvé un 
si grand changement, que vous m'avez demandé si 
j'avais fait quelque chose ou écrit. J'en tire cette con- 
séquence, puisque rien n'a été fait que par vous. » 



XVIII' LETTRE 



« Je vous ai écrit ce matin par la poste; mais 
comme votre secrétaire part demain, je reviens causer 
ici. 

« J'ai reçu des nouvelles moins bonnes de la Ro- 
chelle. Imaginez que la duchesse des C. . . a été affreuse 
pour vous, elle est toute Villèlc, et a mandé dans tout 
le pays que l'on verrait avec beaucoup de peine votre 
élection, etc., etc. Elle a fait cerner l'évêque; j'espère 
que mes lettres parties la déjoueront. N'oubliez pas 
que vous ne pouvez pas savoir ces détails qui me sont 
confiés; elle pousse son fils N..., qui a acheté une 
terre à côté de moi. Je serai aussi fine qu'elle. Vous 
remercierez bien à votre retour M. Hutleau d'Origny, 
qui a écrit ce que j'ai voulu lui dicter pour l'évêque. Je 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 575 

crois au succès; demain je fais encore partir un pa- 
(juet pour le grand collège. 

« Les nouvelles que vous me mandez aujourd'hui 
sont bien bonnes; mais sait-on sur quoi compter? Ma- 
dame deJ... m'est arrivée désolée ce matin; toutes 
lus paroles données à son mari ont été trahies; bureau 
renversé, et au lieu des cent cinquante voix de majo- 
rité sur lesquelles il comptait, ce sera l'abbé Louis 
probablement, au lieu de M. le Roy. Je suis de son 
avis, cela arrivera à beaucoup de préfets. Les libéraux 
disent qu'ils auront les trois cinquièmes de la Cham- 
bre; c'est épouvantable! car où cela nous mènera-t-il? 
Madame de Villèle est comme un diable, elle dit qu'a- 
lors on cassera la Chambre et qu'il y aura diclature.On 
n'est pas assez fort pour être aussi absolu. Les propi s 
du peuple sont affreux. M. Berthicr a appris devant 
moi ce malin qu'il était rejeté; M. Ternaux passe à sa 
place à une grande majorité. Madame de B.,. est 

venue me voir, elle est toute P , c'est une éner- 

gumène. Tous ceux que je vois ne veulent qu'une 
chose : le renversement des ministres. Personne ne 
sonjre à la monarchie et au résultat du boulevari, ni 
qui les remplacera. La mesure de la garde nationale a 
exaspéré le peuple de Paris; et celle des pairs a 
exaspéré la bonne compagnie. Le duc de C... m'est 
venu aussi ce matin, il sera bien, et me l'a promis, 
dans tout ce qui n'ira pas contre son fils; il part de- 
main pour Arras; mais je crois que là vous êtes porté 
au petit collège; ce serait Saint-Omer. La chose est dé- 
cidée maintenant. Les nouvelles ce soir de tous ceux 
qui sont venus ici sont que beaucoup de bureaux ont 
été conservés, et que les ministres auront la ma- 



574 MES MÉMO IRE S. 

jorilé. Il paraît que M. Bavez ne sera pas nommé. 

« Voihà tout ce que je sais. Il est une heure du ma- 
lin. J'ai écrit à mesure que je savais. Bonsoir, mon 
cher vicomte. Voici deux rohes, dites-les de vos mou- 
lons. 

« Je répèle ici avec honheur que ma seule consola- 
lion de votre ahsence est de m'occuper de vous. C'est 
mon cœur qui écrit. » 

XIX" LETTRE 



« 1" octobre. 

« Vous êtes bien aimable, mon cher vicomte, et 
vous ne griffonnez pas de papier pour une ingrate. Je 
prévois que vous allez être bien occupé pendant quel- 
ques jours, et d'une chose bien ennuyeuse, vos élec- 
tions. Votre lettre en est pleine déjà par avance. Je 
pense que vous ferez pour le mieux, comme tout ce 
que vous faites; droitement et adroitement; et je me 
repose sur l'une et l'autre oreille pour tout ce qui 
vous concerne dans l'ennuyeuse politique. J'ai été aux 
courses avec mesdames de Monteynard et de Périgord, 
et M. deBrézé. Nous étions très-bien placés, près du 
but et au premier rang. La Lilly a encore gagné le 
grand prix. Monseigneur et Madame y étaient. Le 
Champ de Mars était plein d'eau. Cette Lilly, c'est 
cette jolie bête que vous aviez tant remarquée, que 
montait Charles père. Je n'ai pas été aux secondes 
courses; mais j'ai su que la Séduisante, qui a gagné le 
prix, a été achetée par le vicomte d'Agoult deux mille 
cent francs à la condition qu'elle ne courrait pas au- 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 575 

jourd'hui, M. Neveu sachant bien qu'elle ne pouvait 
pas l'emporter contre cette victorieuse Lilly. 

« L'histoire P n'est pas vraie, heureusement; 

mais ce qui l'est bien, c'est celle de M. D , qui 

avait renvoyé un de ses neveux de son régiment. Cet 
homme, furieux, est entré chez lui ce matin et l'a 
assassiné; il est arrêté, et l'on espère sauver ce pauvre 
M. D Avez-vous idée de quelque chose d'aussi af- 
freux? Madame de la Rochejacquelein était près de 
nous ce matin; je l'ai trouvée bien malade, et son 
mari aussi. Je vois d'après votre lettre que vous au- 
rez bien de la peine à faire nommer M. de Saint- 
Chamand, il doit vous aimer à la folie. Votre M. de 
Jessaint raisonne à merveille; mieux que les lettres 
que vous recevez. Le voyage à C... me prive de voir 
ceux que vous pensez que je vois davantage, et que je 
serais assurément charmée de voir malgré vos plaisan- 
teries sur cela. 

« M. de la Rochejacquelein m'a dit hier qu'il y avait 
un homme qui avait découvert le secret de dresser des 
chevaux rétifs; j'ai tout desuile pensé que c'était vous; 
mais pas du tout, c'est un autre. Le ministre de la 
guerre vient de nommer MM. Bordesoult, Rabupon, je 
ne sais plus qui, et mon frère, pour examiner la chose; 
je pense que cette affaire le fera venir quelques mo- 
ments. 

«J'ai vu hier M. de L..., qui m'a dit que vous étiez 
à votre courant et ne perdiez rien; ce qui m'a fait 
bien plaisir. Les Napolitains vont bien; ainsi vous au- 
rez là un dédommagement de n'avoir pas mieux 
réussi. Au reste, s'étant trompé, il est heureux de 
n'avoir pas perdu. Il me tarde d'avoir de vos nou- 



h 



X\x \. 






5TG MES MÉMOIRES, 

velles, et que toules vos pensées sages réussissent. 
« Bonjour, mon cher vicomte, que j'aime de tout 
mon cœur. » 









XX" LETTRE 

« 5 octobre. 

« Vous avez été fort aimable, mon cher vicomte, 
de m'écrire un petit mot avant votre départ; je pense 
avec plaisir à tout celui que vous aurez éprouvé de re- 
voir Elisabeth ' avec ses jolies petites mines. Et ma vi- 
comtesse, comment est-elle? Il me semble ne pas 
l'avoir vue depuis des siècles, ni vous non plus. 

« Vous pensez bien que depuis votre départ je n'ai 

rien à vous mander; l'assassinat de madame P se 

confirme; il paraît qu'elle n'était pas seule; et que la 
personne qui était avec elle a été mutilée un peu pour 
son compte. Voilà du moins les détails que l'on donne 

sur cette horrible histoire; il en résulte que M. P 

n'est point dans le cas d'être pendu, ce que j'es- 
pérais. 

« Le roi d'Angleterre ne fait pas son grand voyage 
ici, mais celui de Hanovre. Il a débarqué à Calais il 
y a trois jours. Madame de Civrac me mande que le 
jeune B. B..., furieux qu'on aie jeté son écurie par 
terre, ne veut pas payer les embellissements de sa mai- 
son; et puis il s'est amouraché. Le voilà tout à fait 
échappé; quelle plaisante chose! C'est à mettre dans 
une comédie. 



1 Ce nom d'Elisabelh, de ma fille chérie, si bonne, si spirituelle et si 
distinguée, ce nom, dis-je, qui revient si souvent dans ces lettres, m';:r- 
rac'e des larmes. 



LETTRES LE MADAME DU CAYLA. 



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« Dépêchez-vous, mon cher vicomte, d'élire vile et 
bien. J'espère que vous l'emporterez pour M. de Sainl- 
Chamand; il est bien particulier que M. Dainbrugeac 
soit pour M. Delalot. Je vous dis mille jolies choses, et 
suis toujours heureuse de vous parler une fois de plus 
de tous mes senliments. » 



XXI" LETTRE 

«20 octobre 1827. 

« Depuis du temps vous me demandez des détails 
sur ma triste position, mon cher vicomte; il m'est si 
pénible d'en parler, que je préfère causer avec vous en 
écrivant plutôt que de gémir tout haut. Là, dans la so- 
litude, je puis prendre davantage sur moi, par cela 
même que si je pleure, rien ne me contraint. Sans 
doute, je dois être fière de me trouver dans une extré- 
mité si pénible; mais j'en suis aussi bien malheureuse 
en ce moment, où il faut prendre un parti dont la seule 
pensée me remplit d'amertume; pourtant ce serait 
à recommencer, que je me conduirais encore de même. 
Won âme est abattue, mais elle n'a pas changé. Je vais 
m'armer de courage pour entrer , vis-à-vis de vous, 
dans tous les détails que vous me demandez; mais rap- 
pelez-vous que c'est à vous seul que je me confie ; mon 
frère, mes enfants, tout ce que je connais, ignorent 
la vérité, elle ne sera toujours que trop trop connue. 

« Le roi a voulu vingt fois me combler, vous le sa- 
vez; cl il me permettait à peine de lui représenter que 
j'étais la seule personne du monde à laquelle sa con- 
fiance avait donné le droit de refuser ses dons. Hono- 
rée, je puis le dire, de celle confiance qui part du 
vu. 57 



X\x ^ 



578 



MES MEMOIRES. 






cœur et la plus intime qui puisse exister, je mettais 
toute la gloire à rester dans la même position où ses 
bontés étaient venues me chercher. C'est ainsi que j'ai 
refusé le don de toutes les acquisitions faites par Sa 
Majesté, de tous ces diamants, en échange desquels le 
roi voulut que j'acceptasse, comme en m'en trouvant 
digne, la chose à laquelle il attachait le plus de prix 
de tout ce qui lui avait été remis à son retour en 
France (la clef du château de Pau). Enfin, que n'ai-je 
pas refusé? Vous avez eu connaissance de toutes ces 
choses à mesure que les événements arrivaient. 

« Le roi me disait toujours : « Si ce n'est pas pour 
« vous, acceptez au moins pour vos enfants. Voyez le 
«Romain (c'était ainsi qu'il appelait toujours M. de 
« ***); voyez comme l'on compte avec lui autour de 
a moi, c'est parce qu'il est riche. » Mais point de 
personnalité, je ressemblerais à ces gens que la 
peine aigrit, et je souffre trop d'ailleurs pour faire 
mal à qui que ce soit, même en paroles, quoiqu'elles 
soient pour vous seul. Enfin, aucun exemple ne m'a 
convertie. Je n'ai pu refuser Saint-Ouen, et vous savez 
la peine que j'ai eue à m'y déterminer, après deux 
mois de résistance obstinée. C'était le seul lieu du 
monde auquel le roi tenait dans l'univers; et lorsque 
la dernière fois j'exprimai la peine qu'un tel don me 
ferait, Sa Majesté me répondit : « Je suis âgé, je suis 
« bien infirme, Saint-Denis n'en est pas éloigné, vous 
« y prierez pour moi. » Ces mots me firent une im- 
pression que je ne puis vous exprimer; et je me trou- 
vai si petite de ne songer qu'à moi, en craignant la 
jalousie, l'envie et tout ce qui se dirait contre moi, que 
je répondis : « Tout ce que vous voudrez, Sire; » et 






LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 579 

alors Sa Majesté, satisfaite, me fit jurer de ne jamais 
le vendre. 

« Le roi avait été humilié, c'est le mot dont sa bou- 
che se servit, que ce lieu, où il avait commencé vérita- 
blement son règne, eût été bouleversé, surtout lorsque 
l'empereur de Russie et le roi de Prusse, demandant, 
à leur retour ici, à y aller, on leur répondit qu'il n'en 
restait pas pierre sur pierre, ni un arbre. « C'était à 
« la ville, à la France (disait le roi) à racheter cet en- 
ce droit, consacré par un si grand événement. Je pro- 
« mettais des institutions; deux mois après j'avais 
« rempli ma promesse; tous les jours l'on fait des 
« souscriptions pour des choses qui n'en valent pas la 
« peine. Que n'en faisail-on une pour arracher ce lieu 
« à la bande noire, à la dévastation?» C'est le roi lui- 
même qui scella les premières pierres, apportées dans 
son cabinet. Elles renferment les écrits, les médailles 
et cette inscription faite par lui-même, que vous devez 
vous rappeler, puisque le roi vous avait chargé de plu- 
sieurs détails, entre autres d'acheter le sol dépouillé 
de Saint-Ouen; et que vous avez signé l'acte qui en 
rend compte. 

« La grande plaque de marbre qui remplit un des 
panneaux du salon où est gravé en grandes lettres de 
bronze : « Ici, commença une nouvelle ère, 2 mai 
« 1N14, » placée, par les ordres du roi, dans l'endroit 
même où il donna sa fameuse déclaration; la console 
mise dans l'endroit où Sa Majesté, refusant aux souve- 
rains alliés les subsides qu'ils demandaient pour cette 
première occupation, répondit : « Je retourne à Hart- 
« well si mon retour doit coûter un seul sacrifice à la 
« France; » le grand tableau représentant ou pour 



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580 • MES MÉMOIRES. 

mieux dire indiquant le 5 mai, composé par le roi, où 
il s'est fait représenter venant de quitter Notre-Dame 
(et rentrant pour la première fois depuis tous ses mal- 
heurs et les nôtres dans ce cabinet où l'avait précédé 
tant d'aïeux); réfléchissant sur les institutions qu'il 
donnera à ses peuples, et qu'il venait de promettre par 
sa déclaration de la veille; le Testament de Sa Majesté 
Louis XVI, placé tout ouvert sous sa main, parce que, 
disait-il : « Ce testament expliquera beaucoup de cho- 
« ses de mon règne; » tout cela posé sur celte table 
si simple et si fameuse par la réponse si noble et si 
grande qu'il avait faite à Bonaparte; la sonnette que le 
roi appelait sa maraude, parce qu'elle lui venait de l'ar- 
mée de Condé, et dont l'espèce lui servait de bois d'hy- 
gromètre; tout enfin a été fait par ses ordres et d'a- 
près ses plans. Sa Majesté voulait qu'un grand souvenir 
restât d'elle; et, comme on ne peut se louer soi-même, 
j'eus l'ordre, comme vous seul le savez, sans cela je n'en 
parlerais pas même ici, de dire: « Que la plaque de 
« marbre était une idée qui m'était venue. » Assuré- 
ment je n'aurais pas eu l'esprit de la faire si simple; 
et il est de fait que l'impression qu'elle produit à tous 
ceux qui la voient prouve t que le roi savait ce qu'il 
faisait. Vous devez vous rappeler, l'année dernière ici, 
dans quelle extase M. Canning resta longtemps en fixant 
celte inscription. C'est elle qui inspira cette belle idée: 
« En faisant sa part du présent et retenant ce qui était 
« bon du passé, sa main commanda la tempête, et dit 
« aux flots révolutionnaires : Vous n'irez pas plus 
« loin. » Dans le grand tableau, le roi a voulu que la 
pendule marquât l'heure où il venait de quitter Notre- 
Dame et où il rentrait pour la première fois dans le 



LETTRES RE MADAME DU CAYLA. 581 

séjour de ses pères, après de si grandes infortunes; en- 
fin tout ici parle de lui et est devenu, dès aujourd'hui, 
la postérité. Une sorte de culte doit ici rester consacré 
à sa mémoire. 

« Le roi savait parfaitement que ma fortune ne me 
permettait pas d'habiter et d'entretenir ce lieu; et voici 
les dispositions qu'il fit après mon refus positif de rece- 
voir une fortune toute faite de ses bontés. Je trouvai la 
chose juste ; car, de même que je ne voulais pas rece- 
voir d'argent, je ne pouvais non plus dissiper ma for- 
tune et ruiner entièrement mes enfants. Le roi voulut 
donc « que douze cent mille francs fussent affectés à 
« Saint-Ouen pour toujours, et que le litre de duc fût 
« en toute propriété au lieu même. » 11 avait voulu me 
donner ce titre, je le refusai ; il aurait été bien ridicule 
de porter un titre que M. du Cayla n'aurait point par- 
tagé; je n'attachais de prix qu'à l'affection de Sa Ma- 
jesté; elle eut la bonté de le sentir, et décida que ce 
titre appartiendrait à la terre. Le roi voulut ensuite 
que son cabinet, tel qu'il était à sa mort, fût porté à 
Saint-Ouen. Il avait toujours été frappé de ce qui 
avait été fait pour le roi de Pologne; il en parlait sou- 
vent au duc d'Havre, et voulait que, pour lui, cela fût 
imité. « Dans ce même cabinet était une somme con- 
« sidérable que Sa Majesté destinait à achever de payer 
« Saint-Ouen, si les comptes n'étaient point arrêtés 
« avant qu'il ne quittât la vie; à payer le haras com- 
« mandé près de la Rochelle, d'après ses ordres for- 
ce mels; à créer deux établissements de frères de la 
« doctrine chrétienne, l'un à Saint-Ouen, l'autre à 
« Benon; ensuite les fonds nécessaires à placer sur l'E- 
« tat pour assurer quinze mille livres de rentes, des- 



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582 MES MÉMOIRES. 

« tinées à délivrer tous les ans, au mois de juin, des 
« prisonniers pour detles, ainsi qu'il le faisait lui- 
« même chaque année. » 

« Le roi était tellement préoccupé de toutes ces 
choses, que le samedi, 12 septembre, le dernier jour 
où je le vis, malgré l'état affreux où il était réduit, et 
après avoir osé lui parler, d'après la prière du grand 
aumônier, que vous aviez été avertir, et de M. Frays- 
sinoiïs, de choses aussi délicates que douloureuses, il 
me renouvela toutes ses volontés, et voulut même que 
je prisse la plume pour écrire sous sa dictée. La pitié 
que je lui inspirai par l'état où j'étais moi-même fit 
qu'il voulut bien m'en dispenser. « Au reste, ajouta Sa 
u Majesté, tout est là, écrit de ma main. Si, une fois 
« mort, on ne me compte pour rien, vous savez ce que 
« je vous ai prescrit. » 

« Le roi m'avait remis en effef, au moment même 
où il vous donnait une branche d'olivier comme signe 
de son affection, de son estime et de sa reconnaissance 
(ce sont ses propres paroles), pour avoir travaillé si 
efficacement à rapprocher son frère de lui, il m'avait 
remis deux lettres pour les Chambres avec ordre de les 
présenter à la troisième session, après sa mort, si ce 
qu'il demandait n'avait pas été fait pour Saint-Ouen; et 
je devais à cette époque les remettre au duc d'Havre 
s'il existait encore, sinon à M. votre père, ensuite à 
M. l'abbé de Montesquiou; à défaut de ce dernier, à 
M. Royer-Collard, pour être portées aux deux prési- 
dents des deux Chambres. 

« Rien de plus louchant, de plus glorieux pour 
moi, je puis le dire, que ces deux lettres, dont Sa Ma- 
jesté m'a lu plusieurs passages; elle voulait bien m'ap- 



'// / ài\ WJkW 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 583 

peler la consolation de ses dernières années, et y par- 
ler de tout mon désintéressement, ensuite de ses 
volontés pour Saint-Ouen, et finissait par s'en remettre 
à ces mêmes Chambres qui lui devaient leur existence; 
mais tout cela était bien dit; et moi, je ne vous ex- 
prime que les pensées. Avant de remettre ces lellres, 
le roi m'avait ordonné d'aller trouver son successeur, 
de lui parler; et, s'il consentait à suivre ses disposi- 
tions et ses désirs, de brûler ces mêmes lellres. Le roi 
avait voulu, m'a-l-il dit, écrire ses volontés comme on 
fait des notes, ce n'était pas un testament en règle; il 
disait quelquefois qu'un roi n'en devait jamais faire; 
aussi celte espèce de forme lui avait-elle laissé plus de 
liberté pour exprimer ses sentiments; et il la regar- 
dait comme aussi sacrée. Je sais aussi qu'il y avait une 
note sur M. Decazes; et, sans me dire ce qu'elle conte- 
nait, le roi ajouta : « Mon neveu me comprendra, et 
« c'est sur lui que je compte. » Je vous rapporte les 
choses à mesure qu'elles me reviennent à l'esprit, je 
n'en ai pas su davantage sur cet article. 

« Celait constamment un sujet d'impatience pour 
le roi que de me savoir dans mon petit entresol, ma 
fortune ne me permettant pas un autre gîte; il voulait 
que je visse du monde : le récit de ce que disaient les 
paysans l'amusait. Plusieurs fois il avait voulu à toute 
force me donner une maison; constamment je m'y suis 
refusée. Vous savez aussi qu'il deslinail la charge de 
grand écuyer à mon gendre, il en parlait Irès-souvent. 
11 avait voulu même marier Valentine au jeune prince 
de Rolsau; et la chose ne s'élant pas arrangée, Sa Ma- 
jesté fit proposer à M. le prince deLambesc soixante-dix 
mille francs par an, afin de disposer de cette place pour 



sêm 



XXx \ 



K 



584 MES MÉMOIRES. 

celui que je choisirais pour ma fille. Comme elle était 
fort jeune et souffrante alors, je différai son mariage 
d'une année; mais Sa Majesté avait voulu acheter tout 
de suite une maison pour son futur grand écuyer. J'é- 
tais alors à plus de cent lieues de Paris, près de la 
Rochelle, au mois de juillet 1824. Le roi, sans me le 
dire, fit acheter l'ancien hôtel d'Humières.sur le quai, 
par M. votre père, sous le nom de M. Huvé l'archi- 
tecte. Il y fit mettre une telle précipitation, afin que 
tout fût fait avant mon retour, qu'il voulut que cette 
maison fût payée le même jour; et comme la loi pour 
la sûreté des acquéreurs veut un délai de trois mois 
pour les hypothèques légales, Sa Majesté ordonna que 
le notaire, M. I eroy, recevrait, comme tiers, la somme 
entière. Ce pauvre homme était désolé de recevoir un 
pareil dépôt; et il coucha pendant trois mois sur cet 
argent, tant il avait peur d'être volé. J'appris tous ces 
détails depuis par M. votre père. Lorsque je revins, le 
roi me dit : « Je ne veux pas vous faire de peine; mais 
« en même temps je ne veux pas que votre fille soit 
« séparée de vous; il n'est pas convenable non plus 
« qu'une mère soit logée par ses enfants; ainsi j'or- 
« donne que la maison de mon grand écuyer soit à vous 
« pendant votre vie, elle restera après vous à la maison 
« du roi; et vous aurez la certitude de ne pas quitter 
« vos enfants. » Il y avait tant de bonté là-dedans, que 
je ne pus parler que de ma reconnaissance. 

« Maintenant je vais vous retracer tout ce qui s'est 
passé. Au moment de la perte que fit toute la France, 
les comptes de Saint-Ouen n'étaient pas achevés, le 
haras était commencé et tous les matériaux pour le bâtir 
étaient apportés. Le roi Charles X fit payer la somme 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 585 

qui restait due sur le premier objet, m'envoya mes 
entrées dans la salle du trône, le brevet d'une pension 
de vingt-cinq mille francs, avec une lettre trop flat- 
teuse assurément (je n'avais fait que mon devoir); et 
la donation pour toujours de la maison que le roi 
Louis XVIII m'avait donnée à vie. Tout cela était 
énorme certainement; mais je vis que jamais je ne 
pourrais me tirer du gouffre où j'allais tomber. Im- 
possible de rien dire, puisque je ne devais parler au 
roi qu'à la troisième session; mais je ne doutai pas 
qu'à cette époque tout ne s'arrangeât, et que tôt ou 
tard les dernières volontés du roi ne fussent accom- 
plies. 

«Je fis diminuer le haras de moitié, et, afin que tous 
les matériaux apportés par les fournisseurs de la Ro- 
chelle ne le fussent pas en pure perte, je fis construire 
la moitié de l'édifice, c'est-à-dire une seule cour entou- 
rée de bâtiments, au lieu de deux comme le roi l'avait 
ordonné. Sa Majesté se faisait un plaisir de cette créa- 
tion, placée dans un pays très-avantageux aux chevaux; 
ce haras était destiné à faire des élèves, se trouvant 
placé près de Saint-Maixent et de Saint-Jean-d'Angély, 
où sont ceux du gouvernement. Le roi disait en riant : 
« Puisque le ministre de l'intérieur ne fait pas grand'- 
« chose pour cette branche si essentielle, je veux dans 
« quelques années lui donner cette petite leçon. » Il a 
fallu, mon cher vicomte, que ce fût moi qui empruntât 
pour payer toute cette dépense. Sainl-Oucn coûte d'en- 
tretien, non pas comme le roi voulait qu'il le fût, mais 
réduit comme je l'ai fait, trente-trois mille francs par 
an, et cette année quarante-deux, parce que toute la 
couverture de plomb a été enlevée deux fois par les 



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586 MES MÉMOIRES. 

grands vents. Entre Saint-Ouen, le haras, la maison 
qui n'est pas louée depuis un an, qu'on n'a pu vendre, 
et pour laquelle il faut payer de même le portier et des 
impositions, je me trouve quatre cent trente-six mille 
francs de dettes, dont il y en a soixante-dix-sept pour 
payer les intérêts; vous voyez quelle pelote de neige 
cela fait en peu de temps. Les plus âgés des che- 
vaux n'ont que trois ans; et il fautencore que les reve- 
nus de ma terre passent à nourrir toutes ces bêtes: de 
sorte que, avec une belle fortune, je suis absolument 
vis-à-vis de zéro, puisque ma pension paye l'inlérêt 
des sommes empruntées; qu'en outre il n'en faut pas 
moins l'entretien de Saint-Ouen, payer treize mille 
francs par an pour la dot de ma fille, mon loyer, l'é- 
ducation démon fils, et ma dépense journalière, mai- 
son, etc. Non jamais on n'a rien vu de pareil. 

«Au mois de mai 1 827, j'écrivis à Charles X l'embar- 
ras où j'étais pour le haras, sans me permettre de de- 
vancer l'époque qui m'était fixée; Sa Majesté m'envoya 
cinquante mille francs, je ne pouvais alors dire un mot 
de plus. Lorsque la troisième session fut commencée, 
je demandai au roi une audience: alors je lui parlai de 
tout, de nia position, des lettres aux Chambres que j'a- 
vais ordre de brûler si le roi remplissait le dernier 
vœu de son frère. Le roi m'ordonna de brûler tout de 
suite; je l'en remerciai en lui exprimant toute ma re- 
connaissance, car je crus tout terminé; et comme le 
duc d'Havre venait dîner ce jour-là chez moi, fidèle ù 
ma parole, je passai avec lui dans ma chambre pour 
tout anéantir. J'avais demandé à Sa Majesté si le duc 
d'Havre devait prendre connaissance des lettres; je le 
désirais vivement : «Non, non, reprit le roi, inutile, 



. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 587 

« je veux qu'elles soient brûlées loul de suite. » Je les 
remis donc au duc d'Havre qui examina les cachets, les 
adresses pour les deux Chambres; et elles furent je- 
tées au feu; j'en éprouvai, ainsi que lui, un serrement 
de cœur que je sens encore, en voyant détruire celte 
écriture, ce monument, on peut dire. Le duc d'Havre 
avait les larmes aux yeux comme moi. Il alla rendre 
compte au roi, auquel j'écrivis aussi, que ses ordres 
étaient remplis; que mon sort ainsi que les volontés 
du feu roi étaient maintenant uniquement entre ses 
mains. Sa Majesté le chargea de m 'exprimer toute sa 
salisfaction et ses remercîments. 

« J'attendais toujours, rien ne venait; enfin j'écrivis 
au roi, qui me fit répondre, par M. votre père, qu'il 
portait ma pension à quarante mille francs avec 
quatre mois d'arriérés, « qu'il ne pouvait pas faire 
« plus. » J'avais donc l'air de demander l'aumône; je 
restai atterrée. 

c< Certes, les bontés de Sa Majesté sont considéra- 
bles; mais je ne puis faire que ce qui a été ne soit 
pas; et je reste au milieu d'embarras, dont il faut ab- 
solument sortir, cl le plus vite possible. Je n'ai plus 
aucune possibilité de différer à prendre un parti défi- 
nitif; chaque jour est pour moi un siècle; je ne jouis 
plus de rien; l'oiseau qui vole devant moi dans ces al- 
lées de Saint-Ouen me fait mal; si j'oublie une minule 
ma triste position, le moindre bruit me la rappelle; 
c'est un poids sous lequel je succombe. Qui remplira 
maintenant les derniers vœux du roi ? Pas un mol jus- 
qu'ici ne m'est échappé : mon frère, mes enfants, 
ignorenl absolument tout ce qui me touche. J'ai trouvé 
facilement à emprunter pour gagner la troisième ses- 












588 MES [MÉMOIRES. 

sion, parce que l'on me croil riche. Si en ce moment la 
vérité était pénétrée, le feu serait dans mes affaires, 
chacun voudrait être remboursé. 

« Vous avez su tout ce qui me regardait jour par 
jour; à vous seul, dont je connais d'ailleurs toute la 
prudence et la discrétion, je puis parler; mais je n'en 
étouffe pas moins, en voyant autour de moi la sécurité 
et le bonheur de mes enfants. Le feu roi m'avait pres- 
crit de ne parler d'abord qu'à son frère de ces deux 
lettres, vous savez si j'ai été fidèle. 

« Si la cruelle nécessité de me séparer de Sainl- 
Ouen est une fois consommée, je n'ai plus à redouter 
les créanciers, la vérité peut être connue; ce serait un 
bon moment pour moi, si je pouvais supporter cette 
pensée si amère de n'avoir en rien rempli les in- 
tentions si sacrées du roi. Si j'ai eu des ennemis, c'est 
que l'on me croyait acceptant toutes ses bontés; ceux- 
là n'auraient donc pas repoussé les bienfaits? Autant 
je dévore en ce moment tout ce que j'éprouve, autant 
je pourrai laisser lire dans mon âme. Hélas ! je ne se- 
rais que trop riche en vendant Sainl-Ouen; c'est encore 
la fortune que je repousse, en y étant pour ainsi dire 
comme rivée par mon cœur. Je me consume à cher- 
cher tous les moyens de sortir de ce labyrinthe, sans 
bruit, sans éclat; la masse de ma fortune est considé- 
rable; mais tout est comme nul en ce moment. La terre 
de Talmont. que j'ai par moitié avec mon frère, ne 
rapportera que dans deux ans, parce qu'il faut y dé- 
penser les revenus en écluses, que les hautes marées 
ont rendues nécessaires. Les mines de Sept-Sous ne 
rapporteront que dans un certain laps de temps. Il faut 
que les revenus passent à créer deux hauts fourneaux; 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 



589 



cela sera immense un jour; vous savez que l'assemblée 
de celte entreprise a voulu me donner la présidence, 
ce sont la plupart des libéraux qui la composcnl. Mais 
c'est au feu roi que je dois cette espèce d'hommage; 
je m'y suis refusée : elle est entre de bien meilleures 
mains, en étant dans les vôtres. Mes moutons n'ont élé 
jusqu'ici que sacrifices ; mais c'est une belle et bonne 
chose; et pour l'année prochaine on me demande des 
béliers pour l'Italie, Naples et l'Angleterre, ce qui est 
un véritable triomphe; mais c'est un bien futur corn me 
argent. 

« Les revenus de ma terre de Benon passent par 
moitié à payer la nourriture des chevaux et les gens 
du haras (qui ne peut être abandonné sans que toute 
la dépense faite ne l'ait été en pure perte). Ma maison 
n'est pas louée, c'est à en devenir folle. Avec l'entre- 
tien de Saint-Oucn, j'ai des charges : tous les intérêts 
de la dette, treize mille francs à faire à ma fille; 
j'avais d'autant plus facilement laissé mettre celle 
clause dans son contrat de mariage, que l'avenir 
était assuré pour moi, enfin tout le reste. . . je ne veux 
pas rabâcher. 

« J'avais proposé à Sa Majesté un moyen de me sortir 
de là, sans qu'elle eût à faire le moindre sacrifice, et 
elle l'avait d'abord trouvé bon. 

« Je m'arrête ici pour vous demander pardon de 
lanl de longs détails; mais vous avez bien voulu me 
les demander. J'entre donc en matière. 

« M. Sappey, avec plusieurs de ses amis, possède une 
créance sur le Trésor, elle lui est parfaitement due; 
mais on lui fait toutes les plus mauvaises difficultés du 
monde; et, comme il croit impossible que tôt ou tard 















590 MES MÉMOIRES. 

justice ne lui soit pas faite, il n'entreprend pas le pro- 
cès. Mais, sachant les obligations de tout genre que 
M. de Villèle a contractées envers moi, il pensait que 
je pouvais lui faire obtenir justice. Je ne le connais- 
sais pas du tout, il se fit amener chez moi par madame 
de Champlagarde C'est un homme qui a des idées fort 
libérales, mais très-loyal, et qui est sincèrement dévoué 
à conserver nos rois et la Charte. Il révère Monseigneur, 
parce qu'il n'en a jamais été repoussé, et au contraire 
bien accueilli Madame de Champlagarde a une répéti- 
tion sur cette créance; et, au moment de son mariage, 
elle me demanda de lui prêter sur cet objet. Avant de 
m'engager vis-à-vis cette pauvre femme qui était dans 
de bien grands embarras, je portai son litre à M. delà 
Calprade, l'homme le plus éclairé et le plus conscien- 
cieux; il me dit que rien n'était plus solide que cette 
créance, que les fonds de douze millions avaient été 
faits, pour payer ces traites, par le gouvernement; 
que, d'après les informations qu'il avait été prendre 
au Trésor, il ne restait plus à payer que dix-neuf cent 
mille francs de ces mêmes traites, comprises dans l'ar- 
riéré; et que, à moins d'une injustice, qu'il qualifie- 
rait du nom de fourberie, on ne pouvait en refuser le 
payement, dont les fonds avaient été faits et enregistrés 
à la cour des comptes. Je prêtai donc à madame de 
Champlagarde, qui me doit encore. M. Sappey, ne pou- 
vant obtenir justice, demanda alors que six arbitres, 
tous au choix de M. de Villèle, fussent nommés p^ur 
prendre connaissance de l'affaire; ce dernier a tout 
refusé ; aussi n'ai-je jamais vu un homme plus exas- 
péré. Ayant demandé à M. Sappey, au cas qu'il fût 
payé, s'il lui conviendrait d'avoir des biens-fonds; il 



'Vv\V. 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 591 

m'avait répondu affirmativement; il aurait acheté ma 
maison et Talmont; alors j'étais tirée d'affaire sans 
que le roi fit de nouveaux sacrifices; et cependant par 
sa protection. 

« Sa Majesté comprit tout cela, remit la note ex- 
plicative de M. Sappcy à M. de Villèle, qui fut fu- 
rieux; et tout resta là. Ce qui fit le plus de peine à 
M. Sappey, c'est que M. de Villèle avança au roi une 
quantité de choses fausses : qu'il fallait une loi pour 
payer, ensuite une ordonnance royale; et que, en 
payant ces dix-neuf cent mille francs, on réclamerait 
trente autres millions; enfin toutes choses plus fausses 
les unes que les autres, parce que ledit M. Sappey 
prouve qu'il n'est pas dû, dans celte catégorie, un 
sou, hors cette dette, et que les fonds en ont été faits. 
Tôt ou lard cette affaire reviendra d'une manière désa- 
gréable pour le Trésor, M. Sappey sera payé; mais 
alors ce sera par la force des choses; je n'y aurai plus 
d'autre intérêt que le remboursement de ce que j'ai 
prêté à madame de Champlagarde. M. Sappey n'achè- 
tera plus, au lieu que, en ce moment encore, je serais 
hors detoule tribulation. Lorsque madame de Champ- 
lagarde partit l'année dernière pour Milan, elle était 
dans le dernier dénûment, et elle me proposa d'acheter 
pour peu de chose le reste de sa créance; j'en eus un 
instant l'idée, et puis je fis la réflexion qu'il y aurait 
trop de perte, ou pour elle ou pour moi; et que, en lui 
prêtant encore mon nom pour emprunter, j'augmentais 
peut-être encore mes dettes. Le duc de Damas et la du- 
chesse de Narbonne firent une quête pour lui composer 
douze mille francs ; en donnant cinq cents francs j'offris 
ce que je n'avais pas; le duc de Damas me fit de vérita- 



592 MES MÉMOIRES. 

bles reproches sur le peu que je donnais. Je me dis en 
moi-même : « En voilà encore un qui me croit riche. » 
Je me laissai appeler avare, et ne répondis rien. 

« Pour en revenir à l'affaire Sappey, ce qui me 
blessa tout à fait, c'est que Villèle dit au roi avec une 
sorte de mépris : « Sire, c'est une affaire d'argent. » 
Il est bien clair qu'un homme auquel on doit, quand 
on le rembourse, c'est une affaire d'argent; mais il Je 
disait dans un mauvais sens. M. Sappey m'a dit qu'il 
était venu depuis des agents chez lui, qu'il avait la 
conviction qu'ils étaient envoyés par M. de Villèle pour 
lui faire des propositions inadmissibles; mais ce n'est 
pas moi qu'il faut entendre sur le fond de l'affaire, 
c'est M. Sappey; s'il se trompe, je partage bien son er- 
reur, car je l'ai vu en ma présence battre M. de Villèle 
à plaie couture, tellement que celui-ci ne trouva d'au- 
tre moyen que de s'en aller. M. Sappey est une forte 
tète en affaire; j'étais navrée de lui voir tant d'avan- 
tage sur un ministre du roi. Enfin, tout est encore 
dans les mains de M. de Villèle : à midi, il peut dire 
oui; à une heure, M. Sappey peut être payé; voilà où 
eu sont les choses. Si justice était rendue là, par con- 
tre-coup, une partie des volontés du roi serait au 
moins remplie, et je serais tranquille pour le reste de 
mes jours. 

« Maintenant, examinons les autres moyens de me 
sortir de ce gouffre. 

c< L'emplacement de la maison du quai a mille deux 
cent quatre-vingts toises par sa position, qui lui laisse 
la rue de Bourbon, les quais et la rivière pour l'arri- 
vée des marbres, etc. Il pourrait convenir parfaitement 
pour y établir les expositions industrielles, et serait 



••/ 



LKTTRES DE MADAME DU CAYLA. 593 

moins dispendieux que le bâtiment commencé sur le 
même quai, d'après des plans tout différents de ceux 
qu'il faudra exécuter. M. de Chabrol m'a dit que c'é- 
tait son avis; M. de Villèle m'a assuré qu'il ferait son 
possible pour que ce terrain fût choisi, qu'il lui parais- 
sait très-convenable; et j'ai appris ces jours-ci qu'il 
n'en avait même pas parlé, et que même il désignait 
d'autres endroits. Cette duplicité me fait de la peine, 
je suis trop fière pour m'en plaindre; mais avoir pour 
ennemi caché un homme auquel, sûrement, je n'ai d'a- 
bord été ulile que parce que je le croyais nécessaire au 
roi, mais auquel, après l'avoir connu davantage, j'ai 
rendu mille services et dont j'ai sauvé l'amour-propre 
deux fois ; qui venait constamment d'un air si douce- 
reux, que quelquefois, au dedans de moi-même, j'en 
souffrais pour lui, et qui, n'ayant plus rien à me deman- 
der, me fait du mal; on a bien de la peine à s'accoutu- 
mer à rencontrer de tels procédés et de tels caractères 
dans la vie. Ah ! que le feu roi le connaissait bien; je lui 
ai entendu dire bien des fois : « Si je me suis réservé la 
« direction de la politique extérieure, la cause en est 
« bien plus dans le caractère de l'homme, que dans 
« celle de son ignorance entière et de l'histoire et 
« des cabinets de mes voisins. » Sa Majesté m'écrivit 
un jour, dans sa surprise, le portrait que Villèle venait 
de lui faire de son ami Lapanouze; assurément il n'é- 
tait pas flatté; et cependant connaissez-vous un meil- 
leur homme, et qui soit plus à lui, à pendre et à dé- 
pendre? Je pourrais écrire des volumes sur tout cela, 
raconter des faits, remonter à des personnes qu'il 
n'aurait jamais dû toucher pour faire sa cour au feu 
roi, en abaissant les autres pour mieux louer son es- 
vu. 5S 



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* 









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594 MES MÉMOIRES. 

prit et ses connaissances ; tout cela ne réussissait pas, 
je vous assure; mais trêve de bavardage, je ressemble- 
rais à ces personnes qui se vengent; il ne s'agit pas du 
passé, mais du triste présent pour moi. Un petil coup 
d'épaule auprès de M. de Chabrol le préfet, et ma mai- 
son serait peut-être vendue. J'ai toujours nié qu'elle 
fût à moi, puisque le roi Charles X me l'avait prescrit, 
même à madame d'Agoult, si bonne toujours pour 
moi; mais j'avais promis le silence. Ce serait donc à 
M. Huvé qu'elle serait achetée, puisqu'elle est sous 
son nom encore. 

« Ou bien que la ville, par respect pour la mémoire 
du feu roi, achète Saint-Ouen; c'est là ce que je ne puis 
écrire sans me sentir défaillir. 

« Ce lieu a coûté plus de trois millions, et l'intérêt 
historique n'y était pour rien dans le prix, puisque 
vous n'avez acheté le sol secrètement que trois cent 
mille francs; depuis, les travaux immenses qui se 
font à côte ont donné une grande valeur au terrain, 
les arpents qui y touchent se sont vendus jusqu'à trente- 
six mille francs chaque. Il y en a ici quatre-vingt-seize, 
et les cent vingt mille pieds d'arbres qui ont été plan- 
tés ont prospéré; mais je ne demande pas sa valeur; 
et je ne désire que le voir entre bonnes mains qui en 
sentent le prix. 

« Si la ville en donnait deux millions, en prenant 
du temps pour payer, je voudrais alors y mettre la con- 
dition de le louer quarante mille francs par an, ma vie 
durant, d'abord, pour ne pas le quitter, et bien prou- 
ver que ce n'est pas pour avoir de l'argent que j'en 
abandonne la propriété, mais par la plus impérieuse 
nécessité. Je rembourserais tout de suite les dettes, et 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. f>95 

il me resterait trente-quatre à trente-cinq mille francs 
par an, dont une partie passerait tout de suite à payer 
l'entretien du haras, alors je retrouverais mon patri- 
moine. Je souscrirais à ces conditions plutôt que de 
voir ce lieu passer dans je ne sais quelles mains; il 
faut en assurer la vénération pour ainsi dire, c'est le 
seul témoignage de respect qu'il me restera à pouvoir 
donner au feu roi 1 . Quant à m'adresser aux Chambres, 
jamais je n'en aurais le courage, je croirais même al- 
ler contre mon devoir, en faisant une chose qui pour- 
rait peut-être déplaire au roi; assurément il y aurait 
un grand élan, mais j'aurais une répugnance invin- 
cible pour ce moyen. Je sens que je m'en irais plutôt 
je ne sais où. M. de Villèle m'avait dit aussi qu'il ver- 
rait à faire acheter le haras par l'intérieur: il n'en a 
pas même parlé. Quant à Saint-Ouen, la première 
chose à exécuter est de me faire relever du serment 
de ne jamais le vendre, je ne crois pas mal faire; le 
feu roi n'aurait sûrement pas voulu ma ruine plutôt 
que de m'en laisser dessaisir. Je parlerai au nonce, 
car je voudrais bien m'éviter le voyage de Rome. 
«Voyez, mon cher vicomte, pensez, examinez, rumi- 
nez pour moi. Je désirerais bien que vous eussiez le 
courage, avant de prendre un parti, de parler de ma 
triste position à monseigneur le Dauphin; peut-être 



» La position de madame Du Cayla, qui vraiment était affreuse, me 
mettait au désespoir, et je cherchais tous les moyens de l'en tirer, soit 
pour elle-même, soit aussi pour le roi Charles X. Je craignais un éclat 
qui pouvait avoir des suites fâcheuses, en prouvant par quel oubli on 
avait payé des services aussi réels et aussi grands. 

Madame Du Cayla n'aurait pu, du reste, qu'y gagner; et le désintéres- 
sement avec lequel elle avait agi aurait été mis au grand jour. 



59(5 



MES MÉMOIRES. 



Son Altesse Royale aurait-elle pitié de moi, pourtant 
je l'espère peu. Monseigneur ne me connaît pas, je le 
trouve même plutôt un peu froid, quoique toujours 
très-bon, lorsqu'il veut bien me dire un mot en pas- 
sant. Cependant l'affection profonde que le feu roi 
portait à sa personne et aussi à son caractère le déci- 
dera-t-elle peut-être à diriger le sort de Sainl-Ouen. 
Que de fois j'ai entendu dire à Sa Majesté : « Mon 
« neveu pense comme moi, nous avons les mêmes 
« idées, la même manière de voir, n Peut-être Son 
Altesse Royale pensera -t-el le que Saint-Ouen est un 
lieu auquel le roi tenait pour lui-même, et voudra 
bien y prendre quelque intérêt. Si en ce moment 
Monseigneur me prêtait la somme due, pour tuer les 
intérêts pendant quatre années, ou achetait le haras, 
ou voulait bien me donner cinq mille francs par mois, 
pendant un certain temps, j'aurais celui de prendre 
un parti. Je ne serais pas plus en mesure de remplir 
les intentions du roi, par rapport à ce séjour; pour y 
parvenir, il me faudrait la dette éteinte, jusqu'à ce que 
je puisse la rembourser par la vente de la maison, 
qu'un peu de faveur ferait hâter; et trois mille francs 
par mois, jusqu'au moment où les mines seraient en 
valeur, alors je n'aurais même plus à prendre la triste 
décision d'abandonner Saint-Ouen au plus enchéris- 
sant. Ou bien, s'il faut m'en séparer, que Monseigneur 
le prenne lui-même et en donne ce qu'il voudra dans 
sa justice; assurément je ne demande pas de l'argent 
que j'ai su dédaigner, j'abandonnerais tout à sa déci- 
sion. Qu'il ne soit même payable qu'après ma mort; 
mais que j'aie la possibilité de sortir de la position où 
je suis. Mais jugez à quel point le moment est pressé! 



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V K!*l 



LETTRES DE MADAME DU CAYLA. 597 

j'ai été jusqu'à la dernière extrémité, il me faudrait 
encore emprunter, même pour dîner ; et l'échéance 
des sommes dues va arriver successivement, ce sont 
non-seulement des intérêts, mais aussi des droits pour 
renouveler les engagements; c'est ainsi que les créances 
pour le haras se sont trouvées augmentées; il faut 
sortir de ce dédale, il faut que je retrouve le repos, 
car, à la lettre, je ne vis plus qu'à demi ; et qui rem- 
plira maintenant les voeux du cœur du roi? Cette pensée 
est la plus poignante de toutes celles qui me minent. 

c< Que j'ai été diffuse et longue dans tout ce grif- 
fonnage; pardon, mon cher vicomte, ne vous affligez 
pas trop pour moi, la vie la plus longue n'est-elle pas 
encore bien courte? Quand j'ai le cœur trop serré, je 
me dis cela; mais croyez aussi que de parler à un ami, 
comme vous, est un adoucissement à mes peines 1 . 

« Mille, mille amitiés. 

« Je rouvre ma lettre pour vous dire, mon cher vi- 
comte, que, afin de vous donner une idée plus juste 
de l'affaire concernant M. Sappey, je joins ici un 
brouillon qu'il m'avait apporté il y a quelques mois : 
il s'était décidé à écrire à Monseigneur, comptant sur 
sa justice; mais un de ses amis lui ayant dit alors que 
Son Àllesse Royale avait pour M. de Villèle la même 



1 La maison fut vendue. On paya les dettes ; et une pension de 40,000 
francs, portée ensuite à 50,000, fut allouée à madame Du Cayla, sa vie 
durant 

J'avoue qu'après tout ce qui s'était passé, tout ce qu'elle avait re- 
fusé, et les volontés si positives de Louis XVIII, j'étais indigné de la 
position dans laquelle on laissait madame Du Ca\la. 

Je m'en expliquai nettement avec le roi Charles X, qui, plus que per- 
sonne et mieux que personne, avait connu et apprécié les services rendus 
à la famille royale, 'a la monarchie et au pays. 



598 



MES MÉMOIRES. 



confiance et le même entraînement que le roi, il aban- 
donna son projet. 

« Pardon, encore, de tout ce griffonnage sur des 
choses si tristes, et que vous connaissez comme moi; 
mais la peine vous rend rabâcheuse; et je n'ai pas le 
courage de recopier pour être plus concise et plus 
lisible 1 . » 



1 Le rôle politique de madame Du Cayla étant terminé, et cette cor- 
respondance ayant suffi à faire connaître sa personne, son désintéresse- 
ment, son influence, les services qu'elle a rendus, et les rapports intimes 
qui existaient entre nos deux familles, je crois devoir arrêter la publica- 
tion de ses lettres ; celles qui ont paru occupant déjà tout un volume. 
Après \ 830, il en sera publié de nouvelles dans le courant des Mémoires- 




FIN DU SEPTIÈME VOLUME 



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TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES DANS CE VOLUME 



A madame la comtesse Du Cayla (résume rétrospectif) 

Lettres de madame la comtesse Du Cayla l'd 

Année 1811 (dix lettres) 175 

Année 1812 (vingt lettres) 190 

Année 1815 (vingt et une lettres) 207 

Année 1814 (trente lettres) Ui 

Année 1815 (cinquante-trois lettres) 275 

Année 1816 (quatorze lettres) 55 ° 

Année 1817 (vingt-trois lettres) 369 

Année 1818 (dix lettres) 592 

Année 1819 (dixlettres) 405 

Année 1820 (vingt-six lettres) 413 



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MO . TABLE DES MATIÈRES. 

Année 1821 (vingt-sept lettres) 427 

Année 1822 (vingt-six lettres) 457 

Année 1823 (treize lettres) ^ 

Année 1824 (quatre-vingt-neuf lettres) ,457 

Année 1825 (cinquante-cinq lettres) 494 

Année 1826 (vingt et une lettres) 535 

Année 1827 (vingt et uneleUresK .... 550 

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